Billets pour la catégorie Des livres :

Le courage et les rêves

Jeudi 26 juillet, vers 14 heures.
Je viens de finir Harry Potter and the Deathly Hallows, je vais enfin pouvoir retourner lire les blogs et les journaux, j'avais si peur, après les rumeurs qui couraient avant la sortie du livre (un, ou peut-être deux, héros principaux devaient mourir) de lire par hasard un spoiler que je ne lisais plus rien depuis samedi, évitant le twitt effréné de Maître Eolas.

C'est bizarre de se dire que c'est fini.
La première fois que j'ai entendu parler d'Harry Potter, c'était à la radio en juillet 2000, lors de la parution de Harry Potter and the Goblet of Fire. J'étais un peu vexée de ne jamais en avoir entendu parler alors que le journaliste assurait que c'était un phénomène de société et que la New York Review of Book avait ouvert un classement "enfants" devant la grogne des auteurs et des éditeurs excédés de voir les livres de J.K. Rowling en tête des meilleures ventes depuis deux ans.
Nous étions en 2000, depuis une dizaine d'années je ne lisais pratiquement plus que des livres pour enfants et des romans policiers, un peu de philosophie, aussi.

Le 8 septembre 2000 (la date figure dans le livre), je trouvai chez Tea & tattered pages, une librairie/salon de thé de livres anglais d'occasion rue Mayet très particulière, sans doute un peu magique elle-même puisque chaque fois qu'on veut y manger une bonne raison s'interpose pour que cela ne soit pas possible, un exemplaire de Harry Potter and the Goblet of Fire. Je l'achetai, un peu choquée de trouver à l'intérieur une dédicace à la fille de la libraire: cette petite fille faisait peu de cas des cadeaux reçus. Vendre ses livres était-il une déformation familiale, le livre était-il donc si mauvais?

Je lus ce tome IV. Il me plut immédiatement: ce n'était ni niais ni pompeux, (les deux écueils de la littérature pour enfants), c'était moral sans être moralisateur, et l'idée de génie, me semblait-il, était d'avoir imaginé un univers magique possédant ses propres règles et contrainte: magie ne signifiait pas anarchique liberté, il y avait des cours, des examens, des professeurs, des vacances...
Le héros était parfait: ce n'était ni le plus intelligent ni le plus beau, il était un peu naïf, dans la plupart des situations il ne comprenait pas ce qui se passait ni pourquoi cela lui arrivait, à lui, sa principale caractéristique était le courage, ou plus exactement l'incapacité à céder ou à abandonner.
J'ai acheté et lu, je ne sais plus pourquoi, les livres dans l'ordre anté-chronologique : le III (le meilleur (avec le sept, désormais)), le II puis le I.

En novembre 2001, par pure mauvais tête, je présentais Harry Potter et la coupe de feu à un "dîner littéraire" d'anciens Sciences-Po. Le thème de la soirée était "la rentrée littéraire", et je trouve ce concept si stupide et si snob (que faut-il avoir lu pour être dans l'air du temps?) que cela me plaisait de provoquer quelques moues dégoûtées et quelques airs pincés (c’est mon snobisme personnel: provoquer l’air pincé des bien-pensants et des mieux-lisants).
J'adore l'air surpris et/ou dégoûté des gens lorsqu'ils découvrent que je lis Harry Potter: «Tu lis Harry Potter, toi?» (ou: «Vraiment, vous lisez Harry Potter?») et vlan, je descends de sept ou huit marches dans leur estime. Ce dont ils ne semblent pas se rendre compte, c'est que leur réaction me permet à moi aussi de les cataloguer.

J'ai acheté le tome V le jour de ma première rencontre avec Renaud Camus, lors d'une séance de signature chez Sophie Barrouyer (le 25 juin 2003, cf p.330 de Rannoch Moor), le tome VI est sorti le 16 juillet 2005, je l'avais dès le matin dans ma boîte à lettres et le tome VII, enfin, samedi dernier.
C'est toujours un peu mélancolique, le dernier tome d'une saga. Je ne souhaite qu'une chose, c'est qu'il n'y ait pas de suite, ce serait vraiment dénaturer l'esprit de l'ensemble pour n'en faire plus qu'un objet commercial. (A ceux qui diront que c'est déjà cela, je répondrai que ce l'est devenu ensuite, par récupération, mais cela n'a pas été écrit dans cet esprit. Le dernier tome en est la preuve éclatante, il n'y a pas de baisse dans la tenue du récit).


