Billets pour la catégorie Renaud Camus :

Un art de transitions infimes

Il y a aussi, sur cette image, un bureau, une table de travail avec tous les instruments de l'écriture: un paquet de Player's; une carte postale (on imagine que c'est une carte postale) posée sur un épais dossier renversé et qui reproduit un détail de La Bataille d'Éraclée de Piero della Francesca, dans l'église San Francesco; une coquille Saint-Jacques destinée à recevoir des cendres; et, au-delà de tout cela, au-delà surtout de la main munie d'un stylographe qui au premier plan s'apprête à ajouter des lignes nouvelles aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers qui occupent la partie supérieure d'une page blanche étalée là, un peu de travers sur celle qu'elle recouvre, une fenêtre largement ouverte laissant clairement apercevoir, par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui, la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers, d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m (et cesse de te plaindre) (la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen) (Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies; et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)

J.R.-G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index & Divers, p.83-84

Quelques certitudes et quelques hypothèses.

- «Il y a aussi, sur cette image, […] apercevoir,» : illustration de la première page d' Orion aveugle de Claude Simon.

- «aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers» : leitmotiv récurrent de Passage que l'on retrouve dans tous les tomes des Églogues, cf. l'index de Travers Coda.

- «par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui,» : les balcons sont multiples dans RC, il faut ensuite s'entendre sur la définitions des lys renversés. Il peut s'agir du balcon de l'illustration dont on vient de parler (Orion aveugle), du balcon à Nice par Paul Nash (Passage, premier tome des Eglogues), de la balustrade du Bocal aux poissons rouges (en considérant que la plante est une "palme": «Une plante, incolore, disproportionnée à son pot minuscule, suggère et rejoint l'arche d'un pont.» (Été, p.219-220)), du balcon des Garnaudes, "lys" et "ramures":

[…] l'on distingue, depuis ses balustrades, entre les branches bleues d'un grand cèdre, les flèches noires, au loin, de la cathédrale de Clermont […] (Roman Furieux, p.62)
Les branches du cèdre, chacune un grand triangle bleu gris à la base très allongée, superposées comme les toits d'un pavillon d'Asie, atteignaient presque les volutes et les lys renversés de la rampe ajourée. (Ibid, p.70)

"lys" et "balcon" sont des entrées de Travers Coda (il conviendrait dès lors de se reporter à chaque page pour faire le relever du contexte des mots — note pour un travail futur (ou pour des volontaires)).

- «la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin»: je fais l'hypothèse qu'il s'agit ici du quai des Orfèvres que l'on voit à l'arrière-plan du Bocal aux poissons rouges, en particulier parce qu'il est fait allusion au «bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» page 88 de Travers Coda. Mais est-ce que le quai des Orfèvres a quelque chose de florentin?

- «ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers,»: ou s'agit-il encore du dessin de Claude Simon? Le bâtiment au premier plan est-il clairement identifiable (pas par moi quoi qu'il en soit), et de style florentin?

- «d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m»: l'auteur qui était en train de décrire le dessin passe de la main dessinée qui tient la plume à sa propre main qui tient le livre (l'autre main écrit et tient une plume, elle aussi (du moins potentiellement, théoriquement, puisque nous savons que RC tape sur un clavier)).

- «(et cesse de te plaindre)»: de la main de l'écrivant (de son corps) nous passons à ses pensées — à rapprocher de la suite du texte: complainte du fils qui a perdu sa mère et qui s'admoneste pour ne pas s'apitoyer sur lui-même (ceci est une hypothèse).

- «(la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen)»: passage au "je", aux souvenirs.
Le livre est illustré par les albums Flickr, il y a complémentarité, mais aussi preuve: la photo permet de faire la part entre la fiction et les souvenirs. «Ce qui a eu lieu», disait Barthes de la photographie dans La chambre claire (citation de mémoire).

- «(Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies;»: il faut supposer que RC se fait cette réflexion en traversant les prés pour trouver l'endroit propice pour disperser les cendres de sa mère; nous pouvons supposer sans grand risque que Camus partage les regrets de Mme de R., morte elle aussi (et la marche ou la promenade permet d'associer un paysage à un autre, de passer d'une morte à l'autre).
Il me semble trouver une description de ces montagnes dans Roman Furieux:

[…] car on l'atteint sans quitter le plateau, par des chemins de vaches et de chars à foin, où s'accrochent aux buissons, en traînées beiges, la laine des moutons. Ils [Roman et Diane] traversent un petit bois, ils contournent un champ de blé, ils s'ouvrent un passage en écrasant quelques ronces jusqu'au roc arrondi, grisâtre, où ils s'assoient. (Roman Furieux, p.107)

- «et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)»: il s'agit de Mme de Rigaud (Gabriel étant l'un des prénoms de Renaud Camus). Renaud Camus se souvient d'elle au moment de sa mort, en 2003:

Elle était venue dans la région en 1938, au moment de son mariage. Elle disait qu'on n'a plus aucune idée aujourd'hui de l'attrait ancien du paysage gascon, quand il y avait des haies partout, et que les champs étaient pleins de coquelicots. Elle regrettait surtout les coquelicots.

C'est elle qui prononçait maï pour maïs. Elle m'avait aussi beaucoup impressionnée en me félicitant pour mon cheni (pour chenil) […] (Rannoch Moor, p.59)

Dans une ultime hypothèse, ou extrapolation, il serait possible de lier l'idée (ou l'image) des balustrades, de la vue à partir d'une fenêtre sur une rue parisienne, d'un tableau ou d'une illustration et le souvenir de Mme de Rigaud:

De bon matin Mme de Rigaud sortait sa petite chienne dans le parc de la chartreuse, ou bien elle allait surveiller je ne sais quelle plantation dont l'essor lui tenait à cœur. Longtemps elle arbora, pour cette rituelle promenade de l'aube entre les murs de son parc, un peignoir rose. Tandis que je rasais dans ma tour, je la voyais, à travers la fenêtre de la salle de bain, passer très en contrebas, un peu comme en ces tableaux de Vuillard, ou de Bonnard, mais surtout de Vuillard, où l'action, dans un square parisien, est observée de très haut, du cinquième étage d'un immeuble. Et j'aimais beaucoup cette silhouette rose entre les arbres dénudés, dans la brume des matins d'hiver. (Ibid, p.60)

Ainsi le cercle se referme sur «La vue, les vues».

