Véhesse

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Billets pour la catégorie Finnegans Wake :

mardi 16 mars 2010

Les carnets de Finnegans Wake VI : quelques traductions

J'ai de nombreux billets en retard. Arbitrairement, je place les billets FW le mardi où a eu lieu le cours.

Avertissement : billet sans queue ni tête. Si j'étais raisonnable, je ne l'écrirais pas. En effet, il s'agit de comparer cinq traductions, et je n'en ai aucune à proposer pour permettre de suivre (Si, j'en ai trouvé une sur le net.) Je mets donc ces notes en ligne à titre de souvenir d'une bonne séance, et pour quelques mots de vocabulaire (et puis on ne sait jamais à qui, à quoi, elles peuvent servir, un jour).
Nous sommes arrivés en retard, deux personnes étaient là, traducteurs de Finnegans: Laurent Milesi et Jean-Louis Giovannangeli, invités par Daniel Ferrer.
Enfin, je compte sur Patrick et Tlön pour corriger en commentaires (ce sont déjà eux qui ont retrouvé le nom des invités: non pas "work in progress", mais "work together").

le chapitre III d'Ulysses: Prothée

La recherche de "traces de Finnegans Wake" dans Ulysses n'aura pas lieu cette séance du fait de la présence des invités. Cependant nous passons malgré tout quelques minutes sur des pages manuscrites d' Ulysses.
Daniel Ferrer projette sur écran deux pages de cahier, ce qui fut longtemps le seul brouillon dont on disposait, avant la découverte récente d'un plus ancien. On dispose donc de deux états du manuscrit.
Il s'agit du chapitre III, le seul ("à ma connaissance", précise modestement Ferrer, ce qui me fait sourire) dans Ulysses à présenter un exemple de création artistique. Dans ce chapitre dit "Prothée", Steven s'essaie à la composition d'un poème.

On déchiffre péniblement le manuscrit: «he comes vampire vampire mouth to her mouth's kiss.»[1].
Le précédent brouillon nous apprend que Joyce avait pas mal hésité sur ce "mouth to her mouth's kiss", mais dans cette version du manuscrit l'expression est stabilisée.
Dans la marge on trouve une liste de mots, variations à partir d'à peu près "moongubl" (le problème du clavier, c'est qu'il oblige à choisir. Les lettres manuscrites permettent le flou).
Il s'agit de ce que les critique de Saint-John Perse appellent "des palettes": des essais de mots, comme un peintre essaierait des nuances de couleurs sur sa palette.

La marge comme la plage du texte, le texte étant la mer qui rejette le mot. La liste ressemble un peu à:
moongumb
moonghmb
et ainsi de suite, sur sept ou huit variations. Finalement Joyce choisit "moonbh" (imprononçable).
La bouche mouth, la lune moon, qui gouverne les marées et le flux menstruel féminin.
Le mot-valise disparaîtra de la version finale, que Joyce ait renoncé ou qu'il ait été corrigé par un typographe consciencieux.

Puis: «His lips lipped and mouthed fleshless lips of hair: mouth to her whomb. Oomb, allowing tomb». (version définitive, je n'ai pas copié le manuscrit).
Hélène Cixous faisait remarquer que l'anglais avait cette chance extraordinaire de pouvoir faire rimer whomb (ventre maternel) avec tomb (la tombe).
Un étudiant fait remarquer que les deux renvoie étymologiquement à un gonflement, le ventre enceint et le tumulus.
Pourquoi pas, admet Ferrer, tout en précisant que l'un est d'origine latine (tomb) et l'autre anglo-saxonne (whomb).
Dans la marge on remarque Oomb wombing ou wombmg qui se redéploie: soit deux mots se condensent, soit un mot condensé se redécompose.

