Billets pour la catégorie Jonas, Hans :

La foi de Jonas et d'Arendt

Nous eûmes par la suite une conversation que je n'ai jamais oubliée. Nous passions la soirée chez elle, Lore et moi, avec Mary McCarthy et une amie à elle qui vivait à Rome, catholique croyante comme il apparut bientôt. Elle s'intéressait vivement à moi et me provoqua en me demandant à brûle-pourpoint: «Croyez-vous en dieu?» On ne m'avait jamais posé la question de manière aussi directe — et cela venant d'une presque étrangère! Je la considérai d'abord perplexe, je réfléchis puis dis — à ma propre surprise: «Oui!» Hannah [Arendt] sursauta — je me souviens de son regard presque épouvanté sur moi. «Vraiment?» Et je répliquai: «Oui. Finalement oui. Quel qu'en soit le sens, la réponse "oui" se rapproche plus de la vérité que le "non".» Peu de temps après je me trouvais seul avec Hannah. La conversation revint sur dieu et elle déclara: «Je n'ai jamais douté d'un dieu personnel.» Sur quoi je dis: «Mais Hannah, je ne le savais pas du tout! Et je ne comprends pas pourquoi, l'autre soir, tu as eu l'air tellement stupéfaite.» Elle répondit: «J'étais très ébranlée d'entendre cela de ta bouche, car je ne l'aurais jamais pensé.» Ainsi nous nous étions surpris l'un l'autre par cet aveu.

Hans Jonas, Souvenirs, p.259

Vivre en philosophe

Les anciens philosophes grecs, comme Épicure, Zénon, Socrate, etc., sont restés plus fidèles à la véritable Idée du philosophe que cela ne s'est fait dans les temps modernes.
Quand vas-tu enfin commencer à vivre vertueusement, disait Platon à un vieillard qui lui racontait qu'il écoutait des leçons sur la vertu. — Il ne s'agit pas de spéculer toujours, mais il faut aussi une bonne fois penser à l'application. Mais aujourd'hui on prend pour un rêveur celui qui vit d'une manière conforme à ce qu'il enseigne.

Kant, Vorlesungen über die philosophische Encyclopädie, dans Kants gesammelte Schriften, XXIX, Berlin, Akademie, 1980, p.8 et 12, cité par Pierre Hadot en exergue à Qu'est-ce que la philosophie antique?
Contexte: En 1945 Hans Jonas entre en Allemagne en soldat. Il apprend la mort de sa mère à Auschwitz, fait face au déni de ses voisins, rencontre son éditeur, son ancien directeur de thèse et enfin un professeur de philosophie qu'il connaissait avant la guerre.
A Marbourg, je rendis encore visite à quelqu'un d'autre. Bultmann me dit une fois: «Vous avez bien été aussi l'élève de Julius Ebbinghaus?» Et de fait, déjà à Fribourg — peu après ma digression en agriculture, Heidegger étant alors à Marbourg —, je m'étais inscrit à des cours magistraux et à un séminaire du kantien Ebbinghaus. Nous nous sommes même querellés alors. C'était un kantien orthodoxe combatif qui, partant de Hegel, était remonté à la source authentique de la vérité — Kant. Je me trouvais avec lui dans un rapport nécessairement critique, car il n'admettait aucune opinion qui divergeât de Kant, et c'était en l'occurrence un interprète de la doctrine kantienne un peu forcené mais extraordinairement sagace, clair et précis. «Vous devriez aller le voir, me dit Bultmann, c'est l'un de ceux qui se sont réellement conduits magnifiquement.» […]
Nous nous saluâmes cordialement et je lui exprimai mon estime pour sa constance durant l'époque nazie, Bultmann m'ayant raconté qu'il avait gardé une attitude sans compromis, même lorsqu'on ne pouvait pas parler aussi librement. Là-dessus, Ebbinghaus déclara ce que je n'ai jamais oublié: «Oui, Jonas, mais je vais vous dire une chose — sans Kant, il m'eût été impossible de traverser ainsi cette époque.» Ce fut comme si un chrétien disait: «Sans le Seigneur Jésus-Christ, je n'en aurais pas été capable.» Je compris soudain ce qu'est la philosophie vécue. En face de cela Heidegger disparaît, lui, le penseur et philosophe, bien plus important, bien plus original. Que la philosophie oblige aussi à un certain type d'existence et de comportement publiquement éprouvé, c'est ce que le kantien avait saisi, et non pas le philosophe existentialiste.

Hans Jonas, Souvenirs, p 179-180, Payot-Rivages, Paris, 2005.
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