Duffy ou Matisse ?

Le conservateur l'a dit, de pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci. Le même thème lui inspire, tout au long de sa carrière, diverses compositions plus ou moins achevées, dont Fenêtre ouverte à Nice (1919).

Renaud Camus, Passage, p.63

Cependant, dans la version en ligne, il s'agit de Fenêtre ouverte à Nice (le lieu maintenant fait partie du titre).

Je ne trouve pas trace de ce tableau, sous un nom ou l'autre, à cette date là. Je suppose qu'il doit s'agir d' Intérieur à Nice peint en janvier 1918.

En revanche il existe un tableau de ce titre par Duffy, peint en 1928.


(L'erreur fait partie des Églogues, en ce sens qu'elle illustre la façon dont le cerveau fonctionne, rapproche, oublie, tronque, associe…)

Matisse (Henri), peintre et sculpteur français, 1869-1954, Passage:9 (allusion au Bocal de poissons rouges), [1]109 (meurt à Nice), 201, (id.), / Échange: 155 (meurt à Nice) / Travers: 119, 120 (MoMA), 134 (J'aime) / Été: 52 (changement d'un seul détail), 124 (remplace les relations usuelles entre les objets), 169 (new studio, Marquet), 188 (photographie au Bois, Freud), 219 (Bocal aux poissons rouges), 270 (La Danse de Merion), 280, 281, 286 (?), 292 (?), 348 (?), 353 (biographie de), 358 (M.O.M.A., grand salle carrée), 377 (Merion), 400 (violon) / L'Amour l'Amour: 81 / Travers Coda: 84 / Journal de Travers: (au MoMA, grande salle carrée), 592 (de Gisèle Freund), 712 (qu'Aragon veut vendre)

Renaud Camus, Travers Coda (index), p.456

(Cette toile appartenait à Aragon ?!!)

A ajouter à l'index: p.95 de Travers Coda: «Le conservateur l'a dit, ne pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci: […]»

Et puis de façon toute personnelle, parce que dans Été il est signalé que l'on voit l'île de la Cité par la fenêtre du tableau (et donc nous sommes à Paris), je tends à penser que cette phrase se rapporte aussi au tableau: «L'œil, s'il prend du champ, a toute la scène étalée d'un coup devant lui: le bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» (Travers Coda, p.88)

Notes

[1] à ajouter: p.63 Fenêtre ouverte à Nice.

Emily Dickinson

Il est possible de penser que l'index résout tout, et qu'il n'y a plus de mystère. C'est une idée fausse. Parfois, il faut avoir déjà une clé d'entrée pour ensuite tracer un chemin de référence en référence.

Exemple.
Soit:

Melville n'aurait pas eu beaucoup de chemin à faire et il lui aurait suffi, après Windsor et Williamsburg, de descendre vers le fleuve et de le traverser pour atteindre les lieux où s'écrirait bientôt, de la main de la femme en blanc, dans la chambre qu'elle ne quitterait plus, à l'étage:

«Home is the definition of God»

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.93

À l'index, rien à Melville, ni à Windsor, Williamsburg, femme, blanc et god. "home" n'est pas référencé.

Mais il se trouve que je sais qu'Emily Dickinson décida de ne plus s'habiller qu'en blanc. Je vérifie donc dans l'index si par hasard ce ne serait pas elle: oui. J'obtiens alors un certain nombre de renseignements:

Dickinson (Emily), poétesse américaine, 1830-1886, Travers Coda: 13 (cit., The Complete Poems, edited by Thomas H. Johnson, Faber & Faber, 1970, 1624, p.668, 17 (non nommée, l'édition Johnson, 1955), 20 (aurait pu rencontrer Melville), 93 (la femme en blanc, Home is the definition of God)

Travers Coda, p.263

Deux remarques:

- Page 13, je ne comprends pas ce qui serait une citation d'Emily Dickinson.: «(The blonde Assassin passes on.)»

- Page 20, j'avais cru qu'il s'agissait de la traduction de Tristram Shandy (à laquelle il est fait explicitement référence p.75): non, l'entrée "Dickinson" nous apprend qu'il s'agit de l'édition de ses poèmes:

(il fallut attendre l'édition Johnson pour disposer d'un recueil enfin complet, et qui respectât les - et les               )

Travers Coda notes suite

Chemise rouge

Un vieillard fit un grand geste du bras, de loin, en agitant son chapeau, et s'écria gaiement:

«E buongiorno, camicia rossa !»

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.77


De C., je possède une photographie que j'aime, en couleurs. On l'y voit porter une superbe chemise rouge, large, épaisse et chaude. Un jour que Patrick M. adolescent, probablement, qui voyageait en Italie du Nord avec sa grand-mère, se promenait seul, vêtu de même d'une chemise rouge, entre les vignes, un vieux paysan lombard au travail lui avait fait un grand signe de la main, de loin, et lui avait crié: «Eh buongiorno, camicia rossa!», comme s'il était un compagnon de Garibaldi.

Quand je rencontre des amis en chemise rouge, j'ai tendance à leur dire chaque fois «buongiorno, camicia rossa !» ce qui n'a de saveur que pour moi, et pas d'autre intérêt que d'évoquer à mon profit, sans que toujours je m'en rende compte bien distinctement, d'ailleurs, une scène chaleureuse et champêtre, dans la lumière des lacs italiens.

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns, p.23-24


Les livres verts

Toujours un peu gênant de citer les phrases qui vous citent, mais ce sont les sources que je connais le mieux, je ne vais pas vous en priver. Ici, il s'agit d'une photo sur Flickr:

La lectrice, Mme de Véhesse, remarque grâce à une photographie (un autoportrait sur fond de) que la proximité entre ces phrases est toute matérielle, pour commencer: les livres vers volés à Oxford il y a tant d'années voisinent sur les rayonnages avec (où d'aveugles armées s'affrontent dans la nuit)

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.30


Delphine et Mlle de Fontanges

Exemple de circulation/divagation à partir de l'index.