Cinq traductions de Finnegans

  • en français

- Philippe Lavergne, qui l'a traduit de bout en bout (Laurent Milesi outré, une auditrice/étudiante le défendant) ;
- Beckett commence une traduction du chapitre "Anna Livia" avec Alfred Peron. Mais elle sera finalement désavouée par Joyce et non publiée.
- Une traduction de ce même chapitre est mise en chantier autour de James Joyce, Paul Léon, Eugène Jolas, Ivan Goll, Adrienne Monnier, Philippe Soupault. Elle paraîtra en 1931. Joyce venait de finir ce chapitre. C'est donc une traduction proche de ses dernières intentions (à la fois un bien et un mal, pas le temps de la décantation) que j'appellerait "traduction Joyce" ou "version Joyce".

  • en italien

- une traduction en italien en 1938, une traduction intéressante qui joue sur les différents niveaux de dialectes italiens. Joyce y a participé. En 1938 il avait plus de recul sur son propre travail.
- une autre traduction, celle de Schenoni, je pense.

Nous avons travaillé sur la première page du chapitre dit "Anna Livia" (p.196), apparemment inchangée entre 1930 et aujourd'hui (donc bien que les traductions aient des dates différentes, elles se rapportent à un même texte).
Une ou deux phrase du texte original sera lue, puis les différentes traductions.
Travailler est beaucoup dire: écouter, commenter, écouter les commentaires, les rires des trois italianisants tandis que nous les regardions avec un peu d'envie de les voir rire sans pouvoir les rejoindre...


Avertissement/conviction de Daniel Ferrer: Le dernier état d'un texte présente toutes les intentions successives de l'auteur.
bémol concernant l' Ulysses traduit par Stuart Gilbert (assistant Auguste Morel). Joyce y a participé et a tiré le texte vers les références homériques.

Traductions françaises ou italiennes: aucune ne respectent la mise en page particulière du début du chapitre, le O très rond centré en milieu de page, comme une source ou un sexe féminin.
première ligne
- Lavergne: « O Tellus» pour "O tell me". A voulu garder l'assonance. Jeu de mot sur Tellus, Telos. S'attire le mépris de Laurent Milesi: «Lavergne traduit les jeu de mots sans référence au contexte». (Ici, allusion à la terre (Tellus) alors que tout le chapitre fait référence à l'eau.)
- traduction"Joyce" : O dis-moi Anna-Livie
La valeur du O : se traduit ou pas? (ie, O ou Oh, ou Ô...)

quelques phrases plus loin: « And don't butt me — hike! — when you bend. Or whatever it was they threed to make out he thried to two in the Fiendish Park.»
"butt" : avec la tête. (''remarques notées au vol, se rapportant sans doute aux écarts de traduction, mais qui valent en elles-mêmes).
- Fiendish traduit par Inphernix (Phenix + inferno ? )
- jeu sur deux ou trois (two, three), qui ne permet pas de comprendre ce qui s'est passé (dans la version originale): insistance sur le trois dans la version "James Joyce". Le texte de Beckett est transparent, s'attarde plutôt au balbutiements: "quelquelques".

Inconvenient des langues occitones, fait remarquer Laurent Milesi: l'accent tonique est toujours sur l'avant-dernière syllabe, tandis qu'en anglais, italien, roumain, l'accent tonique se promène.

Puis quelques lignes plus bas: «I know by heart the places he likes to saale, duddurty devil!»
- «Je sais paroker les endroits qu'il aime à seillir, le mymyserable.» traduction de Joyce. Paroker: mot-valise avec perroquet.
- en italien : "macchiavole" , qui les fait beaucoup rire. Apparemment, un habile compromis entre la tache et machiavélique.

Le plurilinguisme remplace le polyglottisme. (Whattt?? Je n'ai pas posé de question, me disant qu'il y avait peut-être eu des explications au début du cours.)

traduction italienne : important travail sur Dante.

plus bas : «And the dneepers of wet and the gangres of sin in it! What was it he did a tail at all on Animal Sendai? And how long was he under loch and neagh?»

mouldaw : Moldau ; dneepers : Dniepr ; granges : le Gange - Vilaine - Duddur : rivière de Dublin (enfin, Dodder. Il y a sept rivières à Dublin.)

