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Les années 80 de Renaud Camus : l'adieu à Barthes

J'ai feuilleté l'album Roland Barthes sur le présentoir de la bibliothèque. J'ai eu la surprise (oui, je m'attendais à un ostracisme total) de voir que Renaud Camus était cité sur plusieurs pages, celui-ci a fourni plusieurs lettres et cartes postales.
Consolation douce-amère; parler de Renaud Camus littéraire, grand (très grand) écrivain français, c'est parler dans le désert, vivre en uchronie (sur le mode «que se serait-il passé si…» : si Barthes était mort plus tard, si quelques critiques ou universitaires avaient lu sérieusement ses livres, s'il était né dix ans plus tôt, etc, etc).
(Et en regardant cette photo (dégotée par un ami car cela ne m'amuse pas de suivre ces pérégrinations), je me demandais s'il était heureux, ce qu'il avait en commun avec son voisin: des souvenirs, une éducation? Qu'a-t-il de commun avec ces gens? Une conscience de petit blanc en pays assiégé? Mais qu'est-ce donc que cette culture de la peur?)

C'est le centième anniversaire de la naissance de Roland Barthes, je mets en ligne un ancien travail mené sur "les années 80 de Renaud Camus". Colloque en juin 2012 à Porto, trois mois après l'annonce à voter Marine Le Pen: inutile de préciser qu'il n'y a plus rien eu depuis: pourquoi s'intéresser au Renaud Camus littéraire quand Renaud Camus lui-même l'a condamné?

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Les années 80 de Renaud Camus se caractérisent par trois événements majeurs, tous trois du côté de la perte, soit, dans l’ordre chronologique, la mort de Roland Barthes, la fin interminable d’une histoire d’amour qui a duré une douzaine d’années et l’apparition du sida.

L’influence de Roland Barthes sur Renaud Camus est considérable. Influence ne doit pas être compris de façon restreinte, étroite, repérable ici ou là, mais à tout moment, on rencontre le nom de Barthes, une référence à Barthes, un souvenir de Barthes.
Renaud Camus l’a rencontré en mars 1974, en l’accostant au Flore pour l’invitant à venir voir un film de Warhol avec quelques amis. Il y a eu entre eux quelque chose que je ne sais s’il faut appeler amitié, des sentiments mêlés d'attirance et de distance qui se traduisirent par des relations suivies jusqu’à la mort de Barthes.

Jusqu’en 1983, chaque livre en porte la trace évidente, et ce n’est que peu à peu au cours de la décennie que cette présence s’estompera.

Passage, le premier livre publié en 1975 fut l’occasion d’une interview de Renaud Camus par Roland Barthes sur les ondes de France Culture le 19 mars 1975 .
De cet entretien, Renaud Camus se demandera plus tard, avec modestie et franchise, si ce soutien de Barthes n’était pas dû davantage à leur seule amitié qu’à une réelle appréciation de Barthes : en effet (dira Camus dans une série d’émissions avec Jean-Pierre Salgas sur France Culture), Barthes soutenait plutôt des auteurs comme Sollers ou Guyotat, qui bousculaient l’intérieur de la phrase tandis que lui, Renaud Camus, travaillait plutôt à la subversion du récit dans la lignée du Nouveau Roman.

Echange est publié en 1976 sous le nom de Denis Duparc. Cette fois-ci, c’est la quatrième de couverture qui non seulement est empruntée à Roland Barthes par Roland Barthes, mais en plus modifiée.
L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte…

Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture
Ce n’est que plus tard que Renaud Camus reconnaîtra qu’il avait peut-être été irrévérencieux, encore que son remords rétrospectif sonne un peu trop travaillé pour ne pas paraître une pose :
Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement [de folie], dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d'Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.

Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.221
En 1978 paraît Travers. Il est probable, en filligrane, et j'ai tenté de démontrer ici cette hypothèse, que ce livre est entièrement construit autour de la question posée dans S/Z : «que pourrait-être une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle ?»
C’est un collage à la façon de Bouvard et Pécuchet, mais alors que Bouvard et Pécuchet s’attaquaient à l’ensemble des connaissances humaines, le collage effectué par Travers concerne le Nouveau Roman et la critique littéraire des années 50 à 70. Si le résultat, c’est-à-dire le texte publié, est tout à fait explicite, l’intention, c’est-à-dire la parodie, n’est pas affichée, puisque qu'il s'agit de tenter «une parodie qui ne s’afficherait pas comme telle?»
Je fais l'hypothèse qu'il s’agissait d’un livre destiné à Barthes, dans un double défi: répondre au défi d’écrire un livre qui soit une parodie sans l'afficher, et mettre Barthes au défi de le découvrir (par parenthèses, il est révélateur qu’un livre parodiant la critique littéraire sur le Nouveau Roman puisse être une parodie sans que cela soit perceptible au premier coup d’œil…).
Travers est paru en septembre 1978, onze mois après la mort de la mère de Roland Barthes. Nous savons quel chagrin cette mort causa à Barthes, il est probable que celui-ci n’ait jamais lu Travers de façon approfondie, au mieux l’a-t-il peut-être feuilleté, sans lui consacrer tout le temps que la découverte de la supercherie aurait exigé.

Tricks paraît en 1979 avec une préface de Roland Barthes. C’est un livre qui décrit de façon très explicite les aventures d’un soir jusqu’au «lâcher de foutre». La préface de Barthes sert de caution littéraire à un livre qui aurait peut-être été rejeté dans les limbes de la pornographie sans cela. Il joue aussi son rôle dans la reconnaissance des homosexuels en France, sans toutefois permettre la récupération de l’auteur pour une «cause», lui qui ne veut pas en faire une «cause», mais simplement un mode de vie parmi d’autres.

Les quatre premiers livres parus dans les années 70 sont donc tous liés à Barthes d’une façon ou d’un autre.


Le premier livre à paraître dans les années 80 est Buena Vista Park, en 1980 précisément. Il est dédicacé à Barthes dans les termes suivants: «Pour R.B., qui va sans dire», et l’exergue est une longue citation de RB par RB qui définit le terme de «bathmologie» : le livre est composé à la façon de RB par RB, c’est à dire que c’est une suite de fragments (comme le sont les Pensées de Pascal, Pascal étant lui-même posé comme le «patron» des bathmologues), rédigés à la troisième personne du singulier quand il s’agit de phrases subjectives.
L’ensemble du livre est destiné à illustrer le concept de bathmologie (RC dira lui-même qu’il n’était pas sûr que RB ait apprécié cette publicité donnée à un terme qui n’était jamais qu’une notion parmi d’autres dans RB par RB).

Mais là encore la mort veille : le livre arrive chez l’éditeur Hachette-P.O.L le jour même de la mort de Roland Barthes, le 26 mars 1980.

L’écriture du livre suivant commence le 16 avril 80. C’est un journal de voyage qui paraîtra en 1981 sous le titre de Journal d’un voyage en France. Le journal ne commente pas la mort de Barthes comme si c’était un sujet en soi, mais y fait allusion à plusieurs reprises. On apprend par exemple que Renaud Camus et Barthes avaient prévu de partir ensemble à Venise en mars 1980, et que cela ne s’est pas fait à cause de l’accident de Barthes1. Plus haut dans le livre, un amant demande à Camus quel était la nature de ses relations avec Barthes:
Toujours à propos de RB (l’insomnie procède par à propos : il est entendu que nous ne dormons pas), Dennis, hier soir, mardi soir (cela semble très loin), comme nous revenions de la Maison de la Radio, m’a demandé si j’avais jamais «fait des choses» (oui, je crois que c’était son expression, enfin je traduis) avec lui.
— Quelle drôle de question… Qu’est-ce qui vous prend ? (Il était à ce moment là, il est vrai, passablement herbé, ayant partagé un ou deux joints avec certains techniciens, ou plutôt techniciennes, du studio d’enregistrement.)
— Oh, tu peux bien me dire, maintenant. Ça n’a plus beaucoup d’importance…
— Non, jamais, évidemment.
Et pourtant… Ça lui aurait fait plaisir, et tout ce qui lui aurait fait plaisir, je regrette maintenant de ne l’avoir pas fait. Et si je ne l’ai pas fait, c’est à cause de sentiments, de convictions, qui ne sont même pas les miens. Qui sait, c’est peut-être à cause d’un criticaillon qui a l’air d’un rat, que je méprise, que je ne méprise même pas bien fort, et qui deux ou trois fois a insinué par écrit que j’étais quelque chose comme le «protégé» de Roland Barthes ; par le seul souci idiot de ne pas donner raison à quelqu’un qui ne m’est rien. Quelle sottise…
[…] Quelle niaiserie de se plier, crainte de paraître immoral, au code moral des autres, d’observer, par pure lâcheté, des conventions morales qu’on ne respecte pas.

JVF, p.35
D’une certaine manière, en forçant à peine le trait, on pourrait soutenir que Journal d'un voyage en France est une longue glissade vers le Sud, vers la tombe de Roland Barthes à Urt. Il y aura bien encore une ou deux étapes, à Bayonne ou Bordeaux, mais déjà le voyage a mentalement pris fin. Ce n’était pas le but du voyage quand Renaud Camus a proposé ce livre (et donc ce voyage) à Paul Otchakovski-Laurens, mais c’est bien ce qu’il est devenu de fait, sans que jamais que RC ne le reconnaisse explicitement.

Le livre suivant sera le quatrième tome des Eglogues et le deuxième des Travers. Il s’intitule Été (dans un jeu de redoublement d’un titre d’Albert Camus). En quelques lignes, Renaud Camus reconnaît explicitement ce qu’il doit respectivement à Roland Barthes et à Jean Ricardou, qui seraient respectivement l’esprit et la lettre, le fond et la forme, si l’on voulait absolument réduire la réalité à des formules:
— Oui, je dois beaucoup à Jean Ricardou, c'est certain. Son influence sur mon travail a été considérable.
— Plus importante que celle de Barthes ?
— Ah, pas du tout du même ordre ! (Sourire) J'ai été influencé par Barthes de façon générale, globale, et pas seulement littéraire. Éthique presque. Tandis que l'influence sur moi de Ricardou est beaucoup plus précisément sensible, beaucoup plus étroite et localisable, parce qu'elle est d'ordre technique, essentiellement. Son œuvre est une prodigieuse anthologie, un inépuisable réservoir de procédés pour les écrivains.

Été, p.110-111
En 1983, Roland Barthes fait une apparition dans les trois dernières pages de Roman Roi. En quelques mots sont esquissés une biographie et un hommage.
Bizarrement, la seule âme qui vive, la plus vivante en tout cas, que je laisse derrière moi, à Back, est celle d’un Français, Roland B. que j’ai rencontré, lui aussi, au café Français, cet hiver. Le pauvre, il n’aura pas connu un Back bien gai ! Il est aide-bibliothécaire à l’Institut de la rue Voslär et lecteur à l’université. Nous avons presque exactement le même âge, à dix jours près , il n’a pas connu son père, tué dans un combat naval moins d’un an après sa naissance, il a été élevé par sa mère, il a pass » de longs mois dans des sanatoriums. Tant de coïncidences n’auraient pas suffi, bien sûr, à fonder notre affection mutuelle, qui est grande. Nous avons passé de longs moments ensemble, des derniers mois. Il s’est même plus ou moins installé rue Donëck. Et je l’ai emmené plusieurs fois au Palais. Je pensais qu’il pouvait intéresser Roman, le distraire, lui parler de la France d’aujourd’hui. C’est ce qui est arrivé. Diane aussi s’est prise pour lui d’amitié. Mais d’infimes nuances l’ont inscrit plutôt dans la mouvance de sympathie de Roman. Personne ne peut être également l’ami des époux, je l’ai souvent remarqué, et Diane a tendance, sans que peut-être elle s’en rendent compte, à tenir subtilement à distance les hommes et les femmes dont Roman, par les goûts, les intérêts, la conversation, se sent proche. Le Français, néanmoins, leur plaisait à tous les deux. […] Je soupçonne R.B. d’être un tant soit peu marxiste. Mais c’est chez lui un parti plus philosophique que politique. Nous nous entretenions surtout avec lui de théâtre antique ou de Gide, quoique Diane aimât aussi le faire parler, en passant, de Bertolt Brecht ou de Jean-Paul Sartre.

Roman Roi, p.498-499
Ces quelques lignes nous expliquent la biographie d’Homen : nous ne pouvions nous en douter p.268, mais la jeunesse d’Homen était calquée sur celle de Barthes. D’autre part, le lecteur qui parvient aux dernières pages de Roman Roi en 2012 (ou 2015) sait que Roman est peu ou prou RC, tandis que Diane est William Burke, le compagnon de la vie de RC pendant une douzaine d’années (1969-1981): le passage décrit donc l’équilibre des forces par rapport à Barthes, sachant que Burke était traditionnellement la personne charismastique du couple (cf L'Inauguration de la salle des Vents paru en 2003), celui qui fréquentait Warhol, Jasper Johns ou Gilbert & Georges. A noter également l’évocation de Jean-Paul Sartre.

A la suite de Notes achriennes2 parues en 1982, et qu’on pourrait sous-titrer «regards homosexuels sur la société», RC a été invité par le magazine Gai Pied à tenir une chronique mensuelle. Celles-ci seront réunies dans un livre, Chroniques achriennes. On trouve dans ce livre une intéressante controverse avec Sollers (enfin, c’est beaucoup dire, je ne sache pas que Sollers ait répondu). Renaud Camus s’insurge violemment contre la description donnée de Barthes dans Femmes, et accuse Sollers d’homophobie (comme je ne sais pas si l’on disait déjà à l’époque).
Certes, dans Femmes, il y a un narrateur, qui n'est pas exactement Sollers. Comme c'est commode! Et Werth, dont la mort nous est offerte en «bonnes feuilles» par Art Press, ce n'est pas exactement Barthes, (ni Berthe, ni Berth, ni Werther qu'il évoquait si volontiers au temps des Fragments d'un discours amoureux). Ce ne l'est même pas du tout, à la vérité, c'en est, sans trace d'amitié ou d'émotion, une répugnante et sinistre caricature, mais tout le monde identifiera le modèle: «Je revois Werth, à la fin de sa vie, juste avant son accident… Sa mère était morte deux ans auparavant, son grand amour… Le seul… Il se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons, c'était sa pente, elle s'était brusquement accélérée… Il ne pensait plus qu'à ça… […] Werth n'en pouvait plus… Tout l'ennuyait, le fatiguait de plus en plus, le dégoûtait… […] La seule chose qui avait toujours fait peur à Werth, c'est que sa mère apprît ses goûts par la presse… Qu'il y ait eût comme ça un scandale mettant en cause sa situation, d'ailleurs péniblement acquise de grand professeur…» Etc. J'ai beaucoup fréquenté Roland Barthes, dans les dernières années de sa vie. Je n'ai respecté personne autant que lui. Que sa mère ait été son grand amour, tous ceux qui l'ont connu le savent, et beaucoup de ses lecteurs. Qu'il ait vécu parmi les rivalités de disciples, les caprices et les querelles de garçons, que d'aucuns aient jugé spirituel de le surnommer «Mamie», comme l'assure Sollers, ce n'est pas impossible, je n'en sais rien, il ne mélangeait pas ses amis. Mais sa tristesse n'était pas due, j'en jurerais, au peu d'homosexualité qu'il a pu s'accorder sur le tard, après les prudences de toute une vie: l'amour filial suffit à expliquer l'une et les autres. Je crois au contraire qu'à s'être laissé glisser un peu plus ouvertement «à sa pente», comme dit Sollers, il a dû les rares consolations de ses derniers mois. Souvenez-vous du R.B.: «Le pouvoir de jouissance d'une perversion 'en l'occurrence celle des deux H: homosexualité et haschisch) est toujours sous-estimé. La loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux.»3 Mais je crois surtout que l'homosexualité telle qu'il la concevait (utopiquement?) comme «vacance des agressions» l'a libéré de ce que sa première manière pouvait avoir d'agressif, dans le ton et, parfois, un peu sollersiennement péremptoire, en plus fin. Elle est pour beaucoup, j'en suis persuadé, dans la suprême subtilité qui, au yeux de tellement d'entre nous, fait des derniers livres de Barthes les plus précieux, et qui a donné tant de joie, jusqu'à l'ultime fin, aux auditeurs du séminaire: car lui qui «n'en pouvait plus» pouvait énormément pour les autres. A la très relative, et trop longuement différée, libération de l'homme par rapport aux pressions sociales, est largement due, je le pense, dans la relation de l'écrivain avec le sens, les sens, l'écriture, le monde, cette qualité que le vieux Bergotte, s'agissant du style, mettait plus haut que tout, la «douceur». Mais on peut difficilement espérer de Sollers qu'il apprécie cela.

Chroniques achriennes, p.68 à 71
Divergence affichée avec Sollers, donc, le « préféré » de Barthes, celui dont Renaud Camus se souviendra que «[Qu’] il ne supportait pas la moindre critique ou plaisanterie sur Philippe Sollers»4. Cet antagonisme trouvera un écho bien plus tard, en 2000, sans qu’il soit démêlable si Sollers se souvenait de cet article de Gai Pied quand il dira lors d’une émission de Répliques (France-Culture) en février 2001 qu’il s’était senti responsable de la mémoire de Barthes.

Barthes donc, de livre en livre. Le premier tome de journal tenu en tant que journal paraît en 1987 et il suffit de regarder l’index pour voir l’importance encore qu’y tient Barthes dans la pensée consciente de l’auteur (entrées des 6, 8 et 10 octobre 1985, des 9 et 26 janvier, 3 et 5 mars, 3 et 5 juin, 24 novembre et 24 décembre 1986)

Les années 80 de Renaud Camus peuvent être lues (entre autres, très entre autres : disons que c’en est une ligne de fond, une basse continue), comme « l’adieu à Barthes ».


