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Mr. Norris change de train, de Christopher Isherwood

J'aime lire les témoignages sur l'Allemagne entre les deux guerres parus de préférence à l'époque1. Rien pour poser sa tête, évidemment Berlin Alexanderplatz, le journal de Viktor Klemperer à lire en parallèle du début des Souvenirs de Hans Jonas.
Cette fois-ci, avec Mr. Norris change de train publié en 1935, c'est un Anglais qui fait part de ses observations.

Résumé du livre: un jeune Anglais se prend d'amitié pour un escroc international.
Le livre est drôle, enlevé. Pour avoir lu son journal d'octobre 1983 avant ce roman de jeunesse, je souris de constater qu'Isherwood dépeint avec la même vigueur les enfants dans le caddy de leurs mères dans les supermarchés californiens que les fétichistes des bottes dans les bordels berlinois. Un auteur attachant.

Dans Mr. Norris change de train, j'ai eu la surprise de trouver quelques notations rappellant LTI2, en plus allègre.
1932:
Les reporters du crime et les paroliers du jazz avaient suscité une inflation sans précédent de la langue allemande. La terminologie de l'invective journalistique (traître, laquais de Versailles, criminel assoiffé de sang, escroc à la solde de Marx, fange hitlérienne, fléau communiste) en était venue à ressembler, par suite d'un emploi excessif, à la phraséologie formelle de politesse utilisée par les Chinois. le mot Liebe, jailli du lexique de Gœthe, ne valait plus un baiser de prostituée. Printemps, claire de lune, jeunesse, roses jeune fille, chérie, cœur, mai: telle était la monnaie courante, lamentablement dévalorisée, que mettaient en circulation les auteurs de tous ces tangos, valses, fox-trots, qui préconisaient l'évasion individuelle. Trouvez-vous une petite âme sœur, conseillaient-ils, pour oublier la crise et le chômage.

Christopher Isherwood, Mr. Norris change de train, p.147, traduction Léo Dillé (coll 10/18, 1964)
Il s'agit presque d'une guerre civile, entre communistes et nazis, avec les grèves, manifestations et contre-manifestations qui s'en suivent. Je ne me souvenais pas (l'ai-je jamais su?) que les nazis avaient subi un revers en novembre 1932:
Les négociations de Hitler avec la droite avaient été rompues; la Hakenkreuz allait jusqu'à flirter gentiment avec la faucille et le marteau. Des conversations téléphoniques, au dire d'Arthur, avaient déjà eu lieu entre les camps ennemis. Les troupes d'assaut nazies se joignaient aux communistes parmi les foules qui conspuaient les «traîtres» et les lapidaient. Pendant ce temps, sur les colonnes d'affiches trempées, des placards nazis représentaient le K.P.D. sous l'aspect d'un épouvantail en uniforme de l'armée rouge. Quelques jours plus tard, il y aurait d'autres élections, les quatrièmes de l'année. Les réunions politiques attiraient beaucoup de monde; c'était moins cher que de s'enivrer ou d'aller au cinéma. Les gens âgés restaient chez eux, dans leurs pauvres maisons humides, à faire du thé faible ou du café malté en parlant sans animation de la Débâcle.

Le 7 novembre, les résultats des élections furent proclamés. Les nazis avaient perdu deux millions de voix. Quant aux communistes, ils avaient gagné onze sièges. Ils possédaient en outre une majorité de plus de 100000 à Berlin.
— Vous voyez, dis-je à Frl. Schroeder, tout ça, c'est grâce à vous.
Nous l'avions persuadée, en effet, de descendre voter à la brasserie du coin pour la première fois de sa vie. Et maintenant elle était aussi ravie que si elle avait gagné à la loterie:
— Herr Norris! Herr Norris! J'ai fait exactement ce que vous m'avez dit, et tout est arrivé comme vous l'aviez prévu! La concierge est dans tous ses états. Ça fait des années qu'elle suit les élections, et elle soutenait que les nazis allaient gagner encore un million de voix ce coup-ci. Je me suis bien payé sa tête, je vous le certifie. Je lui ai dit: «Ha! ha! Frau Schneider! Vous voyez bien que moi aussi je m'y connais en politique!»

Ibid, p.182-183
En mars 1933, comme l'a remarqué Haffner, il fit très beau. Dès le début, il n'y eut aucun doute sur la nature du régime, mais certains s'en accommodaient fort bien:
Au début de mars, après les élections, il fit brusquement doux et chaud.
— C'est Hitler qui nous apporte le beau temps, dit la concierge.
Et son fils nous fit observer en plaisantant que nous devrions être reconnaissants à Van Der Lubbe de ce que l'incendie du Reichstag eût fait fondre la neige.
— Un si beau garçon!… remarqua Frl. Schroeder avec un soupir. Comment, grand Dieu, a-t-il pu faire une chose aussi affreuse?
La concierge eut un reniflement de mépris.

Notre rue avait un aspect tout à fait gai lorsqu'en y débouchant l'on voyait des drapeaux noir-blanc-rouge pendre immobiles aux fenêtres contre le ciel bleu du printemps. Sur la Nollendorfplatz, les gens étaient assis à la terrasse du café, en pardessus, et lisaient les articles concernant le coup d'Etat de Bavière. Gœring s'exprimait à traver le haut-parleur de la radio du coin.
— L'Allemagne est réveillée! déclarait-il.
Un marchand de glace était ouvert. Des nazis en uniforme marchaient à grandes enjambées ça et là, le visage sérieux et composé, comme s'ils avaient été chargés de missions importantes. Les lecteurs de journaux du café tournaient la tête afin de les regarder passer, souriaient et semblaient contents.

