Billets pour la catégorie Foucault, Michel :

Qui parle ?

Le thème dont je voudrais parler emprunte la formulation de Beckett: "Qu'importe qui parle, quelqu'un a dit qu'importe qui parle."

Michel Foucault, "Qu'est-ce qu'un auteur?" in Dits et écrits 1969

Naïvement

Pourtant, tout au long de ces textes, j'ai utilisé naïvement, c'est-à-dire sauvagement, des noms d'auteurs.

Michel Foucault, "Qu'est-ce qu'un auteur?" in Dits et écrits, 1969

Raymond Roussel, de Michel Foucault

«Le meilleur livre de Foucault», disait Deleuze. Ainsi fut-il fait incidemment allusion à Raymond Roussel durant la semaine de colloque et je comprends bien pourquoi: précis et synthétique, il présente systématiquement les différentes manières de Roussel, tout en en dégageant deux principes essentiels : l'étude de l'identité et l'obsession de la lumière, principes dont on voit comment ils organisent le travail de Roussel tandis que leurs inverses sont à l'œuvre dans le langage: non-identité des choses et des mots, cœur noir du langage qui se dérobe.
Le livre lui-même semble imiter le parcours de Roussel: une ligne droite qui se referme en cercle. Il y a la dernière œuvre, Comment j'ai écrit certains de mes livres, qui décrit un procédé (mais quid des livres non concernés par ce procédé?), il y a les livres écrits selon ce procédé qui travaillent sur la répétition et la description minutieuse dans une avancée linéaire, il y a le dernier livre, Nouvelles impressions d'Afrique, à l'écriture enveloppante et contournée, dont la structure est concentrique.


Abandonnant toute tentative de rendre compte de la puissance d'exposé et de synthèse déployée par Foucault, je vais faire dans l'anecdotique, dans le détail qui me fait rire: pour être sérieux, préférer lire le livre.

Toujours Roussel me laisse pantoise: «mais c'est pas vrai, il n'a pas osé!»
C'est donc avec soulagement que j'ai relevé ce mot au détour d'une page (c'est moi qui souligne):
Et seize autres à peu près, d'une qualité qui n'est pas moins déplorable: le pépin du citron, le pépin du mitron; le crochet et le brochet, sonnette et sornette; la place des boutons rouges sur les masques des beaux favoris blonds, la place des boutons rouges sur les basques, etc.

Michel Foucault, Raymond Roussel, p.35 (à propos de Comment j'ai écrit…)
Ailleurs Foucault revient sur l'un des refrains de Roussel, les «il ne faut pas confondre…» des Nouvelles impressions d'Afrique, dont Hermès Salcéda nous avait donné quelques exemples (l'interprétation de «l'abreuvoir d'un serin» ayant donné lieu à de vifs débats: nous faillîmes en venir aux mains).
De là une essentielle absence de mesure: on voit de la même façon le hublot du yatch et le bracelet d'une dame qui bavarde sur le pont; les ailes du cerf-volant et les deux pointes, légèrement retroussées par le vent (assez fort en cet endroit de la plage) que forment les extrêmités de la barbe d'un promeneur (heureusement, les Nouvelles Impressions nous apprendront à ne pas confondre des objets aussi différents par la taille).
Ibid., p.137
Et dans cet "heureusement", je vois tout l'esprit de Foucault, sérieux, attentif, amusé, séduit, et cet "heureusement" me séduit à mon tour.
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