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Billets pour la catégorie Kråkmo : marginalia :

samedi 16 avril 2011

Renaud Camus - Kråkmo, marginalia VI

Je reprends, il faut que je me dépêche un peu si je veux avoir fini avant le journal suivant.
Je rappelle le principe: mes réflexions et associations d'idées, sans rime ni raison, un prétexte pour dire "moi je", j'en ai bien peur.

Page 117, le cultissime :

«Il y a des intellectuels juifs très estimables, comme Finkielkraut, Renaud Camus, mais ils sont traités comme des pestiférés et désignés à la vindicte publique comme des gens plus que douteux.»

(Je suis un peu déçue, je pensais que ça venait de la presse; mais non, c'est tiré d'un blog. Il s'agit d'une bonne illustration de la déformation de l'information, en tout cas: L'erreur laisse des traces.)

En bas de cette page commence le texte "Les Tontons églogueurs" (p.117 de Kråkmo et suivantes). J'étais vraiment ravie de voir ce texte repris dans le journal, parce que je l'aime beaucoup [ce texte] et que cela lui assure une pérennité.
Je ne sais pas si j'ai jamais dit ce qui me réjouissais secrètement dans le début de la scène. La phrase du dialogue véritable est celle-ci:
— J'ai connu une Polonaise qu'en prenait au petit déjeuner...
Celle de Didier Goux celle-là:
— J’ai connu une certaine Madame de Véhesse qui en lisait au petit-déjeuner, alors…
Ce qui me fait rire, c'est que je suis à moitié polonaise... (la forêt des associations et des coïncidences.)

Page 125 : «D'Ormesson est allé jusqu'à me dire que, de tous les candidats en lice, j'étais le meilleur écrivain. Je n'ai pas eu l'impression que cela impliquât qu'il avait l'intention de voter pour moi.»
(Je rappelle qu'il s'agit d'élire un académicien. Tout commentaire ne peut qu'enlever de l'effet à la lecture littérale de ses deux phrases: est-il possible de les lire sans être interloqué?)

Page 125 : Après avoir fait la liste des avantages qu'il attendait de son élection, Renaud Camus, fidèle à lui-même (bathmologie, "je n'y tiens pas", "ils sont trop verts") fait la liste des avantages de ne pas être élu et en particulier:
«Songer qu'on peut passer toutes ces semaines tranquillement chez soir, auprès de son brun, sans avoir à faire huit cents kilomètres dans les deux sens, ni à s'interrompre dans ses bien-aimés petits travaux!»
Auprès de mon brun? Auprès de ma blonde, il fait bon dormir.

Page 162 : visite à Valéry Giscard d'Estaing à Varvasse, dans le cadre des visites pour l'élection à l'Académie française. Renaud Camus lui transmet un message de sa mère:

Eh bien il a paru très touché de ce message, sincèrement. Et il m'a dit que les marques de sympathie ou d'affection venant de la région l'émouvaient beaucoup parce qu'il avait été très traumatisé — je ne suis pas sûr que ç'ait été son mot, mais c'était bien le sens — par sa défaite électorale et celle des siens aux élections régionales de 2004:
«On avait tout fait pour la région, on lui avait donné Vulcania et [ici quelque chose d'autre que j'ai oublié, un établissement d'enseignement, il me semble], et on a eu trente-quatre pour cent. Ça m'a beaucoup affecté.»

Ce genre d'histoire me rappelle toujours Churchill après la seconde guerre et son incompréhensible non-réélection. Je me souviens encore de mon professeur d'histoire de terminale en train de dire: «C'est ça, la démocratie». (Ce n'était pas ironique: pour lui, cela illustrait la façon dont les hommes comptaient moins que la Constitution, ou que la grandeur des hommes d'Etat étaient de se plier à la loi qu'ils servaient.)

Page 169 : Moi, je ne reconnaîtrais pas Marc Lavoine. (Ce Renaud Camus est tout de même très people.)

Page 172 : prière de ne pas mourir (après avoir expliqué que se présenter à l'Académie perd son sens si sa mère n'est plus là pour assister à son élection).

Ceux qui m'ont humilié, pareillement, et Dieu sait qu'ils sont légion (curieusement je pense par exemple à Jean Daniel, qui en veut à un être aussi insignifiant que moi d'oser porter le même nom que son idole...), sont priés de ne pas mourir avant que le destin et mon génie les aient forcés à assister à mon triomphe. Mais ils sont sourds à mes objurgations muettes, et meurent comme si de rien n'était, insensibles à mes «Attendez, voyons, Attendez, je vous assure que ce n'est pas fini!»

Ils se disent que c'est bel et bien fini, et très certainement ils ont raison. Le plus vraisemblable est surtout qu'ils se disent rien du tout. Leur mort est plus importante à leurs yeux que la révélation éclatante de ma gloire. A-t-on idée d'un narcissisme pareil?

samedi 2 avril 2011

Les autoportraits : photographier le temps qui passe, sa marque en nous

Dossier immense à rouvrir d'urgence: celui des effets de styles suscités par le vieillir. [...] Rembrandt — qui fera de cet objet le motif exclusif de l'œuvre ultime à travers les autoportraits [...]

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.48

Comment ne pas songer aux autoportraits quotidiens de Renaud Camus mis en ligne depuis le 8 octobre 2009?

