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Etre de gauche

He might be termed a Puritan. One essential dislike, formidable in its simplicity, pervaded his dull soul : he disliked injustice and deception. He disliked their union — they were always together — with a wooden passion that neither had, nor needed, words to express itself. Such a dislike should have deserved praise had it not been a by-product of the man's hopeless stupidity. He called unjust and deceitful everything that surpassed his understanding. He worshipped general ideas and did so with pedantic aplomb. The generality was godly, the specific diabolical. If one person was poor and the other wealthy it did not matter what precisely had ruined one or made the other rich; the difference itself was unfair, and the poor man who did not denounce it was as wicked as the rich one who ignored it. People who knew too much, scientists, writers, mathematicians, crystalographers and so forth, were no better than kings or priests : they all held an unfair share of power of which others were cheated. A plain decent fellow should constantly be on the watch for some piece of clever knavery on the part of nature and neighbor.

Vladimir Nabokov, Pale Fire, commentaire du vers 171

Il y a un peu plus d'un an, j'ai brutalement compris quelque chose qui paraîtra peut-être évident à de nombreux lecteurs : être de gauche, cela ne signifiait pas forcément être généreux et souhaiter partager le bien-être dans le but d'un plus grand bonheur général, être de gauche c'était aussi (parfois ou souvent? je m'interroge) être dévoré par l'envie ou la jalousie et souhaiter punir "les riches", c'était souhaiter s'approprier les biens dont on avait été injustement spolié par une nature et un hasard et une société injustes.

Cette illumination est survenue au milieu d'un très sérieux colloque sur les finances publiques dont le thème était la reditribution sociale. Henri Sterdyniak, économiste à l'OFCE, s'y est exprimé avec violence contre "les riches", il ressortait si clairement de son exposé qu'il souhaitait punir "les riches" plutôt qu'aider ou encourager "les pauvres" qu'au moment des questions de la salle je n'ai pu m'empêcher de poser la question suivante (oh, je suppose que j'aurais pu m'en empêcher, mais il m'avait outrée, j'ai répondu provocation pour provocation): «S'il était en votre pouvoir de changer les choses, préfèreriez-vous que tout le monde soit riche ou que tout le monde soit pauvre?», provoquant à ma grande confusion (car je ne voulais pas gêner l'organisateur du colloque) un grand silence dans la salle avant de me faire remettre vertement à ma place par M. Belorgey, sur le thème "quand on ne fait pas partie de la confrèrie, on se tait" (je ne sais plus quelles ont été ses paroles exactes, ça commençait à peu près par : «Madame, nous sommes ici entre nous et nous nous connaissons bien, si nous avons été durs avec M.Trainar (ils avaient été infâmes), il sait parfaitement que c'est en toute amitié,... (etc)».
Mon intervention était certes déplacée, cependant malgré ma gêne je ne suis pas mécontente d'avoir pu faire entrevoir à M.Sterdyniak toute l'outrance de la sienne.

Je regrette que cette outrance ait été gommée des actes du colloque. Il faut y avoir assisté pour deviner le désir de vengeance ou de revanche que cachent ces constats et ces explications :

Face à un modèle social-démocrate soucieux de corriger la distribution des revenus issus du fonctionnement de l'économie capitaliste par des transferts aboutissant à une forte réduction des inégalités de revenus et par la couverture collective d'une partie importante des besoins (éducation, santé, retraite), le modèle libéral préconise de maintenir les incitations au travail et à l'épargne en réduisant les impôts, les transferts et les dépenses sociales. Dans la période récente, la mondialisation met en péril le modèle social-démocrate puisque les plus riches peuvent refuser la redistribution nationale en choisissant leur lieu de résidence et d'activité.

Henri Sterdyniak, «La redistribution est-elle encore un objectif des politiques budgétaire et sociale?», p.125 in Finances publiques et redistribution sociale, dir. Rémi Pellet

C'est une description raisonnable de la réalité. La tonalité de ce que j'ai entendu ce jour-là ressemblait plutôt à : «Salauds de riches, maintenant ils peuvent s'échapper!»

Plus loin :

La société doit réduire les inégalités de situation en prélevant sur les titulaires de plus hauts revenus et plus forts patrimoines. D'une part, ceux-ci ne sont pas seulement dus au mérite, mais aussi à la chance ou à l'héritage. D'autre part, ils provoquent des effets négatifs à l'échelle sociale : les consommations ostentatoires et luxueuses provoquent des externalités négatives comme des sentiments d'injustice. Ceux-ci sont réduits si les revenus des plus riches sont limités et s'ils participent fortement aux dépenses communes.