Il rejoint dans mon panthéon des livres pour enfants les Chroniques de Narnia et Le Seigneur des Anneaux.
J’ai découvert récemment que ces sagas étaient parmi les plus vendues au monde (cf Le Monde du 12 juillet 2007) : 100 millions d’exemplaires vendus pour C.S Lewis et traduction en trente langues, 100 millions également pour J.R.R. Tolkien et traduction en 25 langues, 325 millions pour J.K. Rowling et traduction en 60 langues.

J’ai lu Le lion et la sorcière blanche et Prince Caspian à sept ans, dans la bibliothèque rose. C’était comme d’habitude des livres empruntés à Ivan.
Je me les suis fait offrir au premier Noël passé en France. À dix-huit ans, j’ai découvert qu’il s’agissait en fait d’une série de sept livres, dont deux seulement étaient traduits en français, alors que ces Chroniques étaient même traduits en polonais (le livre trônait en vitrine de la librairie polonaise boulevard Saint-Germain). J’ai passé un été à traduire le premier de la série, Le Neveu du magicien, sur Rédacteur. Je ne l’ai jamais envoyé à un éditeur, qui aurait bien pu s’intéresser à un conte des années 50 dans la années 1990? C'était une traduction pour moi seule, qui dort dans une chemise bleue. Le lampadaire du jardin a été choisi en hommage à Narnia. (Et puis, sait-on jamais?)
Après le succès d’Harry Potter, la série a enfin été traduite au complet. L’article du Monde m’apprend que les Chroniques de Narnia sont meilleure vente de livres de jeunesse en France en 2006 (424900 exemplaires). Chère J.K. Rowlings, elle aura vraiment réussi un tour de magie.


Je ressens dans le dernier tome des Harry Potter une forte influence de Narnia.
Le tome V m’évoque la montée de l’hitlérisme, la résistance anglaise lors de la seconde guerre mondiale, il démonte les mécanismes qui permettent l’instauration d’une dictature : lâcheté du pouvoir en place devant les agitateurs, peur des individus qui craignent les dénonciations, le tome VI est un tome en demi-teintes, plus introspectif que les autres, qui en donnant les clés de l’enfance de Voldemort enseigne la pitié plutôt que la haine. Le tome VII, entre l’errance de la pemière partie, rappelant la marche des Hobbits à travers la Comté, la fuite de la banque évoquant Bilbo le Hobbit, la bataille de la fin et le sacrifice évoquant à la fois Le lion et la sorcière blanche et "La dernière bataille", inscrit définitivement la saga Harry Potter dans la lignée des récits anglais fantastiques pour enfants.
C.S. Lewis et J.R.R. Tolkien étaient profondément catholiques ; cela transpire à la lecture des livres cités ici : la mort d’Aslan dans les Chroniques de Narnia est une sorte de sacrifice christique, la quête dans Le Seigneur des Anneaux est une quête non pas vers la victoire, mais vers le renoncement : il s’agit de se dessaisir d’un objet de pouvoir, le pouvoir et le désir du pouvoir étant toujours ce qui corrompt absolument. Les sacrifices ne sont pas consentis au nom d’une vie meilleure, mais plus simplement pour qu’une vie, la vie, soit possible.
On retrouve ce même mouvement dans le dernier tome des Harry Potter, même si je pense qu’il s’agit davantage de la part de Rowling d’une assimilation profonde des leçons de ces grandes œuvres pour enfants — et sans doute d’un hommage — que d’un quelconque sentiment religieux.

Enfin, osons dire que J.K. Rowling écrit bien. Ses phrases sont claires, les sentiments développés ne sont pas pesants, les situations fourmillent de détails qui rendent le récit extrêmement vivant et vraissemblable (cf. par exemple dans le dernier tome l’accent français de Fleur, ou dans le tome VI les jumeaux qui rendent en plaisantant hommage à leur mère dont ils apprécient enfin le travail depuis qu’ils ont quitté la maison et lavent eux-mêmes leurs chaussettes), d’autant plus que ces détails ne sont pas oubliés et peuvent ressurgir à tout moment (comme la question de Harry à Dumbledore dans le tome I: «Que voyez-vous lans le miroir du Rised?», à laquelle nous n’auront un semblant de réponse qu’ à la fin du tome VII): comme dans tout bon roman classique (et un livre pour enfant doit être formellement classique), tous les questions obtiennent une réponse, rien ne reste pendant.
Ces livres ont tous à peu près la même structure, un événement étrange ou dangereux survient dans les soixante ou cent premières pages, puis se développent des interrogations et une recherche de réponses dans le milieu du récit, plus calme, enfin survient la crise finale, qui donne un certain nombre de réponses d’où naissent d’autres mystères. Le tome IV, central, est également le pivot de la série : il est le premier à faire plus de cinq cents pages et le premier se terminant par une mort, le premier d’une série d’échecs qui iront croissants : mort de Sirius dans le cinquième tome et de Dumbledore dans le sixième. Tous les bruits alarmants ayant précédé la sortie du dernier tome étaient donc structurellement logiques, ce qui était encore plus alarmant…

J'ai relu la dernière phrase du dernier livre avant de le fermer, car la rumeur voulait il y a quelques années que J.K. Rowling l'ait écrite dès le début des aventures de Harry.