Notes
1 : «QUAND JE SUIS RENTRÉ À PARIS, R.B., QUI AURAIT DÛ VENIR AVEC MOI À VENISE, ÉTAIT EN TRAIN DE MOURIR. JE N’AVAIS PAS LA TÊTE À DES LETTRES TRANSALPINES. (JVF, p.271. écrit en février 1981 lors de la relecture)»
2 : achrien : mot inventé par RC pour signifier homosexuel.
3 : Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, p.68. Encore faut-il s'entendre sur le mot «perversion», pris ici dans son sens «savant», analytique, et nullement dans son sens traditionnel, moral. ('sic').
4 : « Biographèmes pour Roland Barthes », La règle du jeu, n°1 (1990, mai) pp 58-61

PS : P.A. (1997), c’est encore un titre emprunté à Barthes, puisque lors de l’une de leurs dernières rencontres avant la mort de Barthes, Camus raconte qu’ils avaient rédigé entre amis une petite annonce pour RB. (le jour ni l’heure, 17 février 1980).

Your Bassae better be good !

Visitant le Péloponnèse cet été, je n'avais qu'une idée, aller voir Bassae :
Plus tard, nous atteindrions Bassae par une interminable route de montagne************, tout en détours, en remords et en lacets, et qui mettait trente kilomètres, et quels, chaque fois qu'il s'agissait d'en franchir trois à vol d'oiseau. […]
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************ L'Arcadie fut-elle si heureuse ? Je cite de mémoire, j'ai prêté l'édition la plus récente à un ami qui partait pour la Grèce, l'année dernière. Je ne dispose donc que d'un exemplaire déjà ancien. Le texte, en fait, est à peu près le même, mais ses différentes parties ont été réagencées, redistribuées selon un schéma jugé sans doute plus attrayant. Ascension du mont Lycée (3 h 15 à la montée; prendre un guide). — On partira par la route du temple de Bassae, puis l'on s'engagera à g. avant d'atteindre le premier col. — 2 h 30 : on aperçoit le mont Stéphani à dr. ; on descend ensuite dans une petite plaine cultivée de l'autre côté de laquelle on distingue le mont Lycée. (Qui errerait une nuit entière en ces solitudes du langage, les pastorales, ne croiserait que ses songes.) Wilhehm Peterson-Berger considérait ce concerto pour violon comme « ma fille bien-aimée parmi mes cinq garçons, les symphonies »: il est interprété ici par l'Orchestre Symphonique de la Radio, sous la direction du chef Westerberg. C'était aussi la patrie de Pan. A l'origine, l'autel consistait simplement en un petit tertre. Ce culte aurait été fondé par Lykaïos. On y pratiquait, vraisemblablement, jusqu'à l'époque historique, des sacrifices humains. Il était interdit à qui que ce soit d'entrer dans le sanctuaire. Ceux qui enfreignaient cette défense mouraient dans l'année ou étaient pétrifiés s'ils avaient volontairement violé la prescription religieuse.

Il y a un autre sommet, moins élevé, au S. du précédent. Le plateau qui les sépare avait été aménagé en hippodrome. Au S., la Société Archéologique mit au jour les vestiges ( à peine visibles aujourd'hui) de divers édifices d'époque hellénistique ou romaine, dont une stoa.

Une source jaillit à dix minutes au N.-E., elle passe pour être la fameuse source Hagnô, une Nymphe qui aurait élevé Zeus. Mais le bon pasteur, à force de courir sans cesse après les brebis égarées, ne perdra-t-il pas son troupeau ?

A deux heures de marche au N., M. Orlandos a effectué quelques fouilles sur l'acropole etc. etc. (Dormons toujours, il est entendu que nous lisons) : la route s'élève à flanc de montagne et l'on domine bientôt le village (belle vue) et la vallée de l'Alphée. (Remember also that Wilson was the crack shot, not Evans). Dionysos fait encourir à Penthée la dérision en le montrant à son peuple « en femme travesti, lui dont tous redoutaient naguère les menaces », et en outre il installe en lui cette féminité à laquelle il était si rebelle. Tout langage, en effet, est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent.

97 km : Temple de Bassae (en lettres grasses), situé sur le rebord d'un plateau solitaire et raviné (anc. Bassae, les Ravins), parsemé de quelques chênes. Dans l'édition la plus récente, il y a partout des astérisques, il me semble. Le temple fut découvert en 1765 par le Français Bocher. En 1811-1812, la société des Dilettanti explora les ruines et en retira les sculptures qui furent achetées pêle-mêle par le gouvernement anglais. Mais qu'il soit si difficile d'accès me le rendait plus cher, et la route impossible qui y menait, de ce côté-là, m'avait enchanté davantage, sans doute, qu'il ne ferait lui-même.

Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.23 à 25 - Hachette P.O.L, 1982
Ce texte est copié en grande partie du Guide bleu, en particulier la phrase «L'Arcadie fut-elle si heureuse ?»; d'autre part on aura reconnu quelques mots venus du Sentiment géographique de Chaillou, variations autour de L'Astrée et du Forez).

Voir Bassae, voir Bassae, c'était un but, comme celui de voir la colline qui domine Perth; et ce but devenait plus cher à chaque nouvelle citation insistant sur la difficulté d'atteindre ce temple:
J'aime dans les Cévennes la longueur, si rare en France, des paysages. Ils ne sont pas une belle image, puis une autre et une autre encore. On les pénètre, on s'en imprègne et j'aime encore la lassitude qu'éventuellement on en éprouve. Cette monotonie de splendeur m'enivre. Je l'ai éprouvée sur les autoroutes de la Nouvelle-Angleterre, quand les montagnes bleues ressemblaient à des fonds du Poussin. Je l'ai éprouvée d'un hublot d'avion, au-dessus du Wyoming. Je l'ai connue le long des ruisseaux d'Arcadie, sur des chemins pierreux qui faisaient pester mes compagnons de voyage: your Bassae better be good! J'aurais voulu l'Alphée éternel, et le temple devenait sans cesse plus beau d'être moins accessible.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.189 - Hachette P.O.L, 1981
Plus tard je l'avais reconnu dans cette description présentée comme une façon d'aborder le château de Plieux (les mêmes personnages, la voiture, les petites routes en balcon):
Sachant de longue expérience, et par le souvenir trop à vif des expéditions orageuses qu'ils avaient menées ensemble à l'époque lointaine de leurs longues amours agitées, que le visiteur avait toujours eu tendance à être malade en automobile, comme c'est souvent le cas des personnes qui malgré qu'elles en aient et nonobstant leurs sincères protestations de curiosité, tout au long démenties par leur regard, ou plutôt par leur défaut de regard, et par leur insitance à finir leurs phrases, et à mener jusqu'au bout leurs arguments même à la traversée des sites les plus touchants et à l'apparition des monuments les plus remarquables, ne s'intéressent pas beaucoup au paysage, ni aux contrées qu'elles traversent, et pour qui le voyage n'est jamais que ce qui mène d'un point à un autre, sans que l'espace entre ces deux extrémités du parcours ait d'autre consistance auprès d'elles que celle du temps qu'il faut pour le franchir, et l'ennui dont ce temps est empli, l'auteur lui offrit le choix entre deux itinéraires possibles, l'un rapide et simple, par l'autoroute et le nord, l'autre infiniment plus pittoresque mais aussi plus compliqué, tout en virages et en difficiles raccords, le long d'une petite route en balcon qui suit comme elle peut, non sans hésitations et remords, le flanc des collines, près des crêtes, domine la plaine qui va s'élargissant, à mesure qu'on avance vers l'ouest et tout au long contemple les montagnes, à moins que celles-ci ne lui soient dérobées par la brume, ainsi qu'il est fréquent à la belle saison, dont les chaleurs épaississent l'air et lui confèrent un on ne sait quoi de tremblé, de vaporeux, de vaguement doré, bien éloigné de la transparence qu'on lui voit en hiver, quand on croirait qu'à tendre le bras seulement on pourrait rafraîchir son front à la neige des plus hauts sommets, étincelants qu'ils sont sous un ciel diaphane, empli des seules promesses d'une connaissance implacable, arrangée en syllogismes batailleurs, avec toutes leurs scolies et leurs beaux corollaires.

Renaud Camus, L'inauguration de la salle des Vents, p.189 - Fayard, 2003
Plus tard enfin (dans l'ordre chronologique de la parution des livres) était venu le récit du journal:
Nous sommes partis dès le matin vers le sud, et vers Bassæ, sur une idée à moi que j'avais réussi à leur inculquer et à leur faire prendre pour leur. J'avais envie de visiter quelque chose d'un peu moins connu que tous les sites illustres où nous avions défilé, les Delphes, Épidaure, Olympie et autres grands classiques du voyage en Grèce, et aussi d'aller en Arcadie. Nous avons suivi la grande route de la côte jusqu'au lieu dit Tholon. Là, nous avons pris la perpendiculaire à gauche, vers l'intérieur des terres. Ce fut d'abord, des deux côtés de la route qui sepentait entre eux, dans une vallée sinueuse, des jardins, assez riches, assez petits, et l'on se serait dit au-dessus de Royat, dans cette gorge humide, ombreuse et verdoyante où court la Tiretaine. Puis la route s'élève, et bien entendu se détériore. Le paysage devient très vite beaucoup plus sec et caillouteux, et Raoul s'inquiète pour sa voiture, comme il l'avait fait quelques jours plus tôt, du côté de Mitikas et d'Aethos, dans les montagnes de l'Acarnanie. Ce qui sur la carte paraît n'être rien demande en fait des heures, parce que pour parcourir trois cents mètres à vol d'oiseau il faut faire des détours interminables sur un chemin de pierres défoncé, où l'on navigue entre les nids-de-poule. On traverse des villages de plus en plus hauts, qui d'ailleurs ont l'air moins perdus que l'état de la route, autour d'eux, ne pourrait le laisser supposer: je veux dire qu'on voit tout de même, devant les cafés, des caisses de bière Hellas en quantité, dont la présence paraît miraculeuse. Presque au bout du chemin, nous avons croisé des Canadiens dans un petit camion Volkswagen, et John les a découragés de rejoindre la mer par ce côté-là. Moi, bien sûr, j'avais trouvé tout cela très amusant, romanesque, exotique: je cherchais des yeux le terrible mont Lycée («On y pratiquait vraisemblablement, jusqu'à l'époque historique, des sacrifices humains») et je rêvais sur le Français Bocher qui découvrit le temple en 1765, et sur ce qu'avait pu être son voyage à lui.

Par le monument lui-même j'ai été un peu déçu, cependant. D'abord, il est très petit. Ensuite je trouve un peu étonnant que, ayant choisi pour lui un site aussi élevé (on est à plus de onze cents mètres d'altitude), ses bâtisseurs l'aient construit néanmoins dans un repli de terrain, un trou presque, perdant ainsi une bonne partie des avantages dramatiques de la situation. Mais enfin il est bien conservé, c'est vrai, d'une belle couleur, et ses courtes colonnes ont une magnifique assise, massive et sûre. Des travaux ont lieu où se relaient étudiants en chapeau de paille, assis sur de vieilles pierres, et paysans poussant des brouettes. Tous les morceaux épars sont déjà numérotés. Peut-être va-t-on les remonter tous et avoir alors le temple absolument complet? Ce que je n'ai pas vu, c'est le plus ancien spécimen connu de colonne corinthienne, qu'annonçait le guide.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.845 - Fayard, 2007
Je suis allée à Bassæ (mais en venant de l'est— Karytaina est évoqué dans Journal de Travers— en allant vers Olympie) et je peux en donner des nouvelles. Les routes sont bien meilleures mais toujours étroites sur des pentes escarpées. Il y a peu de villages, sans doute plus déserts qu'en 1976, mais qui donnent cependant l'impression d'être vivants, reliés au monde.
Le grand changement concerne le temple. Il est désormais sous bâche. Des ouvriers continuent à travailler, à déplacer des pierres, je ne sais pas exactement dans quel but. Les visiteurs sont rares et surtout grecs. J'ai bien peur que le temple ne revoit jamais l'air libre.

Nathalie Granger

Nathalie Granger passe à Paris en ce moment. Quelques recherches ont permis de confirmer que le film avait été présenté à Venise en 1972.
Mais est-ce la même qui, dans un film montré à Venise, partageait avec une autre femme une grande maison blanche, isolée?
Renaud Camus, Passage, p.95
La femme est encore jeune. La femme est encore jeune. C'est la même qui, dans un film montré à Venise, cette année-là, partage avec une autre une grande maison blanche isolée, sur une légère hauteur.
Ibid., p.172
Mais est-ce la même qui partageait avec Lucia Bosé une grande maison blanche, isolée ?
Renaud Camus, Échange, p.132
Quelques indications: Jeanne Moreau (L'immortelle, le marin, la légende devenue réalité), Marguerite Duras (l'Inde, Venise, Le Vice-Consul, Peter Morgan), la maison blanche (avec un balcon ou la Maison blanche), Lucia Bosé (Violanta, Travers p.257) (Lucia Joyce, la folie, etc).
En août, le bureau de presse d'Unifrance l'informe que Nathalie Granger a été sélectionné pour représenter la France à la Mostra de Venise, tandis que Richard Roud confirme à Luc Moullet que le film a été retenu par le Comité de sélection du Festival de New York. Marguerite n'ira ni à Venise ni à New York cette année-là, mais, début septembre, elle recevra des Services techniques du C.N.C. la carte professionnelle N° 3742 qui lui permettra, l'informe-t-on, «d'exercer les fonctions de Réalisatrice de films de longs métrages».

Jean Vallier, C'était Marguerite Duras, tome 2

Un art de transitions infimes

Il y a aussi, sur cette image, un bureau, une table de travail avec tous les instruments de l'écriture: un paquet de Player's; une carte postale (on imagine que c'est une carte postale) posée sur un épais dossier renversé et qui reproduit un détail de La Bataille d'Éraclée de Piero della Francesca, dans l'église San Francesco; une coquille Saint-Jacques destinée à recevoir des cendres; et, au-delà de tout cela, au-delà surtout de la main munie d'un stylographe qui au premier plan s'apprête à ajouter des lignes nouvelles aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers qui occupent la partie supérieure d'une page blanche étalée là, un peu de travers sur celle qu'elle recouvre, une fenêtre largement ouverte laissant clairement apercevoir, par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui, la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers, d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m (et cesse de te plaindre) (la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen) (Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies; et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)

J.R.-G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index & Divers, p.83-84

Quelques certitudes et quelques hypothèses.

- «Il y a aussi, sur cette image, […] apercevoir,» : illustration de la première page d' Orion aveugle de Claude Simon.

- «aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers» : leitmotiv récurrent de Passage que l'on retrouve dans tous les tomes des Églogues, cf. l'index de Travers Coda.

- «par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui,» : les balcons sont multiples dans RC, il faut ensuite s'entendre sur la définitions des lys renversés. Il peut s'agir du balcon de l'illustration dont on vient de parler (Orion aveugle), du balcon à Nice par Paul Nash (Passage, premier tome des Eglogues), de la balustrade du Bocal aux poissons rouges (en considérant que la plante est une "palme": «Une plante, incolore, disproportionnée à son pot minuscule, suggère et rejoint l'arche d'un pont.» (Été, p.219-220)), du balcon des Garnaudes, "lys" et "ramures":

[…] l'on distingue, depuis ses balustrades, entre les branches bleues d'un grand cèdre, les flèches noires, au loin, de la cathédrale de Clermont […] (Roman Furieux, p.62)
Les branches du cèdre, chacune un grand triangle bleu gris à la base très allongée, superposées comme les toits d'un pavillon d'Asie, atteignaient presque les volutes et les lys renversés de la rampe ajourée. (Ibid, p.70)

"lys" et "balcon" sont des entrées de Travers Coda (il conviendrait dès lors de se reporter à chaque page pour faire le relever du contexte des mots — note pour un travail futur (ou pour des volontaires)).

- «la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin»: je fais l'hypothèse qu'il s'agit ici du quai des Orfèvres que l'on voit à l'arrière-plan du Bocal aux poissons rouges, en particulier parce qu'il est fait allusion au «bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» page 88 de Travers Coda. Mais est-ce que le quai des Orfèvres a quelque chose de florentin?

- «ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers,»: ou s'agit-il encore du dessin de Claude Simon? Le bâtiment au premier plan est-il clairement identifiable (pas par moi quoi qu'il en soit), et de style florentin?

- «d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m»: l'auteur qui était en train de décrire le dessin passe de la main dessinée qui tient la plume à sa propre main qui tient le livre (l'autre main écrit et tient une plume, elle aussi (du moins potentiellement, théoriquement, puisque nous savons que RC tape sur un clavier)).

- «(et cesse de te plaindre)»: de la main de l'écrivant (de son corps) nous passons à ses pensées — à rapprocher de la suite du texte: complainte du fils qui a perdu sa mère et qui s'admoneste pour ne pas s'apitoyer sur lui-même (ceci est une hypothèse).

- «(la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen)»: passage au "je", aux souvenirs.
Le livre est illustré par les albums Flickr, il y a complémentarité, mais aussi preuve: la photo permet de faire la part entre la fiction et les souvenirs. «Ce qui a eu lieu», disait Barthes de la photographie dans La chambre claire (citation de mémoire).

