Billets pour la catégorie Le journal :

Le journal qui rend fou

«Cher Renaud,

«Permettez que je vous appelle Renaud; en fait, avec mon mari, on se sent tellement proche de vous de vos préoccupations et de vos pensées, que l'on se surprend à dire "oh, ça plairait à Renaud ça" ou le contraire, et mon mari m'a même avoué en riant hier soir qu'il ne pouvait plus croiser un brun moustachu et poilu sans penser à vous, c'est vous dire!;

Renaud Camus, L'Isolation, p.409

Dans d'autres journaux, Renaud Camus estime qu'il reçoit environ trois fois plus de courriers de lecteurs que les autres écrivains.

J'ai coutume de penser que le journal rend fou.
C'est une demie-plaisanterie : c'est un diagnostic que j'ai porté il y a longtemps sur les intervenants / interventions sur le forum de la SLRC, mais cela peut s'appliquer à de nombreux lecteurs du journal.

Le journal donne une impression de proximité, une impression d'identité sur certains points (si vous êtes gay, ou seul, ou amoureux, ou aimant les symphonies de Bax, ou Rome, ou les chiens, ou ayant mal aux dents, ou aux couilles, ou ayant un conjoint de trente ans de moins que vous, ou une mère âgée qui profite de vous, etc).
Les gens perdent alors toute mesure et viennent s'épancher soit sur le forum, soit par mail, et bien entendu commettent des bourdes en étant trop familiers, en manquant de tact, en oubliant que l'homme RC n'est pas tout entier dans son journal, et que même s'il y était tout entier, le fait même qu'il raconte son intimité oblige par réciprocité à encore plus de distance, plus de formalisme.

C'est une étrange impression que de serrer la main à quelqu'un dont vous connaissez les détails de la vie sexuelle et médicale (par exemple) alors qu'il ne sait rien de vous (expérience que j'ai renouvelée depuis avec des blogueurs). Cela demande beaucoup de retenue, il me semble; cela demande de faire comme si on ne savait rien, ne pas demander des nouvelles de la santé de son interlocuteur, de sa chaudière ou de sa mère, et ce d'autant plus que ce qu'on vient de lire qui suscite curiosité ou empathie date de deux ou trois ans au moins. (Un ami me racontait qu'un lecteur avait coutume de réagir au journal comme si les faits relatés dataient de la veille ou du jour même, et par exemple d'envoyer un chèque du montant des impôts à payer tandis que ceux-ci avaient dû être réglés depuis deux ans).
Plus quelqu'un se dévoile, plus il me paraît naturel de se montrer discret.

Pour le critique se pose un problème éthique: peut-on utiliser contre un homme les mauvaises pensées ou actions qu'il expose dans son journal pour porter sur lui un jugement moral? D'une part le procédé est désagréable (puisqu'il consiste à profiter d'aveux librement consentis, d'une confiance accordée), d'autre part le journal est déséquilibré: le journal est toujours un portrait à charge, l'auteur dépeint ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées (met-il une joie perverse à se décrire sous son mauvais jour?), ce qui l'attriste, ce qui l'énerve, ce qu'il aime, ce qui le rend joyeux, ou heureux, mais omet systématiquement — ce qui va de soi naturellement — ses bons mouvements ou ses actes de générosité (je suis persuadée par exemple que nous n'aurions rien su des parts de gâteaux achetées aux jeunes filles pour financer leur voyage en Grèce si Renaud Camus n'avait pas souhaité récriminer contre elles (L'Isolation, p.520)).
Oui, bien sûr, il ne faut pas éviter ce type de lecture et de critique. Cependant ce genre d'analyses n'a pas sa place sur des forums et doit être réservé à des articles ou à des livres.

Le journal camusien

Le genre journal n'est pas mon genre, le journal camusien ne fait pas exception à la règle. Si je lis les journaux au fur à mesure de leur sortie, c'est pour savoir de quoi parlent les autres lecteurs.
Je me souviens de Rémi me disant à peu près, au sujet de Rannoch Moor, tandis que nous descendions à Rodez pour l'exposition Marcheschi: «Je redoute de le lire», ou quelque chose d'approchant, laissant transparaître ce que j'appellerais (mais ce n'est que mon interprétation), une fatigue morale.
Je ressens la même chose à propos de Corée l'absente: 2004, année sombre, année tourmentée, d'un certain point de vue année incompréhensible. Et le journal, étrangement, fait toujours remonter les souvenirs personnels: que faisais-je pendant ce temps? se demande le lecteur.
2004, comme 2003 et 2005, année passée sur le site des lecteurs. Je crois que je me suis disputée à peu près avec tout le monde là-bas (souvent je pense à la phrase de Tlön: «Un blog, ça sert à se faire des amis», phrase chaleureuse et plutôt vraie pour l'instant: un forum, ça sert à se faire des ennemis), entre les anti-camusiens ne comprenant pas que je défende Renaud Camus et les pro ne comprenant pas que j'émette des réserves... réserves qui elles-mêmes ne vont pas sans leur poids de remords et de scrupules quand on sait qu'elles sont lues au fur à mesure par un auteur que l'on admire et que l'on souhaiterait voir davantage reconnu.
Seul point lumineux de cette année, Rémi Pellet, "découvert" en avril, dont les perpétuelles interprétations psychanalytiques me laissent perplexe (et parfois ironique, mais je me retiens devant lui), qui s'est avéré un ami sûr et fidèle, et à peu près l'inverse dans le privé de ce qu'il montre au monde (ne conservant que son redoutable humour).