Post-scriptum: un très bon article de Béatrice Bomel-Rainelli, très agréable à lire: Utilisation et déconstruction des stéréotypes dans le cycle Harry Potter.

Une solution élégante

L'ouest du Texas est une région désolée qui produit dans des conditions difficiles. Quand elle n'est pas grillée par la fournaise, elle est ravagée par les ouragans ou saccagée par les tempêtes de grêle. Elle ne deviendra jamais un pôle d'attraction touristique. Arrivant en avion par une claire journée d'automne dans le pays du coton autour de Lubbock, je pouvais voir par le hublot un paysage quasiment lunaire: pas de collines, pas d'arbres. Pas d'herbe, pas de voitures. Pas d'êtres humains, pas de maisons. Cette immensité plate et désolée est tout d'abord troublante et intimidante, car il est difficile de ne pas se sentir minuscule, vulnérable, dans un tel endroit. J'ai beau avoir voyagé dans des dizaines de pays à travers les cinq continents, Lubbock au Texas est l'un des endroits les plus étranges que j'aie jamais visités. Et il y a de grande chances que mon tee-shirt — et le vôtre — soit né près de Lubbock, la capitale mondiale autoproclamée du coton.
Les habitants de cette région austère, et cependant d'une âpre beauté, sont adaptés à l'environnement. La terre, avec son humeur imprévisible et ses échelles demesurée, les a rendus humbles, mais elle les a aussi rendus fiers de leur succès quand ils ont réussit à la dompter et à tirer l'or blanc et duveteux de leurs plants de coton. Une légende locale raconte que, lorsque Dieu a créé le Texas de l'Ouest, Il a par erreur oublié de façonner des collines, des vallées, des rivières et des arbres. Regardant le résultat nu et inhospitalier qu'Il avait fabriqué, Il envisagea de recommencer, puis il se ravisa: «Je sais ce que je vais faire, se dit-Il, je vais simplement créer des gens qui aiment ce genre d'endroits.»
Ainsi fit-Il.

Pietra Rivoli, Les aventures d'un tee-shirt dans l'économie globalisée p.26

Réinvestir le champ de la culture populaire

Réjean de Saint-Gahl se tenait debout devant la croisée, les mains dans le dos, les lèvres légèrement pincées, le regard perdu dans les lointains.
Ou, plutôt, à travers la légèreté de cette nuit gersoise d'avril, ses petits yeux bleus fixaient le seul point lumineux des environs.
Une autre fenêtre éclairée.
Réjean de Saint-Gahl savait que, au-delà de ce rectangle brillant, s'étendait une vaste pièce en longueur, dont les épais murs du XVe siècle disparaissaient presque entièrement, en tout cas dans leur partie basse, derrière des bibliothèques chargées de livres en tout genre: art, littérature française et étrangère, musique, architecture militaire ou religieuse...
Il savait aussi que, derrière son vaste bureau, les doigts pianotant sans presque s'interrompre sur le clavier de son ordinateur portable, L'Autre travaillait.
Réjean de Saint-Gahl éprouvait toujours une certaine répugnance à nommer son voisin, celui dont la présence silencieuse, et totalement indifférente à la sienne, lui était une sorte de prurit qu'il lui fallait gratter sans cesse, pour des apaisements partiels et fugitifs.
Dès que Saint-Gahl se mettait à penser à L'Autre —et cela lui arrivait plusieurs fois par jour—, la démangeaison reprenait, intacte, horripilante. Ce qui agaçait le plus le maître des lieux était que pour contempler la fenêtre éclairée de L'Autre, il était obligé de lever les yeux. Simplement parce que, des deux châteaux existant sur le territoire de la commune de Plieux, le sien était situé légèrement en contrebas, alors que celui de L'Autre, véritable forteresse médiévale, massive, orgueilleuse, dominait tous les environs, du haut de sa butte.
Généralement, Réjean de Saint-Gahl mettait fin à ses aigres rabâchages en se disant que L'Autre était toujours au bord de la ruine, alors que lui était multimillionnaire, à ne même pas savoir exactement combien d'argent il y avait sur ses différents comptes en banque, dans les divers pays où il les avait ouverts, au fil des années.
Mentalement, il ajoutait que L'Autre ne vendait jamais plus de deux à trois mille exemplaires des livres qu'il écrivait, tandis que les siens s'écoulaient à des centaines de milliers d'unités, étaient traduits dans une quarantaine de langues et régulièrement adaptés à la télévision — plus rarement au cinéma, mais c'était déjà arrivé, tout de même.
Bref, lui, Réjean de Saint-Gahl, était un vrai personnage, une célébrité, un homme avec qui il fallait compter, alors que L'Autre n'était rien ni personne.
Il n'en demeurait pas moins que l'austère forteresse de Plieux dominait son propre château, sis à quelques centaines de mètres à vol d'oiseau, et ne paraissait même pas s'être jamais avisée de cette présence rivale.

