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Visages

(Message personnel: l'extrait suivant concerne le séminaire précédent, mais il m'a fallu le temps de retrouver le titre que j'avais en tête.)

— Tiens, dit César en tirant de l'armoire deux flûtes de cristal et un flacon. Tiens, goûte ça. N'aie pas peur : c'est de l'or, c'est de la lumière. Laisse-moi remplir le verre, Salavin. Goûte et avoue que c'est bon. Il paraît que les Arabes, quand on leur montre quelque chose de fameux, poussent un gloussement d'admiration et s'empressent d'ajouter: «Mais Dieu est plus grand!» Un bobard dans le genre de «Machin habille mieux.» Moi, quand bien même je dégusterais le nectar et l'ambroisie, quand bien même je verrais les merveilles célestes, je ne pourrais m'empêcher de penser : «Mais l'amour est plus grand!» Quelle chose surprenante, mon ami! Songe donc. Elle est là, dans tes bras. C'est une femme, une créature comme les autres, quoi! Elle a son petit air sérieux ou gai, ses soucis, ses préjugés, ses idées qui sont peut-être des opinions. Une heure avant, elle te parlait de je ne sais quoi, de son costume tailleur, ou du prix des appartements, ou de la musique nègre, ou même de la troisième internationale. Mais tu l'as prise dans tes bras et voilà que ça change. et voilà que ça vient, voilà que le mystère se produit. Et c'est à l'intérieur de toi et c'est à l'intérieur d'elle. Le curieux est qu'on ne pourrait pas dire où ça éclate. On dirait que ça se passe dans les astres du ciel. Alors, tu vois son visage qui change. Elle se met à gémir avec une voix que tu n'avais jamais entendue, jamais soupçonnée. Elle dit des choses qui semblent sortit d'un autre monde. Et, soudainement, tu la sens qui tombe, même si tu la tiens très fort dans tes bras. Elle t'échappe. Elle t'oublie, elle s'en va...
Devrigny but, coup sur coup, deux verres de la liqueur dorée.
— Reprends, dit-i, reprends encore une fois, Salavin. Si j'aime les femmes! Tu me demandes si j'aime les femmes! Attends que je te dise, attends que je t'explique bien. Ce que j'aime, c'est leur joie, voilà. J'en ai possédé des quantités, et toujours par curiosité extrême de la figure qu'elles font quand la grande bourrasque les emporte. Rien qu'à cause de ça, je veux de la lumière, je veux une lampe: je ne suis pas comme ceux qui se cachent dans les ténèbres. Voilà! Oui, voilà comme je suis. Souvent, je me tiens auprès d'une femmes qu'on vient de me présenter et je lui parle respectueusement; mais je songe, dans le fond de mon cœur: «Comment est-elle, dans le plaisir? Est-ce qu'elle ouvre la bouche? Est-ce qu'elle avale sa salive? Est-ce qu'elle fait ha! ha!» Et quelquefois, je pense qu'elle ne sait pas ce que c'est, et je voudrais la consoler. Non, non, je sais que tu n'es pas homme à te moquer de tout. Les vieilles filles! Et bien oui, je les aime. Je voudrais les aimer toutes, je voudrais, si tout le monde n'était pas aussi bête, pouvoir leur offrir à toutes l'amour, de l'amour, de l'amour au moins une fois. Qu'elles sachent ce que c'est, bon Dieu! Il y en a même, je t'assure, qui ont l'air fini, hors de question. Dis-leur seulement quelque chose de doux et de chaud et tu les vois reprendre de la couleur et de l'élan, tu vois leur œil qui se met à reluire et leur poitrine qui se soulève comme s'il y avait du téton là-dessous.