Donc, Corée l'absente.
Tlön m'a fait rire de bon cœur et un peu embarrassée (enfoiré!) en m'accueillant le 22 novembre par «Scigala-6; Soljetnitsyne-1, pas mal». (Devant ma tête ahurie, il m'a expliqué que c'étaient les entrées successives de l'index). Voilà qui ramenait d'un coup l'entreprise à sa juste dimension.
J'ai fini par acheter Corée l'absente jeudi 6 décembre (en pile à la Fnac des Halles, absent de la Fnac Saint-Lazare où visiblement on ne veut pas de Renaud Camus), et commencer à le lire il y a deux jours, parce que je n'arrivais plus à remettre la main sur le livre en cours, Journal d'un voyage en France.
J'ai atteint ce matin le début du voyage en Corée, j'aborde ces pages avec gratitude. Je n'en peux plus du constat de banlieue généralisée et d'appauvrissement de la langue. Renaud Camus croit-il réellement que nous ne le savons pas?
Finalement, je lui reprocherai l'inverse de ce que lui reprochent ses détracteurs habituels: un manque de hauteur. Ce qui nous déplaît et que nous ne pouvons changer, méprisons-le, oublions-le, ne le voyons pas. C'est un précepte d'éducation, non pas familial mais puisé dans les livres de l'adolescence. N'était-ce pas l'état d'esprit de la Restauration, dont il se réclame parfois?
Ce qui me rassure, c'est que ses constats bougons et perpétuels paraissent cantonnés dans les journaux et les essais socio-politiques: les autres livres en semblent heureusement exempts (et je soupire de soulagement à l'instar de Renaud Camus constatant qu'un château ou un paysage n'est pas atteint par la lèpre du siècle). Bien plus, ses autres ouvrages tentent d'explorer les opinions inverses; on trouve trace de ce mouvement dans L'Amour l'Automne, par exemple.
Allons, c'est après tout la fonction du journal: servir de matière première à l'œuvre et de déversoir à la mauvaise humeur de l'auteur.
Mais bon. Lire la déploration d'un auteur n'est pas tout à fait ce que je cherche dans mes lectures. Le journal camusien est finalement très réussi, présentant en abyme la laideur du monde: beaucoup de pages atteintes par la bougonnerie et les récriminations, quelques pages somptueuses ou drôles ou attisant le désir d'ailleurs, pages qu'on souhaiterait préserver des autres, pages qu'on souhaiterait voir contaminer les autres et dont on redoute que ce ne soit l'inverse qui se produise, ce qui fait qu'on n'ouvre plus un livre camusien sans un peu d'appréhension (d'où mon soulagement à découvrir Commande publique : "pouvu que ça doure...").

Quelques paragraphes, quelques pages, suffisent à consoler de tout le reste. Je retiens pour l'instant qu'il faut visiter Chaalis. Et le genre de sentiment qui est tout à fait mon genre, en revanche, est l'amour exprimé pour Chuncheon:

J'ai le sentiment de n'avoir pas été très clair à propos de Chuncheon, un peu plus haut (ni de l'être). Nouvelle tentative: j'ai (un peu) aimé cette ville parce qu'elle n'avait rien d' (e spécialement) aimable. Et comme nous y étions entrés pour une raison purement pratique (trouver de l'argent liquide), son défaut de tout caractère remarquable, son mutisme, l'espèce de vacance que lui conféraient le dimanche et ses larges avenues plutôt mornes, faisaient de s'y trouver (à vingt mille kilomètres de "chez soi") une expérience assez singulière (et qui serre étrangement le cœur, mais plutôt agréablement) — un peu comme de surprendre la fameuse table de cuisine quand on nest pas dans la cuisine dont il est question dans La Promenade au phare (mais dans ma hâte d'en finir et de me coucher et de fermer cet ordinateur et de me déplier le dos je m'embrouille de plus en plus...))
Renaud Camus, Corée l'absente, p.224

Tout me plaît ici, de ce sentiment de vacuité que je connais et comprends si bien, et qu'on puisse l'aimer, à la citation de Virginia Woolf, et justement de ce passage de la table qui me plaît tant, et le fait qu'on puisse sauter de l'un à l'autre sans lien logique, juste par affinités, parce que le monde n'est qu'un livre d'images invoquant des phrases ou des tableaux ou des musiques, comme si l'on appliquait rigoureusement l'art de la mémoire cher aux Anciens.

Je crois que je vais faire ce que je n'ai pas osé faire pour les journaux précédents: je vais vous infliger mes marginalia, je vais tenir un journal de lecture, tenir un contre-journal, dans le sens de "tout contre". L'exercice me tente depuis Outrepas, je n'avais pas osé m'y lancer sur le site des lecteurs.

Rapporter des commérages

Question de RP :
«Prenons maintenant l'exemple tiré de la page 215 de Rannoch Moor déjà cité : il est indiqué que l'assemblée générale de la Société s'est tenue en avril 2003 "bien sûr sans (lui)", RC, ce qui indique qu'il n'entend pas intervenir dans les débats de cette même Société. Pour ma part, je juge cette évidence très "morale" en effet (et prudente : une participation serait bien sûr ridicule). Mais alors, le même RC doit-il être rendu destinataire des compte-rendus (tronqués et déformés de surcroît) des débats internes de cette même assemblée ? Est-ce qu'un devoir de réserve ne s'impose pas, et à ceux qui participent à la réunion et à celui qui bénéficie de "fuites" pas tout à fait in-nocentes (si l'on admet l'obligation de réserve) et qui les rend publiques ? Est-ce que la publication n'est pas une forme de participation aux débats internes de la Société, ce qui est contraire à l'évidence « morale » de départ ?»

Henri Bès a bien sûr répondu en disant que tout cela était fort possible dans un journal.

Ma réponse :

Le problème ici, Henri, n'est pas le journal, ou pas d'abord le journal.

L'interrogation porte sur ceux qui éprouvent le besoin de répéter des paroles désagréables (sans répéter les paroles plus agréables, à moins que celles-ci aient été répétées et non retranscrites) à quelqu'un qui est susceptible d'en être blessé.