- «(Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies;»: il faut supposer que RC se fait cette réflexion en traversant les prés pour trouver l'endroit propice pour disperser les cendres de sa mère; nous pouvons supposer sans grand risque que Camus partage les regrets de Mme de R., morte elle aussi (et la marche ou la promenade permet d'associer un paysage à un autre, de passer d'une morte à l'autre).
Il me semble trouver une description de ces montagnes dans Roman Furieux:

[…] car on l'atteint sans quitter le plateau, par des chemins de vaches et de chars à foin, où s'accrochent aux buissons, en traînées beiges, la laine des moutons. Ils [Roman et Diane] traversent un petit bois, ils contournent un champ de blé, ils s'ouvrent un passage en écrasant quelques ronces jusqu'au roc arrondi, grisâtre, où ils s'assoient. (Roman Furieux, p.107)

- «et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)»: il s'agit de Mme de Rigaud (Gabriel étant l'un des prénoms de Renaud Camus). Renaud Camus se souvient d'elle au moment de sa mort, en 2003:

Elle était venue dans la région en 1938, au moment de son mariage. Elle disait qu'on n'a plus aucune idée aujourd'hui de l'attrait ancien du paysage gascon, quand il y avait des haies partout, et que les champs étaient pleins de coquelicots. Elle regrettait surtout les coquelicots.

C'est elle qui prononçait maï pour maïs. Elle m'avait aussi beaucoup impressionnée en me félicitant pour mon cheni (pour chenil) […] (Rannoch Moor, p.59)

Dans une ultime hypothèse, ou extrapolation, il serait possible de lier l'idée (ou l'image) des balustrades, de la vue à partir d'une fenêtre sur une rue parisienne, d'un tableau ou d'une illustration et le souvenir de Mme de Rigaud:

De bon matin Mme de Rigaud sortait sa petite chienne dans le parc de la chartreuse, ou bien elle allait surveiller je ne sais quelle plantation dont l'essor lui tenait à cœur. Longtemps elle arbora, pour cette rituelle promenade de l'aube entre les murs de son parc, un peignoir rose. Tandis que je rasais dans ma tour, je la voyais, à travers la fenêtre de la salle de bain, passer très en contrebas, un peu comme en ces tableaux de Vuillard, ou de Bonnard, mais surtout de Vuillard, où l'action, dans un square parisien, est observée de très haut, du cinquième étage d'un immeuble. Et j'aimais beaucoup cette silhouette rose entre les arbres dénudés, dans la brume des matins d'hiver. (Ibid, p.60)

Ainsi le cercle se referme sur «La vue, les vues».

Duffy ou Matisse ?

Le conservateur l'a dit, de pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci. Le même thème lui inspire, tout au long de sa carrière, diverses compositions plus ou moins achevées, dont Fenêtre ouverte à Nice (1919).

Renaud Camus, Passage, p.63

Cependant, dans la version en ligne, il s'agit de Fenêtre ouverte à Nice (le lieu maintenant fait partie du titre).

Je ne trouve pas trace de ce tableau, sous un nom ou l'autre, à cette date là. Je suppose qu'il doit s'agir d' Intérieur à Nice peint en janvier 1918.

En revanche il existe un tableau de ce titre par Duffy, peint en 1928.


(L'erreur fait partie des Églogues, en ce sens qu'elle illustre la façon dont le cerveau fonctionne, rapproche, oublie, tronque, associe…)

Matisse (Henri), peintre et sculpteur français, 1869-1954, Passage:9 (allusion au Bocal de poissons rouges), [1]109 (meurt à Nice), 201, (id.), / Échange: 155 (meurt à Nice) / Travers: 119, 120 (MoMA), 134 (J'aime) / Été: 52 (changement d'un seul détail), 124 (remplace les relations usuelles entre les objets), 169 (new studio, Marquet), 188 (photographie au Bois, Freud), 219 (Bocal aux poissons rouges), 270 (La Danse de Merion), 280, 281, 286 (?), 292 (?), 348 (?), 353 (biographie de), 358 (M.O.M.A., grand salle carrée), 377 (Merion), 400 (violon) / L'Amour l'Amour: 81 / Travers Coda: 84 / Journal de Travers: (au MoMA, grande salle carrée), 592 (de Gisèle Freund), 712 (qu'Aragon veut vendre)

Renaud Camus, Travers Coda (index), p.456

(Cette toile appartenait à Aragon ?!!)

A ajouter à l'index: p.95 de Travers Coda: «Le conservateur l'a dit, ne pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci: […]»

Et puis de façon toute personnelle, parce que dans Été il est signalé que l'on voit l'île de la Cité par la fenêtre du tableau (et donc nous sommes à Paris), je tends à penser que cette phrase se rapporte aussi au tableau: «L'œil, s'il prend du champ, a toute la scène étalée d'un coup devant lui: le bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» (Travers Coda, p.88)

Notes

[1] à ajouter: p.63 Fenêtre ouverte à Nice.

Emily Dickinson

Il est possible de penser que l'index résout tout, et qu'il n'y a plus de mystère. C'est une idée fausse. Parfois, il faut avoir déjà une clé d'entrée pour ensuite tracer un chemin de référence en référence.

Exemple.
Soit:

Melville n'aurait pas eu beaucoup de chemin à faire et il lui aurait suffi, après Windsor et Williamsburg, de descendre vers le fleuve et de le traverser pour atteindre les lieux où s'écrirait bientôt, de la main de la femme en blanc, dans la chambre qu'elle ne quitterait plus, à l'étage:

«Home is the definition of God»

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.93

À l'index, rien à Melville, ni à Windsor, Williamsburg, femme, blanc et god. "home" n'est pas référencé.

Mais il se trouve que je sais qu'Emily Dickinson décida de ne plus s'habiller qu'en blanc. Je vérifie donc dans l'index si par hasard ce ne serait pas elle: oui. J'obtiens alors un certain nombre de renseignements:

Dickinson (Emily), poétesse américaine, 1830-1886, Travers Coda: 13 (cit., The Complete Poems, edited by Thomas H. Johnson, Faber & Faber, 1970, 1624, p.668, 17 (non nommée, l'édition Johnson, 1955), 20 (aurait pu rencontrer Melville), 93 (la femme en blanc, Home is the definition of God)

Travers Coda, p.263

Deux remarques:

- Page 13, je ne comprends pas ce qui serait une citation d'Emily Dickinson.: «(The blonde Assassin passes on.)»

- Page 20, j'avais cru qu'il s'agissait de la traduction de Tristram Shandy (à laquelle il est fait explicitement référence p.75): non, l'entrée "Dickinson" nous apprend qu'il s'agit de l'édition de ses poèmes:

(il fallut attendre l'édition Johnson pour disposer d'un recueil enfin complet, et qui respectât les - et les               )

Travers Coda notes suite

Chemise rouge

Un vieillard fit un grand geste du bras, de loin, en agitant son chapeau, et s'écria gaiement:

«E buongiorno, camicia rossa !»

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.77


De C., je possède une photographie que j'aime, en couleurs. On l'y voit porter une superbe chemise rouge, large, épaisse et chaude. Un jour que Patrick M. adolescent, probablement, qui voyageait en Italie du Nord avec sa grand-mère, se promenait seul, vêtu de même d'une chemise rouge, entre les vignes, un vieux paysan lombard au travail lui avait fait un grand signe de la main, de loin, et lui avait crié: «Eh buongiorno, camicia rossa!», comme s'il était un compagnon de Garibaldi.

Quand je rencontre des amis en chemise rouge, j'ai tendance à leur dire chaque fois «buongiorno, camicia rossa !» ce qui n'a de saveur que pour moi, et pas d'autre intérêt que d'évoquer à mon profit, sans que toujours je m'en rende compte bien distinctement, d'ailleurs, une scène chaleureuse et champêtre, dans la lumière des lacs italiens.

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns, p.23-24


Les livres verts

Toujours un peu gênant de citer les phrases qui vous citent, mais ce sont les sources que je connais le mieux, je ne vais pas vous en priver. Ici, il s'agit d'une photo sur Flickr:

La lectrice, Mme de Véhesse, remarque grâce à une photographie (un autoportrait sur fond de) que la proximité entre ces phrases est toute matérielle, pour commencer: les livres vers volés à Oxford il y a tant d'années voisinent sur les rayonnages avec (où d'aveugles armées s'affrontent dans la nuit)

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.30


Delphine et Mlle de Fontanges

Exemple de circulation/divagation à partir de l'index.

Delphine, petite fille de la Restauration, plus ou moins morguée par ses riches cousines qui jouent sans elle au volant, reçoit sa revanche lorsqu'elle monte la première dans une extraordinaire machine qui se déplace sans cheval le long de rails de fer. (p.69)

Comme je sais que j'ai déjà rencontré cette anecdote, je me reporte à l'index: Delphine, voir Petites Filles du temps passé.
Mi par hasard, mi par curiosité, je me reporte à Petites Filles du temps passé, et en cherchant, mon œil accroche Petit Carnet perdu (Le) (curieusement d'ailleurs, car page 61 on trouve «Le petit carnet perdu (sans capitales intérieures)». Or cette entrée est très étrange:

Petit Carnet perdu (Le), texte de Jean de Berg, Travers Coda: 61 («Il serait temps de mettre un peu d'ordre») / Travers Coda: 47 («Je me noie!, criait Mlle de Fontanges», p.125, 69 ("Delphine, une petite fille sous la Restauration", p.167)

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.552

Faut-il comprendre que Catherine Robbe-Grillet et Renaud Camus ont eu Petites filles du temps perdu en commune lecture d'enfance? Le petit carnet perdu paraît en 2007, et Mlle de Fontanges est une figure récurrente depuis les premières Églogues.


Homophonies approximatives dirait GEF

Vous arrivez à trouvez le Rhin beau […]? (p.41)

Vous arrivez à trouver le roux beau, vous? (p.54)

Travers Coda, notes jetées en début de lecture

J'écris si peu ici désormais que je ne sais plus écrire. Il va falloir un peu de temps pour me dérouiller (si tant est que j'arrive à écrire régulièrement. Ce n'est pas que la matière me manque, non, au contraire, c'est que je lis au lieu d'écrire. J'ai lu tous les livres des années quatre-vingt de RC, par exemple. Mais un désir de finir ce qui est commencé qui fait que je ne commence plus rien, et ne finis rien non plus.
Enfin bon.)

Au bout d'une vingtaine de pages, l'impression que j'en retire est celle d'une lecture apaisée, ou apaisante. Je ne sais s'il en serait de même pour quelqu'un qui commencerait par ce dernier Travers, mais lorsqu'on a beaucoup pratiqué les précédents, la moitié environ des références est transparente, immédiate.

Pour ce qui reste… il y a l'index. J'ai commencé à m'en servir avec parcimonie (c'est un peu comme utiliser un dictionnaire en lisant en langue étrangère: si l'on cherche tous les mots, on arrête de lire), puis de façon de plus en plus naturelle. Grâce à lui, on reconstitue un autre livre, le chemin choisi pour passer de mot en mot, ou plutôt d'entrée en entrée, trace une nouvelle Eglogue, ou une ébauche de nouvelle Églogue, à chaque lecture.
Ce qui va être difficile ici, c'est de donner un exemple de ce cheminement: il faudrait écrire au fur à mesure qu'on tourne les pages, mais la pensée est occupée à ne pas oublier la question qu'elle vient de se poser et n'a pas le moyen biologique, cérébral, d'en rendre compte simultanément. J'essaierai plus bas.

Lire Travers Coda, c'est avoir l'impression d'avoir dans les mains une boîte sans fond. Il s'auto-référence, internet, l'outil si utile pour les Églogues habituellement, devient dispensable. Tout au plus manque-t-il parfois les autres tomes des Églogues, pour vérifier la place relative d'un mot ou d'une "entrée" dans le texte. Ce ne sont plus les sources qu'il faut identifier, mais les règles de passage; d'autre part retrouver les mots manquants, terminer les phrases inachevées et mettre à jour l'index, le corriger, le compléter.
(Ou ne pas retrouver les noms manquants, vivre dans les blancs, j'y reviendrai peut-être: lire l'indicible, l'ineffable, qui s'inscrit dans les blancs, long processus, mise au point technique progressive depuis L'Inauguration, puis L'Amour l'Automne, et maintenant ici.)



Quelques remarques, lecture en cours:

Parfois l'origine d'une vieille image est donnée, comme celle de l'ange à bicyclette, qui est un souvenir de la grand-mère de Camus, ou celle de Marianna, la ville des parents de William Burke (les deux références: p.31 de Travers Coda), ou encore le nom de Delphine Renard donné p.28 (il s'agit d'une phrase de Passage à demi expliquée dans Journal de Travers: Journal de Travers donnait le nom de Malraux («la figure agitée de tics») mais je n'avais pas réussi à retrouver l'événement dont parlait Passage).

Tout se joue entre l'index et la mémoire. Soit :

C'est ainsi qu'un beau jour (je vous raconte les choses telles qu'elles se sont passées) nous arrivâmes à Marianna, très petite ville de l'Arkansas, où s'était écoulée son enfance et où demeuraient encore ses parents — croira-t-on que durant ce voyage, et tandis que nous traversions les Étas du nord du Sud des États-Unis (ceux qui avaient hésité un moment, juste avant la guerre de Sécession, et qu'on appelait alors d'un nom curieux que j'), il m'ait fait une pipe sur la banquette arrière, dans la voiture, sans que Bill Strait, qui conduisait, et qui était aussi straight que son nom, s'aperçoive de rien? (Travers Coda, p.31)

Cette anecdote me rappelle quelque chose, mais quoi? Rien dans l'index (qui n'indique que la p.29 (à tort: c'est 31)). Peut-être à bend? (car il me semble que le jeu de mot sur straight/bend existe quelque part), mais non (enfin oui, l'entrée "bend" existe, mais n'indique pas ce que je cherche). Je cherche directement dans le wiki de la SLRC et trouve:

Mark, qui prétendait dormir, à demi allongé à mon côté sur la banquette arrière, m'a fait une pipe, sans que Bill Straight, qui conduisait, et qui était aussi straight que son nom, ni Laura, à la place du mort, s'aperçoivent de rien. (Été, p.15)

Cela peut paraître fastidieux, mais c'est en fait comme retrouver de vieux amis: lecture suivie, avec ou sans quelques notes paresseuses dans les marges, souvenirs, évocation, vérification ou recherche de réponse: passage par l'index, saut d'une entrée à l'autre, découverte de ce que l'on cherchait ou d'autre chose (ainsi j'ai croisé le nom de Jacques Leenahrt dans l'index, mais je n'arrive pas à le retrouver).

Je suis heureuse de constater que RC a retrouver le lien entre le prénom Hélène et la perte (il avait constaté que l'un entraînait l'autre mais ne savait plus comment).

Hélène, la femme de Berg, le compositeur, passait pour une fille naturelle de l'empereur. Elle a perdu les villes, perdu les hommes, perdu les vaisseaux. (Travers Coda, p.29)

Une recherche dans l'index à "Hélène" donne la solution: Hélène Cixous cite Agammemnon d'Eschyle dans un article "Prénoms de personne" (la phrase «perdu les vaisseaux, etc.» est d'Eschyle).
Trouver est simple. Encore faut-il savoir ce que l'on cherche: c'est ici que la lecture des précédents tomes est nécessaire. (À suivre).

Monet, mon nez, monnaie

C'est un motif récurrent dans les Travers de passer de Monet à monnaie à Zahir à Louis XVI reconnu Ravenne à l'obole de Charon, etc.

Au-delà de l'homophonie, j'en trouve la source "théorique", dans le mémoire de Renaud Camus, La politique de "Tel Quel" (car l'homophonie ne suffit pas, il y faut plus : ici, le sens et Marx sont convoqués).

Par sa pratique même, "Tel quel" a été amené à mettre de plus en plus l'accent sur le mode de production du texte littéraire, c'est-à-dire à s'élever contre une pure et simple sanctification du produit ("l'œuvre") et du "capitaliste" qui en assumerait en quelque sorte le financement et l'accumulation ("l'auteur"). En un sens, tout se passe comme si l'analyse que Marx a mené à bien dans l'ordre de l'économie politique n'avait pu être opérée au niveau de l'économie dite " symbolique", c'est-à-dire de la faculté signifiante elle-même. Cette économie est donc un lieu d'aliénation, de mystification constante. Le geste que veulent découvrir Baudry ou Jean-Joseph Goux, dans sa réalité concrète de langage, d'écriture, n'est rien d'autre que celui qui a été analysé par Marx. Seulement, la marchandise de langage est moins immédiatement accessible à la critique, en ceci que sa forme n'apparaît pas au premier coup d'œil, qu'il faut dédoubler en quelque sorte le regard de la science sur lui. Pour Jean-Joseph Goux, le sens joue le rôle que l'argent joue dans la circulation des marchandises.[1].

Renaud Camus, La politique de "Tel Quel", p.66 (inédit)

Notes

[1] Cf. Jean-Joseph Goux, "Marx et l'inscription du travail", Tel Quel n°33 et Théorie d'ensemble, p.188.

J'achève ce soir…

En ouvrant Septembre absolu au hasard je suis tombée sur ces lignes:

Lundi 30 mai, une heure du matin (le 31). J'enverrai demain à Paul le texte de Travers Coda. je ne sais pas trop qu'en penser. Il n'y a guère de renouvellement, par rapport aux autres volumes, et surtout à L'Amour l'Automne, mon favori[1]. Mais après tout c'est assez normal, puisqu'il s'agit d'une coda. De toute façon ce ne sera qu'une petite partie du volume, en quantité. Le plus grand nombre de pages ira à l'index. L'élément nouveau, original, c'est l'index.[2]

Au reste il était temps d'en finir. J'achève ce soir un travail, la série des Travers, inauguré il y a plus de trente ans. Et dans une certaine mesure j'achève aussi les Églogues, l'écriture églogale des Églogues — car le septième volume, Lecture, qui reste à écrire, s'il fait partie du monument, et lui est même indispensable, n'en relève pas stylistiquement. Il doit être rédigé sur un tout autre ton, et, bien sue tout entier consacré aux Églogues, et à leur rédaction, et à la vie de leur(s) auteur(s), il ne sera pas une Églogue lui-même. Je le vois tout à fait comme un hors-d'œuvre (au sens architectural de l'expression, not culinaire…)

Je ne suis pas mécontent d'avoir cela derrière moi. L'intertextualité permanente est tuante — pour le lecteur certe, mais avant cela pour l'auteur, les auteurs, qui ne peuvent pas écrire une ligne sans le contrôle de deux ou trois cents volumes, qu'il faut aller consulter à tout moment. Je pense n'avoir plus guère recours à la citation, désormais: la citation incorporée, je veux dire, assimilée, intégrée. Je vais enfin pourvoir être moi-même (sic).