Delphine, petite fille de la Restauration, plus ou moins morguée par ses riches cousines qui jouent sans elle au volant, reçoit sa revanche lorsqu'elle monte la première dans une extraordinaire machine qui se déplace sans cheval le long de rails de fer. (p.69)

Comme je sais que j'ai déjà rencontré cette anecdote, je me reporte à l'index: Delphine, voir Petites Filles du temps passé.
Mi par hasard, mi par curiosité, je me reporte à Petites Filles du temps passé, et en cherchant, mon œil accroche Petit Carnet perdu (Le) (curieusement d'ailleurs, car page 61 on trouve «Le petit carnet perdu (sans capitales intérieures)». Or cette entrée est très étrange:

Petit Carnet perdu (Le), texte de Jean de Berg, Travers Coda: 61 («Il serait temps de mettre un peu d'ordre») / Travers Coda: 47 («Je me noie!, criait Mlle de Fontanges», p.125, 69 ("Delphine, une petite fille sous la Restauration", p.167)

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.552

Faut-il comprendre que Catherine Robbe-Grillet et Renaud Camus ont eu Petites filles du temps perdu en commune lecture d'enfance? Le petit carnet perdu paraît en 2007, et Mlle de Fontanges est une figure récurrente depuis les premières Églogues.


Homophonies approximatives dirait GEF

Vous arrivez à trouvez le Rhin beau […]? (p.41)

Vous arrivez à trouver le roux beau, vous? (p.54)

Travers Coda, notes jetées en début de lecture

J'écris si peu ici désormais que je ne sais plus écrire. Il va falloir un peu de temps pour me dérouiller (si tant est que j'arrive à écrire régulièrement. Ce n'est pas que la matière me manque, non, au contraire, c'est que je lis au lieu d'écrire. J'ai lu tous les livres des années quatre-vingt de RC, par exemple. Mais un désir de finir ce qui est commencé qui fait que je ne commence plus rien, et ne finis rien non plus.
Enfin bon.)

Au bout d'une vingtaine de pages, l'impression que j'en retire est celle d'une lecture apaisée, ou apaisante. Je ne sais s'il en serait de même pour quelqu'un qui commencerait par ce dernier Travers, mais lorsqu'on a beaucoup pratiqué les précédents, la moitié environ des références est transparente, immédiate.

Pour ce qui reste… il y a l'index. J'ai commencé à m'en servir avec parcimonie (c'est un peu comme utiliser un dictionnaire en lisant en langue étrangère: si l'on cherche tous les mots, on arrête de lire), puis de façon de plus en plus naturelle. Grâce à lui, on reconstitue un autre livre, le chemin choisi pour passer de mot en mot, ou plutôt d'entrée en entrée, trace une nouvelle Eglogue, ou une ébauche de nouvelle Églogue, à chaque lecture.
Ce qui va être difficile ici, c'est de donner un exemple de ce cheminement: il faudrait écrire au fur à mesure qu'on tourne les pages, mais la pensée est occupée à ne pas oublier la question qu'elle vient de se poser et n'a pas le moyen biologique, cérébral, d'en rendre compte simultanément. J'essaierai plus bas.

Lire Travers Coda, c'est avoir l'impression d'avoir dans les mains une boîte sans fond. Il s'auto-référence, internet, l'outil si utile pour les Églogues habituellement, devient dispensable. Tout au plus manque-t-il parfois les autres tomes des Églogues, pour vérifier la place relative d'un mot ou d'une "entrée" dans le texte. Ce ne sont plus les sources qu'il faut identifier, mais les règles de passage; d'autre part retrouver les mots manquants, terminer les phrases inachevées et mettre à jour l'index, le corriger, le compléter.
(Ou ne pas retrouver les noms manquants, vivre dans les blancs, j'y reviendrai peut-être: lire l'indicible, l'ineffable, qui s'inscrit dans les blancs, long processus, mise au point technique progressive depuis L'Inauguration, puis L'Amour l'Automne, et maintenant ici.)



Quelques remarques, lecture en cours:

Parfois l'origine d'une vieille image est donnée, comme celle de l'ange à bicyclette, qui est un souvenir de la grand-mère de Camus, ou celle de Marianna, la ville des parents de William Burke (les deux références: p.31 de Travers Coda), ou encore le nom de Delphine Renard donné p.28 (il s'agit d'une phrase de Passage à demi expliquée dans Journal de Travers: Journal de Travers donnait le nom de Malraux («la figure agitée de tics») mais je n'avais pas réussi à retrouver l'événement dont parlait Passage).

Tout se joue entre l'index et la mémoire. Soit :

C'est ainsi qu'un beau jour (je vous raconte les choses telles qu'elles se sont passées) nous arrivâmes à Marianna, très petite ville de l'Arkansas, où s'était écoulée son enfance et où demeuraient encore ses parents — croira-t-on que durant ce voyage, et tandis que nous traversions les Étas du nord du Sud des États-Unis (ceux qui avaient hésité un moment, juste avant la guerre de Sécession, et qu'on appelait alors d'un nom curieux que j'), il m'ait fait une pipe sur la banquette arrière, dans la voiture, sans que Bill Strait, qui conduisait, et qui était aussi straight que son nom, s'aperçoive de rien? (Travers Coda, p.31)

Cette anecdote me rappelle quelque chose, mais quoi? Rien dans l'index (qui n'indique que la p.29 (à tort: c'est 31)). Peut-être à bend? (car il me semble que le jeu de mot sur straight/bend existe quelque part), mais non (enfin oui, l'entrée "bend" existe, mais n'indique pas ce que je cherche). Je cherche directement dans le wiki de la SLRC et trouve:

Mark, qui prétendait dormir, à demi allongé à mon côté sur la banquette arrière, m'a fait une pipe, sans que Bill Straight, qui conduisait, et qui était aussi straight que son nom, ni Laura, à la place du mort, s'aperçoivent de rien. (Été, p.15)

Cela peut paraître fastidieux, mais c'est en fait comme retrouver de vieux amis: lecture suivie, avec ou sans quelques notes paresseuses dans les marges, souvenirs, évocation, vérification ou recherche de réponse: passage par l'index, saut d'une entrée à l'autre, découverte de ce que l'on cherchait ou d'autre chose (ainsi j'ai croisé le nom de Jacques Leenahrt dans l'index, mais je n'arrive pas à le retrouver).