Michel Brice, incipit de Le Maître de Plieux

On aura bien entendu reconnu dans ce thème de l’autre et des deux châteaux se faisant face le thème de Construction d'un château, de Misrahi, spécialiste de Spinoza. Cependant, cette évidente référence ne peut dissimuler les deux courants souterrains qui minent les fondations du texte, l'un nietzschéen, faisant signe vers la domination du sur-homme, domination mise astucieusement en opposition avec la dialectique du maître et de l'esclave.

Mais ces références philosophiques ne peuvent suffire à épuiser la dimension littéraire d'une œuvre qui accumule les clins d'œil proustiens. Comment en effet ne pas reconnaître la phrase de Swann «C’est gentil, tu as mis des yeux bleus de la couleur de ta ceinture.» dans la remarque de Géraldine «Tiens! Leur bled s'appelle comme moi!» (p.81) ou la description de Mme de Villeparisis («Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses avaient filé le mauvais coton d'un nombre incalculables de messieurs.») dans la vieille dame qui intervient p.217 («—Ah! ça, c'est bien les mecs, tiens: dès que tu prononces le mot «mâle», immédiatement ils pensent «queue»! [...] —Vous avez tout à fait raison, Mademoiselle, dit-elle avec beaucoup de distinction. Et, si vous voulez mon avis, je trouve que c'est une excellente chose.») Ce ne sont que deux exemples parmi cent.
On sent par ailleurs l'influence camusienne dans les jeux onomastiques (Karl, Krall, arc; Saint-Gahl, Saint-G, singer; Weston, W.; etc.), la leçon roussellienne trouvant une illustration épurée dans le nom de Lableux "iks", si loin de Lableue "e" (référence explicite à L'Amour l'Automne : «une lettre en plus ou en moins [...] le nom s'en va de biais» p.384), cette nouvelle notation nous éloignant étrangement de sa signification initiale «Et toi le bleu, va donc...»[1]. Wolfson n'est pas loin.

Il s'agit indubitablement d'une grande réussite qui réinvestit la culture populaire en lui insufflant la puissance des mythes du XXe siècle tout en démontrant son appartenance franche au XXIe siècle par une utilisation pleinement maîtrisée du mashup.

Notes

[1] Et les esprits soupçonneux se demanderont s'il faut y voir une référence aux Schtroumpfs, car comme l'a dit Borges, depuis Poe le lecteur est entré dans l'air du soupçon.

Quatre lectures talmudiques

Comme le rappelle Lévinas en introduction, ce livre se compose des quatre textes de conférences prononcées de 1963 à 1966 aux Colloques annuels d'intellectuels juifs de la section française du Congrès international.
J'avais choisi ce livre rapidement dans les rayons de la librairie L'Harmattan un jour de mars 1999 où la somme de mes achats n'atteignait pas un montant suffisant pour que je paie en carte bleue, j'avais choisi le Lévinas qui me paraissait le plus simple, celui aussi qui parlait d'un objet de constante curiosité, le Talmud.
En réalité, sous couvert de lectures talmudiques, nous sommes directement plongés dans l'actualité de l'époque, qui est encore hélas notre actualité: quel rapport les juifs doivent-ils ou peuvent-ils entretenir avec l'Allemagne et les Allemands, quels droits le peuple juif aurait-il à s'installer sur une terre certes promise, mais déjà occupée, etc.?
Cette découverte spontanément surprenante ne l'est plus quand on se remémore le rôle de tout texte sacré, qui est de nous faire réfléchir à la manière de nous comporter et de vivre dans le monde, notre monde. Je m'en suis voulu d'avoir été surprise.