Renaud Camus, Septembre absolu, p.231-232, Fayard

1/ Nostalgie en recopiant cela. Je n'aime pas "tout ce qui tombe", je pleure tout ce qui prend fin. J'ai beaucoup vécu, je vis encore beaucoup, parmi les Églogues, dans les Églogues.

2/ Fin de l'intertextualité et des trois cents volumes certes, mais il me semble que la citation incorporée est devenue partie intégrante du "lui-même" de Renaud Camus. J'en veux pour preuve les dernières mises à jours de Vaisseaux brûlés:

2-2-12-03-19-14-1-1-1-13-5. Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose des tables et les chaises, ...... .........., .... ........ d’eau gazeuse ; ... .... .... ....... ... ....... ................. ...... ..... ..’... ............ ..... ... .... .... ..’........ .... rapports, vous pouvez ........ .... ..... ...... ........... ... ...... .. ...... .... ........... ......... ..... ..’....... ... ... ......... D’ailleurs tout est .. ............ : ... ........ ... .......... .. ......, ..... ... .......... .............. RIOV/VOIR .... ....... .... le musée même ..... ... .... ......... ..... ... ......, ..... ..’....... ......... ... ..... ......., Chronique ....... ... ... mort, par exemple, ... ..... Petits ........ .............. .. ... ............. ..’.... pierre, ..... ...... .... ......... ....... ... .... de France ferait ... ........ .... ......... ............ ... Sanctus Hilarius ... ..... .... ... ...... .... ..... .......... ... celles qui se ..... .......... ..... .... ..... .... ............. ....., .... ....... .......... ... ........ ..... ... ....., ... suis allé à ... ........., .. ....., ..... .... ........... ......... ... ......... ... ..... .... ..... ... ..’....... ... génie. Il dit ...’... ......... ... ..... ...’... ..’.... ........ ...... ..... ... ...... ..... ..... ...... ...... ........ ... ........... pas le sentiment ............., ...... .......... ........ .... ...... ........ ........ ... ...... ? ..’............ .. ....... .... ......... ... l’église. Quant à .... ......, ..... ...... ......... ... ..... .... ........... ... ........ ..’...... .... ... ........., ... ......, ma (entrai au ..........., né ....... ond’èsca). (..’.. ... ..’......... ....... ... ......

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, 2-2-12-03-19-14-1-1-1-13-5

Soit pour commencer, vous l'avez peut-être reconnu, l'incipit des Gommes. (La phrase suivante vient de Vidal à Cerisy, "Le souverain s'avarie", colloque sur Robbe-Grillet, logique). Je dirais plutôt que la citation incorporée manque déjà à Renaud Camus, ou que Renaud Camus est en manque de citations incorporées, et que donc il assouvit son vice dans les nouveaux paragraphes de Vaisseaux brûlés.

Notes

[1] Le mien aussi.

[2] Pas le temps d'étudier maintenant (et quoi qu'il en soit cela s'étudiera sur des années), mais je confirme: ce qui fascine, immédiatement, c'est l'index. On y revient, on s'en écarte, il attire et repousse.

La grande Halle

Il y eut une saison, au fond des abattoirs condamnés de la Villette, dans le XIXe arrondissement, à l'extrémité d'un gigantesque auvent noir aux mille colonnes de fonte alignées, et à l'intérieur d'une petite maison que la brique, alternant avec la pierre, faisait ressembler à une gare de triage pour peintre belge, ou à une école communale de roman régionaliste, une boîte de tendance cuir qui était sans doute l'un des lieux les plus résolument poétiques, encore que d'un lyrisme légèrement obvie, j'en conviens, qu'il m'ait été donné d'observer au cours de mes nombreux voyages à travers le monde. J'y ai acheté un jour un billet d'entrée à un garçon assis à la caisse, derrière la porte ; un autre, entièrement nu, à genoux entre ses jambes, lui suçait le sexe ; et le caissier, entre deux billets arrachés à la liasse qu'il tenait d'une main, et la monnaie qu'il empochait, donnait sur le dos blanc, entre ses cuisses, à l'aide d'un fort martinet, un coup sec, mais d'un air si las, si plein de bonne volonté à la fois, d'ennui et de désir d'obliger, que j'ai rarement vu quoi que ce soit d'aussi drôle.

Renaud Camus, Travers (1978), p.254

J'ai trouvé cette plaquette inconnue, référencée nulle part, publiée dans un entre-deux, entre la fermeture des abattoirs de la Villette et l'ouverture du parc du même nom.

La place d’un monde

Il faut imaginer des nuits d’il y a dix ans, des nuits de tous les temps : la nuit, la nuit sur la grande halle : ce vide-là dans la nuit

Nous allions vers ces maisons jumelles qui regardent, du nord, côte à côte, le gigantesque auvent : deux gares de Delvaux, villas perdues dans la brumeuse belgitude d’un rêve ferroviaire et pic tural, pavillons de garde-chasse au fond d’un parc de la Nièvre, symétriques écoles communales dans un village franc-comtois, pour des filles en tablier noir et des garçons dénicheurs d’oiseaux, bérets et manches de lustrine.
Sur les façades de ces deux modestes bâtisses, étrangement rustiques, la brique, autour des portes, des fenêtres, alterne avec la pierre. Elles sont si semblables, sous leurs identiques frontons pointus, derrière les mêmes trois marches de leurs petits escaliers centraux, que je ne saurais dire aujourd’hui laquelle était notre but, ni si les plaisirs ombreux que nous cherchions nous les trouvions dans celle de gauche ou celle de droite. N’importe : je me souviens de l’attente, du voyage, du long prélude, de la progression vers ces intimités chaudes à travers le plus grand vestibule du monde, la Grande Halle.

De l’avenue Jean-Jaurès, on franchissait une grille rouillée aux vantaux affaissés. On contournait la fontaine aux lions. Le sol était défoncé. Les voitures cahotaient, les marcheurs butaient sur les pavés inégaux, sur leur impatience, leur solitude ou leur joie. Tout était offert, béant, vacant. Les lumières n’étaient plus, au-delà des terrains vagues à l’entour, que de pâles réverbères lointains, le long des boulevards quittés, sur les bords devinés des canaux d’encre vers le ciel noir, scandant de leurs ampoules lasses des existences tranquilles, peut-être, qui cernaient à distance, sans l’étreindre, ce vide parfait.

Parmi les passagers de la nuit, certains contournaient la grande halle, par la gauche ou par la droite. Ils s’avançaient entre elle et l’un ou l’autre des deux palais de pierre blanche, au sud, qui représentent à La Villette, un peu cocassement malgré leur sévérité, avec leurs arcades aveugles, leurs balcons à balustre, leurs pilastres toscans, l’autorité bien assise d’une mairie de chef-lieu, d’une préfecture mineure, d’un théâtre de province. Mais d’autres ne se seraient privés pour rien au monde de s’engager au-delà de l’ancien marché aux bestiaux, sous les poutrelles ajourées, ses cintres aériens, parmi ses mille colonnes, et d’avancer sans avancer, au pas, louvoyant, et retour, de la nef aux bas-côtés, à travers cet espace miraculeux qui n’était ni fermé ni externe, ni archaïque ni récent ; ancien et pourtant moderne, contenu dans la ville et cependant campagnard par le souvenir des mugissements de bêtes vendues entre les barres demeurées, alors, de foirails cantonnaux, industriel et lointainement pastoral, colossal et si léger.

Tout s’était tu : le tumulte des maquignonnages, les appels et les plaintes des animaux effarés, les clameurs des grandes réunions syndicales, le vacarme de la vie, le brouhaha de la journée dans les quartiers du centre. Il faut à la vacuité des limites, mais reculées. Je crois bien n’avoir jamais rien connu de plus vide que la Grande Halle, la nuit. dans les années de son abandon, entre l’ère de ses fonctions originelles, révolues, et sa présente renaissance. Et peut-être serait-il bon qu’elle gardât par-dessus nos têtes, à l’avenir, entre nos corps, nos curiosités, nos amusements, nos découvertes et nos joies, un peu de ce luxe désormais suprême, le vide ; et beaucoup de sa noblesse. La grandeur de son architecture y veille ; et, qui sait, les rêveries de son véritable architecte, Jules de Mérindol, qui ne désirait que l’Orient, paraît-il, pour y régner ou pour s’y perdre, anachorète ou pacha. Il mourut au moment de partir à jamais vers les contrées de ses fantasmes. Mais sous les toits débordants du plus utilitaire, en principe, de ses ouvrages, il avait laissé la place pour tout un monde : puissions-nous le retrouver, et ses musiques, et ses danses,, ses théâtres et se déserts.

Renaud Camus 16 décembre 1984



(transcription Patrick Chartrain).

Phénoménologiquement blond

A Castelluzo, penché sur le capot, devant un garage, le plus beau mâle de l'île jusqu'à présent, blond qui dans l'âme serait brun, brun phénoménologiquement blond: châtain clair et cendré; massif, musclé, moustachu, mal rasé, dépoitraillé, velu jusqu'à la pomme d'Adam et proprement renversant sur une avenue béante plongeant vers le grand large désert, dans la manière horizontale de la dernière heure, dernière minute, dernière cendre du jour… Je n'ai pas pu démêler s'il était le garagiste ou bien un client. Lui n'a pas pu démêler de quel malaise était prise soudain ma pauvre automobile; ou peut-être que si.

Renaud Camus, Vigiles, p.176

Il y a longtemps que nous avons quitté les bords de la critique pour naviguer en réminiscence (mais peut-être est-cet le seul fond de la critique, parfois je le crois, sauf si cela jargonne vraiment trop, auquel cas c'est le monde des langages cryptés que nous abordons, un autre royaume de l'enfance).

Donc:
1/ ce texte m'évoque un ami que j'imagine si bien tomber ainsi en arrêt et tout oublier que cela ne peut que me faire rire;
2/ il est la négation de tous les "mon genre/pas mon genre", la justification de n'importe quel goût dans son renversement, tout goût s'inscrivant phénoménologiquement dans son contraire (quelle aisance dans nos voies);
3/ ce qui s'est passé reste obscur. Camus s'est-il arrêté en prétextant un problème mécanique? (Mais dans ce cas, pourquoi se demander s'il s'agit d'un client?) Ou le malaise de la voiture n'est-il qu'une transposition, ou encore n'est-il que rêvé, imaginé?

Lire Vaisseaux brûlés

La lecture devient payante.

J'encourage vivement l'abonnement, le moteur de recherche associé est très pratique. (Et j'ai eu l'impression d'un changement de serveur ou de connexion récemment, l'accès et l'affichage sont beaucoup plus rapides qu'avant.)

Je me demande s'il ne serait pas possible de transférer ici également les livres mis à disposition sur la SLRC (les quatre premières Eglogues, Buena Vista Park et Journal romain). S'il est possible d'en tirer quelque argent, pourquoi pas?

A des années d'écart, les mêmes motifs

A des années d'écart, les mêmes motifs, […], n'est-ce pas étonnant?

Renaud Camus Échange, p.143

Dans ce qui va suivre, j'opère un rapprochement entre 1987 et 2004. Me fait sourire l'intuition que l'occurrence de 1987 était oubliée, ou plutôt non consciente: si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience. Écrire, pour pouvoir oublier sans perdre.

Jean P. (que ne songe-t-il à venir me voir, celui-là…) ne se rappelle qu'un seul mot d'une pièce qu'il a vue tout au début des années vingt. Un personnage risquait une phrase un peu risquée, et une dame, l'entendant, s'exclamait simplement: «Bigre!» Jean P., depuis lors, n'est pas adverse, phrase risquée ou non, à dire «Bigre!».

Renaud Camus, Vigiles, p.150 (journal 1987 publié en 1989)


Bigre! C'est ce qui s'appelle n'y aller pas de main morte avec le dos de la cuillère… (Pierre me raconte qu'une sienne amie professeur a l'habitude de dire bigre! et qu'elle l'a transmise à toute une classe de banlieue, qui dit bigre! comme un seul homme, au milieu de termes moins choisis.)

Renaud Camus, Corée l'absente, p.514 (journal 2004 publié en 2007)


…si le récit de Pierre en 2004 a été rapporté, c'est sans doute qu'un signal a retenti dans la mémoire de RC, sans accéder à sa conscience… Ou pas. Peut-être à l'inverse RC a-t-il noté l'anecdote de 2004 en mémoire de Jean Puyaubert, sans prendre la peine d'expliciter, à charge pour le lecteur de faire ou pas le rapprochement. Cependant, si je pense que ce n'était pas une allusion, c'est qu'il manque ici une irrégularité syntaxique. Prenons l'exemple de "nicht für mich" rencontré dans Journal Romain en 2005 lors de ma première lecture: je n'avais alors aucune idée qu'il y avait là une référence cachée, mais sa position dans la phrase m'avait intriguée, quelque chose dissonait. Ici, rien. (Pour la théorie de ces dissonances, trace d'une histoire de l'écriture, voir Logiques du brouillon de Daniel Ferrer ou Proust entre deux siècles d'Antoine Compagnon.

Prise d'un doute malgré tout, je lis le contexte du «Bigre!» de Corée l'absente. Il s'agit d'un échange avec Misrahi.

Je faisais grand compliment à Misrahi, surtout, d'un long article sur le W de Perec, qui pourrait m'être très utile, j'y songe, pour mes Églogues (l'article de Misrahi, I mean, car pour le W de Perec, il y a longtemps que j'en fais grand usage).

Le pauvre Misrahi ne doit pas être bien content de son destin critique, lui non plus, car il m'écrit aussi, juste avant le paragraphe que je viens de citer:

«Votre analyse et votre amitié m'ont bouleversé. Je conserve précieusement votre lettre, comme un "viatique" au milieu d'un paysage parfois un peu dénudé.


ce qui amène deux souvenirs :

d'une part celui de la découverte du blog de Tlön, à partir d'un passage de Misrahi à la radio;

d'autre part, l'invitation faite à RC de prendre la parole à Cerisy en juin 2012 lors d'un colloque consacré à Misrahi (Parti pris (journal 2010), p.532 et 534), invitation bientôt retirée (p.538: «J'ai appris votre participation, ce samedi 18 décembre, aux Assisses contre l'islamisations organisées par le Bloc identitaire et Rispote laïque./ J'ai regardé l'allocution que vous y avez donnée./ Je ne partage pas les opinions que vous défendez et elles me paraissent incompatibles avec l'esprit général du colloque de Cerisy./ Vous comprendrez, même si j'en suis désolée, que mon invitation ne tient plus»).

A ce point de ma lecture il y a un an, j'avais noté au crayon dans la marge, je le vois aujourd'hui, "Eh merde!". Mais finalement, heureusement, car l'appel à voter Marine Le Pen aurait provoqué le même résultat empiré, avec des conséquences plus lourdes, pour les organisateurs (un intervenant à remplacer au dernier moment) et pour Camus (du travail fourni inutilement).

Il est encore temps d'assister au colloque Misrahi à Cerisy en juin 2012.

Croisements et sources

J'avais noté ici ces phrases qui m'amusent, elles devaient entrer dans la rubrique "Citations de RC".

«Bah, nous verrons bien!» C'est ce que répliquait bravement le vieux M. Renan, obèse et presque impotent, quand on le prévenait, à l'Académie française, que le candidat Loti passait pour avoir de certaines mœurs…

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns (1988), p.50

Mais j'en ai croisé une autre occurrence qui permet d'en dater la première apparition dans un écrit camusien:

[…] à Florence, invece, je retourne toujours à la pension Quisisana, et cette fois-ci je m'y suis vu attribuer la plus belle chambre que j'y ai jamais eue, la plus belle chambre de l'hôtel, la plus chère, aussi, mais il paraît que les chèques sont acceptés, nous verrons bien, comme disait paraît-il Renan à l'Académie française quand on y faisait circuler le bruit que le candidat Pierre Loti aurait bien pu avoir des mœurs un peu spéciales…

Vigiles, p.23, entrée du 23 janvier 1987, livre publié fin 1989



Et donc j'en profite pour donner quelques autres relevés au fil de ma lecture (plutôt qu'une hypothétique synthèse : toujours ça de pris, ne dirait pas le héron).

Ainsi croisé-je ce matin Pedro, dont j'avais lu les tribulations hier soir dans un autre contexte. (Voici une occasion d'étudier les transpositions et les variations de style: qu'est-ce qu'un style élégiaque?)

Mardi 31 mars, 10 heurses du matin. Coup de téléphone et visite de mon ami madrilène, Pedro, hier après-midi. […] Nous partageons une grande passion pour Lisbonne. Il a passé la moitié de l'année dernière à New York, qu'il dit sinistre. Madrid, en revanche, est bouillonnante de vie, d'après lui, et très gaie. Je devrais me renseigner sur la Casa Vélazquez, et sur les possibilités qu'elle offre aux artistes français. Le plus stupéfiant des récits de Pedro est celui où, par je ne sais plus quels enchaînements obscurs, mais parfaitement logiques, revenant de l'Inde, qu'il connaît bien, ou de Tibet, où il compte retourner pour un mois, depuis la Chine, il se retrouve à Clermont-Ferrand, mais il errait au hasard et voici que…). Il m'encourage toujours vivement à visiter son île natale, La Palma.