Ibid, p.127

On notera que la chance est inacceptable. Au lieu de se réjouir de la chance du voisin (au moins un d'heureux, tant mieux pour lui), on l'envie aussitôt (pourquoi lui et pas moi?). Il ne s'agit pas d'élargir cette chance, d'en faire profiter le plus grand nombre, non, il s'agit de la faire disparaître.

Considérons un retraité, dont la pension n'est que de 20.000 euros par an. Il possède et occupe un logement évalué à 1,5 million (soit une valeur locative de 75.000 euros). Il paye une taxe d'habitation de 5.000 euros, une taxe foncière de 5.000 euros, un ISF de 2.600 euros (compte tenu d'un abattement de 20% sur la valeur de sa résidence principale). Son impôt sur le revenu est de 3.000 euros; le total de ses impôts directs est de 78% de ses revenus. En fait, il bénéficie aussi du loyer imputé de son appartement. On peut donc estimer son revenu, loyer imputé compris, à 95.000 euros et son taux d'imposition sur son revenu ainsi mesuré à 16,4%. Il n'y a guère de raison de lui faire un rabais si on compare sa situation à celle d'un actif de revenu comparable. Le bouclier fiscal lui restituera 3.600 euros, soit plus que le montant de l'ISF. Deux arguments sont souvent avancés : cette personne serait la victime de la hausse des prix de l'immobilier, qui aurait, par exemple, doublé le prix de son logement. Drôle de victime, qui aurait gagné «en dormant», 750.000 euros. Est-il choquant qu'il restitue, par l'ISF, 0,3% par an de son gain à la collectivité? Même si ce gain n'a pas été réalisé, il a permis à son bénéficiaire de dépenser davantage, puisqu'il n'avait plus besoin d'épargner pour laisser un héritage ou se constituer une retraite. Le deuxième est que, bien que riche, il ne peut trouver la liquidité nécessaire pour payer ses impôts. Mais, il peut toujours hypothéquer son bien; ses héritiers peuvent l'aider, compte tenu du patrimoine important dont ils hériteront... Enfin ce cas est rarissime: il est peu probable qu'une personne investisse tous ses avoirs dans son appartement sans garder de quoi vivre (et payer ses impôts).

Ibid, p.156

On aura reconnu la situation pas si rare de vieux Parisiens, d'habitants de l'île de Ré ou de Noirmoutier ou même d'agriculteurs dont la terre déclarée constructible prend brusquement une valeur démesurée d'une année sur l'autre (obligeant les-dits agriculteurs à vendre : j'appelle cela du rackett).
La dernière phrase du paragraphe que je cite est un non-sens : la personne n'a pas tout investi dans son habitation, celle-ci a pris de la valeur du fait d'un mouvement général de l'économie sur les trente ou quarante dernières années.
On notera que M.Sterdyniak ne considère pas impossible de vivre avec 4.400 euros par an (je me demande combien gagne un directeur à l'OFCE). Que la collectivité récupèrera des droits de mutation sur le bien au moment de sa vente ou par le biais des droits de succession, et que donc la plus-value sera bel et bien taxée à un moment ou à un autre, ne semble pas l'effleurer.
Mais ce qui me choque le plus, en fait, c'est que l'analyse ignore totalement les dimensions humaine et affective de la vie. Jamais il n'est pris en compte qu'un objet ou une maison ou une terre puisse être davantage qu'une valeur marchande, qu'il puisse représenter des souvenirs, une histoire. Dans cette vision du monde il n'y a aucune tendresse, tout vaut tout et n'a pour valeur que sa poignée d'écus; de tels économistes n'hésiteront pas à envoyer le retraité vivant depuis quarante ans par hasard et par bonheur dans un deux pièces place des Vosges dans un HLM de Créteil. Après tout, il n'avait qu'à ne pas avoir de chance, c'est bien fait pour lui.
Ce n'est pas tant un monde moins inégal qu'un monde d'où disparaîtrait la chance due au hasard que souhaite ce genre d'hommes de gauche. Il convient que les inégalités soient laminées, mais surtout les inégalités "heureuses", qui ont finalement l'air de choquer davantage ces puristes que la pauvreté et les inégalités "malheureuses". Une telle vision du monde souhaite un monde moins inégal, elle se soucie peu que ce soit un monde plus beau ou plus heureux. Qu'importe qu'on crée du malheur si l'on crée de l'égalité. Le paradoxe, c'est que l'appartement de la place des Vosges ne pourra être racheté que par un réel riche, un "vrai capitaliste": cette structure de pensée favorise en pratique qui elle combat en théorie.

Budapest 1956

Il y a quelques années, j'ai emprunté Le Gang des philosophes, de Tibor Fischer, à la bibliothèque rue Mouffetard. Le livre m'a plu (encore un livre dans la catégorie loufoque), j'ai donc entrepris Sous le cul de la grenouille.