- Animal Sendai = animal sunday : le jour des animaux, le jour des Rameaux. version Joyce: "Fête fauve".
- loch and neagh = lock and key

plus bas : «It was put in the newses what he did, nicies and priers, the King fierceas Humphrey, with illysus distilling, exploits and all. But toms will till.»
- fierceas : fierce as => le roi comte versus
- illysus : on entend Ulysse. le fleuve du Phèdre de Platon. distilling => faux saônage en référence au sel, saulnier. La référence a été transportée de l'impôt sur l'alcool à l'impôt sur le sel.
- toms : time ; le dictionnaire/annuaire descriptif des rues de Dublin ; la tour de Cambridge au pied de la Tamise (Thames) habitée par Carroll (les cloches).

plus bas : «Temp untamed will hist for no man.»
Proverbe : Time and tide wait for no man.

plus bas : «As you spring so shall you neap.»
- neap: état de la marée, mer étale. => «Tu sèmes l'Avon et récoltes l'eaurage.»

plus bas : «Minxing marrage and making loof.»
- minx: coquine
- marrage : marée, plantage
- making loof => making love => louvoyer
=> Maréage mixte et amour thémise.

plus bas : «Reeve Gootch was right and Reeve Drughad was sinistrous!»
- reeve: dignitaire médiéval. => Sbire gauche... et sbire droit était senestre.
Drughada : ville d'Irlande (??? Rien trouvé sur Google en relisant ces notes.)

plus bas : «And the cut of him! And the strut of him!»
Et son chic! Et son tic!


Notes

[1] «He comes, pale vampire, through storm his eyes, his bat sails bloodying the sea, mouth to her mouth's kiss.» p.60 Penguin Books, p.45 édition Bodley Head

mardi 9 mars 2010

Les carnets de Finnegans Wake V

Arrivée très en retard. Merci à Tlön dont je copie/colle le résumé les notes qu'il m'a envoyées.

  • Danis Rose corrige Joyce

Émoi chez les Joyciens. Une nouvelle édition de FW (la dernière à 70 ans) sous la direction de Danis Rose et John O’Hanlon. N'est pas sans poser quelques problèmes. Ferrer quant à lui pense que c'est une erreur.
- Nouvelle pagination alors que toutes les éditions avaient la même.
- Environ 9000 corrections dans le texte (une moyenne d'une quinzaine de corrections par page). Selon l'éditeur, les erreurs proviendraient des problèmes de vue de Joyce et de fautes d'impression.
Compte tenu de la nature du texte, la notion d'erreur n'est pas évidente. "Les erreurs" ont peut-être été validées par Joyce lui même. Esthétique de l'erreur intentionnelle. Il n'existe pas vraiment de modèle originale.
Pour l'instant seule la première page est visible (je ne l'ai pas trouvé sur internet) via un prospectus envoyé à la communauté joycienne.

Examen des premières lignes:

riverrun, past Eve and Adam’s, from Swerve of shore to bend of bay, brings us by a commodius vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs (version originale)

riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to bend a day, brings us by a commodious vicus of recirculation back to Howth Castle & Environs (version amendée)

commodius (VO) pour commodious (VA)
and (VO) pour & (VA).

Rose s'appuie sur un placard avant prépublication dans une revue de ce qui sera le premier chapitre, placard où figurent l'esperluette et écrit à la main dans la marge (est-ce l'écriture de Joyce ou celle du secrétaire à qui il aurait dicté le texte, la question se pose) pour insertion dans le texte définitif "by a commodious vicus of recirculation". Dans les brouillons, on retrouve la version amendée par Rose.
Cependant dans les trois jeux d'épreuve avant publication définitive du livre (et corrigés par Joyce) aucune correction n'est apporté par Joyce. On peut supposer:
- que si il y avait eu erreur, Joyce aurait corrigé.
- que même si c'était une erreur, il se trouve que Joyce l'a gardée.

