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Billets pour la catégorie Des livres :

lundi 24 mars 2008

Proust et Schopenhauer

Dans la lignée d'une discussion amorcée plus bas, je copie le premier paragraphe d'un article d'Anne Henry consacré à Proust paru dans Schopenhauer et la création littéraire en Europe.

Comparé aux autres vitalistes, Proust est certainement l'écrivain qui a donné du Monde comme volonté et comme représentation la traduction la plus fidèle, la plus équilibrée, la plus littérale, si l'on entend par là qu'il n'a jamais cherché à exploiter avec démesure telle de ses propositions. A la recherche du temps perdu ignore les tragédies sanglantes du théâtre expressionniste, les révélations abyssales d'un Conrad, l'atmosphère funèbre des Buddenbroock ou les pitreries des clochards beckettiens. Ce livre a dit pourtant, dans un autre registre qu'eux, la séparation des êtres, la férocité du rituel social, la discontinuité des sentiments, l'angoisse de l'identité, l'incapacité du langage. Ayant eu en partage la même existence bourgeoise et les mêmes préoccupations égotistes que le penseur, peu atteint comme lui par les événements extérieurs, curieux, se prêtant à la mondanité, ne s'y donnant jamais, doué pour la spéculation théorique mais lui préférant l'examen de la vie concrète, Proust avait tout pour entrer calmement dans un système qui préconise l'art comme compréhension du monde et se garde bien finalement de réformer celui-ci, la condamnation schopenhauérienne de l'existence allant de pair avec un désengagement absolu.

Anne Henry, "Proust du côté de Schopenhaueur" in Schopenhauer et la création littéraire en Europe, p.149

L'article étudie l'influence de Schopenhauer sur Proust dès ses articles de jeunesse tout en notant les points sur lesquels Proust s'éloigne du philosophe.

dimanche 23 mars 2008

Miséricorde

C'est l'extrême fin du livre, un livre empli de rires, d'extravagances, de folie et de cauchemars. L'ensemble est tendre, hilarant, démesuré, baroque.
Le passage suivant met en scène Jésus et Ponce Pilate, Ponce Pilate qui souffre de terribles migraines depuis qu'il a abandonné Jésus à ses bourreaux.
Les personnages ne sont pas nommés, on les reconnaît car la Passion a couru tout le livre en contrepoint d'un récit passablement échevelé.

La scène suivante naît du rêve apaisé d'un professeur fou qui souffre de cauchemars.
Je crois que ces quelques lignes ne sont pas présentes dans toutes les traductions (ce qui me fait redouter de perdre cet exemplaire).

Du lit à la fenêtre s'étend un large chemin de lune, sur lequel marche un homme au manteau blanc doublé de pourpre, montant vers la lune. A côté de lui marche un jeune homme en tunique déchirée, dont le visage est mutilé. Tous deux parlent avec chaleur, discutent, cherchent à se mettre d'accord sur quelque chose.
«Dieux, dieux! dit l'homme au manteau blanc en tournant un visage orgueilleux vers son compagnon. Quel supplice vulgaire! Mais dis-moi, s'il te plaît — et là, le visage hautain se fit suppliant —, il n'a pas eu lieu, hein? Dis, je t'en prie, il n'a pas eu lieu?
— Bien sûr que non, il n'a pas eu lieu, répond l'autre d'une voix rauque. C'est un rêve que tu as fait.
— Et tu peux le jurer? demande obséquieusement l'homme au manteau.
— Je le jure! répond son compagnon dont les yeux, on ne sait pourquoi, sourient.
— C'est tout ce que je voulais! s'écrie l'homme au manteau d'une voix brisée, et il continue de monter, toujours plus haut, vers la lune. Derrière eux marche, calme et majestueux, dressant ses oreilles pointues, un gigantesque chien.

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite traduit par Claude Ligny, p.509-510, le livre de poche biblio, imprimé en août 1992

jeudi 20 mars 2008

Proust m'épuise

Je n'en peux plus de le lire, de lire encore et encore la vie de ces personnages dont aucun acte n'est pur ou sans arrière-pensée. Je n'en peux plus de toute cette bassesse, cette mesquinerie souvent trop indifférente pour être de la méchanceté et qui se contente d'être de la bêtise, cette mesquinerie constatée, mise en scène, page après page, j'aimerais consoler Swann, j'aimerais n'avoir jamais lu les lignes qui m'ont appris que Gilberte avait renié son nom et jusqu'à son souvenir, j'aimerais m'être arrêtée dans le salon de Mme de Villeparisis, à la description de cet imbécile de Norpois et de ce noble à l'accent alsacien, j'aimerais sauver la Berma, empêcher Odette de vieillir et la duchesse de Guermantes de devenir ridicule, j'aimerais ne rien savoir de toute cette tristesse, de tout ce gâchis...
Quelle volonté profanatrice, sans doute explicable, si j'en crois le dernier séminaire, par la culpabilité de Proust envers sa mère à qui il cachait ses préférences sexuelles (pas de psychologie!), quelle dureté, quelles désillusions, quel chagrin. Elle a bon dos, la rédemption par l'œuvre d'art, quelle création pourra jamais consoler d'autant de peine?