"Tibor Fischer est né en 1959 à Londres de parents hongrois", nous indique laconiquement la quatrième de couverture. Sous le cul de la grenouille décrit la survie d'un jeune homme, Gyuri, dans Budapest de décembre 1944 à octobre 1956. C'est un livre drôle et désolant, racontant les mille et une malices de quelques jeunes gens devenus basketteurs pour échapper (un peu) à la chappe communiste. Les anecdotes sont tristes, amères ou totalement déjantées. Les détails révoltants, injustes ou stupides s'insèrent naturellement dans la vie quotidienne, seul Gyuri, poète, amoureux, rêveur, semble en souffrir et ressentir un malaise: fuir, donc, mais fuir où?
On avance ainsi dans le récit, de scène en scène, sans jamais s'ennuyer, même si le tout est un peu décousu.

Une escapade hors de Budapest (je rajoute des sauts de ligne pour faciliter la lecture à l'écran):

Ladanyi revenait chez lui à cause du camarade Farago. Ce Farago avait été longtemps, semblait-il, un élément clé de la vie à Halas. Ladanyi en gardait un vif souvenir, bien qu'il fut parti à quatorze ans pour étudier à Budapest. «Farago était à la fois l'idiot du village et le voleur du village. Dans un petit coin comme ça, il faut cumuler.» Mais ce petit village ne montrait une très grande tolérance vis-à-vis des fauteurs de troubles autochtones.

La guerre et la Croix Fléchée changèrent cela. Octobre 1944 était bien le dernier moment auquel les villageois s'attendaient à voir Farago. Il était passé des méfaits à la petite semaine — faucher des tournesols, piquer des abricots, kidnapper des cochons — à l'administration du district sous contrôle nazi. Ladanyi ne s'étendit pas sur ses agissements de l'époque. «Mieux vaut pour vous les ignorer.»

Les citoyens de Halas ne s'attendaient pas à revoir Farago après 1944 parce qu'il avait pris six balles dans le buffet et que la carriole l'avait conduit à la morgue de Békéscsaba où la police déposait ses victimes non réclamées de décès inexplicables. A l'époque, les corps égarés intéressaient encore la bureaucratie; un peu plus tard personne n'y aurait pris garde.
C'est au moment où on étendait Farago sur une table de la morgue qu'il se plaignit, très bruyamment pour un cadavre, d'avoir le gosier sec.

Les villageois furent donc étonnés de le revoir. «On m'a juste donné un revolver à six coups, est-ce ma faute?» fit dans la csarda une voix chargée de reproche. Ce n'était pas la première fois qu'on attentait à la vie de Farago. Un mois auparavant, alors qu'il avait reçu l'hospitalité d'un fossé bien plus proche de l'endroit où il s'était soûlé à rouler que de son domicile, quelqu'un avait balancé là une grenade pour lui tenir compagnie. La grenade n'avait pas réussi à débarrasser le monde de Farago, même si elle l'avait débarrassé de sa jambe gauche, mais l'ardeur de celui-ci à servir ses mentors allemands n'en avait pas été attiédie, d'où l'exercice subséquent de tir à la cible.

C'est le curé du village qui suggéra alors un autodafé. Lorsqu'on apprit que Farago, une fois de plus, avait le nez enfoncé dans l'oreiller sous le poids d'une masse d'alcool, des mains anonymes mirent le feu à sa maison en pleine nuit. Il devait être carbonisé dans un vrai coma éthylique car le feu put carboniser la porte d'entrée, puis réduire les deux maisons voisines sans qu'il en perdît un ronflement. «Le curé avait suggéré ça? s'étonna Gyuri. — Qui sait? répondit Ladanyi. Si on disposait du texte original des Commandements, on y trouverait peut-être bien une note en bas de page prévoyant une dispense dans le cas de Farago.»

Quand Halas sut que Farago, tournant avec le vent politique, briguait le poste de secrétaire du parti communiste local, on décida de passer aux choses sérieuses. En pleine nuit, on le traîna hors de chez lui ivre mort et comme un poids mort. Ses mains furent liées dans son dos, une corde jetée en travers d'une branche, un nœud passé à son cou. On le hissa, la branche cassa, et ses hurlement éveillèrent la curiosité d'une patrouille russe qui passait par là.
De cette élévation nocturne, Farago conserva un collier de meurtrissures et l'habitude de porter un revolver : il avait senti que certaines personnes ne l'aimaient pas vraiment.
«Je tire, avait-il annoncé dans la csarda, et je ne prends même pas la peine de poser des questions après.» Cette déclaration suivait la mort du villageois auquel on attribuait le mérite de l'avoir six fois transpercé.