Je connais suffisamment RP, je crois, pour être à peu près sûre (voire totalement sûre) qu'il aurait pu dire devant RC tout ce qu'il a dit ce soir-là; il suffit pour s'en convaincre de lire ce forum. Seulement il aurait choisi pour cela la forme, le moment, et surtout, il aurait directement endossé la responsabilité de ses paroles. C'est le commérage qui est hautement déplaisant, la seule excuse ou explication que je peux lui trouver, ce serait que les personnes qui l'ont pratiqué (les rapporteurs, donc) n'étaient pas averties de la potentielle violence pelletienne, en d'autres termes, qu'elles n'auraient pas eu connaissance des échanges survenus ici et que donc, la découvrant sur le vif, elles en auraient été choquées et auraient éprouvé le besoin d'en parler, pour soulager leur surprise ou leur colère. L'autre explication, moins indulgente, serait qu'elles ont souhaité nuire à RP, ou faire plaisir à RC en le confirmant dans l'idée que RP était un sale type.

De mon point de vue, cela remet en cause la possiblitié de parler à tout camusien ailleurs qu'ici, de façon à ne pas prêter le dos à ce genre de poignardage. Un autre choix est de ne plus parler du tout.

Ensuite, effectivement, on peut se demander pourquoi RC prend la peine de retranscrire ces propos entre mille autres dans son journal: parce qu'on les lui a rapportés et que RP est un "personnage" camusien (il apparaît dans les journaux précédents), parce que ça l'amuse de mettre le rapporteur en difficulté, parce qu'il est blessé ou en colère et que le journal sert d'exutoire? A chaque lecteur sa lecture.

Extrait d'un article d’Art-press de juin 1990

Jacques Henric. Lisez-vous des écrits autobiographiques, des journaux intimes... ?
RC : J'en ai beaucoup lu, j'en lis encore fréquemment, Amiel, Guérin, Gide, Virginia Woolf, des contemporains... C'est un genre qui me passionne, parce que c'est celui où le rapport entre l'écriture et la vie, entre les mots et les choses, si l'on veut, est le plus étroit ; celui où l'on semblerait avoir le plus de chances de réaliser ce contmuum entre la phrase et les heures, ce nappé qui est au fond l'une de mes grandes utopies. Quand le journal prend des proportions aussi déraisonnables que le mien, il a tendance à dévorer l'existence, et le diariste fou, «je», peut s'offrir l'illusion d'écrire directement le passage du temps, de plaquer sans intermédiaire ses lettres, ses virgules, ses guillemets sur les jours, sur les ciels sur tout ce qui survient : de mener une vie entièrement écrite. L'important pour moi n'est pas tant l'influence de la vie sur l'écriture que celle de l'écriture sur la vie.

J.H. Cette importance donnée à l'écrit autobiographique, est-ce une façon de signifier que les autres grands genres littéraires (le roman, la poésie, le théâtre...) seraient devenus caducs à vos yeux ?
Oh là là, pas du tout ! Peut-être même le journal représente-t-il dans mon cas une sorte de soupape de sécurité, qui me débarrasserait d'un vouloir-dire envahissant, d'une terrible volonté de discours dont je ne saurais que faire dans des travaux disons plus «textuels», plus «scripturaux», pour employer une terminologie légèrement archaïque... Peut-être pourrais-je dire, en caricaturant à peine, que je tiens un journal pour me débarrasser du sens... Voici une autre utopie : tordre le cou au sens, une bonne fois. C'est alors qu'on doit pouvoir se colleter à la «littérature», enfin !



Le journal permet de donner une forme à la vie, c'est ce qui influe le style. J'ajoute encore quelques lignes de cette interview:

Je ne vois pas, pour ma part, de contradiction entre la forme et la liberté (non plus d'ailleurs qu'entre la loi, en tant que telle, et la liberté) ; ni même entre la forme et le plaisir, pas du tout ; non plus qu'entre la forme et l'expression, ou l'émotion... La forme est un moyen d'expression, de connaissance, de connaissance de la sensation. Je crois même qu'elle la précède, qu'elle la crée. L'art, en tant qu'il est forme, invente la sensation , nous la propose. Je crois que le bonheur, c'est le style. Et le style, la liberté. Une vie qui s'affranchirait totalement de la forme, de la distanciation, de l'écart, de la réflexion sur ses propres structures, de la «stylisation» même, à défaut de style, une telle vie serait vouée à la tristesse essentielle qui est celle du stéréotype, de la répétition, du défaut d'autonomie non seulement de la parole, mais du geste, et des jours...

Les dix premières années, ou la tentation du journal

PA peut-il, ou non, être classé parmi les Journaux ?
Par ailleurs, comment parler des Chroniques ?

Tout est journal, je crois. Ou : ce qui n'est pas journal est journal dissimulé (à peine), ce qui est journal surprend l'idée qu'on se fait d'un journal (voir ces exemples et l'échange qui a suivi, dont la quatrième de couverture d' ''Aguets'').

Ou encore: qu'est-ce qu'un journal? Un journal se caractérise très simplement par une forme: une date en tête de l'entrée du jour. Dans ce cas Travers est le journal tenu une semaine de mars 1976. Mais que faire alors d'un journal comme celui de Gombrowicz, sans date, si je me souviens bien de ce que m'a dit Philippe[s]? Et si le journal de Gombrowicz est malgré tout un journal, alors Travers II en est un, puisque les sept chapitres ont les noms des jours de la semaine.

Ou alors: un journal se caractérise par son contenu, il raconte des détails de la vie de l'auteur, ou la vie vue par l'auteur ("ma vie"/"la vie", jeu du journal). Mais dans ce cas, une autobiographie devrait être un journal. Si elle n'en est pas un, c'est qu'elle ne se présente pas "par tranches". Le journal est avant tout, malgré tout, la vie au jour le jour, même quand il (ou elle) est recomposé comme dans le cas de Claude Mauriac.


Ma thèse : Tous les livres publiés avant Journal romain sont des fragments de journaux plus ou moins dissimulés, plus ou moins avoués, ils peuvent être également une autobiographie, dans le sens où ils racontent des événements de l'enfance, de la jeunesse ou de l'histoire familiale.