Devrigny s'accouda largement sur la table et, les doigts enfoncés dans sa tignasse rouquine, se mit à rêver.
— Paraît, mon ami, qu'il y en a qui s'amusent entre homme. Est-ce seulement sérieux, je te le demande? Quelle misère! Mais moi, moi, quand je fais l'amour, c'est la moitié de la terre qui couche avec l'autre moitié. Tu ne dis rien? Peut-être que je t'étonne. Peut-être que je te dégoûte. Que veux-tu? Voilà comment je suis fait, mon ami. Toutes les femmes! Et j'en ai eu qui étaient presque des fillettes, et d'autres presque des vieilles femmes et qui étaient encore belles à prendre, je t'assure. Et toutes celles que je n'aies pas eues, je les ai imaginées dans l'amour, même celles des autres temps... Même...
César baissa la voix, ferma l'œil, sourit étrangement et dit tout bas:
— Tiens, même la tsarine, oui, la tsarine de quand on était gosse... Sur une image du Petit Parisien. Oh! je ne leur faisais pas de mal. Je ne pense qu'à leur plaisir. Il n'y a peut-être que ça qui m'intéresse. C'est leur plaisir qui est mon plaisir. Je les mignotais, je les caressais, je leur disais des folies et, tout à coup, pan! pan! l'amour!
César s'était levé d'une brusque détente. Il se frottait les yeux comme s'il venait de s'éveiller.
— Tu me regardes, fit-il. Bien sûr, je ne te parle pas de ces choses-là, à toi, comme j'en parlerais, si jamais ça m'arrivait, à ce parpaillot d'Aufrère. Tu sais qu'il est protestant?
Salavin fit, de la tête, un signe affirmatif, et:
— N'était-il pas convenu que nous parlerions de tout, sauf de lui?
César s'appliqua sur les cuisses deux ou trois claques vigoureuses.
— Tu as raison, mon ami. Nous l'avions même bien oublié. Sortons, veux-tu? Il est près de deux heures du matin. Je vais aller te mettre à ta porte.
Quand ils furent dans la rue, Devrigny prit amicalement le bras de Salavin et marcha longtemps sans rien dire. Puis, d'un air préoccupé:
— Oui, c'est la chose la plus belle du monde, et la plus étrange. Et le pis est qu'on n'y comprend rien. Qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que ça veut dire? Au fond, tu ne sais pas très bien ce que tu sens, mais tu ne sais pas du tout ce qu'elles sentent, elles, de leur côté. Ah! Je leur ai bien souvent demandé de m'expliquer, de me crier quelque chose , au moment que ça passe. Bast! Il y en a que ça fait rire. Il y en a que ça met en colère. Il y en a même que ça intimide et qui n'osent plus se laisser aller. Tant pis! On ne saura rien.
Il fit encore quelques pas, et détendant ses sourcils, se prit à rire:
— Ça m'est égal, de ne rien savoir. Le sûr, c'est que si je ne devais plus faire l'amour, j'aimerais mieux tout...
— Quoi, tout? dit Salavin en haussant les épaules. Quand vous ne pourrez plus aimer, vous serez, mettons, officier de la Légion d'honneur, conseiller général, président de la Ligue des droits de l'homme, que sais-je? et vous vous consolerez avec autre chose.
— Je ne me consolerai pas, cria César en frappant du pied. J'aimerais mieux n'importe quoi!
— Même mourir?
Degrigny secoua furieusement la tête.
— Même mourir.
Les deux hommes atteignaient à ce moment la rue du Pot-de-Fer, sonore comme un caveau.
— Vous avez raison, Devrigny, dit Salavin en serrant la main du rouquin. Vous avez raison, cette Polonaise est une femme étonnante.