À l'origine du retour de Ladanyi se trouvait un petit vignoble de deux hectares, à bonne distance de Halas, qui produisait un vin si âcre que Farago était pratiquement le seul à accepter d'en boire. Ce vignoble avait été légué à l'Église (sans doute par malveillance), bien que son revenu annuel suffît tout juste à faire épousseter l'autel.
Farago, en sa qualité de premier secrétaire et de maire de la commune de Halas-Murony, avait décrété que ce vignoble devait être retiré à la garde des fournisseurs d'opium du peuple et placé sous l'hégémonie du prolétariat. Le village se tourna alors vers Ladanyi parce que c'était quelqu'un qui avait été à Budapest, qui avait regardé dans les entrailles des livres, parce qu'il avait aspiré ses premières goulées d'air à Halas, parce qu'il était un membre à part entière de la Compagnie de Jésus et parce qu'il avait fait tomber le record des cinquante œufs.
Bien qu'il eût quitté le village quinze ans auparavant et n'y fût revenu en week-end qu'une fois dans l'intervalle, Ladanyi y restait une célébrité et la source d'une immense fierté. Combien d'autres localités pouvaient se vanter d'avoir leur juif du village chez les jésuites? Et puis il y avait les récits qui serpentaient jusqu'ici, sur la manière dont Ladanyi faisait son chemin à l'Université de droit, sur les tournois d'omelettes et sur sa participation aux guerres du goulasch qui avaient éclaté à la fin des années trente dans les restaurants de Budapest.
[...]
Mais celui-ci avait raccroché couteau et fourchette, non sans avoir battu pour la seconde fois le record des cinquante œufs, après que le rédacteur du Pesti Hirlap fut tombé mort face à lui d'un arrêt cardiaque non sans rapport avec l'omelette de quarante-six œufs qu'il venait d'avaler. Ce brusque trépas dînatoire, au moment, de surcroît, où Ladanyi réalisait qu'il voulait entrer dans la Compagnie, mit fin à sa carrière gastronomique, sans porter atteinte à sa renommée à Halas. Aussi, quand Farago apprit qu'il venait plaider pour le vignoble, il lança simplement ce défi: «Réglons ça à table.»
[...]
À présent, tout le village tendait le cou : Farago, visiblement, perdait pied, contemplant avec ressentiment son bol plein.
«Comme on dit, articula-t-il en cherchant son souffle, il n'y a pas de place pour deux joueurs de cornemuse dans la même auberge. Nous, la classe laborieuse... nous, l'instrument du prolétariat international... nous défendons les gains du peuple...» Là, il coinça, tomba de sa chaise et, comme s'il vomissait sa propagande, vida son estomac sur le plancher. Il sembla mûr à Gyuri pour les derniers sacrements.
Ladanyi ne parut pas s'en inquiéter. «Voici quelques documents que le père Orso a, je crois, préparés à votre signature», dit-il.
[...]
Neuman rompit le silence du pélerinage: «Est-ce que cet accord vaut réellement quelque chose? Si je peux me permettre, ce Farago m'a l'air capable de baiser sa grand-mère pour le prix d'un verre de rouge ou même pour rien.
— Ecoutez, dit Ladanyi, il faut se dire que nous avons joué ce soir une moralité. On m'a demandé de venir. Je ne pouvais pas refuser. Je doute qu'à l'avenir cela fasse la moindre différence, pas à cause de l'improbité de Farago, mais à cause de tout ce qui se passe dans le pays. C'était un soir de victoire miniature dans les longues années de défaites qui s'annoncent. J'espère qu'il comptera pour les gens de Halas.

Tibor Fischer, Sous le cul de la grenouille, p.75 et suivantes dans l'édition de poche

Quelques mots sur Pale Fire

Pale Fire, a poem in heroic couplets, of nine hundred ninety-nine lines, divided into four cantos, was composed by John Francis Shade (born July 5, 1898, died July 21, 1959) during the last twenty days of his life, at his residence in New Wye, Appalachia, U.S.A.

première phrase du livre Pale Fire, de Vladimir Nabokov


I feel
I understand Existence, or at least a minute part
Of my existence, only through my art,
In terms of combinational delight;
And if my private universe scans right,
So does the verse of galaxies divine
Which I suspect is an iambic line.
l'm reasonably sure that we survive
And that my darling somewhere is alive,
As I am reasonably sure that I
Shall wake at six tomorrow, on July
The twenty-second, nineteen fifty-nine,
And that the day will probably be fine;
So this alarm clock let me set myself,
Yawn, and put back Shade's 'Poems' on their shelf.

avant dernier couplet du poème Pale Fire de John Shade (in Pale Fire, le livre de Nabokov)