Différence entre étude génétique et Textual Criticism (Philologie).
Pour la première, il n'existe pas de texte stable, elle tend à déstabiliser le texte, alors que la seconde tend à fixer un texte définitif. Deux approches différentes.

Selon Ferrer, Rose n'applique pas non plus la règle philologique selon laquelle entre deux versions, il faut choisir "la plus difficile" dans la mesure où elle n'a pu être choisie que délibérément.

Je reprends la main à partir de ce point, c'est-à-dire que j'ai raté exactement l'intermède Danis Rose.
Il faut se méfier de la lectio facilior, qui tend à nous faire choisir ce que nous connaissons déjà, à rabattre le texte vers du déjà connu. Biasi pour sa part parle de "paranoïagenèse": cette impression de savoir ce qu'on va lire en tournant la page.


  • retour à l'explication des premières pages de FW

Nous nous arrêtons sur "assiegates" en deuxième page que Rose a transformé en "assiegales".

Claude Jacquet fut la fondatrice de l'équipe Item. En 1972, elle a fait paraître un essai tout à fait novateur pour l'époque, Joyce et Rabelais dans lequel elle démontrait que Joyce avait lu un livre sur Rabelais (et non Rabelais lui-même): La Langue de Rabelais de Lazare Sainéan (1922). Ce livre contient un chapitre sur l'art militaire.[1]
On trouve dans les carnets de Joyce "baddelaire" = épée (sword). Manière d'espée avec un tranchant et un dos à la manière des cimeterres turcs. => Baddelaries, déformation volontaire ou faute de frappe? (pour revenir à Danis Rose...)
J'ai noté ensuite Malachus, Verdon, qui se trouve à la suite de "Baddelaries" dans FW page 4, mais je ne sais plus à quoi ça correspond: des armes? une bataille?
Puis "assiegates" : Danis Rose l'a changé en "assiegales". Etait-ce nécessaire? Là encore, l'origine du mot remonte au vieux français, assegaie, sagaie (et j'entends "assiégés". "Gale" c'est la bise tandis que "gate" c'est le portail...)


  • Parenthèse sur les droits d'auteur

En 1994, Joyce est tombé dans le domaine public. Il y a eu un "trou", d'un an, avant une extension des droits d'auteur à 70 ans par la Communauté européenne, dans la ligne du Mickey Mouse act.
Cependant, les gens qui ont pu prouver qu'ils étaient de bonne foi et travaillaient à leurs projets bien avant de savoir que la protection des droits d'auteur allait être étendue ont eu l'autorisation de publier leurs travaux. Ils ont obtenu une compensatory licence.

Le droit des manuscrits est compliqué. Le délai de protection court à partir de la date de première publication. C'est plus compliqué pour ce qui n'a jamais été publié. Et la protection intellectuelle concerne-t-elle les traductions? (Songeons à la traduction problématique de Kafka par Alexandre Vialatte révisée par Claude David. Dès la chute du mur il est paru des traductions russes d'Ulysse dont on peut se demander si elles sont très sérieuses).

Daniel Ferrer glisse une anecdote sur la nouvelle édition d' Ulysse en folio classique. Commentant l'appareil de notes donnés dans l'édition La Pléiade, il reconnaît drôlement: «Il est vrai qu'on s'était lâché.»

Aujourd'hui, toutes les éditions se rapportent à l'édition de 1939. Changer la pagination et les mots, c'est se priver du formidable appareil critique élaboré pendant plus de cinquante ans.


  • retour au texte, à la patience dans la lecture. chapitre 8 de nouveau, dit "Anna Livia".

O tell me all about Anna Livia! I want to hear all about Anna Livia. Well, you know Anna Livia? Yes, of course, we all know Anna Livia. Tell me all. Tell me now. You'll die when you hear. Well, you know, when the old cheb went futt and did what you know. Yes, I know, go on. Wash quit and don't be dabbling. Tuck up your sleeves and loosen your talk-tapes. And don't butt me — hike! — when you bend. Or what-ever it was they threed to make out he thried to two in the Fiendish park. He's an awful old reppe. Look at the shirt of him! Look at the dirt of it! He has all my water black on me. And it steeping and stuping since this time last wik. james Joyce, Finnegans Wake p.196

Les topiques n'avancent qu'au fur à mesure qu'on avance (on ne les reconnaît et ne les identifie que lorsqu'on les a rencontrés un certain nombre de fois).
Il y a énormément d'airs d'opéra ou de chansons populaires dans FW. Pas dans "Anna Livia".