Vigiles, p.120-121, entrée du 31 mars 1987, livre publié fin 1989


La vérité ne daigne pas condescendre à la glose fastidieuse où la vraisemblance est contrainte. Manuel, mon ami de Madrid, Canarien d'origine, est un grand voyageur, quoique mal argenté. Par quel tour de passe-passe de l'expédient, des liaisons d'aventure, des heurs et des astuces d'agences à prix réduits, se retrouva-t-il un jour, rentrant du Tibet, qui déambulait dans Clermont-Ferrand?

L'histoire ni lui ne le racontent, à moins que mon pauvre cerveau, pour mieux accoler le puy de Dôme à l'Himalaya[1], nos chaumes avec le toit du monde, la préfecture avec le Potala, ne se soit empressé d'enterrer les détails. «Eh bien, d'un coup», me racontait à l'appareil, en ménageant mieux ses effets que les deniers du roi d'Espagne, ce phlegmatique explorateur de mandalas (il travaille à la Telefonica, quand ça lui chante et qu'il désire prendre à bon compte le pouls de l'univers et le mien), «d'un coup, sans m'être rendu compte de rien, no, sans que je me sois aperçu que je quittais une ville et que j'entrais dans une autre, j'ai découvert, tiens-toi bien , que je marchais dans ton pays, dans Chamalières, dont tu m'avais tellement parlé, souviens-toi, tout un soir à Sepulveda…

L'Élégie de Chamalières, p.19-20, éd. Sables (juin 1989)



Le même jour (31 mars 1987) est notée une partie de la citation qui sera reprise en exergue d' Élégies pour quelques-uns: «Et le train passe et l'heure passe et le temps passe…»[2]

Toujours dans la même page 121, Anabase de Saint-John Perse en passant: «Et l'aisance dans les voies»

Deux pages plus loin, une citation rencontrée dans Journal d'un voyage en France apparaît sans trop d'explications:

Je suis peu sensible à l'humour de la terreur. «La peur aura été la grande passion de mon existence.» Qui règne par la peur et qui la fait régner ne me paraîtra jamais, de quel métaphysique ou nietzschéen point de vue que ce soit, attirant.

Vigiles, p.127, entrée du 4 avril 1987, livre publié fin 1989


J'ai beau tourner et retourner la fameuse phrase de Hobbes, son exaspérante amphibologie, où le sens vulgaire finit toujours par l'emporter, lui préserve une présence irréductible, comme d'un objet maléfique qu'on ne peut jeter mais qu'on ne sait où cacher, pour qu'il vous laisse dormir, dans une minuscule chambre rouge, sans tiroirs et sans recoins: «La peur a été la grande passion de mon existence.»

Journal d'un voyage en France (1981), p.520-521

Notes

[1] «Le puy de Dôme, la montagne sacrée du pays», Roman Furieux (1986), p.59

[2] Pierre de Massot, référence précisée dans Élégies pour quelques-uns.

Aber nicht für mich

… ou comment se fabrique les passages, ou comment la lecture est circulaire, forcément circulaire, ou comment «pour commencer à lire Renaud Camus, il est indispensable d'avoir déjà lu un livre de Renaud Camus»…

J'ouvre Journal romain et en fin de deuxième page je tombe sur:

Si je dis que je trouve très beau un très grand garçon blond, mince et glabre, cette appréciation à plus ou moins de poids d’être, chez moi, paradoxale: il n’est vraiment pas «mon genre». Très beau, aber nicht für mich (sans compter qu’il ne voudrait pas de moi). C’est de ces alchimies de l’opinion privée que le journal peut rendre compte.

Renaud Camus, Journal romain (1987), p.12

J'ai rencontré ce nicht für mich il n'y a pas longtemps. Lui qui ne paraissait qu'un effet de style, je sais maintenant qu'il a une histoire. Où ai-je lu ça? Pas dans Roman Furieux (1986), car c'était le récit d'une anecdote vécue présentée comme telle, peut-être dans Élégies pour quelques-uns (1988), dans l'élégie consacrée justement aux associations de souvenirs, aux private jokes langagières («il est très sympathique, comme garçon»[1]), non (mais des poissons rouges p.110 (et les lunettes de Pessoa p.114 croisées dans Roman Furieux p.460)); alors dans Travers Coda (2012)? (feuilletage de l'index, je ne trouve rien, mais au passage p.93 je trouve des moulures blanches que je viens de rencontrer dans Roman Furieux p.62). Non plus.

C'est dans Journal d'un voyage en France (1981) p.330:

Mon ami Ph. a promené un été un très jeune Allemand qui de tout ce qu'on lui proposait, surtout au restaurant, disait: «C'est pas bon, j'aime pas ça…» Exaspérés, nous avions fini par lui conseiller de dire plutôt: «C'est très bon, mais ce n'est pas pour moi…» Et docile il disait de tout: «C'est très bon, aber nicht für mich…» Nous ne l'appelions plus qu' Aber nicht für mich, et c'est sous ce surnom qu'il s'est inscrit dans nos mémoires: «Tu te souviens, c'était l'année d' Aber nicht für mich

ce qui irrésistiblement m'évoque le surnom de Grace.

Notes

[1] Elégie VIII (L'amour de Babel)

Quizz culturel et people

Grace Kelly lisait-elle Finnegan's Wake? (cf. Roman Furieux, p.79)

Exposition Matisse à Beaubourg

«—
Et de nouveau :
Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.
Le conservateur l'a dit, ne pourrais-je garder qu'un seul tableau, celui-ci : le montant (frame), les battants (leaves), les traverses (crossbears), l'accoudoir (sill), les poissons rouges (goldfish).

Renaud Camus, incipit de Passage, incipit de l'œuvre entière



Le conservateur l'a dit, de pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci.

Renaud Camus, Passage, p.63



Et de nouveau :
Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.
Le conservateur l'a dit, ne pourrait-il garder qu'une seule toile parmi toutes celles du musée, ce serait celle-ci : le Bocal aux poissons rouges, de Matisse. Par dessus l'accoudoir, l'œil a dans son champ la Seine, au niveau de la Cité, semble-t-il. Une plante, incolore, disproportionnée à son pot minuscule, suggère et rejoint l'arche d'un pont.

Renaud Camus, Été, p.219-220



Ajout le 1er mai
Je regarde l'index de Travers Coda (c'est un réflexe qu'il faut que j'acquiers). Rien à "Poissons rouges" mais une entrée à «Bocal aux poissons rouges (Le)» (p.172), j'ajoute au crayon «cf. Matisse» dans l'index, et à «Matisse», j'ajoute «incipit de Passage». (Pas d'entrée "incipit").

Matisse (Henri), peintre et sculpteur français, 1869-1954, Passage:9 (allusion au Bocal de poissons rouges), [1], 109 (meurt à Nice), 201, (id.), / Échange: 155 (meurt à Nice) / Travers: 119, 120 (MoMA), 134 (J'aime) / Été: 52 (changement d'un seul détail), 124 (remplace les relations usuelles entre les objets), 169 (new studio, Marquet), 188 (photographie au Bois, Freud), 219 (Bocal aux poissons rouges), 270 (La Danse de Merion), 280, 281, 286 (?), 292 (?), 348 (?), 353 (biographie de), 358 (M.O.M.A., grand salle carrée), 377 (Merion), 400 (violon) / L'Amour l'Amour: 81 / Travers Coda: 84 / Journal de Travers: (au MoMA, grande salle carrée), 592 (de Gisèle Freund), 712 (qu'Aragon veut vendre)

Renaud Camus, Travers Coda (index), p.456

Les points d'interrogation sont très étranges et plutôt amusants. Il reste à retourner vérifier chaque référence dans son contexte. Je note «il "meurt à Nice"» que je n'aurais jamais rapproché de Matisse.



Le conservateur l'a dit, ne pourrait-il garder qu'un seul tableau, ce serait Le bocal aux poissons rouges.

Renaud Camus, Travers Coda (texte), p.84





Notes

[1] à ajouter: p.63.

Prolongement

Lire Elégies pour quelques-uns à la suite de Journal d'un voyage en France, c'est presque continuer le même livre. Les mêmes faits, les mêmes gestes reviennent si souvent qu'un scrupule me vient, je me sens bête tout à coup d'avoir souligné comme des découvertes ce qui n'était qu'une évidence pour ceux qui avaient lu "tous les livres".

Ainsi la scène derrière les tennis, dont je me demandais si elle avait réellement eu lieu, il m'aurait suffi d'avoir lu les "bons" livre pour savoir que oui. (cf p.112 d' Elégies pour quelques-uns, la p.79 de Voyage en France. Le rapprochement avec Gilberte clairement établi dans ces mêmes Elégies).

Il me semble que Stanislas (p.20 dans les Elégies) doit être Stanislas Levigne, héros du livre de Rémi Santerre, lui-même pseudonyme de Casimir Estène, dans Journal d'un voyage en France p.265 et 270.
On retrouve l'hôtel de Casimir Estène p.34 d' Elégies pour quelques-uns (hypothèse, bien sûr): «Ici, dans cette villa du cap d'Antibes...»

Et puis M. et sa chemise à carreaux dans Elégies p.25 et 26, déjà croisé dans Voyage en France p.283 (identifiable dans Le jour ni l'heure en 1975), et qu'il faudrait chercher, maintenant que nous savons que ou qui chercher, dans les premières Eglogues.

Sandor et ''Transparent things'' p. 19 des Elégies, Chiara p.23, l'aide-jardinier de Tarbes p.23 également est décrit p.494 de Voyage en France («Si j'ai voulu venir d'emblée dans ce grand jardin public de Tarbes, c'est en souvenir d'un jeune jardinier dont m'ont parlé, à plusieurs années de distance, deux amis tarbais, et qui m'est familier comme si je l'avais connu.»)

Et Carmen Sylva p.22.

Hum, plus le temps. Je reprendrai plus tard (tant de promesses de ce genre). Presque chaque paragraphe d' Elégies pour quelques-uns peut servir de note au reste ou être annoté par lui.
De l'avantage ou de l'inconvénient de ne pas lire chronologiquement.

Renaud Camus appelle à voter Marine Le Pen

En lisant ce passage, j'imaginais RC en train de regretter de navrer une partie de son lectorat (mais peut-être pas. Peut-être que ça lui est complètement égal, c'est tout à fait possible.)

Le plus dur est toujours la peine qu'on cause. Il faut la voir aussi, hélas, comme le chantage le plus cruel, et se souvenir qu'elle n'a d'autre origine que l'erreur ou préjugé. La vérité c'est qu'il est vain, dans quelque situation qu'on soit, d'espérer faire l'économie d'un moment de courage.
Je m'étonne toujours du nombre d'achriens qui acceptent de vivre dans le secret: à l'égard de leurs parents, passe encore, mais de leurs amis? Comment peut-on avoir pour amis des gens dont on craint qu'ils ne vous rejettent s'ils connaissaient de vous un secret dont vous n'avez pas honte? Ou bien avez vous honte?

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.266

Pour ma part, j'ai honte. Ou du moins, je n'assume pas face à ma famille ou mes amis les engagements de mon écrivain favori. Comment supporter leur incompréhension, leur indignation? Il ne s'agit pas de défendre un choix de vie qui ne regarde que les intéressés, comme l'est l'homosexualité, il s'agit de ne pas protester contre un choix de société manquant totalement de générosité.

A l'extrait précédent j'opposerai ceci, toujours à développer par analogie :

J'ai souvent remarqué que les garçons qui se plaignent le plus que tels et tels endroits sont sinistres sont les plus tristes, que ceux qui déplorent le mieux le manque de chaleur dans les rapports sexuels sont les plus froids. Ils déprécient de toutes leurs forces ce qui dès lors ne peut plus être que ce qu'ils ont prédit. Leur amertume ni leur aigreur n'incite à l'affection, à l'abandon ni à la tendresse, et ils ont chaque fois le mélancolique bonheur de voir dûment vérifiées leurs sombres convictions.

Journal d'un voyage en France, p.302

La nouvelle me navre, oui, elle me fait de la peine, mais d'une certaine façon, sans plus.

Ce qui m'a le plus choquée, c'est que ne soit pas repris en 2006 dans Corée l'absente les excuses vaguement balbutiées par RC («Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs, etc» : ce ne sont pas des excuses, mais au moins la reconnaissance d'un silence trompeur) sur le site de la SLRC lorsqu'il y a dévoilé en 2004 ses réelles pensées de 2002, sans les avoir fait connaître en 2002 quand on lui demandait son avis sur un texte qui citait son nom en refrain. A mes yeux, c'est avoir trompé des "amis", ou tout au moins des soutiens fidèles dans l'adversité (j'en parle d'autant plus à mon aise que je n'en faisais pas partie, ne connaissant pas votre existence tandis que se déroulait "l'Affaire"). Eux auraient tout de même pu avoir droit à la franchise de Renaud Camus en mai 2002, sans devoir attendre l'automne 2004 pour découvrir sa véritable opinion.

Depuis cela, je ne me fais guère d'illusions.
Pour le reste, je vais me débrouiller avec mon propre inconfort qui consiste à défendre un auteur dont je ne partage pas les opinions.

Renaud Camus reste le seul à pouvoir m'émerveiller d'un mot (par le choix de ce mot, sa position, que sais-je), mais avouons que cela arrive bien rarement dans les textes politiques, qui présentent peu de pensée insaisissable et de fantaisie.

Anthologie du palmier

Le palmier est un des générateurs de Passage.

Il est bien sûr un des mots qui sert à illustrer le procédé rousselien dans Comment j'ai écrit certains de mes livres: «Je prenais le mot palmier (...)» (Comment… p.14 édition 10/18 imprimé en 1985; p.240 de Passage).

C'est l'un des arbres du parc des Finzi-Contini : «un gruppo di sette esili, altissime Washingtoniae graciles o palme del deserto, isolate dal resto della vegetazione retrostante» (Passage, p.86).

C'est le motif des poils sur certaines poitrines : «l'espèce de palmier que dessinent, sur son ventre et sur son torse, les poils» (Ibid., p.48, mais il y a d'autres occurences).

On retrouve un dérivé de ce mot dans la mort de Raymond Roussel, descendu à l'hôtel des Palmes (Ibid. p.66, par exemple), ou une autre variation dans «Chargé de la chancellerie de Las Palmas.» (Ibid, p.32).

Beaux palmiers également dans Le Département du Gers:

«Le palmier aux épaules étroites, souffreteux, est depuis le siècle dernier l'arbre gascon par excellence, peut-être. L'espèce ne prospère pas, dans le Gers, mais elle s'y perpétue obscurément (comme disent les annuaires de la noblesse), jusqu'à créer cette sous-espèce particulière, délicate, rachitique, butée, émouvante entre toutes, et qui mieux que n'importe quelle autre dit l'ancienneté familiale d'un site, et la vaillance chiche, et la persévérance économe dans l'être. (p.62)

«Et un palmier étriqué, dans une cour en jardin, atteste la gasconnitude immarcescible du lieu.» (p.62)

«Lui faisant pendant sur le côté droit, non loin de l'étonnante chaire au palmier, un Christ plus conventionnel arbore cependant un superbe manteau de brocart doré.» (p.103)


Au hasard d'une recherche dans Roland Barthes par Roland Barthes, je trouve quelques lignes sur le palmier :
«Vers l'écriture
Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est le plus beau. De l'écriture, profuse et distincte comme le jet de ses palmes, il possède l'effet majeur: la retombée.»

Roland Barthes par Roland Barthes, p.47 (1995)

Je les note au fil de mes lectures:
Journal d'un voyage en France, p.194: «Dans un joli petit jardin se serrent deux vieux palmiers gris.»

Dans le jardin botanique de Montpellier, venus assister à Einstein on the beach of Journal de Travers mémoire, nous avons cherché en vain un Washingtonia gracile. Le n°8 était bien un Washingtonia, mais il n'était pas gracile. Et quoi qu'il en soit nous ne l'avons pas trouvé.



photo: Patrick Chartrain.

Travers Coda, Index & Divers : premier contact

Il était hier dans ma boîte aux lettres, le plus étrange des livres, un index de noms et de thèmes, comme un indicateur de chemin de fer ou un annuaire téléphonique :

— Je me demande ce que je fais faire, l'ouvrir au hasard ou le lire dans l'ordre.
— Le lire dans l'ordre ? Mais tu es folle !
— Pas forcément : nous sommes arrivés à une connaissance suffisante des livres pour que les mots et les pages nous permettent d'évoquer les contextes, construire les paysages…
— Ah je vois : Acte II, scène 5, ahahah !
— Exactement.




ajout le soir, le livre en main. Description factuelle.

Le papier est un peu plus fin que d'habitude.
- Dédicacé "à Dieu", ce qui me rappelle quelque chose, mais quoi ?
- Coda. p.13 à 101. Cent pages d'églogue, l'équivalent d'un chapitre de L'Amour l'Automne. Je reconnais certains thèmes, mais beaucoup sont nouveaux (préalable: chercher dans les livres parus depuis 2007). D'autres donnent (évidemment) cette énervante, épuisante, impression d'avoir croisé la source, la référence, dans les jours qui viennent de s'écouler (Eunoïa, Eunoïa… Ça me dit quelque chose…) Apparemment god a peut-être remplacé arc comme mot séminal.
- Index. p.113 à 749. Avec une invitation à faire nous même notre propre index. Très intéressant, passionnant, curieux.
- Divers. p. 751 Deux églogues parues en revue dans les années 80:
. Autre églogue pour l'évantail de Anne, publié en 1978 dans Domus Aurea, fascination des ruines. Catalogue d'une exposition de Anne et Patrick Poirier à Beaubourg;
. Alsacienne d'automne, paru dans TNS 83/84, journal du théâtre national de Strasbourg.

Coda se termine par FOR EVER UNTIL THE END.

La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai 1989

Texte retrouvé par Patrick Chartrain.