Dès la première phrase nous savons que le poète est mort le 21 juillet 1959. Comment définir l'impression que produisent ces mots "As I am reasonably sure that I/ Shall wake at six tomorrow, on July/ The twenty-second, nineteen fifty-nine" quand on les rencontre à la fin du poème?
Ce n'est ni de l'ironie ni du cynisme, c'est malgré tout, sans doute, destiné à tirer un sourire triste au lecteur, c'est à peine du désespoir ou du fatalisme, cela serre le cœur. Cela réinscrit la certitude de l'inéluctable — la mort — contre la possibilité d'un l'espoir — une vie après la mort. De l'un nous sommes sûrs, de l'autre non, et il n'y a pas d'issue à cette incertitude.
L'extraordinaire tient dans la légèreté avec laquelle ce constat banal est traité. Nabokov passe, sans appuyer, et enchaîne aussitôt avec plus de deux cents pages de commentaires fous, fous dans leur volonté de vouloir faire dire au poème ce que Kinbote veut y lire, ce qui est, finalement, exactement le mouvement de John Shade à quelques lignes de la fin de son poème, décryptant le monde dans le sens qui lui convient: "And if my private universe scans right,/ So does the verse of galaxies divine". La lecture du poème par Kinbote n'est pas plus folle que la lecture de l'univers par John Shade, à cela près que l'art donne à celui-ci les moyens d'avoir conscience de sa folie. L'art ne permet pas d'échapper à la folie, mais de savoir que l'on est fou. (Lolita finit sur la même conclusion.)

J'aime profondément l'humour de Pale Fire. Nabokov se moque de lui-même, de ses lecteurs et de son personnage Kinbote.
Quand Kinbote écrit par exemple "Another fine example example of our poet's special branch of combinational magic. The subtle pun here turns on two additional meanings of 'shade' besides the obvious synonym of nuance." (commentaire des vers 727-728), Nabokov est en réalité en train de nous expliquer son propre poème. Si le lecteur avait vu les différents sens du mot shade avant de lire cette explication, Nabokov se moque de lui-même et de son faux hermétisme (puisque ce qu'il juge compliqué est en fait évident), sans compter l'humour qu'il y a à s'attribuer soi-même une "combitional magic"; en revanche si le lecteur n'avait pas compris, Nabokov lui vient en aide tout en prouvant qu'il n'est pas bien sûr du talent de ses lecteurs.
Parfois Kinbote devient un commentateur épais, paraphrasant sans commenter: les vers 939-940 de John Shade sont " Man's life as commentary to abstruse / Unfinished poem. Note for further use."; Kinbote commente "If I correctly understand the sens of this succint observation, our poet suggests here that human life is but a series of footnotes to a vast obscure unfinished masterpiece."
Ces quelques lignes peuvent se lirent au premier degré, comme un aphorisme poétique ou la profession de foi de John Sade, mais elles prennent toute leur saveur si l'on considère que Kinbote est en fait en train de décrire son propre commentaire: il met sa vie (imaginaire) en notes de bas de page d'un poème inachevé, celui de John Shade.
Ainsi, comme le démontre Mary McCarthy dans sa préface, Pale Fire est un jeu de miroirs, il suffit de changer de point de vue pour changer la signification des phrases.

J'ai profité de cette relecture pour ajouter à mon zoo une girafe de cristal et un hippopotame violet:

He luncheoned in a likeside café, went for a stroll, asked the price of a small crystal giraffe in a souvenir shop, bought a newspaper, read it on a bench, and presently drove on . (commentaire du vers 408)

After stopping for a minute before the display of a souvenir shop, he went inside, asked the price of a little hippopotamus made of violet glass, and purchased a map of Nice and its environs. (commentaire du vers 697)

« Caress the details », Nabokov would utter, rolling the r, his voice the rough caress of a cat’s tongue, « the divine details ! »

Les photos d'Exobiographie

A la fin des années 80, Jean-Pierre Fasquelle demanda à Obaldia d'écrire une autobiographie. Obaldia n'en avait pas envie, mais il se mit au travail.
Lorsque Fasquelle croisait Obaldia, il lui demandait :
— Alors, Obaldia, cette autobiographie, ça avance?
— Oui, oui, j'y travaille.
Cela dura ainsi deux ou trois ans.

«A la fin, il n'osait plus me poser la question, et lorsque je lui ai apporté le manuscrit au bout de quatre ans en lui disant: "je n'ai pas tout à fait fini; je vous le donne mais il faudra me le rendre pour que je puisse le corriger", il a refusé tant il avait peur que cela prenne encore quatre ans : "Ah non, je le garde, vous viendrez travailler dans les locaux de la maison".
Il a lu le manuscrit, mais il n'y a pas cru :
— Dites-moi, Obaldia, vous avez des photos?
— Oui, bien sûr.
— Vous pourriez m'en montrer quelques-unes?
Et c'est pour cela qu'il y a des photos dans Exobiographie: Fasquelle n'y a pas cru. C'est le seul livre paru chez Grasset avec des photos.»