- Le début se présente en pyramide. (Ce blog ne me permet pas de reprendre la mise en page). On a récemment découvert une origine possible de cette mise en page: on a découvert que Joyce avait lu l'édition française du Coran par le Dr Mardrus. "Anna Livia se présente comme se termine le Coran.
- Cela peut représenter la source d'un fleuve qui va s'élargissant; ou la fin, en delta avant de se jeter dans la mer.
- On se souvient aussi du O au point dans le chapitre "Itaque" dans Ulysses. Mais là, ce O apparaît à la fin du chapitre.

Qui parle ici? Anna Livia (comme Molly Bloom) ne prendra la parole qu'à la fin. Ce sont les autres qui parlent d'elle.
Ces deux commères (les lavandières), dont le nom est donné ailleurs, sont aussi Shem et Shaun en train de parler de leur mère.
Rejoint également le folklore irlandais et breton : les lavandières bretonnes, présage sinistre.

O : une Origine du monde, explicite joliment Daniel Ferrer, qui nous reproche de ne pas avoir l'esprit assez mal placé. (Dans le chapitre II, S&S font des mathématiques et le triangle représente le triangle pubien).

"the old cheb went futt": "cheb" était "chap" (le gars, le type) sur le manuscrit. Phonétiquement, revient à "faire long feu".
Cheb: une rivière
vocabulaire limité, répétition de "know": "you know".
"What you know" => toujours sexuel ou scatologique.
dabbling : touche-à-tout + babbling: bavarder (babil, Babel). Et dabbling : Dublin

La base d'"Anna Livia" a été écrit d'un seul jet et peu retouché ultérieurement. Plutôt brodé et rebrodé. Ce chapitre a grossi avec le temps.

"don't butt me — hike! — when you bend."
"butt": les têtes se heurtent au-dessus du ruisseau étroit.
"when you bend": mais aussi le coude de la rivière. Très géographique.
"made herself tidal" : se faire belle et se faire marée (devenir marée (Anna Liva est aussi la rivière)).
"to join the mascarate" : le massacre et le mascaret (marée).

Quand Joyce a écrit ce chapitre il était en train de travailler à un chapitre sur Shem. Le chapitre "Anna Livia" a surgi au milieu. Le début de ce nouveau chapitre faisait partie intégrante du chapitre en cours d'écriture; il a été détaché pour devenir un chapitre à part entière.

"we all know" : chorique. La dimension de la rumeur.

"wash quit" <= "wash away" sur le manuscrit.         "futt" <= "phut" sur le manuscrit.

Joyce disposait de placards pour corriger avant la publication en revue. "Anna Livia" est le seul chapitre qui fut publié quatre fois en revue. Il fut corrigé à chaque fois.

"He thried to two" (he tried to do) : trois et deux. Pratique étrange, indéterminée, à deux, à trois : que s'est-il passé exactement? HCE et des jeunes filles? ou des soldats? Qui était voyeur? Qui faisait quoi? Flou.
Trois : c'est le nombre requis pour qu'un témoignage soit valable (en Grèce. voir aussi Suzanne et les vieillards).
+ problème œdipien%% + jumeaux.
Compter jusqu'à deux, compter jusqu'à trois, le deux qui se transforme en trois.

"Fiendish" : démoniaque (Phoenix park)

"reppe" : rivière (le viol, le rapt)

Le ruisseau se pollue par le lavage // L'innocence pervertit au contact de la civilisation urbaine.

steeping : tremper (pour laver la chemise). notion de fermenter.
stuping : stew => ragoût et stupre. Irish stew. wik : mascaret en norvégien. wake (sillage), wicked (la méchanceté), weakness (la faiblesse). Sur le manuscrit : wek et week

mardi 2 mars 2010

Les carnets de Finnegans Wake IV

Ceci est le quatrième cours du séminaire. J'ai été absente pour le troisième.