Je suis heureuse de constater que RC a retrouver le lien entre le prénom Hélène et la perte (il avait constaté que l'un entraînait l'autre mais ne savait plus comment).

Hélène, la femme de Berg, le compositeur, passait pour une fille naturelle de l'empereur. Elle a perdu les villes, perdu les hommes, perdu les vaisseaux. (Travers Coda, p.29)

Une recherche dans l'index à "Hélène" donne la solution: Hélène Cixous cite Agammemnon d'Eschyle dans un article "Prénoms de personne" (la phrase «perdu les vaisseaux, etc.» est d'Eschyle).
Trouver est simple. Encore faut-il savoir ce que l'on cherche: c'est ici que la lecture des précédents tomes est nécessaire. (À suivre).

Monet, mon nez, monnaie

C'est un motif récurrent dans les Travers de passer de Monet à monnaie à Zahir à Louis XVI reconnu Ravenne à l'obole de Charon, etc.

Au-delà de l'homophonie, j'en trouve la source "théorique", dans le mémoire de Renaud Camus, La politique de "Tel Quel" (car l'homophonie ne suffit pas, il y faut plus : ici, le sens et Marx sont convoqués).

Par sa pratique même, "Tel quel" a été amené à mettre de plus en plus l'accent sur le mode de production du texte littéraire, c'est-à-dire à s'élever contre une pure et simple sanctification du produit ("l'œuvre") et du "capitaliste" qui en assumerait en quelque sorte le financement et l'accumulation ("l'auteur"). En un sens, tout se passe comme si l'analyse que Marx a mené à bien dans l'ordre de l'économie politique n'avait pu être opérée au niveau de l'économie dite " symbolique", c'est-à-dire de la faculté signifiante elle-même. Cette économie est donc un lieu d'aliénation, de mystification constante. Le geste que veulent découvrir Baudry ou Jean-Joseph Goux, dans sa réalité concrète de langage, d'écriture, n'est rien d'autre que celui qui a été analysé par Marx. Seulement, la marchandise de langage est moins immédiatement accessible à la critique, en ceci que sa forme n'apparaît pas au premier coup d'œil, qu'il faut dédoubler en quelque sorte le regard de la science sur lui. Pour Jean-Joseph Goux, le sens joue le rôle que l'argent joue dans la circulation des marchandises.[1].

Renaud Camus, La politique de "Tel Quel", p.66 (inédit)

Notes

[1] Cf. Jean-Joseph Goux, "Marx et l'inscription du travail", Tel Quel n°33 et Théorie d'ensemble, p.188.

J'achève ce soir…

En ouvrant Septembre absolu au hasard je suis tombée sur ces lignes:

Lundi 30 mai, une heure du matin (le 31). J'enverrai demain à Paul le texte de Travers Coda. je ne sais pas trop qu'en penser. Il n'y a guère de renouvellement, par rapport aux autres volumes, et surtout à L'Amour l'Automne, mon favori[1]. Mais après tout c'est assez normal, puisqu'il s'agit d'une coda. De toute façon ce ne sera qu'une petite partie du volume, en quantité. Le plus grand nombre de pages ira à l'index. L'élément nouveau, original, c'est l'index.[2]

Au reste il était temps d'en finir. J'achève ce soir un travail, la série des Travers, inauguré il y a plus de trente ans. Et dans une certaine mesure j'achève aussi les Églogues, l'écriture églogale des Églogues — car le septième volume, Lecture, qui reste à écrire, s'il fait partie du monument, et lui est même indispensable, n'en relève pas stylistiquement. Il doit être rédigé sur un tout autre ton, et, bien sue tout entier consacré aux Églogues, et à leur rédaction, et à la vie de leur(s) auteur(s), il ne sera pas une Églogue lui-même. Je le vois tout à fait comme un hors-d'œuvre (au sens architectural de l'expression, not culinaire…)

Je ne suis pas mécontent d'avoir cela derrière moi. L'intertextualité permanente est tuante — pour le lecteur certe, mais avant cela pour l'auteur, les auteurs, qui ne peuvent pas écrire une ligne sans le contrôle de deux ou trois cents volumes, qu'il faut aller consulter à tout moment. Je pense n'avoir plus guère recours à la citation, désormais: la citation incorporée, je veux dire, assimilée, intégrée. Je vais enfin pourvoir être moi-même (sic).

Renaud Camus, Septembre absolu, p.231-232, Fayard

1/ Nostalgie en recopiant cela. Je n'aime pas "tout ce qui tombe", je pleure tout ce qui prend fin. J'ai beaucoup vécu, je vis encore beaucoup, parmi les Églogues, dans les Églogues.

2/ Fin de l'intertextualité et des trois cents volumes certes, mais il me semble que la citation incorporée est devenue partie intégrante du "lui-même" de Renaud Camus. J'en veux pour preuve les dernières mises à jours de Vaisseaux brûlés:

2-2-12-03-19-14-1-1-1-13-5. Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose des tables et les chaises, ...... .........., .... ........ d’eau gazeuse ; ... .... .... ....... ... ....... ................. ...... ..... ..’... ............ ..... ... .... .... ..’........ .... rapports, vous pouvez ........ .... ..... ...... ........... ... ...... .. ...... .... ........... ......... ..... ..’....... ... ... ......... D’ailleurs tout est .. ............ : ... ........ ... .......... .. ......, ..... ... .......... .............. RIOV/VOIR .... ....... .... le musée même ..... ... .... ......... ..... ... ......, ..... ..’....... ......... ... ..... ......., Chronique ....... ... ... mort, par exemple, ... ..... Petits ........ .............. .. ... ............. ..’.... pierre, ..... ...... .... ......... ....... ... .... de France ferait ... ........ .... ......... ............ ... Sanctus Hilarius ... ..... .... ... ...... .... ..... .......... ... celles qui se ..... .......... ..... .... ..... .... ............. ....., .... ....... .......... ... ........ ..... ... ....., ... suis allé à ... ........., .. ....., ..... .... ........... ......... ... ......... ... ..... .... ..... ... ..’....... ... génie. Il dit ...’... ......... ... ..... ...’... ..’.... ........ ...... ..... ... ...... ..... ..... ...... ...... ........ ... ........... pas le sentiment ............., ...... .......... ........ .... ...... ........ ........ ... ...... ? ..’............ .. ....... .... ......... ... l’église. Quant à .... ......, ..... ...... ......... ... ..... .... ........... ... ........ ..’...... .... ... ........., ... ......, ma (entrai au ..........., né ....... ond’èsca). (..’.. ... ..’......... ....... ... ......

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, 2-2-12-03-19-14-1-1-1-13-5

Soit pour commencer, vous l'avez peut-être reconnu, l'incipit des Gommes. (La phrase suivante vient de Vidal à Cerisy, "Le souverain s'avarie", colloque sur Robbe-Grillet, logique). Je dirais plutôt que la citation incorporée manque déjà à Renaud Camus, ou que Renaud Camus est en manque de citations incorporées, et que donc il assouvit son vice dans les nouveaux paragraphes de Vaisseaux brûlés.

Notes

[1] Le mien aussi.

[2] Pas le temps d'étudier maintenant (et quoi qu'il en soit cela s'étudiera sur des années), mais je confirme: ce qui fascine, immédiatement, c'est l'index. On y revient, on s'en écarte, il attire et repousse.

La grande Halle

Il y eut une saison, au fond des abattoirs condamnés de la Villette, dans le XIXe arrondissement, à l'extrémité d'un gigantesque auvent noir aux mille colonnes de fonte alignées, et à l'intérieur d'une petite maison que la brique, alternant avec la pierre, faisait ressembler à une gare de triage pour peintre belge, ou à une école communale de roman régionaliste, une boîte de tendance cuir qui était sans doute l'un des lieux les plus résolument poétiques, encore que d'un lyrisme légèrement obvie, j'en conviens, qu'il m'ait été donné d'observer au cours de mes nombreux voyages à travers le monde. J'y ai acheté un jour un billet d'entrée à un garçon assis à la caisse, derrière la porte ; un autre, entièrement nu, à genoux entre ses jambes, lui suçait le sexe ; et le caissier, entre deux billets arrachés à la liasse qu'il tenait d'une main, et la monnaie qu'il empochait, donnait sur le dos blanc, entre ses cuisses, à l'aide d'un fort martinet, un coup sec, mais d'un air si las, si plein de bonne volonté à la fois, d'ennui et de désir d'obliger, que j'ai rarement vu quoi que ce soit d'aussi drôle.

Renaud Camus, Travers (1978), p.254

J'ai trouvé cette plaquette inconnue, référencée nulle part, publiée dans un entre-deux, entre la fermeture des abattoirs de la Villette et l'ouverture du parc du même nom.

La place d’un monde

Il faut imaginer des nuits d’il y a dix ans, des nuits de tous les temps : la nuit, la nuit sur la grande halle : ce vide-là dans la nuit

Nous allions vers ces maisons jumelles qui regardent, du nord, côte à côte, le gigantesque auvent : deux gares de Delvaux, villas perdues dans la brumeuse belgitude d’un rêve ferroviaire et pic tural, pavillons de garde-chasse au fond d’un parc de la Nièvre, symétriques écoles communales dans un village franc-comtois, pour des filles en tablier noir et des garçons dénicheurs d’oiseaux, bérets et manches de lustrine.
Sur les façades de ces deux modestes bâtisses, étrangement rustiques, la brique, autour des portes, des fenêtres, alterne avec la pierre. Elles sont si semblables, sous leurs identiques frontons pointus, derrière les mêmes trois marches de leurs petits escaliers centraux, que je ne saurais dire aujourd’hui laquelle était notre but, ni si les plaisirs ombreux que nous cherchions nous les trouvions dans celle de gauche ou celle de droite. N’importe : je me souviens de l’attente, du voyage, du long prélude, de la progression vers ces intimités chaudes à travers le plus grand vestibule du monde, la Grande Halle.

De l’avenue Jean-Jaurès, on franchissait une grille rouillée aux vantaux affaissés. On contournait la fontaine aux lions. Le sol était défoncé. Les voitures cahotaient, les marcheurs butaient sur les pavés inégaux, sur leur impatience, leur solitude ou leur joie. Tout était offert, béant, vacant. Les lumières n’étaient plus, au-delà des terrains vagues à l’entour, que de pâles réverbères lointains, le long des boulevards quittés, sur les bords devinés des canaux d’encre vers le ciel noir, scandant de leurs ampoules lasses des existences tranquilles, peut-être, qui cernaient à distance, sans l’étreindre, ce vide parfait.

Parmi les passagers de la nuit, certains contournaient la grande halle, par la gauche ou par la droite. Ils s’avançaient entre elle et l’un ou l’autre des deux palais de pierre blanche, au sud, qui représentent à La Villette, un peu cocassement malgré leur sévérité, avec leurs arcades aveugles, leurs balcons à balustre, leurs pilastres toscans, l’autorité bien assise d’une mairie de chef-lieu, d’une préfecture mineure, d’un théâtre de province. Mais d’autres ne se seraient privés pour rien au monde de s’engager au-delà de l’ancien marché aux bestiaux, sous les poutrelles ajourées, ses cintres aériens, parmi ses mille colonnes, et d’avancer sans avancer, au pas, louvoyant, et retour, de la nef aux bas-côtés, à travers cet espace miraculeux qui n’était ni fermé ni externe, ni archaïque ni récent ; ancien et pourtant moderne, contenu dans la ville et cependant campagnard par le souvenir des mugissements de bêtes vendues entre les barres demeurées, alors, de foirails cantonnaux, industriel et lointainement pastoral, colossal et si léger.