Comment expliquer cette tentation à laquelle RC ne veut pas céder franchement, avec laquelle il joue constamment? La peur du lyrisme, du sentimentalisme et de la sincérité expliquent sans doute cela. (voir la fin de ce message, cf cette citation et « quand j'entends un critique parler de la sincérité d'un auteur, je sais que soit le critique, soit l'auteur, est un imbécile.» (Nabokov, ''Feu Pâle'', commentaire du v.172)

Renaud Camus mettra dix ans à s'autoriser à écrire un journal. Il trouvera une astuce: il fera une promesse à un jury. Il peut enfin écrire son journal à visage découvert, puisqu'il l'a promis.
On trouve dans Travers p.76 : «DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»?
«Néanmoins, comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets s'il en survient de nouveaux durant la narration des précédents, ou doubles crochets, ou triples, etc.» Été, p.261

Remarquons que c'est exactement le procédé utilisé dans la seconde version de Tricks, p.213 par exemple. Journal d'un voyage en France utilise un procédé quasi identique mais légèrement différent, qui ajoute des notes lors de la relecture du texte quelques mois plus tard.

Ce procédé permet(trait) le journal total: imaginons que soient entrés dans le journal les événements du jour, les réflexions et autres sur les dits-événements, mais aussi le travail du jour, ce qui donnerait par exemple pour 2001, incorporés au fur à mesure de leur écriture ou de leur copie, des morceaux de Du sens et des phrases de Est-ce que tu me souviens?
(Ce journal total n'est concevable que parce que l'auteur est écrivain: s'il était menuisier, il ne pourrait intéger dans le fil des jours le bois de la table qu'il travaille, ni les états successifs de la table. De même s’il était peintre : la toile finie a aboli tous les états précédents de la toile, la trace ne serait possible que par la photographie. Tandis qu'un écrivain peut intégrer les états successifs d’un texte dans un texte récapitulatif: ce qu'il écrit constitue véritablement sa vie, les heures de sa vie.)
Il y aurait la matière "brute" de Du sens au début de l’écriture du texte, puis quelques semaines plus tard les passages retravaillés. Du sens ne serait jamais publié isolément, sous un titre, il serait à recomposer à partir du journal couvrant la période de son écriture. Travail byzantin. Les Journaux seraient énormes, gros de tous les autres livres, il faudrait en prévoir plusieurs par an.

Matière brute, champs de ruine. Il y a dans tout cela un rapport entre la surface, d’un terrain ou des pages, couverte, et le temps, les signes laissés à travers le temps et à recomposer pour donner sens. Spatialité et temporalité.

Une datation antérieure, toutefois, a également été proposée, avec des arguments presque aussi convaincants. Quoi qu’il en soit, puisse du moins ce genre de problème donner au lecteur, s’il en reste, une idée des efforts nécessaires pour lui présenter, au nom de la Science, de la Culture, de l’Histoire et de la Vérité, des extraits rationnellement ordonnés de ce corpus en ruines, et lui faire comprendre que les étrangetés de certains passages ne trouvent leur éventuelle résolution que cent ou trois cents pages plus loin. A l’évidence le commencement, ici, dépend de la fin tout autant que l’inverse.
Renaud Camus, Été p.141


Edit le 6 avril 2008 : identification de source et remarques

DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»? (Travers p.76)

Du fragment au journal
Sous l'alibi de la dissertation détruite, on en vient à la pratique régulière du fragment; puis du fragment, on glisse au «journal». Dès lors le but de tout ceci n'est-il pas de se donner le droit d'écrire un «journal»? Ne suis je pas fondé à considérer tout ce que j'ai écrit comme un effort clandestin et opiniätre pour faire réapparaître un jour, librement, le thème du «journal» gidien? A l'horizon terminal, peut-être tout simplement le texte initial (son tout premier texte a eu pour objet le Journal de Gide).
Le «journal» (autobiographique) est cependant, aujourd'hui, discrédité. Chassé-croisé: au XVIe siècle, où l'on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire: diarrhée et glaire.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.90




Néanmoins, comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets s'il en survient de nouveaux durant la narration des précédents, ou doubles crochets, ou triples, etc.
Été, p.261

C'est la description de Journal de Travers.

Qu'est-ce que le journal?

Ceci est une enquête sur la vie, ne l'oublions pas.

Renaud Camus, Retour à Canossa, p 277

Un journal: est-ce bien sérieux?

La forme du journal est-elle une forme sérieuse pour un écrivain qui se respecte ?

La suite de ce billet reprend d'anciens messages, je voudrais réussir à faire sentir combien tout ce que je vais dire est le fruit d'une découverte progressive, et comme c'est appelé à changer encore...

Mon opinion en abordant les livres camusiens étaient à peu près celle-ci : les journaux, art mineur, quelle manie incompréhensible des autres lecteurs de toujours parler des journaux alors que tant d’autres livres (évidemment, quand on commence par Du sens, Eloge du paraître, Buena Vista Park et Vaisseaux brûlés, les journaux ne paraissent pas très importants...) étaient si passionnants et si intéressants, si nouveaux de ton.

Un jour, Eudes attira mon attention sur une interviewde Renaud Camus. Soudain, je compris que l’écriture du journal donnait une forme à la vie. Ce retournement fut à mes yeux extraodinaire, il me semblait que le fil des heures était la glaise, et le journal les pouces qui donnaient la forme... le journal, c’était la forme, la syntaxe, la discipline.
On trouve d’ailleurs cette importance de la forme parfaitement résumée dans les premières pages de Journal romain : «la structure rend heureux, et libre».
Le journal eut dès lors à mes yeux une tonalité étrange, un peu comme les exercices spirituels quotidiens de Joseph de Maistre.