C'est un vrai plaisir de suivre Daniel Ferrer. Sa passion pour le sujet lui permet de ne pas faire cours, mais de raconter, de proposer, d'hésiter, de bafouiller. Il nous raconte Finnegans Wake, sa vie autour de Finnegans Wake, il donne l'impression que tout un réseau de limiers est lancé dans l'enquête et partage (ou pas, je suppose) les mystères élucidés. Daniel Ferrer insiste beaucoup, souvent, à sa manière hésitante, sur le fait que l'interprétation est ouverte, qu'il n'existe pas une bonne réponse, mais qu'au contraire c'est la multiplicité qui est la vérité de ce texte. Rien n'est bête, tout le monde a sa place, son mot à dire. La pièce est petite, un abri anti-atomique au second sous-sol (attendre la fin de l'hiver nucléaire en étudiant Finnegans Wake), nous sommes une poignée, deux poignées, de tous âges, toutes nationalités (J'ai cru comprendre que Ferrer espère le plus grand nombre de nationalités possibles, et un Irlandais natif). Certains sont des habitués, paraissent travailler sur Joyce depuis des années.



Quelques indications géographiques à partir d'un schéma

Le vidéoprojecteur affiche une lettre de James Joyce à Mrs Weaver dans laquelle il donne quelques clés de FW. L'intérêt de cette lettre est de fournir un schéma avec des indications géographiques, schéma que je ne peux représenter ici (d'où mon envie d'écrire ce billet), agrémenté de légendes manuscrites mal déchiffrables/mal déchiffrées (et donc tout ce que je vais écrire avec les lettres sans hésitation de ce clavier sera un quasi-mensonge).

La lettre A se trouve en haut du schéma, la lettre Z en bas, un peu en biais vers la droite. Entre les deux, une ligne en pointillé.
- Au niveau de A on déchiffre: "Hills of Howth" => la prononciation irlandaise donne à peu près "Haoueth". Joyce a donné une étymologie: "Dan Hoved" => la tête du géant dans le paysage.
- Au niveau de Z, "Magazine Hill", la colline qui surplombe Dublin (les pieds du géant?), et juste avant "Phoenix Park", le parc qui est un peu l'équivalent de notre bois de Boulogne, dans lequel HCE vit des aventures imprécises (difficiles à cerner).
- Sur la ligne en pointillé, entre les deux extrémités, "old plains of Dublin".
- On déchiffre plus ou moins sur le bord du schéma "A...Z your postcard" => il s'agit sans doute (conjecture) d'une réponse à une carte postale de Mrs Weaver demandant des explications.

Au-dessus de dessin, des mots "Mare xxxx xxxx nostrum". Le second peut-être sestrum (les sœurs?)

les deux frères,
Shem : l'écrivain
Shaun : le postier          =>l'un écrit, l'autre transporte (la lettre d'Anna Livia Plurabelle, la mère)

2 collines : la tête et les pieds de Finn Mac Coll allongé dans le paysage.

A droite de cette ligne en pointillé, une ligne continue, partant quasiment de A, d'abord en plongeant vers le sud puis en s'incurvant et prenant la direction de l'est un long moment avant de descendre vers le sud. La ligne continue alors à peu près parallèle à la ligne pointillée s'arrête au niveau de Z. Le long de cette ligne deux mots, le premier indéchiffrable, le second "Liffey", peut-être, la rivière qui traverse Dublin.
Cette ligne continue pourrait aussi bien être une côte qu'une rivière.

les allusions sexuelles : partout
a long / along => séparation/fusion

Le premier brouillon

J'indique les mots sur lesquels nous nous sommes arrêtés, et parmi ceux là, ceux pour lesquels j'ai pris des notes => il faut imaginer que la page projetée sur l'écran est entièrement écrite et que nous ne nous sommes intéressés qu'à quelques mots, représentatifs ou ayant subi des transformation avant d'arriver à la version définitive.