  • point de départ

Dimanche 11 octobre, minuit et demi. [...] Lui [Robert Ménard] et ce regret auront peut-être une grande influence sur ma vie et l'ont déjà car, pour pallier ce manque, je me suis mis à faire, avec le petit appareil photographique Olympus, bien délaissé depuis plusieurs mois, mais seul, par sa légèreté, à autoriser cet exercice, toute une série d'autoportraits, de l'espèce dite at arm's length, à bras tendu, à bout de bras. Depuis que j'ai commencé il y a trois ou quatre jours, je suis fasciné par l'entreprise. J'ai déjà produit sept ou huit de ces autoportraits, c'est-à-dire que j'ai pris cent ou deux cents clichés, un reste de vanité m'incitant à faire disparaître ensuit les neuf dixièmes d'entre eux. La plupart de ceux que j'ai gardés et mis en ligne sur Flickr — tous sauf un — sont en noir et blanc. Je pensais n'en sélectionner qu'un par jour mais jusqu'à présent, dans mon enthousiasme de néophyte, c'est plutôt trois ou quatre.

Renaud Camus, Kråkmo, p.454

  • le même mouvement que Rembrandt ?

Vendredi 23 octobre, minuit. [...] Cet exercice me passionne. [...] Il est moins narcissique qu'on ne pourrait le croire — au premier degré, en tout cas. À soixante-troios ans, et fatigué par un travail acharné, ce n'est pas par vanité qu'on prend sa photographie et qu'on la publie (sur Flickr). C'est plutôt par ascèse, au contraire — une ascèse dont on peut tirer vanité, il est vrai; et non moins que j'opère une sélection draconienne dans la centaine de clichés que je prends chaque jour de mon visage (en général de profil, plutôt): il reste qu'il s'agit de véritables portraits, qu'on ne peut pas accuser d'enjoliver le réel puisqu'ils ont été faits quelques heures à peine avant d'être mis en ligne, parfois moins, et qu'ils ne sont, faut-il l'écrire, pas retouchés, sinon par le biais de l' autocontrast... (Ibid, p.463)

  • Être un bon photographe ou un bon modèle ?

Ce qui m'intéresse dans ce passage, c'est aussi l'idée que si l'on insiste, la vérité perce: on peut mentir, tricher, mettre en scène, sur quelques événements, mais un projet mené longtemps avec constance finit par mettre au jour une certaine vérité de l'être, au-delà même de ce qu'il peut souhaiter montrer ou cacher. (Le journal parvient au même résultat).

Dimanche 8 novembre, minuit moins le quart. [...] deux critères entre en jeu, et souvent en rivalité: images de moi où je ne me déplais pas trop, images de moi qui ne sont pas de trop mauvaises images. Finissent par franchir le filtre établi par la vanité comme être humain des photographies recommandées par ma vanité comme photographe: certes je ne m'y montre pas sous mon meilleur jour mais ce sont d'assez bonnes images dans l'absolu (l'absolu de ma modestissime personnalité photographique, that is). C'est ainsi, et à cause de la contrainte de la série (un autoportrait par jour au moins), qu'une espèce de vérité, aidée par une espèce de vanité, finit par cheminer vers le jour malgré les barrages que s'ingénie à mettre à son avancée mon chatouilleux amour de moi. (Ibid, p.491)

  • Une démarche morale

Mercredi 2 décembre, une heure du matin. J'ai toujours pensé que nos défauts étaient les plus efficaces leviers pour nous corriger d'eux. Ansi l'orgueil est souverain contre la vanité. Mais, mieux encore, le même défaut peut être retourné contre lui-même.

J'y songe à propos de mes autoportraits. Évidemment je n'ai pas tendance à retenir et à mettre en ligne ceux qui me sont le plus défavorables. J'en fais parfois quarante ou davantage pour n'en retenir qu'un, celui qui flatte le mieux ma satisfaction de moi, ou bien y attente le moins durement. Mais ma vanité de photographe corrige ma vanité de vieux beau, ou de vieux pas beau. Il m'arrive de garder et de montrer une photographie de moi où je me trouve affreux parce que je vois en elle une bonne photographie dont j'ai la vanité d'être fier — et tant pis pour ma vanité d'être beau ( ou le moins laid possible). (Ibid, p.522)



Nous sommes à fronts renversés : car si Renaud Camus semble suivre l'exemple de Rembrandt, Marcheschi, lui, s'y refuse (ou s'y refusait : l'extrait suivant date de décembre 2009, Camille morte de novembre 2010) :

Dimanche 6 décembre, six heure et quart: La contrainte de la mise en ligne quotidienne, que j'ai respectée depuis un mois et demi maintenant, m'oblige à publier des clichés qui devraient disperser au vent les ultimes miettes de miettes de mon statut "érotique". Flatters (qui ne voit pas les photographies mises en ligne) est très désapprobateur sur ce point. Il cite et recite Marlène Dietrich qui à l'en croire donnait de grands coups de canne dans les projecteurs qui cernaient de trop près son visage marqué par l'âge. Il estime qu'il faut tout faire, et beaucoup s'abstenir de faire, pour préserver l'"image" de l'artiste ou de l'écrivain. Je lui donne raison en théorie mais je suis attiré par la vérité comme par un gouffre et par une vanité de vérité (jusqu'à présent un peu tamisée tout de même...) qui sape la vanité de première ligne. (Ibid, p.530)

Vérité, oui... Pour ma part j'évoquerais, j'invoquerais, également la curiosité.

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