Malgré tout, même s’il était évident que pour Renaud Camus le journal était fondamental, je n’arrivais toujours pas à comprendre ce que Renaud Camus voulait dire en affirmant que le journal était le laboratoire de l’œuvre ou quand il reconnaissait avoir eu plusieurs fois la tentation d’un journal tout englobant: c’était idiot, voyons, comment aurait-il pu construire quelque chose d’aussi éléboré que, mettons Les Eglogues ou Vaisseaux brûlés, en écrivant au fil de la plume ?

Le livre de C. Rannoux m’a fait comprendre que le journal était farci de citations, que les citations sourdaient du mode même d’expression, de pensée, de Renaud Camus. Cela a transformé ma lecture des journaux. Je ne les lis pas/plus pour avoir des renseignements sur la vie de l’auteur, mais comme des objets littéraires à part entière, venant apporter leur lot d’indices au puzzle ou à l’énigme que constitue l’ensemble des livres. Je n'ai pas l'impression d'être voyeuse en lisant les journaux, j'ai l'impression d'accepter les règles du jeu imposées par l'auteur et de recueillir les informations qu'il a décidé de me donner.

Post-scriptum

Evidemment, rencontrer ce genre de phrases : «CE QUI PAR CONTRE M'A AIDÉ EST QU'EN PLUSIEURS ENDROITS DU JOURNAL ON TROUVE QUELQUES MOTS DONT JE NE PERCEVAIS PAS L'IMPORTANCE DÈS L'ABORD.» (Été p.266) ne fait que conforter cette impression de journal comme élément de l'ensemble, ou élément-clé, ou clé.

Faisons remarquer cependant que cette phrase est publiée cinq ans avant Journal romain... Est-ce une citation? S'applique-t-elle à autre chose qu'à l'œuvre camusienne, s'agirait-il par exemple d'un commentaire à propos du journal de Virginia Woolf?

La discrétion du journal

JPB met en ligne un passage du journal 2005 de Pascal Sevran :

J’évoque Dalida sur scène et mon sang se glace à l’idée que, au premier rang de mes spectateurs, ce cher Renaud aurait pu s’étrangler.

ma réponse

C'est le journal 2005, c'est bien ça? Cela fait donc printemps 2007 pour le journal camusien, si tout va bien.

J'aurais envie de rassurer Pascal Sevran. De ce que je comprends des mécanismes du journal, il me semble qu'il n'enregistre, en fait de "sentiments" (par opposition aux réflexions intellectuelles ou observations esthétiques) que la joie pure ou les contrariétés, les déceptions. Je ne sais ce que RC attend d'un spectacle de Pascal Sevran, mais je doute qu'il soit surpris par le fait qu'il s'agisse d'un spectacle de variétés, partant, nulle contrariété ou déception. Je parie donc pour une notation du type "assisté au spectacle de P. Sevran puis dîné au restaurant X où le serveur nous a demandé quatre fois si "ça allait" (avec peut-être une remarque appréciative sur le jeune homme ami de Sevran s'il est présent).

(Voilà bien un pari imbécile permettant de se ridiculiser facilement! Je crois que ça m'amuse.)

remarque le 9 juillet 2009 : rien dans L'Isolation. Entretemps Pascal Sevran est mort, il est possible que RC ait enlevé ses éventuelles remarques par respect. Peut-être le saurons-nous par le journal 2008 ou 2009 (peut-être).
Il est également possible que le spectacle de Sevran en 2005 auquel devait assister Renaud Camus n'ait pas eu lieu, ou que Renaud Camus ait eu trop de travail.

thèmes

C'est donc un amoureux qui parle et qui dit         Fragment d'un discours amoureux
C'est donc un paranoïaque qui parle et qui           Notes sur les manières du temps
«Ce serait donc un homme qui...»                       Le Lac de Caresse
ce serait l’homme qui aime les adagios               voir le billet sur Kodaly ci-dessus

Il me semble légitime de rapprocher la troisième forme de la première, puisqu'il s'agit de la première phrase d'un livre destiné à soulager un chagrin d'amour.
Je suis moins sûre qu'on puisse rapprocher la dernière de la troisième. Mais quand je l'entends, je pense à l'ensemble de ces filiations.

Je découvris brusquement cette idée capitale de Wittgenstein, qui me semble indiscutable et a des conséquences immenses : le langage n'a pas pour unique tâche de nommer ou de désigner des objets ou de traduire des pensées, et l'acte de comprendre une phrase est beaucoup plus proche que l'on ne croit de ce que l'on appelle habituellement : comprendre un thème musical. Exactement, il n'y avait donc pas «le» langage, mais des «jeux de langage», se situant toujours, disait Wittgenstein, dans la perspective d'une activité déterminée, d'une situatin concrète ou d'une forme de vie.
Wittgenstein et les limites du langage, Pierre Hadot, p.16

Et j'ai envie de me moquer gentiment (car je ne suis guère charitable) de Claude Durand :

Claude Durand, quand il me lit avant publication, ne manque pas de signaler, chaque fois, mes répétitions — pas les répétitions de mots dans un paragraphe (quoiqu'il les signale aussi, à juste titre), les répétitions de thèmes, d'histoires, d'informations, d'épisodes. Or je remarque que le journal de Paul Morand est plein de répétitions, et qu'à mon avis elles ne sont pas désagréables, pour le lecteur. Au contraire, elles sont extrêmement révélatrices. Elles me permettent de bien repérer les courants de forces et les obsessions.
Renaud Camus, Sommeil de personne p.224

Je me souviens d'avoir pensé, en lisant Du sens, quelque chose comme «pas difficile de faire un gros livre quand on passe son temps à citer les précédent». Je me demande si Claude Durand a lu autre chose que les journaux qu'il a publiés.

Lire un journal contemporain

Lorsque nous lisons un journal se rapportant à une année dont nous avons un souvenir relativement précis, la lecture s'opère sur deux plans : c'est autant un an de notre vie que nous relisons que le journal de l'écrivain.