La grande générosité de Proust aura été son écriture même, son infinie méticulosité à décrire la matière, les objets, à y insuffler la vie, à les faire gonfler de toute part, les chargeant de couleurs, de lumière, de toutes les odeurs qui le rendaient si malade:

L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si nourricier, si succulent, que je ne m’y avançais qu’avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement d’arriver à Combray : avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant, dans la première pièce où le soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d’une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands « devants de four » de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un appui-tête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux et qu’avait déjà fait travailler et « lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense « chausson » où, à peine goûtés les aromes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, Clarac t1, p.49

Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce qui est comme la sève, avec le temps débordante, de l'arbre. La naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quant à « ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches », tous motifs tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Gallé a su tirer du cœur harmonieux des chênes.
Marcel Proust, préface à La Bible d'Amiens, de Ruskin

Son regard aime les objets, il aurait sans doute aimé les gens — ou tout au moins ses personnages — s'il ne les avait pas si bien vus. Proust avait raison, l'intelligence est un handicap, il vaut mieux sans doute être un peu myope.

Présence

Je continue à faire semblant de n'être pas aveugle, je continue à acheter des livres, à en remplir ma maison. L'autre jour on m'a offert une édition de 1966 de l' Encyclopédie de Brockhaus. J'ai senti la présence de cet ouvrage dans ma maison, je l'ai sentie comme une espèce de bonheur. J'avais là près de moi cette vingtaine de volumes en caractères gothiques que je ne peux pas lire, avec des cartes et des gravures que je ne peux pas voir; mais pourtant l'ouvrage était là. Je sentais comme son attraction amicale. Je pense que le livre est un des bonheurs possibles de l'homme.

Borgès, Conférences, "le livre", Folio 1985, p.156

mercredi 19 mars 2008

Six

Comme je suis prétentieuse, je n'avais pas l'intention de répondre à la chaîne qui court actuellement, sur "six choses que vous ne savez pas", ou "auriez voulu savoir", ou "auriez préféré ignorer", puisque je n'avais pas été interpelée personnellement.
Mais finalement, c'est trop tentant, selon la très pertinente analyse d'affordance. Je vais donc prétendre répondre à l'invitation d'un bourgeois, en inventant une contrainte de plus (pour que cela soit plus facile): je réponds autour de six "premières fois" de livres:

1/ Le premier livre que j'ai lu était une histoire de princesse et de grenouille (ou crapaud, plus vraisemblablement). J'avais cinq ans, je lisais parfaitement puisque j'avais déjà une année de CP derrière moi, et l'institutrice de cet autre CP nous lisait chaque jour un chapitre d'une histoire de prince transformé en crapaud. Je voulais connaître la fin, prenant mon courage à deux mains, je lui avais demandé le livre qu'elle m'avait prêté pour un week-end.
Aujourd'hui, je suis émerveillée d'avoir commencé en littérature avec l'archétype des contes de fée.

2/ J'ai commencé à lire des SAS en quatrième, parce que ma mère avait déclaré devant moi à des amis à elle, faisant à son habitude comme si je n'existais pas et ne pouvais l'entendre: «J'espère bien qu'elle ne lit pas de SAS!»
Le mardi soir, pendant que mes parents allaient suivre d'illusoires cours de bridge, je dénichais quelques SAS cachés tout en haut du placard du bureau. La semaine suivante je les y replaçais. Le filon s'est vite épuisé.

3/ Je ne sais plus quel livre j'ai lu pour la première fois en anglais. The Mill on the Floss semble le plus probable: une professeur s'était entichée de moi en seconde; quand je lui avais demandé de me prêter un Dos Passos (42e parallèle, de mémoire), elle avait jugé cela inconvenant, et m'avait prêté un George Eliot (que j'avais lu je ne sais comment, vu mon niveau de l'époque), et plus tard offert The House of the Seven Gables relié en rouge (je n'ai pas dépassé la page 60). Après mon bac, j'ai lu The Turn of the Screw. Bizarrement, je ne considère aucun de ces livres comme mon premier livre en anglais. Mon premier livre en anglais, c'est The illustrated man ou The Great Gatsby. Je ne sais plus lequel des deux j'ai lu d'abord — j'ai prêté et perdu le premier, le second n'était pas à moi.

4/ La même imprécision entoure ma première "vraie" BD (ie, ni Goscinny, ni Hergé): La Ballade de la mer salée, rue Monsieur le Prince à Paris, ou les Passagers du vent, à Blois, pendant un été de stage chez Poulain (le chocolat)? La chronologie veut que ce soit Corto Maltese, mais les souvenirs se disputent la primauté.

5/ Le premier livre de philosophie que j'ai lu est Temps et récit I, de Ricœur, en 1985. Quand je l'ai relu, en 1991, il m'a paru beaucoup plus facile.

6/ La première nouvelle de Borgès que j'ai lue était incluse dans la préface de L'Ange de l'histoire, de Stéphane Mosès, un livre sur Franz Rosenzweig, Benjamin et Scholem. C'était en janvier ou février 1995. Cette nouvelle raconte l'histoire d'un condamné à mort. Au moment de son exécution, le temps se suspend pour qu'il puisse finir l'œuvre de sa vie.


Je prie Tlön de poursuivre, avec pour contrainte six films, et Skot, avec pour contrainte six odeurs (râle pas, c'est juste un prétexte pour s'y mettre).
Et Guillaume (contrainte: six souvenirs autour de Nuruddin Farah) et Guillaume (contrainte: Balzac ou Dickens).

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