Du danger de la brosse à dents (confirmation)

billet dédié à Zvezdo

C'était il y a huit ou neuf ans, on est appelés pour un accident domestique rue du Bac... pas loin du Bon Marché. C'était un gars dans sa salle de bains qui avait les couilles déchirées et un trou dans l'arrière du crâne. Il y avait du sang partout... ça pissait comme Niagara mais ce n'était pas bien grave. Ni pour la tête ni, heureusement, pour les boules. Mais le gars ne pouvait quand même pas marcher, alors on le couche sur le brancard et on commence à le descendre par l'escalier. Et voilà-t-y pas que ce con se met à raconter son accident. J'étais en train de me laver les dents qu'il nous fait quand j'ai senti que de l'eau gouttait sous le lavabo... à ce propos faudra qu'on me dise un jour pourquoi on dit lavabo dans une salle de bains et évier dans une cuisine ! mais bon, on s'en fout... donc le gars il se dit qu'il doit y avoir une fuite et il se met à quatre pattes sous son lavabo. A ce moment son chat arrive... vous connaissez ces sales bêtes, dès que vous agitez quelque chose sous leurs griffes : pchacck ! ça cherche à le gauler. Et le matou, qu'est-ce qu'il voit devant son nez qui s'agite comme les boules de Noël ? Celles de notre client bien sûr ! et ni une ni deux voilà le greffier qui par instinct leur colle un bon coup de griffe. Le gars sous la douleur il se redresse brusquement et ping ! ! ! il se mange le lavabo qui lui ouvre le crâne. Moi de l'imaginer à quatre pattes avec ses machins qui se balançaient sous les yeux du chat, ça m'a foutu un de ces fous rires... mais alors un de ces fous rires ! ! ! Monumental. Je riais tellement que les autres se sont mis à rire aussi, même le client se bidonnait... mais on a tellement ri qu'on a lâché le brancard. Le gars s'est fait un étage d'escalier en roulé-boulé... la jambe gauche cassée. Craack ! On peut dire qu'il avait gagné sa journée. De retour à la caserne on m'a collé quatre jours d'arrêts de rigueur avec comme motif: Rire intempestif en intervention !
Ludovic Roubaudi, Le 18, p.31 (suivant la recommandation de Matoo)

L'histoire est simple, elle souffre de vouloir démontrer, un peu maladroitement, une thèse (fort sympathique au demeurant : une femme n'est pas différente d'un homme, mais si, mais non, mais quand même (etc) (lol)).

Quant au style, on dirait que le petit Nicolas, enfin grand, fait son service militaire chez les pompiers. Cette impression naît de la syntaxe de phrases de ce type : «La bonne femme, elle pleurait, parce qu'elle se rendait compte que c'était vrai ce que lui racontait le colonel.» (p.121)

Si je veux être un peu peste, j'ajouterai que malgré sa bonne volonté, Roubaudi continue de colporter les clichés de la littérature masculine. Ainsi, à la fin du chapitre 4, il conclut : "Décidément, c'est bien compliqués, les femmes".
J'aurais conclu : "Décidément, c'est bien fragiles, les hommes".

Mais bon, on passe un bon moment, les anecdotes sont choisies pour illustrer la variété des interventions de pompiers; il est bien normal que ce soit un corps très aimé car il intervient dans les situations les plus dures, les plus farfelues et les plus liées à la vie intime des gens.
Ainsi que je l'espérais, ce livre fera un excellent cadeau de Noël.

P.S.

Et n'oubliez pas la campagne de solidarité menée par M.le Maudit. (Ces photos sont très exactement dans l'esprit du livre.)

Synchronie

Fin août, il n'y a qu'une boulangerie ouverte dans le centre de ma ville:
— Il y avait une queue immense devant la boulangerie, je n'avais pas de livre, alors j'ai laissé tomber.
H., abasourdi et exaspéré :
— Tu n'as pas acheté de pain parce que tu n'avais pas de livre?
— Ben oui, je n'avais rien pour attendre. (un temps) Ce n'est pas si grave, tu sais, je savais qu'il en restait un peu.