Georges Duhamel, Le club des Lyonnais, (1929), fin du chapitre VII

1963 : Jankélévitch décrit les bobos

Fin lecteur de Simmel, Vladimir Jankélévitch, dans un beau texte sur l'aventure, poursuit la réflexion. Non sans nous avertir : attention à ne pas confondre l'aventureux, dont le style de vie comprend une réelle part de risque, et l'aventurier, un professionnel de l'équipée programmée pour qui «le nomadisme est devenu une spécialité, le vagabondage un métier, l'"exceptionalité" une habitude[1]». C'est évidemment le premier qui l'intéresse; le second, biffé d'un méprisant trait de plume, n'est finalement qu'«un bourgeois qui triche au jeu bourgeois», un bohème à bon compte qui ne poursuit que des buts prosaïques.

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, Folio essais p.45

Notes

[1] Vladimir Jankélévitch, L'aventure, l'ennui, le sérieux, Aubier 1963, p.9-10

Survivre avec les moyens du bord

Éluard, le grand frère, transmet surtout à son benjamin les rudiments de la survie financière, des conseils indispensables si l'on ne veut pas capituler et accepter un travail salarié. Les principes de sa constitution s'appuient essentiellement sur les ressources insoupçonnées offertes par les manuscrits de poèmes. L'article premier décrète que rien ne se jette ! Les premiers brouillons d'un poème trouvent toujours un amateur bibliophile. L'article 2 prescrit de veiller à la qualité du produit. Le poème doit être écrit lisiblement, le papier offrir une qualité minimale. L'article 3 souligne que l'originalité du produit peut être déterminante. Le prix d'un manuscrit peut sensiblement monter s'il se présente sur un papier particulier (couleur, grain, papier à en-tête d'un hôtel, d'un café ou, mieux, d'un garage). L'article 4 encourage à toujours penser au petit plus. Le prix d'un manuscrit dépend bien sûr de la notoriété de l'auteur, mais rien n'interdit de le faire monter en y ajoutant des éléments de plus-value [dédicace à un auteur célèbre, ratures et rajouts lisibles).
Élève doué. Char écoute. Éluard lui propose aussitôt une démonstration en se chargeant de la négociation du manuscrit d'Artine. Surtout lorsqu'il n'est pas directement concerné, Éluard est un marchand redoutable. Il se fixe un prix et s'y tient, plaçant toujours la barre très haut. Lui-même grand collectionneur, il sait d'instinct jusqu'où un amateur accroché ira pour satisfaire son besoin de possession d'une pièce rare. Les treize feuillets d'Artine, avec ratures et ajouts, présentés comme l'une des pièces majeures du surréalisme, vont permettre à Char de tenir plusieurs mois. La leçon est retenue, de même qu'une évidence implicite : il est nécessaire d'entretenir un minimum de relations avec de grands libraires et des amateurs fortunés.
Longtemps, le richissime couturier Jacques Doucet (1853-1929) a été la providence des surréalistes et des artistes d'avant-garde. André Breton, son conseiller pour les arts plastiques, lui a permis de réunir l'une des plus belles collections de tableaux du début du siècle. Dans une lettre, il l'a pressé d'acheter à Picasso Les Demoiselles d'Avignon, une toile que le peintre avait roulée dans un coin de son atelier, persuadé de ne jamais vendre ce sujet scabreux et révolutionnaire. Breton était prophétique :
« C'est là une œuvre qui dépasse pour moi singulièrement la peinture, c'est le théâtre de tout ce qui se passe depuis cinquante ans, c'est le mur devant lequel sont passés Rimbaud, Lautréamont, Jarry, Apollinaire, et tous ceux que nous aimons encore. Que ceci disparaisse, il emportera la plus grande partie de notre secret... »
C'était en 1923. Jacques Doucet finit par céder à Breton. Picasso réclama au mécène la somme de vingt-cinq mille francs. Doucet eut le cran de rester impavide : « Bon. Eh bien ! c'est entendu, monsieur Picasso. Vous recevrez deux mille francs par mois à partir du mois prochain jusqu'à concurrence de vingt-cinq mille. » Et il renégocia le prix à la baisse ultérieurement... Quatorze ans plus tard, la toile fut revendue cent cinquante mille francs.
Le grand couturier avait aussi un jeune conseiller littéraire, Louis Aragon, royalement rémunéré pour l'informer et acquérir en son nom livres rares et manuscrits. Et puis le communisme et les provocations de l'un ont eu raison de la patience et de la générosité de l'autre. Aragon vit désormais de la vente des colliers conçus et fabriqués par Elsa :
« J'allais vendre/ aux marchands/ de New York/ et d'ailleurs/
De Berlin/ de Rio/ de Milan/ d'Ankara/
Ces joyaux/ faits de rien/ sous tes doigts/ orpailleurs/
Ces cailloux/ qui semblaient des fleurs/
Portant tes couleurs/ Elsa valse et valsera »