Tout s’était tu : le tumulte des maquignonnages, les appels et les plaintes des animaux effarés, les clameurs des grandes réunions syndicales, le vacarme de la vie, le brouhaha de la journée dans les quartiers du centre. Il faut à la vacuité des limites, mais reculées. Je crois bien n’avoir jamais rien connu de plus vide que la Grande Halle, la nuit. dans les années de son abandon, entre l’ère de ses fonctions originelles, révolues, et sa présente renaissance. Et peut-être serait-il bon qu’elle gardât par-dessus nos têtes, à l’avenir, entre nos corps, nos curiosités, nos amusements, nos découvertes et nos joies, un peu de ce luxe désormais suprême, le vide ; et beaucoup de sa noblesse. La grandeur de son architecture y veille ; et, qui sait, les rêveries de son véritable architecte, Jules de Mérindol, qui ne désirait que l’Orient, paraît-il, pour y régner ou pour s’y perdre, anachorète ou pacha. Il mourut au moment de partir à jamais vers les contrées de ses fantasmes. Mais sous les toits débordants du plus utilitaire, en principe, de ses ouvrages, il avait laissé la place pour tout un monde : puissions-nous le retrouver, et ses musiques, et ses danses,, ses théâtres et se déserts.

Renaud Camus 16 décembre 1984



(transcription Patrick Chartrain).

Phénoménologiquement blond

A Castelluzo, penché sur le capot, devant un garage, le plus beau mâle de l'île jusqu'à présent, blond qui dans l'âme serait brun, brun phénoménologiquement blond: châtain clair et cendré; massif, musclé, moustachu, mal rasé, dépoitraillé, velu jusqu'à la pomme d'Adam et proprement renversant sur une avenue béante plongeant vers le grand large désert, dans la manière horizontale de la dernière heure, dernière minute, dernière cendre du jour… Je n'ai pas pu démêler s'il était le garagiste ou bien un client. Lui n'a pas pu démêler de quel malaise était prise soudain ma pauvre automobile; ou peut-être que si.

Renaud Camus, Vigiles, p.176

Il y a longtemps que nous avons quitté les bords de la critique pour naviguer en réminiscence (mais peut-être est-cet le seul fond de la critique, parfois je le crois, sauf si cela jargonne vraiment trop, auquel cas c'est le monde des langages cryptés que nous abordons, un autre royaume de l'enfance).

Donc:
1/ ce texte m'évoque un ami que j'imagine si bien tomber ainsi en arrêt et tout oublier que cela ne peut que me faire rire;
2/ il est la négation de tous les "mon genre/pas mon genre", la justification de n'importe quel goût dans son renversement, tout goût s'inscrivant phénoménologiquement dans son contraire (quelle aisance dans nos voies);
3/ ce qui s'est passé reste obscur. Camus s'est-il arrêté en prétextant un problème mécanique? (Mais dans ce cas, pourquoi se demander s'il s'agit d'un client?) Ou le malaise de la voiture n'est-il qu'une transposition, ou encore n'est-il que rêvé, imaginé?

Lire Vaisseaux brûlés

La lecture devient payante.

J'encourage vivement l'abonnement, le moteur de recherche associé est très pratique. (Et j'ai eu l'impression d'un changement de serveur ou de connexion récemment, l'accès et l'affichage sont beaucoup plus rapides qu'avant.)

Je me demande s'il ne serait pas possible de transférer ici également les livres mis à disposition sur la SLRC (les quatre premières Eglogues, Buena Vista Park et Journal romain). S'il est possible d'en tirer quelque argent, pourquoi pas?

A des années d'écart, les mêmes motifs

A des années d'écart, les mêmes motifs, […], n'est-ce pas étonnant?

Renaud Camus Échange, p.143

Dans ce qui va suivre, j'opère un rapprochement entre 1987 et 2004. Me fait sourire l'intuition que l'occurrence de 1987 était oubliée, ou plutôt non consciente: si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience. Écrire, pour pouvoir oublier sans perdre.

Jean P. (que ne songe-t-il à venir me voir, celui-là…) ne se rappelle qu'un seul mot d'une pièce qu'il a vue tout au début des années vingt. Un personnage risquait une phrase un peu risquée, et une dame, l'entendant, s'exclamait simplement: «Bigre!» Jean P., depuis lors, n'est pas adverse, phrase risquée ou non, à dire «Bigre!».

Renaud Camus, Vigiles, p.150 (journal 1987 publié en 1989)


Bigre! C'est ce qui s'appelle n'y aller pas de main morte avec le dos de la cuillère… (Pierre me raconte qu'une sienne amie professeur a l'habitude de dire bigre! et qu'elle l'a transmise à toute une classe de banlieue, qui dit bigre! comme un seul homme, au milieu de termes moins choisis.)

Renaud Camus, Corée l'absente, p.514 (journal 2004 publié en 2007)


…si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience… Ou pas. Peut-être à l'inverse RC a-t-il noté l'anecdote de 2004 en mémoire de Jean Puyaubert, sans prendre la peine d'expliciter, à charge pour le lecteur de faire ou pas le rapprochement. Cependant, si je pense que ce n'était pas une allusion, c'est qu'il manque ici une irrégularité syntaxique. Prenons l'exemple de "nicht für mich" rencontré dans Journal Romain en 2005 lors de ma première lecture: je n'avais alors aucune idée qu'il y avait là une référence cachée, mais sa position dans la phrase m'avait intriguée, quelque chose dissonait. Ici, rien. (Pour la théorie de ces dissonances, trace d'une histoire de l'écriture, voir Logiques du brouillon de Daniel Ferrer ou Proust entre deux siècles d'Antoine Compagnon.

Prise d'un doute malgré tout, je lis le contexte du «Bigre!» de Corée l'absente. Il s'agit d'un échange avec Misrahi.