L'introduction est magnifique. Je vous en livre de larges extraits, et tout d'abord quelques définitions:

Le Talmud est la transcription de la tradition orale d'Israël. Il régit la vie quotidienne et rituelle ainsi que la pensée — exégèse des Ecritures y comprise — des juifs confessant le judaïsme. On y distingue deux niveaux : celui où sont consignés en hébreu les dires des docteurs appelés Tanaïm, sélectionnés par Rabbi Yehouda Hanassi qui les fixa par écrit à la fin du IIe siècle de l'ère vulgaire sous le nom de Michna; les Tanaïm eurent certainement des contacts avec la pensée grecque. La Michna devient l'objet de nouvelles discussions conduites souvent en araméen par les docteurs appelés Amoraïm qui, dans leur enseignement, utilisent notamment les dires des Tanaïm que Rabbi Yehouda Hanassi n'avaient pas retenus dans la Michna. Ces dires «laissés au dehors», appelés Beraïtoth, sont confrontés avec la Michna, servent à l'éclairer. Ils y ouvrent de nouveaux horizons. L'œuvre des Amoraïm se fixe à son tour par écrit vers la fin du Ve siècle et reçoit le nom de Guemara. Les sections de la Michna et de la Guemara, présentés ensemble, l'une comme thème commenté par l'autre, dans les éditions courantes, revêtues de commentaires plus récents de Rachi et des Tossophites constituent le Talmud.
Le Talmud comporte deux versions parallèles: l'une représentant le travail des académies rabbiniques de Palestine, le Talmud de Jérusalem, l'autre, postérieure d'un siècle à peu près, le Talmud de Babylone, consigne l'activité des académies très réputées qui étaient installées en Mésopotamie. Les passages commentés ici sont tous empruntés au Talmud babylonien. Les textes talmudiques peuvent d'autre part se classer sous deux rubriques: Halakhak et Hagadah (sans appartenir toujours exclusivement à l'une ou à l'autre).
La Halakhah réunit les éléments qui, en apparence, ne concerne que les éléments de la vie rituelle, sociale, économique ainsi que le staut personnel des fidèles. [...]
Mais la «philosophie», ou l'équivalent de ce que la philosophie est dans la pensée grecque, c'est-à-dire occidentale — si le Talmud n'est pas de la philosophie, ses traités sont une source éminentes de ces expériences dont se nourrissent les philosophies — se présente dans le Talmud aussi sous la forme d'apologues et d'adages. Ce sont les passages qui voisinent avec la Halakhah et qu'on appelle Hagadah. La Hagadah revêt d'emblée un aspect moins sévère pour les profanes ou les débutants et a la réputation — fausse en partie— d'être plus facile. Elle tolère en tout cas des interprétations de niveaux divers. Pour nos quatre leçons nous avons puisé presque exclusivement dans la Hagadah.

Lévinas insiste sur le caractère non définitif de tout commentaire.
En cela l'écriture est un piège, elle solidifie là où il ne devait y avoir que mouvement, tremblement. Il faudrait deux techniques d'écriture, physiquement, visiblement différente et identifiable, l'une qui affirme, l'autre qui expose en attendant d'autres avis, pas forcément contradictoires ni plus justes, mais différents ou complémentaires. Il s'agit de ce mouvement particulier qui permet d'avoir plusieurs vues sur un texte sans qu'il y ait une unique vérité établie, mais toujours une vérité à chercher bien plus qu'à découvrir (d'une certaine façon, rien n'est à découvrir, nous savons déjà tout dans le fond de notre âme, comme le montre à sa manière la deuxième lecture).
Lévinas rappelle également que si les règles de l'interprétation talmudique peuvent paraître fantaisistes à des profanes, c'est qu'il s'agit d'un jeu entre personnes d'un même monde, maîtrisant les mêmes allusions, connaissant la même histoire, éprouvant le même désir.

Comment des procédés fantaisistes — fussent-ils codifiés—, censés rattacher aux versets bibliques les dires des docteurs, peuvent-ils cotoyer une dialectique souveraine? Ces «faiblesses» ne s'expliquent ni par la la piété des auteurs, ni par la crédulité du public. Il s'agit de mouvements allusifs d'esprits hypercritiques qui pensent vite et qui s'adressent à leurs pairs. Ils cheminent par d'autres voies que celles qui justifieraient des extrapolations de docteurs recourant à l'autorité d'une lettre révélée et sollicitée.

Lévinas fait une critique rapide de ceux qui ne savent aborder l'exégèse que par la méthode historique ou l'analyse structuraliste. Il rappelle que «Notre effort consiste donc d'abord à le [le texte] lire dans le respect de ses données et de ses conventions, sans mêler à la signification qui découle de leur conjoncture la question qu'elles posent à l'historien et au philologue.», et ces phrases me rassurent, elles soutiennent ma détestation de ces analyses hautaines et finalement hors sujet qui dessèchent les textes religieux et en font des sortes de légendes pour enfants à rerationaliser d'urgence par des explications plus simplistes que les textes qu'elles méprisent (et Lévinas ne manquera pas de se moquer sans y toucher de la "Modernité"). Lévinas rappelle que Ricœur opposait l'herméneutique à l'analyse structuraliste, et que rien n'est moins «pensée sauvage» que l'interprétation des textes talmudiques.

