Vous imaginez-vous, chaque fois que vous vous adressez à quelqu'un, lui dire "bien entendu, cela reste entre nous"? Ce serait honteux, cela supposerait que vous menez une vie de commérages. Toute personne engagée dans une discussion est soumise à la discrétion des autres, cela va de soi; de même qu'elle doit tenir des propos qu'elle serait susceptible de tenir devant les personnes absentes, même si elle ne le ferait pas alors dans les mêmes termes, ou qu'elle préfèrerait ne rien dire parce qu'elle trouverait inutile de faire de la peine.

Que tout cela soit dévoilé dans le journal est finalement un coup ultime pour brouiller tout le monde avec tout le monde, car il ne faut pas oublier qu'il est assez facile de voir qui a rapporté la discussion, d'une part parce que nous étions peu nombreux, d'autre part parce nous savons qui voit ou discute avec Renaud Camus, enfin parce qu'il y a des précédents. Bref, il est facile de savoir à qui il ne faut pas parler, non parce que nous aurions d'infâmes paroles à proférer, mais parce qu'il est de tradition d'isoler les commères... ou de s'en servir pour répandre la rumeur.

C'est un peu dommage malgré tout, parce que cela concerne directement le fonctionnement de la Société des Lecteurs. Nous verrons combien de personnes seront présentes la prochaine fois.

La malveillance avec laquelle Bergotte parlait ainsi à un étranger d'amis chez qui il était reçu depuis si longtemps, était aussi nouvelle pour moi que le ton presque tendre que chez les Swann il prenait à tous moments avec eux. Certes, une personne comme ma grand'tante, par exemple, eût été incapable avec aucun de nous, des ces gentillesses que j'avais entendu Bergotte prodiguer à Swann. Même aux gens qu'elle aimait, elle se plaisait à dire des choses désagréables. Mais, hors de leur présence, elles n'auraient pas prononcé une parole qu'ils n'eussent pu entendre. Rien, moins que notre société de Combray, ne ressemblait au monde. Celle des Swann était déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles. Ce n'était pas encore la grande mer, mais c'était déjà la lagune. «Tout cela de vous à moi», me dit Bergotte en me quittant devant ma porte. Quelques années plus tard, je lui aurais répondu : «Je ne répète jamais rien.» C'est la phrase rituelle des gens du monde, par laquelle chaque fois le médisant est faussement rassuré. C'est celle que j'aurais déjà, ce jour-là, adressée à Bergotte, car on n'invente pas tout ce qu'on dit, surtout dans les moments où on agit comme personnage social. Mais je ne la connaissais pas encore. D'autre part, celle de ma grand'tante dans une occasion semblable eût été : «Si vous ne voulez pas que ce soit répété, pourquoi le dites-vous?» C'est la réponse des gens insociables, des «mauvaises têtes». Je ne l'étais pas : je m'inclinais en silence.»

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade 1957, p.571