Numéro spécial : « Où va la littérature française ? »

Nous avons envoyé le questionnaire ci-dessous à un certain nombre d’écrivains que nous estimons et dont l’œuvre nous paraît significative. Il s’agit d’un choix, non d’une sélection.
La plupart sont des romanciers. Il en existe beaucoup d’autres.
Nous n’avons pas voulu, non plus, interroger des poètes uniquement poètes et des spécialistes de l’essai. Pas plus que les collaborateurs habituels de la Quinzaine romanciers ou poètes.
Nous pensons toutefois que ce choix donne la meilleure idée des préoccupations de chacun des écrivains interrogés et d’un certain état de la littérature en France aujourd’hui.

1. On entend souvent dire que l’époque serait celle de « la fin des avant-gardes », de « la libération par rapport aux théories », et du « retour au récit ». Vous sentez-vous concerné par ces débats ? La notion d’avant-garde et tout ce qui s’y rattache a-t-elle joué un rôle dans votre parcours ? De façon générale comment pourriez-vous définir en 1989 votre projet d’écrivain ?

2. Toujours un écrivain se choisit des ancêtres et élit ses contemporains. Qu’on pense aux Surréalistes, à Sartre, au Nouveau Roman ou à Tel Quel. Quels sont vos ancêtres ? Et de qui — ce sont peut-être les mêmes — vous sentez-vous contemporains ? Français ou étrangers, écrivains ou intellectuels, plasticiens ou philosophes. Autrement dit que lisez-vous, que voyez-vous, qu’écoutez-vous qui résonne avec votre travail d’écrivain ?

3. On dit partout qu’il n’y a plus de vie littéraire, ni critique digne de ce nom. Qu’elles auraient été tuées par les médias et le commerce et les réseaux intéressés de célébration mutuelle qui s’y développent. Comment percevez-vous cette crise ? Avez-vous le sentiment d’appartenir à un milieu littéraire ?

Réponse de Renaud Camus

Les Théories ? Des récits parmi d’autres

I. « La fin des avant-gardes » ? Mais depuis le temps qu’on célèbre ce deuil exquis, à grand renfort de crocodilesques sanglots se mêlant aux affreux récits des rescapés, va t-on pas voir pointer sur l’horizon millénarien, de nouveaux éclaireurs, anarchiquement réactionnaires, subversivement académiques, solitairement civilisés, qui nous éblouiront par leur absence, ne serait-ce qu’à nos rustaudes pleurnicheries et funéraires banquets louis-philippards?
« Libération par rapport aux théories », dites-vous ? Mais la vérité est qu’elles ne m’ont jamais bien fort opprimé, personnellement, d’autant que je les ai toujours envisagées, peu ou prou, comme des récits parmi d’autres, mieux balancés que plus d’un, des espaces de fiction, de pulsion, de tension dramatique ou romanesque, de passion flamboyante, même, où je ne suis pas sûr qu’atteignent couramment les mieux léchés de nos romans d’aérogare, ni même leurs rivaux d’Harlequin, malgré le formalisme outrancier dont ils sont en douce bétonnés.
Quant à la question rebattue du « retour au récit », j’ai bien peur que s’y puisse seule colleter, une fois de plus, la barthésienne « bathmologie », science à demie sérieuse (et d’autant plus efficace) des degrés de discours, qui permet de bien voir qu’entre des propos apparemment semblables, et des positions superficiellement identiques, il peut exister les plus sérieuses différences, dues par exemple aux itinéraires qu’ont suivi ceux qui les tiennent pour parvenir à cette illusoire coïncidence. Dans le cas particulier : tout le monde est à peu près d’accord, en effet, pour un « retour au récit », mais le récit n’est pas un lieu de rendez-vous sans ambiguïté pour ceux qui ne l’ont jamais quitté, d’une part, et pour ceux, dont je suis, qui en sont un peu sortis pour aller voir, du dehors, de quoi il était fait, et ce que l’on pouvait en faire encore. (…)

II. A. O. Barnabooth, Roland Barthes, Yves Bonnefoy, Jorge Luis Borges, Jacques-Bénigne Bossuet, Constant Cavafy, François-René de Chateaubriand, Frédéric Chopin, Denis Duparc, Empédocle, Denis Gaultier, Gérard Genette, André Gide, Roland de Lassus, Dinu Lipatti, Henry Jean-Marie Levet, Antonio Machado, Philippe Manoury, Jean-Paul Marcheschi, Vladimir Nabokov, Luigi Nono, Blaise Pascal, Saint-John Perse, Fernando Pessoa, Gérard Pesson, Pierre de Cortone, Ezra Pound, Marcel Proust, Robert Rauschenberg, Jean Ricardou, Rainer-Maria Rilke, Robert Ryman, Severo Sarduy, Richard Serra, Sidoine Apollinaire, Claude Simon, Antonio Tabucchi, Paul-Jean Toulet, Cy Twombly, Anton Webern, Walt Whitman, Virginia Woolf, etc.

III. Qu’il y ait ou non une « vie littéraire », je ne saurais en juger, me tenant relativement à l’écart de ce qui pourrait en tenir lieu, nullement par dédain, d’ailleurs, car après tout certaines brillantes sociétés littéraires ont coïncidé avec de hautes littératures, mais plutôt par inaptitude sociale, manque de temps, défaut d’envie, inappétence à l’égard des groupes quels qu’ils soient. Ce que je trouve curieux, et malheureusement très juste, c’est le rapprochement apparemment abrupt que vous opérez, terme à terme, pour ainsi dire, entre « vie littéraire » et « critique digne de ce nom », comme s’il n’existait plus de critique que liée à des cénacles, des camarillas, des réseaux d’amitiés et d’intérêts, des groupes de pression, des calculs et des stratégies. (…)
Stendhal, bizarrement (car ce souci paraît peu progressiste…), s’inquiétait de la disparition dans les Lettres, des dilettantes, des grands seigneurs, des hommes de condition indépendante que leur situation dans le monde dispensait d’avoir, par leurs écrits, à faire carrière ou à gagner leur vie : il voyait dans cette autonomie la garantie de la liberté de la littérature. De la critique a fortiori, pourrait-on penser… Or, aujourd’hui, il n’est pratiquement pas un seul critique en place dans les grands quotidiens ou les hebdomadaires à fort tirage qui n’ait à gagner sa vie, d’une part, ce qui est bien légitime, et qui d’autre part (c’est là que la situation se complique dangereusement) ne soit lui-même écrivain, romancier de préférence ; ou ne le devienne, tant lui sont facilitées par son état les relations avec les éditeurs, les autres critiques (romanciers comme lui et qui dépendent de lui comme il dépend deux), les jurys littéraires et donc le public. Sait-il bien, le public, qu’un homme ou une femme qui dispose d’une chronique régulière dans un journal important, ou d’un siège dans un comité de lecture, ou d’une voix dans un jury, ou de plusieurs de ces avantages, ou de tous (le fin du fin mais le B A BA de toute carrière judicieusement menée), qu’un tel homme, ou qu’une telle femme, jouit du même coup d’une véritable immunité critique, et verra chacun de ses ouvrages (s’agirait-il de l’Homme de proie ou de la Femme de peine, et présenteraient-ils donc, à l’œil nu de l’amateur non prévenu, le plus emphatique défaut du plus ténu rapport avec ce que peu être la littérature) encensé par ses pairs, qui comptent bien que leur sera renvoyée la rhubarbe, avec l’ascenseur, les exclamations au génie et le séné, quand il s’agira d’écouler flatteusement sur le marché leur production, de placer un protégé ou de décrocher quelque prix ; c’est-à-dire (très honnête espérance, après tout), de payer le loyer, la crèche ou l’université du petit, le lifting de bobonne ou l’installation de Belinda dans ses meubles, en somme de persévérer dans l’être littéraire… (…)

Renaud Camus - Demeures de l'esprit - Suède

A vrai dire, ce tome sur la Suède a mis plus de temps à me convaincre, à me charmer, que celui sur le Danemark et la Norvège. (Mais comme je n'ai pas écrit de compte rendu sur le tome dano-norvégien, cela ne signifie pas grand chose (Dieu que j'ai de retard dans tout. Je crois que je vais arrêter d'appeler cela du retard, et tout simplement abandonner tout ce qui n'a pas été fait au fur à mesure. Il faudrait écrire tout de suite — je viens de perdre vingt minutes à essayer de retrouver dans Kråkmo ou Parti pris une citation qui résume cette conviction — en vain)). Mais il s'est produit ce qui se produit souvent quand je lis RC : le livre a pris de la profondeur au fur à mesure qu'il avançait, un rythme et un souffle, une ampleur.
Je me suis demandé si les demeures nous étaient présentées dans l'ordre du trajet camusien ou si elles avaient été disposés pour organiser une progression — mais dans ce cas, laquelle, car après les demeures et les paysages déserts du centre de la Suède le livre se termine sur des chapitres plus ordinaires, correspondant au retour dans les villes. (Et pour répondre à la question, il semble que les demeures soient présentées dans l'ordre du voyage, avec bien sûr omission de l'escapade en Norvège.)

Au premier abord le dépaysement est moins grand avec la Suède qu'avec la Norvège: plus de manoirs et châteaux, d'architecture classique ou néo-classique, les maisons ont des silhouettes plus familières et cossues (cela totalement subjectif, je parle d'impression, je n'ai pas compté, je n'ai pas comparé). Cependant, les noms me sont plus étrangers que les noms dano-norvégiens: tandis que je connaissais, à ma grande surprise, les trois quarts de ces derniers (Undset, Blixen, Andersen, Ibsen, Vigeland, Munch, Hamsun,…), la plupart des noms suédois me sont inconnus et difficiles à mémoriser: le livre refermé, je ne me souviens que de Linné, Nobel, Stindberg, Lagerlöf... les autres, je les ai déjà oubliés, «ça commence par un W…», Petersen-Berger, par la grâce des Églogues

La grande difficulté de ce tome, finalement — pas pour le lecteur, pour l'auteur — est le manque de documentation en français ou en anglais. Tant que nous sommes au sud d'Uppsala (mettons), la verve camusienne se déploie mêlant anecdotes minuscules et drôles ou bizarres et informations de fond (mariages, divorces, meubles et pianos en héritage, maîtresses et froideurs, déplorations des paysages et vues abîmés (ils ont l'air de l'être avec beaucoup de cruauté), reconstitution de la généalogie royale suédoise depuis Bernadotte avec même excursion en amont («de tous les que serait-il arrivé si… de l'histoire, il en est peu de plus tarabustant que celui-ci, que serait-il arrivé si Gustave III n'avait pas été assassiné? (Les Bernadotte seraient-ils notaires à Pau? Non, il seraient tout de même princes de Pontecorvo…)» (p.158)); mais les sources se font plus rares tandis que nous montons vers le nord, et c'est la Suède, le territoire de Suède, qui envahissent l'espace et le texte. Or les paysages du nord, c'est le vide, l'absence et la disparition de l'identité dans la multiplicité des noms («La maison se nommait Haget, le lieu-dit Taserud, entre Arvika, sur le vaste Glafsjorden, et Rackstad, sur le petit lac Racken — c'est du moins ce que je crois démêler parmi l'habituelle profusion scandinave des toponymes, le moindre pavillon ou grenier à blettes au fond du jardin étant doté de son nom propre, sous ces latitudes, comme un hameau ou un château» p.327).

Il se déploie une problématique de la présence selon ses deux axes, le lieu et l'ontologie. Tout s'efface, tout s'évanouit, à force d'être insaisissable: «on ne sait pas où on est, on ne sait pas si l'on y est» (p.302)

Arjeplog est donc très au nord, et certes en Laponie, dans l'ancienne province suédoise de Laponie; mais pas au nord du nord, et même plutôt dans le sud de la Laponie; Arjeplog n'est pas très à l'est, et par exemple se trouve bien éloigné de la mer Baltique, qu'il faut aller chercher, lorsqu'on s'y trouve, à Luleå, au fond du golfe de Botnie. Et Arjeplog n'est pas très à l'ouest, car un grand morceau de désert, de toundra, de steppe montagneuse, sépare encore la ville de la Norvège. Arjeplog, à dire le vrai, est au milieu de rien: c'est un non-lieu. L'isolement y est terrible, l'éloirnement de tout formidable. Et pourtant l'endroit n'est pas le comble de quoi que ce soit, ce n'est pas le bout de la route, il y a en tous domaines des lieux qui sont plus ceci et davantage cela. (p.289-290)

Où sommes-nous? Il me semble retrouver l'atmosphère rêveuse et hésitante de L'élégie de Chamalières, qui évoque Nowhere, USA:

Skattlösberg, à dire le vrai, est un village terriblement élusif. […] Il n'a ni centre, ni consistance, ni mairie, ni église, ni école — certaines de ces choses n'ont jamais existé, d'autres ont disparu ou bien je n'ai pas su les trouver (p.302)

Si la Suède "des villes", la Suède du sud, semble souvent exaspérante, malgré les maisons le plus souvent impeccablement conservées, c'est-à-dire sans trop d'application, avec ce qu'il faut de poussière et de temps qui passe (de tissus passés), la Suède du nord possède des raffinements infinis dans la nuance qui s'approchent de la folie et par là-même fascinent:

C'était l'acte de naissance du laestadianisme, qui compte aujourd'hui deux cent mille affidés à peu près dans le monde, divisés selon de fines nuances de doctrine en dix-neuf dénominations, dont les trois principales regroupent toutefois plus de quatre-vingt-dix pour cent du nombre total des laestadiens. Ceux-ci sont répandus principalement en Suède, en Finlande, en Norvège, aux États-Unis et au Canada. De petites congrégations isolées existent en Amérique du Sud et en Afrique. Il est à noter que le mouvement n'a jamais rompu ses liens avec les Églises luthériennes établies, quand il en existe. C'est seulement aux États-Unis, faute d'une Églis d'État, qu'il est tout à fait autonome. (p.278-279)

Il ne faut pas confondre le Finnmark et le Finnmark, bien qu'il s'agisse dans les deux cas, étymologiquement, du pays des Finlandais, ou peuplé de Finlandais. Voisin de la Finlande (et aussi de la Russie, et aussi de la Suède), le Finnmark norvégien est le plus septentrional et le plus oriental des comtés du royaume, une vaste province aux rivages très découpés parmi lesquels se distingue la péninsule du cap Nord, et à l'immense plateau intérieur, fascinant de solitude et de largeur d'horizon. Le Finnmark suédois, lui, beaucoup plus au sud, est une petite partie de la Dalécarlie, en bas de cette province et au centre du pays: il doit son nom aux Finlandais orientaux qui s'y installèrent aux XVIe et XVIIe siècles, à une époque où la Finlande appartenait à la Suède mais où ses régions orientales, notamment la Savonie, étaient constamment soumises à la pression russe. On appelle ses transplantés "Finlandais des forêts" à cause d'une pratique agricole qui ne leur est pas propre mais qui fut lontemps typique de leurs coutumes et de leurs procédés d'exploitation, l'agriculture sur brûlis, la fertilisation de la terre par les feux de forêts. […] (p.301)
Il ne faut pas confondre non plus les Finlandais des forêts, établis principalement en Suède et en Norvège centrale après leur traversée de la mer Baltique, avec les Kvens, autres Finnois d'origine qui, eux, sont passés directement de l'extrême nord de la Finlande et de la Suède à l'extrême nord de la Norvège, aux XVIIIe et XIXe siècles pour la plupart, quoiqu'il ait existé un Kvenland en Norvège dès le haut Moyen Âge. Aujourd'hui les Kvens du Finmark norvégiens ont un peu l'impression d'être la minorité d'une minorité, et se montrent parfois jaloux des avantages qu'ont pu obtenir les Lapons, dont le parlement presque neuf se dresse à Karasjok. Les Kvens sont à peu près quinze mille et ils ont conservé leur langue, une variante archaïque qui bénéficie en Norvège du statut de langue minoritaire. Les Finlandais des forêts, metsasuomalaiset en finnois, skogsfinnarma en suédois, sont aujourd'hui totalement assimilés en Suède et en Norvège centrales et ils ne parlent plus leur langue.[…] (p.303)

Chaque volume des Demeures apporte ses découvertes, ses coups de foudre. Je retiendrai Bellman (mais qui était Béranger?), Andersson, mais surtout Einar Wallquist, si discret que même Wikipédia ne nous apprend rien («Tous les dictionnaires dont je dispose ignorent notre héros et même Wikipedia n'offre, le concernant, d'article qu'en suédois, et bref, ce qui ne me facilite pas la tâche.» (p.294))
Wallquist, c'est le médecin, l'écrivain, le peintre, le collectionneur. Mais pourquoi diable s'être installé à Arjeplog? Le suédois n'aide guère:

J'avoue que je ne sais pas ce qui s'est passé. «Et est-ce que personne n'a prononcé le nom de M. Giolitti?» demande M. de Norpois dans une page célèbre, une des plus drôles de la Recherche. «A ces mots les écailles tombèrent des yeux du prince Foggi; il entendit un murmure céleste[1].» Peut-être les écailles sont-elles tombées des yeux du jeune docteur Wallquist. Peut-être a-t-il entendu un murmure céleste. Peut-être a-t-il été horrifié d'apprendre que cette commune vaste comme une province et peuplée comme un village n'avait pas de médecin et que personne ne voulait se dévouer pour rejoindre ces déserts glacés. Peut-être était-il un saint. Peut-être avait-il quelque chose à cacher, ne serait-ce qu'à lui-même. Peut-être ne supportait-il plus l'humanité dès lors que sa densité dépassait 0,2 habitants au kilomètre carré. Toujours est-il qu'à la fin de l'année universitaire il avait son doctorat en poche et que le 2 août il était à Arjeplog. Le 18 il y élisait domicile officiellement. Il y est mort soixante-trois ans plus tard, le 21 décembre 1985.