L'introduction se termine par le rappel de l'urgence d'une réflexion juive sur et dans le monde contemporain. Lévinas était cruellement conscient que l'étude et la foi étaient en train de se perdre parmi les juifs. On sent également que ces leçons ont été écrites dans les années 60, vingt ans seulement après l'extermination des juifs d'Europe, et que la douleur et le sentiment des conséquences spirituelles de cette perte ont une acuité matérielle et quotidienne qui se sont sans doute émoussés soixante ans plus tard, où ils sont tristement devenus "le devoir de mémoire", c'est-à-dire un nouveau dogmatisme.
L'introduction se termine donc par un appel à l'étude et renvoie finalement à la question: comment être juif, ou vivre "juivement", dans le monde actuel?
Et je songe que les chrétiens se posent la même question, pour des raisons différentes. N'y auraient-ils que les musulmans pour ne pas douter, ce manque de doute n'est-il pas, toujours, à la source de tout intégrisme?

Nos leçons, malgré leurs défauts, voudraient dessiner le plan où serait possible une lecture du Talmud qui ne se limiterait ni à la philologie, ni à la piété à l'égard d'un passé «cher mais périmé», ni à l'acte religieux d'adoration; mais à une lecture en quête de problèmes et de vérités et qui — non moins que le retour à une vie politique indépendante en Israël — est nécessaire à un Israël désireux de conserver la conscience de soi dans le monde moderne, mais qui peut hésiter devant ce retour qui se voudrait purement politique. Les sages du Talmud ont opposé l'entrée en possession de la terre d'Israël à l'idée d'héritage: celui-ci transmet le patrimoine des pères aux enfants: celle-là ramène le bien des fils aux patriaches, pères de l'histoire sainte, les seuls qui aient droit à la possession. L'histoire de cette terre ne se sépare pas de l'histoire sainte. Le sionisme n'est pas une volonté de puissance. Mais une formulation moderne de la sagesse talmudique est nécessaire aussi à tous ceux qui se voudraient juifs hors de la terre d'Israël. Elle doit enfin être accessible à l'humanité cultivé qui, sans adhérer aux réponses que le judaïsme apporte aux problèmes vitaux de l'heure, est curieuse de la civilisation authentique d'Israël.
Donner à une telle étude toute l'ampleur qu'elle mérite, traduire en moderne la sagesse du Talmud, la confronter aux soucis de notre temps, incombe, parmi ses tâches les plus hautes, à l'université hébraïque de Jérusalem. N'est-ce pas là l'essence du sionisme la plus noble? Qu'est-il d'autre, sinon la solution d'une contradiction qui déchire et les juifs intégrés aux nations libres, et les juifs qui se sentent dispersés? La fidélité à la culture juive fermée au dialogue et à la polémique avec l'Occident voue les juifs au ghetto et à l'extermination physique; l'entrée dans la Cité les fait disparaître dans la civilisation de leurs hôtes. Sous les espèces d'une existence politique et culturelle autonome, le sionisme rend possible partout un juif occidental, juif et grec. Dès lors, la traduction «en grec» de la sagesse du Talmud est la tâche essentielle de l'Université de l'Etat juif, plus digne des ses efforts que la philologie sémitique, à laquelle les universités d'Europe et d'Amérique suffisent. Le judaïsme de la dispora et toute une humanité étonné par la renaissance politique d'Israël attendent la Tora de Jérusalem. La Diaspora, atteinte dans ses forces vives par l'hitlérisme, n'a plus ni le savoir ni le courage nécessaires à la réalisation d'un tel projet.
Mais nous espérons que les lecteurs qui entreverraient dans nos commentaires les sources et les ressources du judaïsme post-chrétiens [...] reconnaîtrons aussi les limites de notre entreprise et ne s'imagineront pas, après avoir fermé ce livre, qu'ils connaissent déjà ce qu'ils ne firent qu'entrevoir. Il s'agit d'un monde spirituel infiniment plus complexe et plus raffiné que nos maladroites analyses. Le judaïsme y vit depuis des siècles, même s'il commence à en oublier les fondements. Monde insoupçonné par la société ambiante qui se contentait à son sujet de quelques notions sommaires. Elles la dispensaient de s'interroger sur le secret des hommes qu'ils suffisaient de déclarer étrangers pour rendre compte de leur étrangeté. Les quatre leçons qu'on lira ici ne font qu'appeler de leurs vœux le grand enseignement dont la formulation moderne manque absolument.