Je faisais grand compliment à Misrahi, surtout, d'un long article sur le W de Perec, qui pourrait m'être très utile, j'y songe, pour mes Églogues (l'article de Misrahi, I mean, car pour le W de Perec, il y a longtemps que j'en fais grand usage).

Le pauvre Misrahi ne doit pas être bien content de son destin critique, lui non plus, car il m'écrit aussi, juste avant le paragraphe que je viens de citer:

«Votre analyse et votre amitié m'ont bouleversé. Je conserve précieusement votre lettre, comme un "viatique" au milieu d'un paysage parfois un peu dénudé.


ce qui amène deux souvenirs :

d'une part celui de la découverte du blog de Tlön, à partir d'un passage de Misrahi à la radio;

d'autre part, l'invitation faite à RC de prendre la parole à Cerisy en juin 2012 lors d'un colloque consacré à Misrahi (Parti pris (journal 2010), p.532 et 534), invitation bientôt retirée (p.538: «J'ai appris votre participation, ce samedi 18 décembre, aux Assisses contre l'islamisations organisées par le Bloc identitaire et Rispote laïque./ J'ai regardé l'allocution que vous y avez donnée./ Je ne partage pas les opinions que vous défendez et elles me paraissent incompatibles avec l'esprit général du colloque de Cerisy./ Vous comprendrez, même si j'en suis désolée, que mon invitation ne tient plus»).

A ce point de ma lecture il y a un an, j'avais noté au crayon dans la marge, je le vois aujourd'hui, "Eh merde!". Mais finalement, heureusement, car l'appel à voter Marine Le Pen aurait provoqué le même résultat empiré, avec des conséquences plus lourdes, pour les organisateurs (un intervenant à remplacer au dernier moment) et pour Camus (du travail fourni inutilement).

Il est encore temps d'assister au colloque Misrahi à Cerisy en juin 2012.

Croisements et sources

J'avais noté ici ces phrases qui m'amusent, elles devaient entrer dans la rubrique "Citations de RC".

«Bah, nous verrons bien!» C'est ce que répliquait bravement le vieux M. Renan, obèse et presque impotent, quand on le prévenait, à l'Académie française, que le candidat Loti passait pour avoir de certaines mœurs…

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns (1988), p.50

Mais j'en ai croisé une autre occurrence qui permet d'en dater la première apparition dans un écrit camusien:

[…] à Florence, invece, je retourne toujours à la pension Quisisana, et cette fois-ci je m'y suis vu attribuer la plus belle chambre que j'y ai jamais eue, la plus belle chambre de l'hôtel, la plus chère, aussi, mais il paraît que les chèques sont acceptés, nous verrons bien, comme disait paraît-il Renan à l'Académie française quand on y faisait circuler le bruit que le candidat Pierre Loti aurait bien pu avoir des mœurs un peu spéciales…

Vigiles, p.23, entrée du 23 janvier 1987, livre publié fin 1989



Et donc j'en profite pour donner quelques autres relevés au fil de ma lecture (plutôt qu'une hypothétique synthèse : toujours ça de pris, ne dirait pas le héron).

Ainsi croisé-je ce matin Pedro, dont j'avais lu les tribulations hier soir dans un autre contexte. (Voici une occasion d'étudier les transpositions et les variations de style: qu'est-ce qu'un style élégiaque?)

Mardi 31 mars, 10 heurses du matin. Coup de téléphone et visite de mon ami madrilène, Pedro, hier après-midi. […] Nous partageons une grande passion pour Lisbonne. Il a passé la moitié de l'année dernière à New York, qu'il dit sinistre. Madrid, en revanche, est bouillonnante de vie, d'après lui, et très gaie. Je devrais me renseigner sur la Casa Vélazquez, et sur les possibilités qu'elle offre aux artistes français. Le plus stupéfiant des récits de Pedro est celui où, par je ne sais plus quels enchaînements obscurs, mais parfaitement logiques, revenant de l'Inde, qu'il connaît bien, ou de Tibet, où il compte retourner pour un mois, depuis la Chine, il se retrouve à Clermont-Ferrand, mais il errait au hasard et voici que…). Il m'encourage toujours vivement à visiter son île natale, La Palma.

Vigiles, p.120-121, entrée du 31 mars 1987, livre publié fin 1989


La vérité ne daigne pas condescendre à la glose fastidieuse où la vraisemblance est contrainte. Manuel, mon ami de Madrid, Canarien d'origine, est un grand voyageur, quoique mal argenté. Par quel tour de passe-passe de l'expédient, des liaisons d'aventure, des heurs et des astuces d'agences à prix réduits, se retrouva-t-il un jour, rentrant du Tibet, qui déambulait dans Clermont-Ferrand?

L'histoire ni lui ne le racontent, à moins que mon pauvre cerveau, pour mieux accoler le puy de Dôme à l'Himalaya[1], nos chaumes avec le toit du monde, la préfecture avec le Potala, ne se soit empressé d'enterrer les détails. «Eh bien, d'un coup», me racontait à l'appareil, en ménageant mieux ses effets que les deniers du roi d'Espagne, ce phlegmatique explorateur de mandalas (il travaille à la Telefonica, quand ça lui chante et qu'il désire prendre à bon compte le pouls de l'univers et le mien), «d'un coup, sans m'être rendu compte de rien, no, sans que je me sois aperçu que je quittais une ville et que j'entrais dans une autre, j'ai découvert, tiens-toi bien , que je marchais dans ton pays, dans Chamalières, dont tu m'avais tellement parlé, souviens-toi, tout un soir à Sepulveda…

L'Élégie de Chamalières, p.19-20, éd. Sables (juin 1989)



Le même jour (31 mars 1987) est notée une partie de la citation qui sera reprise en exergue d' Élégies pour quelques-uns: «Et le train passe et l'heure passe et le temps passe…»[2]

Toujours dans la même page 121, Anabase de Saint-John Perse en passant: «Et l'aisance dans les voies»

Deux pages plus loin, une citation rencontrée dans Journal d'un voyage en France apparaît sans trop d'explications:

Je suis peu sensible à l'humour de la terreur. «La peur aura été la grande passion de mon existence.» Qui règne par la peur et qui la fait régner ne me paraîtra jamais, de quel métaphysique ou nietzschéen point de vue que ce soit, attirant.