Renaud Camus, Demeure de l'esprit - Suède, p.294

Notes

[1] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1989, vol IV, ''Albertine disparue, III, p.215

Wilhelm Peterson-Berger

Et avant même d'avoir entendu une note du compositeur je connaissais la phrase de lui, qui m'intriguait par le renversement des genres entre le français et le suédois, par laquelle il disait son attachement pour son concerto de violon: «ma seule fille parmi mes cinq garçons, les symphonies.»

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Suède, p.264

En lisant cette phrase, il m'a paru évident que Peterson-Berger avait toutes les qualités pour appartenir aux Églogues : son nom d'abord, qui rappelle les sablés Paterson's (cf.Travers), son prénom qui commence par un W, sa pièce évoquant le tennis Lawn Tennis et celle sur l'été, Sommarsång, Chanson d'été, et cette phrase, s'apparentant à l'inversion.

Je m'apprêtais donc à faire un billet de type cohérence échevelée (ce qui pourrait, ou aurait pu, appartenir aux Églogues) quand, à la recherche de la référence exacte des sablés Paterson's, j'ai trouvé dans Été la phrase de Peterson-Berger:

Wilhelm Peterson-Berger considérait ce concerto pour violon comme « ma fille bien-aimée parmi mes cinq garçons, les symphonies » : il est interprété ici par l'Orchestre Symphonique de la Radio, sous la direction du chef Westerberg.

Renaud Camus, Été, p.23

Les sablés Paterson's, quant à eux, apparaissent dans les phrases suivantes:

Comme si ce n'était pas encore suffisant, le petit Français mange tous les matins, avec son thé, des sablés Paterson's, made, tenez-vous bien, by J. Paterson & Son, Ltd., j'ai vérifié. Et puis nous avons Wolfson, Jakobson, Stevenson, Peterson, et le fameux Johnson, ou Jonestone, le grand architecte dont la maison de verre, dans Queens Road, sert à toute la bande de lieu de rendez-vous. (Travers, p.176-177)

[On doit à la vérité de préciser que le prix des sablés Paterson's, comme leurs diverses composantes, a été réduit de moitié.] (Travers, p.177)

On trouve en fait sur le marché, ces temps-ci, trois qualités de sablés Paterson's, à des prix bien sûr différents. (Été, p.74)



ajout du 23 octobre: Suis-je bête, c'était indiqué en toutes lettres dans Parti pris:

Bien qu'il soit question de ce compositeur dans Travers ou bien dans Été, je ne sais plus, je ne suis pas tout à fait certain du génie musical de Wilhem Peterson-Berger, dont je ne connaissais jusqu'à présent, d'ailleurs, que la symphonie Banneret (Le Drapeau). (Parti pris, 11 août 2010, p.329)

Jusque sur les plaques d'égout

De façon générale, l'écrivain est très présent dans toute la ville, jusque sur les plaques d'égout gravées en référence à plusieurs de ses personnages et beaucoup plus heureusement inspirées que quantité d'hommages plus verticaux.

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Danemark Norvège, p.406

(Il s'agit d'Andersen à Odense.)
Je me demande si la photographie page 36 ne représente pas l'une de ses plaques. Son aspect mouillé et les trois petites feuilles jaunes me font penser que oui.



(Et je songe à une autre plaque volée au Portugal: «une magnifique petite plaque de bronze de fer de fonte un rectangle de lourde fonte sous dans le pavement dans la chaussée sous le ciel noir du service des eaux», L'Inauguration de la salle des vents p.85).

Les sujets qui fâchent

Lorsque j'ai commencé à lire Parti pris, j'ai souri en arrivant à la page 61, en me disant que ceux qui attendent, qui espèrent, depuis des années (ils ne sont pas nombreux, mais je pourrais donner des noms) que je me brouille avec Renaud Camus, connaîtraient une fausse joie en lisant ces pages: eh non, ce n'est pas encore pour cette fois-ci. (En fait, de récents développements m'incitent à penser que nous nous querellerons plutôt au sujet des espaces insécables, ce qui est plus inattendu et présente davantage de panache, je trouve, qu'un banal désaccord politique ou même historique).

Page 61, Renaud Camus a recopié un extrait d'un mien billet, il a recopié très largement tout ce qui concernait "l'Occident-idée".
Dans la mesure où la copie a été extensive, le procédé me convient: Renaud Camus donne tous les éléments pour que le lecteur se fasse sa propre opinion sans avoir besoin de se reporter à mon blog, c'est parfait, rien n'est tronqué.

Ensuite, RC réfute sur quelques pages mes… j'allais dire arguments, c'est trop dire, disons plutôt ma profession de foi, ma conviction. Cette réfutation couvre les pages 64 à 67: j'indique cela parce que je ne vais pas lui rendre la pareille, et c'est un peu embarrassant (Achetez le livre!): je n'ai pas le courage, avouons-le, de copier ces quatre pages qui développent à leur gré — pour la réfuter — ma conviction centrale (qui ne demeure par ailleurs qu'une hypothèse, évidemment (mais c'est toujours difficile de concilier le statut d'hypothèse et de conviction…)): ce sont les Lumières qui sont à l'origine de "l'Occident-idée", cette conception s'est répandue à travers le monde d'abord grâce à la Révolution française, et il y a tout lieu d'en être fier en tant que Français.

Je vais faire juste une ou deux remarques.

Mme de Véhesse trouve merveilleux que l'Occident ne soit qu'une idée, et qu'une nation ne soit rien d'autre qu'un conglomérat, comme dit ces temps-ci M. Besson, d'hommes de femmes «unis par leurs conceptions de ce que doit être un État et leur idée de la concitoyenneté». Elle dit qu'il en est ainsi, en France en tout cas, depuis la Révolution française, et même depuis que les Lumières.
Elle le dit parce que c'est ce qu'on lui appris. C'est en effet ce qui est enseigné en tout lieu depuis un demi-siècle. Je crois pour ma part qu'il s'agit d'une formidable imposture historique.

Renaud Camus, Parti pris, p.64

J'aime beaucoup «Elle le dit parce que c'est ce qu'on lui appris.». Cela sent le «Petite sotte, vous ne voyez pas que vous êtes endoctrinée, (vous ne pouvez pas le voir), vous ne voyez pas que vous avez gobée la propagande actuelle, vous ne voyez pas que ce que vous dites ne vous appartient pas, mais n'est que l'air du temps» (selon le même raisonnement que «il n'y a pas de goût, mais que des idées culturelles», raisonnement qui n'est pas inexact, d'ailleurs). Mais évidemment, si j'écris cela, RC va se récrier: «Je n'ai pas écrit cela». Et c'est vrai, il n'a pas écrit cela. Il a écrit que je "sais" (que je dis) ce que j'ai appris.
Il y aurait donc une version de l'histoire fautive et enseignée (fautive parce qu'enseignée), et une version exacte, sans doute immanente ou transcendante (j'ai toujours hésité entre les deux mots): l'histoire comme Révélation, peut-être.

Je ferais simplement remarquer que nous (Renaud Camus et moi) n'avons pas reçu un enseignement très différent l'un et l'autre. Ce n'est pas pour rien que je connais le Capitaine Corcoran et les livres de la collection "Signes de piste", et si pour avoir dévoré la bibliothèque de ses grands-parents, lui avait des lectures communes avec Jean Puyaubert, pour en avoir fait autant, j'ai des lectures communes avec Renaud Camus (sur un spectre plus large car nous avons une moindre différence d'âges). Il y a quelques jours encore, je lisais un livre de classe de mon grand-père pour lequel la dernière guerre était celle de 1870 («Souhaitons la paix mais n'oublions pas les Alsaciens et les Lorrains qui souffrent, exilés de la Patrie», à peu près), et quand je lis «Louvois, que dans mon enfantce encore on donnait comme le plus grand des ministres de Louis XIV après Colbert» (Demeures de l'esprit - France Nord-Est p.169), c'est aussi ce que j'ai appris, que la doxa sur ce point n'ait pas changé, ou que mon instituteur n'en ait fait qu'à sa tête, ou encore que l'histoire enseignée soit juste quand elle rencontre ce que "sait" Renaud Camus.

La suite du développement camusien porte sur la France. Or ma réflexion portait sur la légitimité de Barack Obama noir comme représentant d'un grand Etat (du plus grand État) du monde occidental (la question, en tout cas celle à laquelle je réfléchissais ou répondais, était: «Un Noir peut-il représenter les Etats-Unis sans bouleverser totalement notre conception de l'Occident?»). Je vous laisse vous y reporter (en vous présentant encore mes excuses de ne pas recopier les quatre pages de Parti pris (pp.64-67), et donc d'être moins fair-play que Renaud Camus dans son journal).

Je ne vais commenter que cette phrase, qui elle aussi (ou elle encore), me met nommément en cause:

Ce qui me semble infirmer totalement l'histoire telle qu'elle nous est racontée, et telle qu'y adhère sans réserve Mme de Véhesse, c'est la littérature.[…] je suis prêt à parier que dans quatre-vingt-dix huit pour cent des ouvrages littéraires publiés depuis la Révolutions un Français est français parce que ses parent et toute son ascendance sont français, parce qu'il appartient au peuple français au sens génétique du terme, et même à la race française. (Ibid, p.65)

(Et donc si un Arabe (un Français d'origine maghrébine) était élu président de la République, cela changerait-il notre, ou plutôt ma, conception de la France? J'ai envie de répondre que cela dépend quand même beaucoup de l'Arabe en question, de même qu'il me semble que Sarkozy ne change pas ma conception de la France, mais doit être un choc à l'étranger pour ceux qui se souviennent de de Gaulle (et Obama après Bush, oui, cela me paraît un "mieux". Ce n'est que mon opinion.) (Et donc non, ça ne changerait pas ma conception de la France. Elle est indépendante de la personne qui la représente, dieu merci. Mon opinion des Français, en revanche… oui, dépend du résultat des élections. Mais pas que, dieu merci encore.))

Mais il me semble que dans mon billet de 2010, je parlais de la diffusion des idées des Lumières et de la Révolution. Peut-être n'ai-je pas été claire, ou ma pensée se précise-t-elle en lisant les arguments camusiens: je ne sais plus si j'applaudis à toutes les idées des Lumières (trop de lecture de Maistre, de Bonald, trop de guerres napoléoniennes, trop de…), mais j'adhère avec enthousiasme, oui, à la disparition de l'arbitraire, à l'égalité de chacun devant la loi, et à la liberté, la liberté. Rencontrera toujours mon adhésion pleine et entière ce qui garantit à chacun la liberté d'être et d'agir comme bon lui semble tant qu'il ne nuit à personne.
Dans cette perspective, celle de la diffusion des idées, et pour utiliser une preuve —littéraire? je dirais documentaire—, je vais citer Ella Maillart, lecture camusienne dans Fendre l'air:

Nous priâmes l'un des officiels de nous guider jusqu'au fameux sépulcre [la tombe sainte de Mechhed, en Iran]. Temporisant, il voulut d'abord nous montrer les trésors de la bibliothèque. Parmi quelque dix-huit mille livres, il y avait cinq mille corans dont un grand nombre de chefs-d'œuvre magnifiques. Chaque page était un trésor de dessins originaux et de couleurs exquises, les marges contenant assez d'arabesques d'azur et d'or, d'entrelacs fleuris de vert et de rubis, pour inspirer une cohorte d'artistes en quête de motifs nouveaux. Relié en peau de serpent, le Coran d'Ali était composé en splendides caractères coufiques. Inspectant les rayons, je fus surprise d'y voir des livres tels que La Révolution française de Thiers, et même Les Trois Mousquetaires.

Ella Maillart, La voie cruelle, p.169



Je vais terminer sur une note un peu triste. J'ai sursauté en lisant:

Si le public d'un match international livré en 1930, mettons, assistait à un match d'aujourd'hui, il serait convaincu que nous sommes retournés à la barbarie la plus complète. (Parti pris, p.214)

Dix ans plus tard, ou treize, ou quinze, ce même public aurait sans doute regretté de ne pas connaître notre actuelle barbarie.



PS: J'avais prévu d'écrire ce billet dès ma lecture des pages 60 de Parti pris, mais je n'ai pas voulu le mettre en ligne avant de partir en vacances, afin d'être là pour contrôler d'éventuelles malveillances.
Beaucoup d'événements redoutables ont eu lieu ces dernières semaines, j'ajoute donc quelques mots concernant l'actualité récente:

Alain Finkielkraut a dû s'étrangler en se voyant cité dans l'énorme manifeste d'Anders Breivik, responsable de la mort de la mort de 77 personnes en Norvège le 22 juillet. A la page 616 de ce texte délirant, le tueur écrit :
«Le philosophe français Alain Finkielkraut a prévenu que la noble idée de la guerre contre le racisme devient peu à peu une idéologie affreusement erronée. Cet antiracisme sera au XXIe siècle ce que le communisme fut au XXe : une source de violence.
Or c'est au nom d'un combat contre le «marxisme culturel» que Breivik a commis l'un des pires meurtres de masse de l'histoire récente. (Rue 89 le 6 août 2011)

Bien sûr nous savons que Finkielkraut n'y est pour rien, et que n'importe qui peut récupérer n'importe quel discours pour lui faire dire n'importe quoi. Mais il faut admettre aussi que certains discours sont plus faciles à récupérer que d'autres, nécessitent moins de coupes, moins de mise en scène.

Jouer avec le feu nécessite au moins de reconnaître qu'il s'agit de feu. Sinon c'est de l'inconscience.

Renaud Camus, Parti pris - journal 2010.

La vérité, toute simple, est que je ne peux résister à quelqu'un capable d'écrire ce genre de choses :

Jeudi 4 novembre, minuit et quart. Après avoir, des années durant, dîné à onze heures du soir, nous étions passés à six ou sept heures, nous étant convertis au principe du high tea. Mais comme nous regardons le journal télévisé de huit heures, pour nous tenir un peu informés et voir la tête des gens, cela faisait, dans le travail, deux interruptions trop rapprochées, ou bien une seule trop longue. Nous avons donc, insensiblement, regroupé high tea et nouvelles de huit heures, de sorte que nous dînons à huit heures devant notre télévision, comme des caricatures de Français moyens. Par le biais d'excentricités successives et contradictoires, nous sommes arrivés au comble de la banalité et du conformisme. Mais bien entendu ça n'a rien à voir — n'importe quel bathmologue de première année en attestera. Dîner à huit heures devant la télévision, étant donné notre histoire, est le comble du comble de la liberté d'esprit (et d'autant que ça ne se voit pas).

Renaud Camus, Parti pris, p.449

J'ai un peu honte. Je serais censé aimer les passages les plus poétiques, ou les plus réfléchis. Et c'est vrai aussi, c'est vrai surtout, ce que je préfère est ailleurs, ce sont certains blancs, certains silences, c'est rapprocher la première et la dernière phrase du 19 août, ce sont les phrases interrompues, les associations, la rêverie et la précipitation, mais ce n'est pas principalement dans le journal que cela se trouve. Alors oui, dans le journal, ce qui me retient, c'est la façon dont aucune (mienne) exaspération ne peut tenir face à la drôlerie de l'auteur qui nous prend à contrepied en n'étant pas dupe de lui-même (en étant moins dupe de lui-même que nous ne le pensions et en se montrant conscient de ce que nous pensons, allons penser, en le lisant — et le prévoyant —, nous amène à penser que... (etc, cf. La lettre volée et le jeu de pair, impair)).

Reprenons. Le titre, Parti pris, ne le cachons pas, était inquiétant: allions-nous avoir droit à du parti (de l'In-nocence) et encore du parti? Fatigue anticipée de ces rengaines, «Le Chœur: Ça y est, v'la qu'ça l'reprend!» (p.535).
Mais non, finalement non, il n'y a que la quantité "habituelle" de petite-bourgeoisie et de déculturation, avec une note de tristesse peut-être plus appuyée, notamment à l'évocation de femmes voilées, «bâchées», jusqu'au fin fond de la Suède, et cette tristesse et cette inquiétude sont légitimes. Le reste du journal, malgré la fatigue et les soucis de Renaud Camus, est allègre, guilleret, peut-être à force de nervosité (de nerfs à bout) ou de détachement obligé (sous peine de laisser cours à l'épuisement, au burn out, comme on dit aujourd'hui).

La grande nouvelle, celle qui inquiète et navre, c'est l'abandon de Paul Otchakovsky-Laurens. Je le savais pourtant, Renaud Camus ayant murmuré en janvier: «Maintenant que je n'ai plus d'éditeur...», mais cela reste un choc.

Est nouveau également le nombre de fois où Renaud Camus note que le journaliste ou l'interviewer est poli et courtois durant l'entretien, et que son compte-rendu est plutôt fidèle, en tout cas écrit sans intention malveillante: entre les Demeures de l'esprit et l'annonce d'une (hypothétique) candidature à l'élection présidentielle, les articles et entretiens se multiplient et sont courtois : c'est un changement notable — et appréciable (même si je ne suis pas ravie que cela est lieu à cause du versant politique de Camus: désormais une recherche "Renaud Camus" dans Google ne fait "remonter" que des liens politiques et je le regrette. Mais bon... l'auteur a choisi ce qu'il préférait mettre en avant, ou ce qui lui semblait légitime de mettre en avant (dans la mesure où il est peu porté, et je le comprends, sur la promotion de ses propres ouvrages.)).

L'écriture des textes pour les Demeures est un grand moment (sont de grands moments) de plaisir, en particulier s'agissant de Lamartine ou de Léonie d'Aunet, plus connue comme étant la maîtresse de Victor Hugo jetée en prison pour adultère. Une partie de ces textes sont écrits pendant la traversée de la Suède et de la Norvège, et les descriptions sont à couper le souffle. Qu'il s'agisse de paysages, de lectures, de musiques, de peintures, Renaud Camus inspire le désir comme personne. Il donne envie de partir aussitôt, de tout lâcher, soudain le temps presse.