De nouveaux liens se sont tissés. D'autres mécènes instaurent leur règne. Les « Charles », très liés à René Crevel et Luis Bunuel, ont succédé à Jacques Doucet. Ils achètent systématiquement l'un des trois premiers exemplaires sur beau papier de tous les recueils publiés par les surréalistes, ce qui permet de financer l'impression de livres qui se vendent au mieux à quelques centaines d'unités. Charles de Noailles acquiert en 1930, pour faire plaisir à Breton et à Éluard, leur manuscrit de L'Immaculée Conception pour la somme considérable de dix mille francs. Ainsi devient-il, selon l'expression de José Corti, une sorte de Fouquet de la République. René Gaffé, un riche parfumeur belge, achète pour sa part à prix d'or tous les exemplaires numérotés « 1 ».
La vente de manuscrits et de brouillons suppose en vérité du savoir-faire, de la psychologie et de l'organisation. René Char ouvre très vite une annexe à son atelier de poète. Là, revêtant les habits d'un moine copiste, veillant à la bonne tenue de ses plumes et de son encrier toujours rempli d'encre noire, il recopie avec un soin maniaque ses derniers textes. Il apporte une attention obsessionnelle à ce travail tranquille qui le repose et lui permet de filtrer attentivement ses poèmes. Autour de lui sont disposés son tampon buvard, un choix de cartons et de papiers de Hollande plus ou moins forts. De son écriture ample, il semble à chaque fois réécrire définitivement ses plus beaux poèmes.
Ainsi le manuscrit recopié peut devenir un original. Qui saurait distinguer parmi ces feuillets épars l'authentique brouillon d'un vrai-faux, le premier jet d'une nouvelle version originale ? Lucratif, cet artisanat est aussi généreux. Il n'est pas rare que Char recopie entièrement un recueil sur un carnet spécialement relié, puis l'offre en gage d'amitié.
Eluard l'initie également aux mystères de la fabrication d'un « beau livre ». René Char s'était intuitivement prêté à l'exercice, au début de l'année 1930, avec Le Tombeau des secrets. Son livre se composait d'une trentaine de pages où douze photographies détournées par des collages occupaient en majesté l'espace avec, en regard, quelques textes brefs. André Breton et Éluard y avaient ajouté un photomontage de leur cru...
La rencontre d'un peintre et d'un poète ouvre cependant d'autres horizons. La fusion de Manet avec Mallarmé, la rencontre d'André Derain et d'Apollinaire, l'alliance de Fernand Léger avec Blaise Cendrars, la géniale alchimie de Juan Gris avec Pierre Reverdy transforment le livre en œuvre d'art, recherchée par tous les amateurs. Le livre échappe alors à son statut classique pour devenir objet sacré. Paul Éluard et Max Ernst, André Breton et Alberto Giacometti ont défriché ces terres encore fraîches et nourricières.
A défaut d'une véritable collaboration avec un peintre, veille donc, souffle Éluard à son ami, à demander une gravure, une eau-forte pour la placer en frontispice de ton recueil. Le conseil a été entendu. Il sera toujours repris comme une clé magique pour échapper aux petites misères du temps. On mésestime trop les plaies d'argent.
Comparés aux poètes, les peintres qui rencontrent le succès sont riches, parfois richissimes, explique Éluard. Il faut savoir accepter leurs cadeaux : dessins, gouaches, tableaux. C'est leur manière de te reconnaître. Picasso sait parfaitement, lorsqu'il te met d'autorité une toile sous le bras, que tu la revendras un jour de dèche, et il ne t'en voudra pas. L'argent file, à nous d'en trouver !