(Ce phénomène ne cesse de me surprendre.)

A propos des ''Fictions du journal littéraire ? Paul Léautaud, Jean Malaquais, Renaud Camus'' de Catherine Rannoux

Ce livre critique ne ménage pas particulièrement l'auteur RC et expose franchement dans une note en bas de page concernant "l'affaire":

Le débat a violemment opposé les anti- et les pro-camusiens, ces derniers défendant l'idée que le diariste était victime d'une lecture déformée par des citations partielles. Si les écrits de R. Camus plaident plutôt en sa faveur, il semble cependant que l'épisode de La Campagne de France marque le début d'une dérive à laquelle la mise au point du récent Du sens n'est pas parvenue à mettre fin: l'annonce de la création par R. Camus d'un parti de l'«in-nocence», hostile à une immigration non-européenne, témoigne d'un engagement idéologique dont les présupposés ne semblent plus rien avoir d'ambigu.
Catherine Rannoux, Les fictions du journal littéraire p.145



Ensuite, la partie consacrée au journal démontre comment le journal se nourrit de lui-même, dans un mouvement dit "perpétuel":

La rétrospection n'est assurément pas absente de ce genre d'écrit; même non édité, il est fréquent par exemple que le diariste se plonge dans la lecture de pages rédigées des années auparavant dont il redécouvre la teneur, ce qui déclenche un nouveau processus d'écriture par auto-engendrement: le journal devient à lui-même sa propre nourriture et sa propre quête, dans un mouvement incessant. A cela, la publication régulière de fragments est susceptible d'ajouter la prise en compte des lectures que d'autres auront pu faire des pages personnelles [...] il ne s'agit plus seulement de l'appel au lecteur futur virtuel, mais bien de la prise en compte de jugements critiques effectifs qui, ayant pour objet les pages passées, deviennent des réalités du présent de l'écriture. Le mouvement est ainsi perpétuel, dans la nécessaire reconduction du geste d'ajustement où cherche à se saisir l'image d'un sujet en permanente élaboration.
Ibid., p.144



Le livre s'attache à un journal en particulier, Fendre l'air,

en partie en raison des événements qui ont marqué cette année-là: chute du mur de Berlin, effondrement du régime Ceausescu en Roumanie, mouvements d'étudiants à Pékin, commémoration du bicentenaire de la Révolution française, etc. Si la période historique n'est assurément pas comparable à celle que vivent Malaquais et Léautaud pendant les années de guerre, l'année 1989 permet cependant, dans la perspective de cette étude, d'établir un relatif point de comparaison: dans la mesure où son actualité présente des épisodes d'une grande importance pour l'Histoire européenne ou mondiale, elle s'avère susceptible à priori de donner lieu à la prise en compte de mots autres (commentaire personnel: ie, plus ou moins: mots repris dans le discours d'autrui) issus des discours politiques. Leur relative rareté témoigne donc à contrario des choix du discours propre, dont un domaine discursif de prédilection est sans conteste la littérature. [...] Les mots autres sollicités par le discours du journal définissent ici le territoire singulier d'un sujet dilettante et exigeant, vagabond de paysages littéraires raffinés, observateur critique d'un monde jugé incivil: telle est du moins l'image de soi que construit l'énonciation grâce au lien tissé avec des extérieurs discursifs qu'elle s'est choisis avec soin.
''Ibid, p.146



Complément le 18/03/2005 à 06h03 (UTC)

Objet : Identification des sources

Catherine Rannoux a fait un étonnant travail d'identification des sources. %% Rannoux étudie les différents modes de citation, de la citation explicite avec source à l'appropriation avec légère réécriture, en passant par l'allusion. De ces citations, elle tire des conclusions quant à la vision du monde et le vivre au monde de Renaud Camus.
Il me semble que ses conclusions sont juste, disons qu'elle ne dit rien qu'on ne sache déjà, mais elle s'appuie sur le texte du journal pour étayer ses conclusions, «ça change», comme dirait un ami.
C'est jargonnant, dommage (mais est-ce vraiment évitable? Chaque mot technique ne pourrait être évité qu'au prix d'une périphrase) mais je trouve cela passionnant.

Quelques exemples d'identification:

On devine que rien n'interdit l'accumulation de références à des discours autres, combinant les différentes configurations du mode semi-allusif comme dans ces lignes où une première modalisation autonymique semi-allusive (segment délimité, source donnée de façon allusive) sert de commentaire à une citation d'Ella Maillart, puis une nouvelle citation déclenche une deuxième modalisation interdiscursive dont la source n'est pas donnée bien qu'elle diffère de la première (segment non délimité, source non désignée) :
«Excitées par l'exploration de Bayezid, nous n'eûmes pas de répit jusqu'à ce que, parmi les criailleries des choucas indignés, nous ayons gagné le sommet des falaises faisant face à la citadelle.» L'image pousse son cri, comme pour le pauvre Crusoé dans Londres, chez Perse : c'est celui des choucas indignés, qu'affrontent à la varape les Suissesses intrépides... «En 1835, un voyageur nommé Brant écrivait au sujet de Bayezid que c'était le palais le plus splendide de toute l'Anatolie [...]» Oh! Partir, partir! Que me veut cet at home obèse? (Fendre l'air p.316)

en note de bas de page: L'image pousse son cri est empruntée aux «Images à Crusoé», dans Eloges de Saint-John Perse. La deuxième modalisation fait appel aux mots de «Laeti et errabundi» dans Parallèlement de Verlaine. »

ou encore

Malgré la combinaison (mais tellement singulière) d'éléments qui pour la plupart nous sont assez familiers, somme toute, il y a là quelque chose qui ne ressemble à rien qu'on connaisse, sinon dans quelque haut Moyen-Age rêvé, qu'aggraverait sous la lune d'hiver une Arabie de sombre fantaisie, peuplées d'assassins souriants, et de bourreaux qui tranchent/le cou des innocents. (Fendre l'air p.316)
[...]
Les vers proviennent d'un poème de Tristan Klingsor, «Asie», extrait de la Shéhérazade mise en musique par Ravel. La forme originale en est :
Je voudrais voir des assassins souriants
Du bourreau qui coupe un cou d'innocent
Avec son grand sabre recourbé d'Orient

Décidemment, cette étude de C. Rannoux va changer ma façon de lire le journal. C'est toujours la même surprise de constater à quel point je ne vois pas ce qui est devant mes yeux: le journal est parsemé de citations non dissimulées, en italiques ou entre guillemets, et d'une certaine façon, je ne les avais pas remarquées. Mais comment est-ce possible?