- "on a merry isthmus" => évoque christmas (il faut imaginer le mot écrit à la main).
- "to wielderfight his peninsulae war" => On a vu l'origine allemande de "wielderfight" [1]. Il s'agit des guerres péninsulaires. L'ombre de Wellington et de Napoléon (surtout Napoléon) sur le livre. Deviendra "penisolate", à la fois "penis" et "isolate".
- "Not pass-encore" => not a été barré, "pass" ajouté au dessus de la ligne, avec un trait, une ligature, le reliant à encore. soit "passage", "en corps"...
- "re-arrived" : (arrived sur la ligne, "re" au-dessus, en surcharge, et lié par untrait): cyclique
- "by the Oconee exaggerated" : la rivière de Dublin. thème qui devient fondamental.
- "Sham rocks" : shame (honte en anglais). Une étudiante fait remarquer que "Sham" est un mot relevé en allemand signifiant "vagin". "rocks", c'est aussi les couilles (plus tard, un auditeur rappellera l'interjection de Molly arrêtant une explication de son mari par "rocks!"). Shamrocks, c'est aussi l'emblème de l'Irlande, le trèfle, dont il est dit que Saint Patrick se servit pour expliquer la Trinité.
- "themselvesse to Laurens" => "eux-mêmes" se renverse en "autres" (else) altérité. Reprend cette vieille idée de Freud qui l'arrangeait bien que dans les langues archaïques tout mot signifiait également son contraire. (Mais on sait aujourd'hui que c'est faux).
- un peu dans la marge "from afire" : le feu de loin (a far)
- answered corrigé en "bellowed" surchargé en "bellows" => beugler, mais aussi le soufflet qui attise la flamme
- "mishe chiche" : "je suis", explication de Joyce à Mrs Weaver => peut-on y croire?
- "tufftuff" : deviendra "tauftauf" - "Patrick" => a devient e : Petrick. "peat", c'est la tourbe, brûle avec beaucoup de fumée. (Ferrer nous raconte une histoire: un Irlandais sur un champ de bataille a dans sa ligne de mire un général et s'apprête à le tuer. mais le général se met à déféquer, et l'Irlandais hésite, il ne peut tuer le général durant un geste aussi humain sans compter qu'il serait humiliant d'être trouvé mort ainsi. Mais le général se saisit d'une motte de tourbe pour s'essuyer et alors l'Irlandais offensé dans son âme irlandaise le tue sans hésiter).
- "all’s fair in vanessy", "twinsosie sesthers" : les deux amours de Swift s'appeler Esther. L'une fut surnommé Vanessa. Elle s'appelait Ester Vanhomrigh, Swift a procédé à une inversion et à un collage.
- "all’s fair in vanessy": rappelle "Vanity Fair" (la foire aux vanités) et "all is fair in war and love"
- "the story tale of the fail is retailed early in bed" => "retailde": vendre au détail, vendre sa salade.

apparté: on a retrouvé des contes écrits par Nora sous la dictée de Joyce, car Joyce était aveuglé par une opération. Cela a une influence sur l'orthographe, et donc le sens, de certains mots.

Deuxième brouillon

Commence par le signe E sur le dos (je ne peux pas le représenter avec ce clavier). C'est le signe de HCE sur le dos, les pattes en l'air. -"violers d'amor" : amour, violence, musique
- "over the short sea" => on entend "short C", un do majeur, une note brève
- "noravoice" = le nom de sa femme, Nora. hésitaiton sur la coupure. nor avoice, nora voice
- "the fall (...)" => introduit ici pour la première fois le mot de cent lettres, le tonnerre dans toutes les langues.
- of a once wallstreet oldparr" => la crise de 29? Mais écrit avant la crise!! "old par": on entend "vieux père", mais aussi "saumon", le poisson du renouveau. cyclique.