La première lecture traite du pardon, des conditions du pardon (péché envers Dieu ou envers les hommes, lequel est le plus grave, mais pécher envers un homme n'est-ce pas toujours blesser Dieu?) pour terminer sur une réflexion sur les rapport entre les juifs et les Allemands, et poser également la question de la responsabilité de Heidegger : n'est-il pas normal d'attendre davantage de ceux qui sont les plus doués?

La deuxième lecture commence par étudier la façon dont le peuple juif est devenu juif: a-t-il réellement eu le choix, toute liberté n'est-elle pas fondée sur une une violence originelle qui impose ce qui n'est donc plus un choix. Le texte définit la sagesse (un savoir qui n'éprouve pas le besoin de faire ses propres expériences), la différence entre la pensée grecque, ie. occidentale, qui aime "la tentation de la tentation", et la pensée juive, qui en principe ignore la tentation mais en pratique déteste le calme des jours rythmés par les rites.
Le texte est une réflexion sur la liberté qui entraîne une responsabilité illimitée, envers soi et envers les autres.

La troisième lecture, en étudiant la marche des juifs vers la terre promise après la sortie d'Egypte, s'interroge sur le droit du peuple juif à occuper un pays déjà habité: au nom de quoi le droit d'Israël serait-il supérieur à celui des populations présentes? Et la réponse de Lévinas, qui se bat avec le texte, est loin d'être univoque et définitive: «Maintenant la pensée est plus radicale: même un peuple absolument moral n'aurait aucun droit à la conquête.» (p.143), dit Lévinas à un moment de sa lecture. Puis l'étude continue et la conclusion, éternellement provisoire et à reprendre, tombe: les juifs ont un droit sur la terre d'Israël directement liés à leur sens de la justice, ils savent que l'exil sera(it) le prix d'un comportement injuste: «Seuls ceux qui sont toujours disposés à accepter les conséquences de leurs actes et à assumer l'exil quand ils ne seront plus dignes d'une patrie, ont le droit d'entrer dans cette patrie.» (p.147)

La quatrième lecture étudie le fondement de l'institution du sanhédrin, organe de justice. Etrangement, la Guemara lit l'origine du Sanhédrin dans un vers du Cantique des Cantiques: «Ton nombril est comme une coupe arrondie pleine d'un breuvage parfumé; ton corps est comme une meule de froment, bordée de roses».
(Et lisant cela dans le RER, n'en croyant pas mes yeux, j'étais émerveillée de tant de poésie: lire la description d'un tribunal dans un nombril...)
La lecture est une étude de la justice, de la morale et de la vertu, de la protection de la justice par la vertu, vertu née du respect rigoureux des mitsvoth pendant des siècles. Et Lévinas alerte ses auditeurs: pour l'instant, même si cette pratique des mitsvoth se perd, le peuple juif est encore protégé par les siècles de piété, mais que se passera-t-il dans le futur? «Il est évident que, sous peine de croire à je ne sais quelle excellence raciale du judaïsme et à un mérite de pure grâce, il faut dire avec Rech Laquich et avec le judaïsme: pour qu'il y ait justice, il faut qu'il y ait des juges résistants à la tentation, il faut une collectivité qui pratique les mitsvoth aujourd'hui et ici même. L'effet retardement des mitsvoth pratiquées dans le passé ne saurait durer éternellement.» (p.178)

Une lettre d'Hart Crane

Brooklyn, 16 novembre 1927

Cher * et **

L'heure du train approche mais j'espère que la vie ne sera plus aussi trépidante. J'ai plusieurs fois failli perdre mon billet reçu il y a plusieurs jours, en particulier mardi soir, en prison.
Après un tumultueux concours avec Cummings et Anne (Cummings) où (je ne sais pas mais j'en suis sûr) j'ai gagné le concours de cocktails, je me suis trouvé dans la gare Saint Clark aux environs de 3 heures du matin, jouant avec un airdale perdu. Le flic qui s'est précipité vers moi s'est entendu répondre d'une voix forte « qu'est ce que ça peut bien vous foutre ! »
A la suite de quoi j'ai été tiré brusquement dans un taxi et expédié au commissariat. (Jetant sournoisement en chemin par la fenêtre toutes les pièces à conviction telles que billets doux, adresses dangereuses etc). Et j'ai repris mes esprits lorsque la porte se referma violemment et que je me retrouvai derrière les barreaux. J'imitai assez bien Chaliapine jusqu'à ce que l'aube filtre à l'intérieur, ou plutôt qu'apparaissent quelques signes limités de la dite aube, tels que les sifflets et la foule pressée de pieds sales vers le comptoir du café.
J'étais plus que furieux. Ai fait un discours passionné devant un tribunal comble et fus relâché à 10 heures sans même une amende.
L'après-midi bière avec Cummings encore meilleure que celle de la veille au soir car les hyperboles de C. sont encore plus amusantes que notre propre conduite surtout lorsqu'il entreprend la description de ce dont on ne peut plus se souvenir.
De toute façon jamais je n'avais eu autant de plaisir à la fois en 24 heures, et si cela dépendait de moi j'emmènerai Cgs et Anne avec moi lorsque j'irai au Paradis.