Ce midi, il y avait la queue devant le distributeur de billets. (J'avais un livre, mais du théâtre, pas envie de le lire par petits morceaux, on perd trop facilement le fil.) Je décidai de faire un tour à la librairie où quelques commandes m'attendaient (auraient dû m'attendre). Elles n'étaient pas arrivées, mais j'en profitai pour acheter, après l'avoir feuilleté, Et tout ça en cinq minutes, de Georges Kolebka. Il s'agit de trente très courts récits, de trois à cinq pages, relatant des événements survenus entre dix heures et dix heures cinq.
C'est totalement loufoque. Je vous livre en exemple le septième :

Au même instant, sur une scène pleine de fureur, de passions et d'alexandrins.

À la fin du troisième acte, Don Diègue engage le Cid, son fils Rodrigue, à se montrer glorieux, d'autant plus que l'occasion se présente : des Maures sont arrivés, avec des desseins pas nets.
Mais désirant faire un break, le Cid ôte son chapeau, desserre sa collerette qui lui tient chaud, déboutonne son pourpoint et quitte la scène pleine de fureur et d'alexandrins. Il traverse la rue, entre en face, au Café des Artistes. Don Fernand, le roi, est déjà attablé devant une grande bière. Francis, le bistrotier, s'approche du Cid :
— Bonjour m'sieur Rodrigue, qu'est-ce que je vous sers ?
— Un pastis avec des cacahuetas, s'il te plaît.
Sur ces entrefaites, entre Chimène :
— Il fait une de ces calors! On va crever, ma parole.
A l'aide d'un mouchoir en papier, elle pompe l'excès de transpiration dans son décolleté, hésite sur ce qu'elle veut boire :
— Donne-moi un jus d'orange, Francis... Oh! et puis non, un Vittel menthe.
Le Cid boit une, puis deux gorgées de pastis, et se tourne vers Chimène :
— Tu veux des cacahuetas ? Des bretzelos ?
— Arrête tes conneries ! répond, glaciale, Chimène.
Le Cid se dit qu'il vaut mieux cesser de plaisanter. Chimène est capable de tout. De sortir un poignard de sa manche et de vous en donner un coup si vous l'agacez. Un poignard de théâtre certes, mais tout de même.
Elle est comme ça, Chimène : une passionaria, un fichu caractère, une qui, après vous avoir attrapé dans les rets de sa libido glaciale, vous examine avec dédain, puis vous jette comme un ticket de métro ! Voilà, c'est ça Chimène !
Rien que de penser à la fin du cinquième acte, Rodrigue en a la chair de poule. Surtout quand elle dira :

Après avoir vaincu les Maures sur nos bords,
Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre

Elle est marrante : aller chez les Maures pour les combattre ! Et s'il tombe sur des types exaltés aux petits yeux noirs ardents, portant des pains de TNT en guise de ceinture ?
Ou sur un qui a passé toute une nuit à creuser fiévreusement le talon d'une de ses chaussures afin d'y glisser une bombe ?
Rodrigue se dit qu'avant de se lancer dans une entreprise à caractère belliqueux, il est prioritaire de repenser aux vertus bienfaisantes d'un thé à la menthe. Surtout lorsqu'on a affaire à quelqu'un d'énervé. Rodrigue pense qu'il ira même jusqu'à partager un petit gâteau avec cette personne. Il est peu de gens qui haïssent les macarons ou les madeleines.

En cela, Rodrigue est d'accord avec Freud, qui écrit dans Psychopathologie de la vie quotidienne (1901): « Il arrive qu'un homme ne puisse s'empêcher de satisfaire sa pulsion d'agressivité aux dépens d'un voisin. Même si ce dernier vient de lui offrir un ou deux verres de cidre. »
Freud ajoute, à la page suivante : « Cette tendance brutale peut être parfois évitée lorsqu'on accompagne le verre de cidre d'une crêpe au sucre. »

Avouons-le, ce sont les conclusions de ces récits qui m'ont décidée.

Une incertitude et une certitude

Ensuite ? Je ne sais pas si je mourrai très vieux, mais je suis certainement né très jeune ; j'ai du plaisir à voir le ciel.

Alfred de Musset, L'Habit vert, scène I

Emmanuelle

En 1986 ou 1987, nous sommes allés voir Emmanuelle à la séance de 22 heures au Grand Pavois. Il ne passait plus que dans cette salle, c'était pour nous un film mythique, l'un des bruits de fond de notre enfance — sans compter la chanson de Pierre Bachelet.