Deuxième page : décrire toutes les batailles

- "oyshygods gaggin fishigods" : ostrogoths et wisigoths. contre (gegen en allemand) ou étrangler (gagging)

Et là je me perds, quand je confronte mes notes au texte, rien n'est dans l'ordre: mes notes remontent au début du texte.
- "river" lié à "run", rajouté en ligature
- "topsawyers" => Tom Sawyer, Huckleberry Finn
- "gorgios": argot gitan. ceux qui ne sont pas des gitans. mais aussi Georgio le fils de Joyce. mais aussi le défilé (straight, narrow =>isthmus)
- Jonathan (Swift) =>"nathandjoe", nath and joe : a fait subir au prénom de Swift quelque chose d'analogue à la déformation d'Esther Vanhomrigh en Vanessa.

On reprend le début de la version définitive

- riverrun : une référence à un poème de Coleridge, Kubla Khan (1798)

In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree:
Where Alph, the sacred river, ran    => Alph = Anna Livia Plurabelle
Through caverns measureless to man
Down to a sunless sea.

- "past Eve and Adam's" : une église de Dublin.
Si l'on découpe past Eve and Adam's , on obtient "Steven", le prénom du petit-fils de Joyce, né peut après la mort du père de Joyce qui s'appelait aussi Steven (d'où cycle, renaissance, etc.)

- "Rot a peck of pa’s malt had Shem" => O Willie brew'd a peck o' maut , poème de Robert Burns en 1789. Chanson à boire (comme Finnegan's Wake. Sens des vers de la fin: "le premier qui nous quitte est une poule mouillée et un cocu, le premier qui tombe de sa chaise est roi". cf. Finnegans bourré qui tombe raide mort de son échelle et se réveille à l'odeur du whisky.).
Daniel Ferrer nous a projeté une version chantée en nous en conseillant une autre (mais pas de liaison wifi dans l'abri anti-atomique). Tlön l'a retrouvée.

- Humpty Dumpty : Il invente sa propre langue. cf le chapitre VI de Through the looking glass:

I don't know what you mean by "glory",' Alice said.
Humpty Dumpty smiled contemptuously. `Of course you don't — till I tell you. I meant "there's a nice knock-down argument for you!"'
`But "glory" doesn't mean "a nice knock-down argument",' Alice objected.
`When I use a word,' Humpty Dumpty said, in rather a scornful tone, `it means just what I choose it to mean — neither more nor less.'
`The question is,' said Alice, `whether you can make words mean so many different things.'
`The question is,' said Humpty Dumpty, `which is to be master — that's all.'
Alice was too much puzzled to say anything; so after a minute Humpty Dumpty began again. `They've a temper, some of them — particularly verbs: they're the proudest — adjectives you can do anything with, but not verbs — however, I can manage the whole lot of them! Impenetrability! That's what I say!'

=> On peut faire ce qu'on veut avec les adjectifs, les verbes résistent.

Schématiquement, le langage se déploie selon deux axes.
- syntagmatique / contiguïté
- paradigmatique / virtualité
exemple de paradigme : sujet / verbe / attribut du sujet Le sujet (et toutes les autres fonctions) peut prendre différentes valeurs: une femme, une rose, etc.

Selon Jakobson, la fonction poétique du langage consiste à projeter le paradigme sur le syntagme afin d'attirer l'attention sur le fonctionnement même du langage.

D'autres exploreront d'autres voies: par exemple Gertrudre Stein fera bégayer le paradigme ("A rose is a rose is a rose.")

Joyce
- projette le paradigme sur le syntagme, de façon démesurée (ex: le tonnerre en 100 lettres)
- ne choisit pas. mots-valises (à la Lewis Carroll). exemple: sister+ Esther = sesther

Quelques tentatives déjà présentes dans Ulysses.

Notes

[1] la semaine dernière

À retenir

Index

Catégories

Archives

Syndication



vehesse[chez]free.fr


del.icio.us

Library

Creative Commons : certains droits réservés

| Autres
Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.