Laurent Greilsamer, L'éclair au front, la vie de René Char

Cela me fait penser à quelqu'un

Préface de l'auteur

La satire est une sorte de miroir où, d'ordinaire, chacun reconnaît le visage de tous hormis le sien; ce qui est la principale raison de la réception qu'elle a dans le monde, où elle n'offense que fort peu de gens. Cependant, s'il en advenait autrement, le danger n'est pas grand; et j'ai appris par une longue expérience à ne jamais craindre de méfaits, de la part des intelligences que j'ai su provoquer; car si la colère et la furie ajoutent de la force aux nerfs du corps, on a pu voir qu'elles relâchent ceux de l'esprit, rendant ses efforts faibles et impuissants.

Il est un cerveau qu'on ne saurait faire mousser plus d'une fois : son possesseur fera bien de le rassembler à bon escient et d'user de sa faible réserve avec parcimonie; mais avant toute chose, qu'il évite de l'exposer au fouet de ceux qui valent mieux que lui, car cela le fera monter, tout écumant, jusqu'à l'impertinence, et il épuisera rapidement sa réserve; l'esprit dépourvu de savoir est une sorte de crème, qui en une nuit se rassemble à la surface, et par une main habile sera rapidement fouettée en mousse; mais, une fois cette mousse écumée et jetée, ce qui apparaît en dessous ne sera bon à rien, qu'à donner aux cochons.

Jonathan Swift, Récit complet et véridique de la bataille qui se fit vendredi dernier entre les livres anciens et modernes en la bibliothèque Saint-James, traduction de Jeannie Carlier pour Les Belles Lettres.



PS : Que faut-il penser de cela ?

Sans illusion

... la pensée ne m'est pas très agréable que n'importe qui (si on se soucie encore de mes livres) sera admis à compulser mes manuscrits, à les comparer au texte définitif, et à en induire des suppositions qui seront toujours fausses sur ma manière de travailler, sur l'évolution de ma pensées, etc. Tout cela m'embête un peu...

Lettre de l'été 1922 à M. et Mme Sidney Schiff, Correspondance générale, t.III, p.51

Exergue choisi par Antoine Compagnon pour son livre Proust entre deux siècles.

Eternelle Russie

Certains passages de Carnets de guerre de Vassili Grossman me rapellent les pages sur le sort des combattants en Tchétchénie dans Douloureuse Russie d'Anna Politkovskaïa. Dans le détail, ce sort est différent, mais le principe est le même : cruauté et indifférence inhumaines.

Le passage suivant évoque la difficulté à combattre les chars allemands Tiger, qu'Hitler jugeait imbattables. Le texte est de Grossman, la note de bas de page est d'Antony Beevor et Luba Vinogradova qui ont choisi les textes et les ont entrecoupés d'explications.

Un pointeur tirait à bout portant sur un Tiger avec un canon [antichar] de 45 mm, et les obus rebondissaient sur lui. Le pointeur est devenu fou et s'est jeté sous le Tiger.
Un lieutenant blessé à la jambe et le bras arraché était à la tête d'une batterie qui repoussait une attaque de Tiger. Après avoir repoussé l'attaque, il s'est tué d'une balle, ne voulant pas survivre en invalide. (1)

Note de bas de page:

(1). L'idée de se trouver mutilé ou handicapé faisait plus peur que la mort aux soldats soviétiques. Ils ne pouvaient s'empêcher de penser que les femmes ne voudraient plus d'eux. Peut-être était-ce un cauchemar typiquement masculin, mais l'horreur de leur sort se manifesta pleinement après la guerre quand les autorités soviétiques les traitèrent avec une inhumanité à peine croyable. Ceux qui n'avaient plus que le tronc étaient qualifiés de samovars. Ils furent regroupés et envoyés dans des villes proches du cercle polaire arctique pour que l'on ne voie pas traîner de vétérans mutilés dans la capitale soviétique.

Vassili Grossman, Carnets de guerre, p.265

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