C'est l'un des rares films dont nous soyons sortis avant la fin. Il était d'un ennui profond, nous balançions entre le rire et l'exaspération, nous sommes sortis à un quart d'heure de la fin environ, tandis qu'un homme (l'initiateur) expliquait d'un ton docte qu'une femme n'était une femme qu'une fois qu'elle s'était fait pénétrer par les trois orifices à la fois; nous sommes sortis parce que nous avions très peur de rater le dernier RER pour Nanterre où j'avais une chambre de Cité U (on dirait une chanson de Pierre Bachelet).
Nous avons effectivement raté le dernier RER (errant dans les souterrains d'Auber, poursuivis par les caméras, guidés jusqu'à la surface par une voix qui ne s'adressait plus qu'à nous). Trop tard pour Saint-Lazare. Nous sommes retournés à pied boulevard Saint-Michel, quartier que nous connaissions le mieux, cherchant au passage une chambre d'hôtel que nous n'avons pas trouvée (qui aurait sérieusement écorné notre budget d'étudiants), échouant dans une brasserie qui n'existe plus. Nous avons sommeillé sur une banquette jusqu'à l'heure du premier métro, je lisais par intervalle des contes d'Andersen en anglais, H. m'avait offert l'intégrale dans la soirée, intégrale qui à l'époque n'existait pas en français (j'aime beaucoup Andersen).


Cette remontée de souvenirs est due à un article, "Ne m'appelez plus Emmanuelle", que je découvre aujourd'hui dans L'Express, bel article un peu larmoyant qui par sa mélancolie m'évoque Marilyn Monroe:

[...] Alanguie sur son trône en osier, Sylvia Kristel, vêtue d'un collier de perles, d'une paire de bottines et de sa peau de lait, régnait alors sur le box-office et sur le désir des hommes. C'est ainsi qu'à la mi-temps des années 1970, de Reykjavik à Buenos Aires, Emmanuelle (ou les galipettes initiatiques d'une madone androgyne sur fond d'exotisme Roche Bobois) émoustille près de 100 millions de spectateurs et devient le film le plus vu dans les salles, derrière Autant en emporte le vent. Dans la sémillante URSS du camarade Brejnev, un père de famille est condamné à trois ans de goulag pour avoir rapporté de voyage une copie de l'oeuvre impie. […]

Il ne faut pas mésestimer l'apport culturel d'Emmanuelle dans la société du baby-boom, de Guy Lux et des moquettes orange. Le film invente un genre - le porno soft - et révolutionne l'esthétique bourgeoise à grand renfort de moustiquaires, de sièges en osier et de paravents en bambou. Sylvia Kristel, elle, collectionne les panouilles, Emmanuelle 10, Emmanuelle 12, Emmanuelle 20... On exagère à peine. Pour le reste, sa vie est un tsunami permanent. Son deuxième mari, un escroc international, la pousse vers la banqueroute. Un troisième ne fait que passer. Elle vivote de sa peinture et de quelques émissions « pour les Allemands ou pour les Japonais ». Une grande passion la fait renaître. Freddy De Vree est un poète flamand. Elle est sa muse. Il y a deux ans, il s'est éteint dans ses bras. Et elle n'a pas encore payé la note. Enfant de la clope et du pétard, Sylvia Kristel vient d'être opérée d'une tumeur au poumon qui suivait un cancer de la gorge. On l'a prise pour un sex-symbol. C'était un petit soldat.

Il était une fois une femme aux cheveux coupés courts et au regard transparent à qui la vie a tout donné puis tout repris. [...] Il y a quelques semaines, Sylvia Kristel a reçu une invitation pour siéger dans le jury d'un festival de cinéma, chez elle, à Utrecht, sa ville natale. Ça l'a rendue joyeuse comme une gamine qui ramène une bonne note à la maison. Elle qui croyait que la Hollande, ce pays de marchands et de puritains, la prenait toujours pour le diable. Et puis, ce matin, dans son courrier, elle a trouvé une lettre des organisateurs qui s'excusaient de la méprise, mais, non, finalement, ce n'était pas la peine de préparer sa valise, le nombre des jurés avait été réduit, une autre fois, peut-être, et merci de bien vouloir renvoyer son billet…

Un crachin malingre tombe sur Amsterdam. Sylvia Kristel marche dans le crépuscule vers un autre restaurant italien ou un traiteur chinois. Elle marche comme si elle était étrangère aux épreuves, les épaules tendues par un fil invisible, la tête haute, de cette allure de danseuse que les hommes, leurs œillères et leurs hormones, ont toujours prise pour un air de défi. Il est trop tard pour leur expliquer que ce n'était qu'un réflexe d'écolière, du temps du pensionnat et des leçons de maintien de soeur Marie-Immaculata. « Tenez-vous droite, Kristel ! Il faut régner. Vous le saurez : on ne désire pas ce qui est à terre. » Maintenant, elle le sait.

extrait d'un article de Henri Haget paru dans L'Express du 21/9/2006

''Nue'', de Sylvia Kristel, sort ces jours-ci aux éditions du Cherche-Midi.

Do it yourself

a self-made widow

Vladimir Nabokov, Pale Fire, commentaire des vers 47-48 du canto I

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