Billets pour la catégorie Des livres :

Depuis neuf heures...

Minuit et demi. L'heure a passé vite,
depuis qu'à neuf heures j'ai allumé la lampe,
et suis venu m'assoir ici. Je suis resté sans lire,
et sans parler. À qui aurais-je pu parler,
moi qui vis seul dans cette maison.

Le fantôme de ma jeunesse,
depuis qu'à neuf heures j'ai allumé la lampe,
est venu me trouver et me remettre en mémoire
le parfum des chambres fermées
et le plaisir passé — un plaisir d'une telle audace!
De même m'a-t-il remis sous les yeux
des rues qu'on ne pourrait pas reconnaître aujourd'hui,
des rendez-vous très fréquentés qui n'existent plus,
et des théâtres et des cafés qui ont fait leur temps.

Le fantôme de ma jeunesse
est venu m'apporter aussi sa part de chagrin;
deuils de famille, séparations,
opinion de proches, volontés
des morts si peu respectées.

Minuit et demi. Comme l'heure a passé.
Minuit et demi. Comme les années ont passé.

Constantin Cavafis in En attendant les barbares traduit par Dominique Grandmont (Gallimard poésie)

Autour de Syntaxe

Je retarde le moment de lire Syntaxe. Je lis Misrahi.

Il conviendra alors d'être patient.

D'étranges phénomènes se produiront. Sans que l'être d'ici (ici ou ailleurs) ait à entreprendre la moindre action, sans qu'aucun geste, travail ou mouvement soit nécessaire, sans qu'il y ait à mobiliser les ressources illusoires de l'impatience, le meilleur des choses se déploiera ici, autour de l'être, sur son fleuve et dans son jardin. Une grand patience secrète, faite non d'amertume résignée, mais d'un savoir et d'une confiance non répertoriés dans les livres, convaincra l'être d'ici que ce qui est désiré arrive et que ce qui est attendu se produit, pourvu seulement qu'on sache et l'attendre sans l'attendre et le désirer sans les vouloir.

Robert Misrahi, Construction d'un château, p.129, Points Seuil

Jean-Pierre Camus contre l'indexation

Il y a au moins cinq cents ans que l'on indexe, et pourtant il aura fallu attendre le milieu du XXe siècle pour voir apparaître les mots indexer et indexation, que les dictionnaires datent de 1948. On a commencé par des ouvrages, et de là on est passé à des collections. Au début du XVIe siècle, ce n'est pas encore le mot index qui désigne le résultat de l'opération; c'est tabula. Il s'agit bien de rompre la linéarité des documents traités, d'en donner une projection tabulaire, qui permette d'y tracer un chemin autre que celui que les auteurs avaient choisi. C'est ainsi, en partant de l'index, que la plupart des lecteurs se promenaient dans Pline l'Ancien, dans les Essais de Montaigne ou dans les commentaires hiéroglyphiques de Pierus Valerianus.

En tête du tome V de ses Diversités (1610), Jean-Pierre Camus, l'évêque de Belley, ami de saint François de Sales, dit son hostilité à la pratique de l'indexation et au mode de lecture qu'elle induit. Il demande au lecteur de ne pas considérer comme une imperfection le fait que son livre soit «sans Indice des mémorables»: «C'est une erreur populaire, qui n'infecte que les faibles cerveaux, qui appellent cela l'âme du livre, et c'est l'instrument de leur stupidité. Ces gens peuvent être appelés Doctores tabularii, lesquels Sapiunt tantum per Indices. Les enquerrez-vous de ce qu'ils savent? Ils vous demandent un livre pour le montrer, et aussitôt à la Table pour trouver ce qu'ils cherchent, les habiles appellent cela le pont aux ânes.» Les quatre premiers volumes des Diversités étaient munis d'index, d'ailleurs fort bien faits, ce qui n'arrêtent pas les protestations de Jean-Pierre Camus: «Les tables des tomes précédents de l'auteur, faites par je ne sais qui, et à son insu, lui déplaisent, sachant qu'il faut retrancher tant que l'on peut ce qui fomente la paresse, paresse mère de l'ignorance.» Les volumes suivants comportent des index. Le fait que la protestation de Jean-Pierre Camus soit restée vaine, même auprès de ses propres éditeurs, montre que l'indexation répond à un véritable besoin, dès que l'imprimerie a multiplié les documents: on ne peut pas tout lire, de tous les livres, même en n'étant pas paresseux. À la nécessité empirique de trouver de l'information répond la pratique de l'indexation, qui restera empirique pendant plus de quatre siècles.

Préface de Michel Le Guern à Les Fondements théoriques de l'indexation, une approche linguistique, de Muriel Amar

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