Vigiles, p.127, entrée du 4 avril 1987, livre publié fin 1989


J'ai beau tourner et retourner la fameuse phrase de Hobbes, son exaspérante amphibologie, où le sens vulgaire finit toujours par l'emporter, lui préserve une présence irréductible, comme d'un objet maléfique qu'on ne peut jeter mais qu'on ne sait où cacher, pour qu'il vous laisse dormir, dans une minuscule chambre rouge, sans tiroirs et sans recoins: «La peur a été la grande passion de mon existence.»

Journal d'un voyage en France (1981), p.520-521

Notes

[1] «Le puy de Dôme, la montagne sacrée du pays», Roman Furieux (1986), p.59

[2] Pierre de Massot, référence précisée dans Élégies pour quelques-uns.

Aber nicht für mich

… ou comment se fabrique les passages, ou comment la lecture est circulaire, forcément circulaire, ou comment «pour commencer à lire Renaud Camus, il est indispensable d'avoir déjà lu un livre de Renaud Camus»…

J'ouvre Journal romain et en fin de deuxième page je tombe sur:

Si je dis que je trouve très beau un très grand garçon blond, mince et glabre, cette appréciation à plus ou moins de poids d’être, chez moi, paradoxale: il n’est vraiment pas «mon genre». Très beau, aber nicht für mich (sans compter qu’il ne voudrait pas de moi). C’est de ces alchimies de l’opinion privée que le journal peut rendre compte.

Renaud Camus, Journal romain (1987), p.12

J'ai rencontré ce nicht für mich il n'y a pas longtemps. Lui qui ne paraissait qu'un effet de style, je sais maintenant qu'il a une histoire. Où ai-je lu ça? Pas dans Roman Furieux (1986), car c'était le récit d'une anecdote vécue présentée comme telle, peut-être dans Élégies pour quelques-uns (1988), dans l'élégie consacrée justement aux associations de souvenirs, aux private jokes langagières («il est très sympathique, comme garçon»[1]), non (mais des poissons rouges p.110 (et les lunettes de Pessoa p.114 croisées dans Roman Furieux p.460)); alors dans Travers Coda (2012)? (feuilletage de l'index, je ne trouve rien, mais au passage p.93 je trouve des moulures blanches que je viens de rencontrer dans Roman Furieux p.62). Non plus.

C'est dans Journal d'un voyage en France (1981) p.330:

Mon ami Ph. a promené un été un très jeune Allemand qui de tout ce qu'on lui proposait, surtout au restaurant, disait: «C'est pas bon, j'aime pas ça…» Exaspérés, nous avions fini par lui conseiller de dire plutôt: «C'est très bon, mais ce n'est pas pour moi…» Et docile il disait de tout: «C'est très bon, aber nicht für mich…» Nous ne l'appelions plus qu' Aber nicht für mich, et c'est sous ce surnom qu'il s'est inscrit dans nos mémoires: «Tu te souviens, c'était l'année d' Aber nicht für mich

ce qui irrésistiblement m'évoque le surnom de Grace.

Notes

[1] Elégie VIII (L'amour de Babel)

Quizz culturel et people

Grace Kelly lisait-elle Finnegan's Wake? (cf. Roman Furieux, p.79)

Exposition Matisse à Beaubourg

«—
Et de nouveau :
Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.
Le conservateur l'a dit, ne pourrais-je garder qu'un seul tableau, celui-ci : le montant (frame), les battants (leaves), les traverses (crossbears), l'accoudoir (sill), les poissons rouges (goldfish).

Renaud Camus, incipit de Passage, incipit de l'œuvre entière



Le conservateur l'a dit, de pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci.

Renaud Camus, Passage, p.63



Et de nouveau :
Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.
Le conservateur l'a dit, ne pourrait-il garder qu'une seule toile parmi toutes celles du musée, ce serait celle-ci : le Bocal aux poissons rouges, de Matisse. Par dessus l'accoudoir, l'œil a dans son champ la Seine, au niveau de la Cité, semble-t-il. Une plante, incolore, disproportionnée à son pot minuscule, suggère et rejoint l'arche d'un pont.

Renaud Camus, Été, p.219-220



Ajout le 1er mai
Je regarde l'index de Travers Coda (c'est un réflexe qu'il faut que j'acquiers). Rien à "Poissons rouges" mais une entrée à «Bocal aux poissons rouges (Le)» (p.172), j'ajoute au crayon «cf. Matisse» dans l'index, et à «Matisse», j'ajoute «incipit de Passage». (Pas d'entrée "incipit").

Matisse (Henri), peintre et sculpteur français, 1869-1954, Passage:9 (allusion au Bocal de poissons rouges), [1], 109 (meurt à Nice), 201, (id.), / Échange: 155 (meurt à Nice) / Travers: 119, 120 (MoMA), 134 (J'aime) / Été: 52 (changement d'un seul détail), 124 (remplace les relations usuelles entre les objets), 169 (new studio, Marquet), 188 (photographie au Bois, Freud), 219 (Bocal aux poissons rouges), 270 (La Danse de Merion), 280, 281, 286 (?), 292 (?), 348 (?), 353 (biographie de), 358 (M.O.M.A., grand salle carrée), 377 (Merion), 400 (violon) / L'Amour l'Amour: 81 / Travers Coda: 84 / Journal de Travers: (au MoMA, grande salle carrée), 592 (de Gisèle Freund), 712 (qu'Aragon veut vendre)

Renaud Camus, Travers Coda (index), p.456

Les points d'interrogation sont très étranges et plutôt amusants. Il reste à retourner vérifier chaque référence dans son contexte. Je note «il "meurt à Nice"» que je n'aurais jamais rapproché de Matisse.



Le conservateur l'a dit, ne pourrait-il garder qu'un seul tableau, ce serait Le bocal aux poissons rouges.

Renaud Camus, Travers Coda (texte), p.84





Notes

[1] à ajouter: p.63.

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