Ils souriaient d'un air approbateur à ces jeunes gens aux grandes bottes conquérantes, qui allaient bouleverser le Traité de Versailles. Ils étaient contents parce que ce serait bientôt l'été, parce que Hitler avait promis de protéger les petits commerçants, parce que leurs journaux annonçaient des temps meilleurs. Ils étaient soudain fiers d'être blonds, et frémissaient d'un plaisir furtif, sensuel, comme des écoliers, parce que les juifs, leurs rivaux en affaires, et les marxistes, une minorité vaguement définie de gens dont ils ne se souciaient guère, avaient été jugés, de manière bien satisfaisante, responsables de la défaite, de l'inflation, et qu'ils allaient le sentir passer.

La ville était pleine de chuchotements qui parlaient d'arrestations illégales à minuit, de prisonniers torturés dans les baraques du Sturmabteilung, forcés à cracher sur le portrait de Lénine, à boire de l'huile de ricin, à manger de vieilles chaussettes. Mais ces bruits étaient couverts par la voix puissante, irritée du gouvernement, dont les mille bouches démentaient.

Ibid, p.285 à 287




1 : M'agacent les prophètes rétrospectifs, qui vous annoncent après les événements que ceux-ci "étaient tout à fait prévisibles" (cf. les discours en 2009 sur la chute du mur de Berlin.)

2 : Viktor Klemperer, Lingua Tertii Imperii

Amsterdam

— J'aimerais beaucoup y aller. Ce doit être si calme, si paisible.
— Au contraire, je puis vous assurer que c'est une des plus dangereuses villes d'Europe.
— Vraiment?
— Oui. Si profond que soit mon attachement pour Amsterdam, je soutiendrai toujours que cette ville a trois inconvénients funestes. En premier lieu, les escaliers sont si abrupts dans nombre de maisons qu'il faut louer un montagnard professionnel pour en effectuer l'ascension sans risque d'arrêt du cœur ou de se casser le cou. Ensuite il y a les cyclistes, lesquels infestent littéralement les rues, et semblent se faire un point d'honneur de rouler sans témoigner la moindre considération pour la vie humaine. Pas plus tard que ce matin, je ne l'ai échappé que d'extrême justesse. Troisièmement, enfin, il y a les canaux. En été, vous savez… des plus malsains… Oui, des plus malsains… Je ne saurais vous exprimer ce que j'en ai souffert: les maux de gorge me duraient des semaines d'affilé.

Christopher Isherwood, ''Mr. Norris change de train'', p.24-25, traduction Léo Dillé (coll 10/18, 1964)
(Le livre est paru en 1935.)

Phrase de base

Rick m'a appelé au téléphone ce matin et m'a demandé: «Chris tu ne saurai pas par hasard comment on dit je t'aime en allemand?»

Cette façon d'hésiter, de s'excuser de poser une question était caractéristique de la politesse naturelle de Rick. Identique à elle même, cette façon de faire m'a fait rire. Il sait bien que ma connaissance de l'allemand est assez bonne et qu'il serait étrange, de toute façon, de connaître seulement quelques mots d'une langue étrangère sans être capable de produire cette phrase de base. (Je sais même la dire en chinois).

Christopher Isherwood, Octobre, p.62 (Rivages - 1984)

Paresse

11 octobre

Je cherche rarement à sonder le mystère de ma paresse. Se faire des reproches n'est pas sonder. A cause de cette paresse j'ai gaspillé un trésor immense d'heures de travail. Aujourd'hui, avec une espérance de vie de huit ans et demi, il est vraisemblable que je vais continuer à le gaspiller jusqu'à la fin. Après tout, pourquoi pas? Je ne vais pas me mettre à moraliser là dessus, mais il n'est pas inutile d'y réfléchir.

Ce dont je souffre, en fait, n'est pas de paresse classique. Je ne vais pas m'étendre et somnoler sur un divan; je ne reste pas la tête vide à ne rien faire et je ne mijote pas pendant des heures dans un bain chaud pour siroter quelques verres. Toute cette inactivité aurait au moins quelque valeur sur le plan musculaire et mental. Non, ma paresse est pure crispation. Au lieu de décider soit de me reposer soit de ne faire qu'une seule chose, je n'arrive ni à travailler ni à me reposer. Par exemple, je commence à écrire sur ce livre puis j'interromps mon travail parce que je viens de me rappeler que je dois appeler quelqu'un au téléphone; puis au moment de téléphoner, je décide d'aller d'abord à la cuisine et de me faire une tasse de café; près de la porte, en passant devant la bibliothèque, je me demande quel était le nom de ce garçon employé un temps par la Hogarth Press et qui écrivit plus tard son expérience là dessus; je prends donc la biographie de Virginia Woolf de Quentin Bell et je la feuillette jusqu'au moment où je me dis que je ne suis pas assez curieux pour continuer à chercher. Je me rends alors compte que cette agitation n'aboutit à rien. Sur quoi, je me sens à la fois très mal à l'aise et indigné. Je me dis que je me conduis ainsi parce que je suis sous pression: beaucoup trop de gens m'assaillent de demandes qui sont des exigences mais aussi de compliments ou de critiques et ils espèrent que je ne vais pas les décevoir. Amors j'entre tout seul dans une colère sincère en m'apitoyant sur mon propre sort en m'écriant: «Pourquoi ne me laisse-t-on pas travailler?»

Christopher Isherwood, Octobre, p.46-47 (Rivages - 1984)
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