Les recherches généalogiques de Renaud Camus se poursuivent, avec toujours autant d'imprécision et de rêves ou fantasmes concernant son père biologique (Ici pourrait se glisser une allusion à Théâtre ce soir: qu'est-ce qui est le plus important, le père de convention ou le père biologique?) Il faudra réunir les notes de Kråkmo et de Parti pris sur le sujet et tenter de dessiner un arbre généalogique. Nous avons là beaucoup de notations importantes pour une reconstitution de la famille (à rapprocher également de Journal d'un voyage en France).

Nous disposons en fin de volume (p.555) d'une liste des projets de livres ou livres en cours (et le journal fait de nombreuses allusions aux Églogues en cours, allusion que je tâcherai de relever), je remarque un Roman couronné: voilà une information, je ne savais pas s'il fallait considérer Voyageur en automne comme le troisième tome de ce qui était annoncé comme une trilogie (apparemment, non, mais comme nous n'avions aucune information supplémentaire...).

Ce qui m'a finalement marquée, c'est un phénomène de répons à plusieurs pages d'intervalles.
J'avais été désagréablement impressionnée (inquiète, à dire vrai) dans Kråkmo par des répétitions qui n'étaient pas les habituelles variations camusiennes sur de mêmes thèmes, mais bien des phrases quasi à l'identique qui donnaient l'impression que l'auteur ne savait plus du tout ce qu'il avait écrit. (Je m'étais d'ailleurs demandé pourquoi cela n'avait pas été coupé à la relecture et nous en avons une explication p.420 de Parti pris, ce qui est bien la preuve qu'il ne s'agissait plus du procédé camusien coutumier de répétition/variation: «Il y a dans ce livre [Kråkmo] beaucoup de répétitions, de redites, selon le mot de mes deux censeurs, Claude Durand et M. Massuyeau, le correcteur officiel. [...] Les retraits sont difficiles à opérer parce que les passages qui devraient être enlevés sont en général mélangés de quelques éléments nouveaux, malgré tout. Je n'ai pas le temps de procéder à des ajustements méticuleux et je n'ai pas le cœur de trancher dans le vif, mais il faut absolument que je devienne plus conscient de ce problème.»)

Le journal 2010 présente une structure de répons, de variations, soit en reprenant des mêmes thèmes, soit en répondant, parfois malgré lui, à des questions posées quelques pages en amont, ou en illustrant des propositions.

Exemples: Soit Le Coz qui reproche à Camus son manque de charité (p.37)

Un exemple de mon manque de charité serait l'invisibilité des petites gens (sic), autour de moi. Ma «camériste», selon Le Coz, est dotée de transparence. (Parti pris, p.37)

Or Le Coz a choisi un très mauvais exemple pour étayer son reproche. Que Renaud Camus ne parle jamais de la vie privée de Céline me paraît tout simplement de la discrétion, l'inverse serait très désagréable. En revanche, et curieusement, le journal apporte de lui-même un bien meilleur argument pour soutenir ce reproche de manque de charité: il s'agit de la lettre d'un lecteur, p.395:

Vous jugez de l'extérieur [...] mais il serait bon que vous jugiez parfois de l'intérieur, que, plutôt que de vous isoler sans cesse et de "tomber du temps", vous vous frottiez un peu à lui, quitte à ce que cela génère en vous un surcroît de révolte. [...]
[...] vous vous privez aussi de la chance de rencontrer peut-être, parmi ces foules qui vous ont fait décamper, un regard, un sourire, un simple geste de la main donnés par celui ou celle que vous croyiez détester; vous vous privez de la joie de vivre de ces grosses Africaines (dont, certes, je me passerais bien au quotidien, tant il est vrai qu'elles ont envahi tout l'espace), cette joie de vivre qui éclate à votre insu en un gros rire sonore, intrinsèquement gai, naïf, spontané — touchant — qui vous donne envie de rire à votre tour [...] (etc). (Parti pris, p.398)

(Remarquons une fois de plus l'ambivalence du procédé qui consiste à copier dans le journal cette lettre, ce qui permet à la fois de l'accepter et de la refuser en la livrant sans commentaire au lecteur).

Une autre fois, Renaud Camus se demande quels hôtels les gens "bien élevés" peuvent-ils bien fréquenter (p.338), sans paraître se rendre compte qu'il donne la réponse quelques pages plus loin: les gens "bien élévés" au sens où il l'entend ne vont pas à l'hôtel, ils rendent visite à des amis ou de la famille :

La croisière le long des côtes de Norvège était déjà très à la mode au temps de Proust. Mais bien sûr elle n'était pas collective, ni commerciale: on voyageait sur des yachts aparenant à des amis, ou qu'ils louaient. [...] Les mêmes ne séjournaient guère à l'hôtel, je crois, mais seulement les uns chez les autres, ne descendant à l'auberge, comme Mme de Sévigné, qu'en dernier recours, en chemin, si vraiment il n'y avait pas quelques cousins cousins de cousins qui pussent les recevoir, à proximité. (Parti pris, p.345)

Ce qui m'amène à une autre phrase de Renaud Camus:

Non, non, non, ce n'est pas la misère qui crée cette chienlit. C'est la décivilisation, la prolétarisation, l'effondrement des exigences envers soi-même, la clochardisation, oui, mais pas du tout du fait de la pauvreté, du fait du dévergondage, dévergognage, de l'abdication de toute vergogne (Parti pris, p.305)

Soyons plus précis: ce n'est pas la pauvreté, c'est la richesse, non pas au sens richesse personnelle, mais au sens société d'abondance: à quoi bon se priver, puisque tout est disponible et remplaçable? A quoi bon maintenir une certaine tenue, une certaine discipline, une certaine austérité, puisque tout est là, que l'on peut casser, jeter, tout sera remplacé? La réponse est donnée par le journal lui-même:

L'histoire de la démocratisation, on l'oublie trop, est celle de la commercialisation. (Parti pris, p.345)

En d'autres termes, ce que nous vivons, ce sont les délices de Capoue à l'ère industrielle. Il ne peut y avoir de discipline dans un monde d'abondance, semble démontrer ce dernier siècle. Faut-il regretter l'abondance?



Pour le reste, j'ai relevé des rimes de thèmes ou de styles pour mon propre plaisir.

la charge de président de la République:

J'ai appris avec envie, récemment, à Colombey, que le gentil de Gaulle, si simple, si honnête, et qui payait son électricité, à l'Élysée, ou son téléphone, je ne sais plus, ou les deux, avait tout de même fait évacuer l'hôtel où il était aller se reposer en Irlande avec tante Yvonne, après sa démission: il ne voulait pas d'autres clients. Comme je le comprends! Il me tarde de démissionner de la présidence moi aussi, pour faire la même chose. (p.270)

Bref, il va absolument falloir que je sois élu à la présidence de la République, car c'est l'Élysée ou les ponts. Les ponts mènent d'une courte tête. (p.556)

A ce propos, j'ai été surprise de découvrir que la candidature à l'élection présidentielle aurait quasi été imposée (mettre des guillemets, des nuances, tous ce que vous voulez) à Renaud Camus par David Reinharc: en 2006, c'était bien Renaud Camus qui voulait créer une association pour recueillir des dons en vue de la campagne présidentielle de 2007. A cette époque j'avais beaucoup résisté, car il me semble que c'est un moyen assez sûr d'aller à la ruine (si on n'obtient pas 5% des voix, ce qui reste assez probable: ce sera les ponts plus vite que prévu (et je prends là la position décrite par Le Coz: lire le journal donne envie de donner des conseils)).

Vivre (reprise):

Et il n'y avait rien de plus joyeux que de plus joyeux que de traverser ce grand baquet de lumière verte jeté sur vous par le printemps. C'était l'un de ces moments où n'être pas mort paraît une chance inouïe. (Parti pris, p.216)

Il est vrai que ce pauvre garçon est mort à vingt-cinq ans. Ce doit être bien contrariant, quand les soirs et les lacs sont si beaux. Je suis extrêmement satisfait de n'être pas mort à vingt-cinq ans (p.284)

Lire les Demeures élairé par le souvenir du lieu où le texte a été écrit:

Nous n'avions pas d'idée très précise pour un lieu d'étape (et de travail, car j'ai toujours six ou sept textes en retard (À Colombo ou à Nagasaki je lis des Baedeker / De l'Espagne ou de l'Autriche-Hongrie[1]). (Parti pris, p.267)

J'ai expédié ce matin pour le Journal des arts mon texte sur Thorvalsen à Nysø, et ce soir je suis passé, pour Demeures 6, à Racine à la Ferté-Milon (entre parenthèses, je me demande si qui que ce soit à Kiruna s'est jamais soucié de Racine, même superficiellement comme je le fais). (Parti pris, p.335)

Après Racine à Lakkselv, voici Saint-Just à Alta: je m'occupe ici de cette maison de Blérancourt, dans l'Aisne, où vécut le jeune conventionnel et qui fut au centre de son activité politique locale. (Parti pris, p.240)

Sans doute peut-on penser que ce n'est pas très sérieux (et «faire le kéké» (p.83), oui, restera dans les annales). Mais si l'on se reporte aux Demeures - France Nord-Est, il faut convenir que les textes ne souffrent pas de cet éloignement géographique et temportel (il faut dire que la voiture est transformée en une impressionnante bibliothèque).
Pour moi, il s'ajoute désormais à la lecture de ces textes la lumière du nord et une dimension de performance lamartinienne («mais pourquoi doit-il écrire sur son genou?» (p.196)).

Ce que j'appelle in petto "l'atmosphère d'Échange:

Je le trouvais plutôt laid et bêta, ce château, jadis, mais, avec les années, 1860 devient presque aimable, et la belle situation compense ce que l'architecture peut avoir d'un peu bourgeois, malgré les tourelles pointues, ou à cause d'elles. Les Malheurs de Sophie sauvent tout. Landiran est un château tout à fait Les Vacances. Et le joli jardin potager appelle les petites filles à crinoline, les arrosoirs, les jardiniers à chapeaux de paille, les rigoles qu'on détourne pour y planter des moulins à aube de contreplaqué, pas plus hauts qu'une bottine d'enfant. Il a même son chient et son chat d'époque, en biscuit, au sommet des montants d'un portail affaissé. (Parti pris, p.425)

J'aime cette voix.
Et puis il est devenu impossible de me parler de petite fille dans un jardin potager sans que je pense à Proust, à la première rencontre du narrateur et de Gilberte.

Maintenant je vois le pays en relief, le relief du temps; et 1992 semble une autre époque. Pourtant, de très vieilles femmes qu'on croyait depuis longtemps dans un monde meilleur marchent encore, au bras de leur gouvernante, sur les levées de terre qui retiennent les eaux de réservoirs paisibles, dans le soleil pâle du grand âge et de l'été indien. (p.465)

Le relief du temps, les ruines, le temps qui passe et ne passe pas, une métaphore possible des Églogues.

Je vais terminer en évoquant la profonde émotion à lire les quelques lignes me concernant fin décembre. Il y avait eu des compliments dans le journal 2009, et même en amont de celui-ci, mais ils m'avaient effrayée de plusieurs manières: peur d'être redevable, culpabilité de ne pas montrer de gratitude, conscience aiguë de ne pas travailler assez, ni assez vite, ni de comprendre assez de choses, conscience de tout ce qui manque, de ce qui me manque, de ce que j'oublie, de ce que je ne vois pas... J'aimerais tellement faire mieux, trouver une méthode de mise en page, une disposition, etc.
Mais les cerfs-volants... Au loin les nuages, les merveilleux nuages. J'ai été profondément émue, merci beaucoup.

Notes

[1] note personnelle: Valery Larbaud, poème de A.O. Barabooth, extrait de Europe.

Comment naissent les opinions? Juan Asensio, un cas d'école

Ce n'est pas le plus important de Parti pris (j'en suis dans ma lecture au moment de la lettre à Otchakovsky-Laurens, c'est vous dire si d'autres événements sont plus douloureux et engagent davantage l'avenir), mais la citation que je mets en ligne ici me permet de répondre aux questions de quelques lecteurs.

Rappel du contexte (car c'est une histoire de longue haleine) :

Dans le journal 2007 paru en 2010, Une chance pour le temps, Renaud Camus raconte la façon dont Juan Asensio prend à parti les intervenants de SLRC (société des lecteurs de Renaud Camus).

Bien évidemment, en 2010, la lecture de ce récit rend Juan Asensio furieux, et il écrit alors un de ces billets furibonds dont il a le secret (sans avouer bien sûr que ce qui provoque sa fureur, ce sont ces quelques lignes de Camus que j'ai mises en ligne afin d'éclairer le billet d'Asensio (je suis trop bonne)).

Aujourd'hui, en juin 2011, le journal 2010 nous fait part de la réaction de Renaud Camus à la lecture du billet d'Asensio (au passage, on reconnaîtra le mécanisme d'auto-alimentation du journal, mécanisme identifié par Catherine Rannoux.

Dimanche de Pâques, 4 avril, onze heures vingt, le soir. Comment naissent les opinions? J'ai toujours pensé qu'il n'y avait pas de question plus intéressante (elle est un autre titre possible pour Du sens). Et, à cet égard, le cas Juan Asensio est fascinant, décidément, à cause de son exceptionnelle pureté — toutes les délicatesses et tergiversations qui embrouillent un peu l'observation, en général, sont ici effacées, de sorte que c'est presque trop simple.

J'ai déjà résumé l'histoire. M. Asensio me trouve toutes les qualités (littéraires, au moins) et juge que Rannoch Moor, en tout cas, est un livre somptueux. Puis voilà que Didier Goux, un habitué du forum des lecteurs (du temps que celui-ci vivait car, pour l'instant, il est mort), cherche querelle à ce critique et déclenche, ce faisant, une guerre à laquelle je ne prends pas part, malgré les appels des deux parties, mais qui ravage ledit forum pendant des semaines. Asensio s'y montre d'une prolixité, d'une insistance et d'une violence verbale insupportables et même odieuses, ce que je me picote de noter dans mon journal, de même que ma résolution de n'avoir plus jamais affaire à lui. Las — si je puis dire... —, ce journal paraît, M. Asensio y prend connaissance de mon opinion à son sujet dans cette affaire, et, depuis lors, non seulement il me poursuit de sa vindicte, mais, et c'est le point auquel je voulais en venir, il trouve désormais que je n'ai aucun talent. Toutes les occasions lui sont bonnes pour exprimer cette opinion parfaitement légitime, certes, et peut-être fondée, mais qui ne peut pas ne pas être revêtue d'une forte portée comique par son caractère de retournement total au regard de l'opinion asensienne précédente. Je suis un écrivain admirable, nous nous brouillons, je suis un écrivain minable : c'est aussi simple que cela.

Renaud Camus, Parti pris, p.135

En recopiant cette page, je me suis demandé si je n'allais nuire à Renaud Camus (c'est-à-dire provoquer par mon intervention une réaction de JA qui n'aurait pas eu lieu sans cela), mais je ne le pense pas: quoi qu'il arrive, que je copie ou pas, Asensio va répondre, et je ne peux m'empêcher de penser que cela amuse Renaud Camus — plus exactement que cela pique sa curiosité, car le sujet de l'expérience est extrêmement réactif —, même si cela l'agace également.
Simplement, puisque c'est moi qui ai copié, je vais en prendre pour mon grade: Asensio est relativement prévisible.

S'agissant de la prévisibilité d'Asensio, Camus pose une question difficile:

Je me demande s'il me trouverait de nouveau «somptueux» si moi je le jugeais d'un commerce charmant, pacifique, délicat, et styliste hors de pair.

Ibid, p.127

Cela ne se faisait plus du tout, de mourir à soixante-deux ans

C'est ce que je pensais aussi, et c'est pourquoi la phrase m'était resté en mémoire. Son ton décalé, aussi, m'avait marquée, cette façon de considérer la mort comme une mode, et le fait de mourir tôt comme une faute de goût, une inélégance, une ringardise.

Je m'étais mis dans la tête que tout le monde vivait jusqu'à quatre-vingts ans et au-delà, bien au-delà, de nos jours. Mais je m'aperçois en lisant les journaux, en regardant la télévision, en écoutant autour de moi, et la radio, que les hommes, en particulier, meurent très souvent à soixante ans, soixante-deux ans, soixante-trois ans — Ibrahim Rugova, le président du Kosovo, il y a deux ou trois jours. J'étais persuadé que cela ne se faisait plus du tout, de mourir à soixante-deux ans. Mais je vois que cela arrive tous les jours, et à un grand nombre de gens — le cancer, en général, ou l'infarctus, ne parlons pas du sida. Je serais bien fâché de laisser en plan l'énorme chantier de mes travaux.

Renaud Camus, L'Isolation, p.38

En lisant l'introduction à un colloque de finances publiques sur la santé, je découvre avec effarement qu'un quart de la population française meurt avant soixante-cinq ans.

Or les habitants de la région Nord-Pas-de-Calais ont une espérance de vie plus courte que celle des habitants des autres régions: 72.5 ans chez les hommes et 81 ans chez les femmes, contre respectivement 75.9 ans et 82.9 ans en moyenne nationale. La mortalité prématurée reste anormalement élevée puisque un tiers des habitants de cette région meure avant 65 ans, contre un quart au niveau national.

Rémi Pellet, «Questions et propositions introductives», p.49

Je ne suis pas sûre de me représenter cette statistique: cela doit vouloir dire je suppose que sur les cinq cent mille morts par an en France, un quart a moins de soixante-cinq ans, ce qui inclut les bébés, les morts sur la route, etc.
Mais tout de même, jamais je n'aurais imaginé que cela faisait/ferait un sur quatre. Spontanément j'aurais répondu un sur dix, peut-être.

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