* et ** on ignore les noms des destinataires de cette lettre.

Hart Crane, les Cahiers d'Obsidiane n°2 p.57

Il est fait allusion à la biographie de Hart Crane par Paul Mariani dans L'Amour l'Automne. La correspondance d'Hart Crane quant à elle paraît énorme. Si tout est de ce tonneau, cela vaut la peine d'être essayé.

(A ne pas confondre avec l'œuvre de Stephen Crane, et une préface apparemment célèbre d'Arnold Bloom. J'ai lu il y a une dizaine d'année "The Bride Comes to Yellow Sky", j'avais trouvé cela d'un ennui profond comparé (par exemple) aux nouvelles de Maupassant (nous avons été mal habitués; en particulier, un Français attend une "chute".))

Souvenirs de cours

Guy Petitdemange nous racontait Lévinas. Il nous racontait une de leurs premières rencontres, souvenir cuisant : Petitdemange, très impressionné et voulant briller, avait lancé la conversation sur le hassidisme. Lévinas l'avait foudroyé du regard.
En effet, le maître de Lévinas était Hayyim de Volozhyn, figure éminente d'une école qui s'attache avant tout à l'étude et reproche au hassidisme la place prépondérante accordée à l'émotion et à l'exaltation. (Hayyim de Volozhyn est l'auteur de L'âme de la vie, disponible en français).

Guy Petitdemange devint un ami de Lévinas. Il l'accompagnait les samedis soirs à l'office du Shabbat à la synagogue de Neuilly. Il nous racontait l'esprit de Lévinas et son humour. Je me souviens d'un trait à propos de Simone Weil, qui disait à peu près: «Je ne peux l'égaler sur trois points: c'est une sainte, c'est un génie, et c'est une femme». (Et je retrouve cet esprit lorsque je lis «Sur ce point, nous autres juifs, nous essayons tous d'être occidentaux comme Gaston Bachelard essayait d'être rationaliste.»[1])
Petitdemange racontait l'enterrement de Lévinas, le petit matin froid de décembre, la brume, les amis évaluant d'un coup d'œil l'épaisseur de la liasse tirée de sa poche par Derrida (parue sous le titre Adieu), puis fatalistes allant tour à tour fumer à la porte du cimetière pour tenter de se réchauffer avant de revenir écouter.
Je me souviens deux mois plus tard en lisant les cahiers de L'Herne dans un café rue du Dragon (et en n'y comprenant pas grand chose, mais je finis par me dire que cela doit faire partie du jeu, la philosophie comme une langue étrangère dont on balaie les pages en se disant que ça finira bien par entrer, "à force") d'avoir profondément regretté de n'être pas allée à cet enterrement.

Et ces souvenirs de Petitdemange rendaient la philosophie intime, proche, chaleureuse, non plus une montagne à attaquer par on ne sait trop quelle face, mais une conversation infinie entre amis.

Notes

[1] Quatre lectures talmudiques, p.72

Dieu

Et surveillez jusqu'au bout l'exégèse de Rabbi Yosef bar Habo : l'offense irréparable est l'offense faite à Dieu; ce qui est grave, c'est l'atteinte à un principe. Rabbi Yosef bar Habo est sceptique à l'égard de l'individuel, il croit à l'Universel. Individu contre individu, cela n'a aucune espèce d'importance; léser un principe, voilà la catastrophe. Si l'homme offense Dieu, qui pourra arranger le désordre? Il n'y a pas d'histoire qui passe au-dessus de l'histoire, il n'y a pas d'Idée capable de concilier l'homme en conflit avec la raison elle-même.
C'est contre cette thèse virile, trop virile, où l'on aperçoit anachroniquement quelques échos de Hegel, c'est contre cette thèse qui met l'ordre universel au-dessus de l'ordre inter-individuel que s'élève le texte de la Guemara. Non, l'individu offensé doit toujours être apaisé, abordé et consolé individuellement; le pardon de Dieu — ou le pardon de l'histoire — ne peut s'accorder sans que l'individu soit respecté. Dieu n'est peut-être que ce refus permanent d'une histoire qui s'arrangerait de nos larmes privées.

Emmanuel Levinas, Quatre lectures talmudiques, p.44

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.