L'écrivain baigne dans la littérature et le moindre paragraphe le transpire.



Deux autres exemples choisis par C. Rannoux:

Et pour le reste, Octave, rentre en toi-même. Je ne sais pas, moi: pourquoi ne tiendrais-tu pas ton journal?
Fendre l'air p.392
note de bas de page: il s'agit d'un vers de Cinna, extrait de la tirade d'Auguste (IV, 2): «Rentre en toi-même Octave, et cesse de te plaindre.»

Un jeune gardien y lisait au soleil, sur un janséniste balcon. Or nous fûmes au chemin de Racine, à Saint-Lambert, à Dampierre même. And then to bed, contents mais fatigués...
Fendre l'air p.185

[...] Mais l'excursion dans un dire familier collectif est susceptible d'ouvrir la voie vers d'autres dires encore: à la voix de la communauté, indifférente au temps, se superpose l'écho possible d'un nouveau dire, singulier celui-ci, surgissement d'une voix du XVIIe siècle spontanément associée au commentaire de la visite de Port-Royal. C'est en effet par le banal «And then to bed» que Samuel Pepys concluait fréquemment les entrées de son Journal, sur un modèle repris ici par l'énonciation de Fendre l'air. Jouant d'une même forme de clôture, le discours laisse percevoir en lui l'équivalence de dires multiples, sur le mode d'un possible «je dis comme disent les Anglais, qui disent comme disait Pepys au XVIIe siècle», et ce alors que la façon de dire en français joue simultanément à imiter les voix du passé. C'est donc à une forme de puits discursif sans fond que l'on a affaire, chaque voix semblant pouvoir s'ouvrir sur d'autres voix, dans une familiarité des dires, mais si rapide, si ténue, qu'elle peut laisser de côté le lecteur dont elle sollicite tant, à moins qu'elle ne l'entraîne à son tour dans le soupçon des échos infinis.
Les fictions du journal littéraires p.165

(C'est moi qui souligne)

Du journal comme catalyseur de souvenirs

Je tourne les pages du livres comme s'il s'agissait d'un album de photos. D'ailleurs, vu le nombre de noms de lieux (musées, églises) et le nombre de mots en italique (titres de tableaux), il s'agit bien de cela.

Rééditons Journal romain sous forme de guide.

Je survole, je ne lis pas vraiment, je glâne. C'est la première fois que j'ouvre un journal qui se rapporte à une période que j'ai vécue (J'exclus Retour à Canossa qui se situe dans un passé proche). Étrangement, c'est moins les souvenirs de l'auteur qu'il me fait découvrir, que mes propres souvenirs qu'il fait remonter : cohabitation, les professeurs de droit constitutionnel en train de se demander si la Ve République y survivra, "se soumettre ou se démettre", colère, mais surtout désarroi d'Olivier Duhamel lors de la démission de Daniel Meyer pour laisser la place à Robert Badinter, petite fille qui se noie interminablement dans une coulée de boue lors du tremblement de terre de Mexico (mon dégoût et mon désintérêt pour la presse datent exactement de cet événement), le virus du sida sur les colonnes Morris, les attentats à la Fnac, chez Tati, la mort de Daniel Balavoine, ces deux amis en train de débattre de si Albert Camus est un grand écrivain, le Nobel de Claude Simon, et la découverte de cet auteur, que je ne lirai que dix ans plus tard, le 21 juin, oui, et le 20 juin, le seul match de football que j'ai jamais regardé en entier (France-Brésil en quart de final de la coupe du monde?), et l'orage dans la nuit qui suivit...

Il y a un contrepoint à la lecture, un contrepoint personnel au journal, un écho.

Le Zéhéros n'est pas n'importe qui...

Message de GCingal déposé le 08/05/2003 à 12h48 (UTC)

Enfin, soyons sérieux, si c'est là votre plus cher désir: dans votre message, ce qui retient mon attention, entre autres, c'est l'expression(ironique? humoristique?) "notre héros". Justement, RC, protagoniste de son journal, en est-il le héros? Le lecteur est-il incité à "héroïser" Renaud Camus, à l'"affabuler", et, si oui, dans quelle mesure? de quelle façon s'y prend-il, le bougre, pour se constituer en héros? César écrivant la Guerre des Gaules?

Je n'ai pas de réponse à cela.


Ma réponse

1 - Plus de héros dans la littérature occidentale depuis la première guerre mondiale.
Plus de noble quête, de princesse à sauver, plus de torts à redresser. Plus de fins inmanquablement heureuses et morales, les méchants punis, les bons récompensés (plus compliqué encore, on n'est même plus sûr de toujours identifier le bon et le méchant (RC est-il le «bon» de ses journaux?))
Plus que l'homme comme mesure de l'homme, un journal pour exposer l'ambiguë condition humaine (ce qui m'a retenue dans le message de Anton, ce n'est pas héros, mais bougon...).

2 - La notion de "héros" n'est-elle pas contradictoire avec le journal écrit au jour le jour, car le héros n'est-il pas celui qui a triomphé à la fin? Peut-on être un héros avant la fin de l'histoire, avant que l'on sache "qui a gagné" (sachant que cette notion est elle-même à nuancer, on peut être le gagnant moral mais le perdant matériel (Vingt ans après, histoire sans héros?) ?

3 - (Mais «héros» malgré tout, si le «héros», c'est celui dont le lecteur (ou le spectateur au cinéma) épouse la cause, celui dont le lecteur espère "qu'il s'en sorte".)

Le journal comme imposition de la forme

Quant à mon goût pour la forme journal, c’est un goût pour la forme, tout simplement ! Le journal est un procédé pour imposer une forme à la vie. J’ai risqué plusieurs fois (...) le concept de “graphobie”, c’est à dire de vie écrite (...), d’obsession littéraire, d’impérialisme absolu de la littérature, de littérature souveraine, comme procédé d’imposition de la forme – ou, si l’on veut, de la phrase, de la syntaxe – à l’existence, et le journal est l’instrument même de ce qui est peut-être une utopie, mais une utopie qui tend à de sérieux débuts de réalisation, c’est à dire l’imposition de la phrase à la vie, la journée conçue comme un beau paragraphe... ou un mauvais paragraphe, mais en tout cas comme un paragraphe, une page. (...) J’assume le fait que, certainement, je vis différemment du fait que tout doit être écrit, oui, mais au contraire c’est une joie ! (...) Ce qui n’a pas été écrit n’a pas été vécu.

Renaud Camus dans l’émission «Lettres ouvertes» présentée par Christian Giudicelli et Roger Vrigny
13/07/1994
France Culture
Les différents genres de l'autobiographie

Publier un journal

Réponse à un message de GC

annonçant en cela l’affirmation selon laquelle les Vaisseaux brûlés sont une extension du genre journal. (Et pourtant, la notion de « chronique » me semble en contradiction de celle d’ « hyper-livre ».))

Qu'est-ce qui vous paraît contradictoire? Une chronique devrait être linéaire, chronologique, comme son nom l'indique?
Et pourtant, ne dispose-t-on pas (enfin) avec l'hyper-livre d'une façon de raconter, de reprendre le temps, bien plus proche de la façon dont fonctionne notre cerveau, de la façon dont nous vivons le temps? Car nous ne nous souvenons pas de façon linéaire, mais par associations d'idées, un mot, un acte, nous font associer — actualiser, remonter au présent — des souvenirs dont les dates peuvent être éloignées dans le temps. Avec l'hyper-livre, la chronique ne se déroule plus sous le signe du temps physique, linéaire, mais du temps humain, qui procède par sauts, par boucles. Chaque moment du présent est «ce qui se n'est jamais présenté», mais également, souvent, ce qui nous rappelle d'autres situations, évoque d'autres mots, pris dans n'importe quel moment de notre mémoire. L'hyper-livre pour rendre enfin l'épaisseur du temps, et non plus son écoulement?


Je ne crois pas d’ailleurs que cette impression de porte-à-faux soit réservée au lecteur tardif (de 2003), puisque, lors de la publication du journal 1992, en 1997, le château de Plieux avait déjà été – et depuis un lustre – acheté,
Oui, c'est très étrange d'écrire "comme si" les événements étaient en train de se passer, et donc avec toute l'incertitude que comporte un acte au présent, cette opacité de ses conséquences futures, et en même temps de se situer à un moment où les-dites conséquences sont connues. L'auteur a alors le choix de faire "comme si" il (et ses lecteurs) ne le savai(en)t pas, ou au contraire le prendre en compte, et nous raconter comment maintenant il relit les épreuves de son journal d'il y a quelques années (ou quelques mois «A peine aurai-je regagné Paris je devrai quitter, en effet, le petit appartement sous les toits [...] Et certes je ne sais pas ce que je ressentirai lorsque cette heure, si proche, sera venue. Mais moi je le sais, qui recopie, non sans permutations ni rajouts, ces pages six mois plus tard,[...]» L'élégie de Chamalières p 66 éd Sables. (NB: il le sait, mais ne le dira pas ici.))
Une autre question que je me pose souvent est de quelle façon le fait d'écrire sa vie influence-t-il sur la vie elle-même. Vit-on de la même façon quand on sait que l'on va raconter ce que l'on vit? Cela pèse-t-il au moment d'effectuer certains choix? (Disons-le tout de suite : je suis persuadée que oui.) Ne développe-t-on pas, à tenir un journal avec autant de constance, un sens supplémentaire, sorte de chambre d'enregistrement, dont la composante (la conséquence) spirituelle serait une distance face aux événements vécus, le corps (le cerveau) transformé en caméra, de ce fait la réalité analysée en continu, médiatisée perpétuellement, et non plus reçue de plein fouet?


d’impérialisme absolu de la littérature, de littérature souveraine, comme procédé d’imposition de la forme – ou, si l’on veut, de la phrase, de la syntaxe – à l’existence, et le journal est l’instrument même de ce qui est peut-être une utopie, mais une utopie qui tend à de sérieux débuts de réalisation, c’est à dire l’imposition de la phrase à la vie,

Je reviens à cet entretien. Ces lignes m'ont réellement ouvert un horizon inattendu, qui pourtant depuis toujours était évident, placé devant moi.

Journal : texte un peu particulier, dans lequel l'auteur note ses remarques jour après jour, sorte de chronique du temps qui passe.
Mais il s'agit ici, donc, d'autre chose. On ne raconte pas après coup, on vit pour raconter, dans les deux sens du terme : chaque heure vécue en conservant à l'esprit qu'elle sera racontée, et chaque jour (ou presque) des heures consacrées à écrire.
Ainsi, il s'agit d'imposer, par la discipline du journal, une forme à la vie toute entière. Depuis presque vingt ans maintenant, cette discipline a été scrupuleusement respectée.
Quelle astreinte, quelle auto-discipline. A chaque fois que j'y pense, un vertige me saisit. Quel extraordinaire travail d'ascèse. Pour incarner la littérature. Donner chair. Ça alors. Quelle idée. Je ne m'y fais pas.