Véhesse

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

jeudi 6 février 2003

Camus, l'autre

C'est vexant? Ou c'est un jeu? Ou un défi? Ou cela justifie/provoque le motif du double? (voir les analyses de Baetens dans Etudes camusiennes). Combien de fois Camus cherche-t-il les pas de Camus?
A Budapest comme à Chamalières, présence du double. Est-ce par hasard, ce motif de "l'étranger"?

1-3-8-3-1-1-2-1-27-10. « Mais avec l'écrivain, demanda la princesse, vous avez des liens de famille ?

1-3-8-3-1-1-2-1-27-11. Non, pas du tout. Lui prétendait que oui, mais c'était pour se vanter.

1-3-8-3-1-1-2-1-27-12. Ah, très drôle ! Et vous-même, pourtant, vous avez choisi d'être écrivain ? Ce n'est pas difficile, avec un nom pareil ? Vous n'avez pas eu envie de changer ?

1-3-8-3-1-1-2-1-27-13. Bu... What's in a name ? Non, ça va, ça ne me dérange pas.

1-3-8-3-1-1-2-1-27-14. Moi je sais que, à votre place... Mais vous écrivez quoi, quel genre de choses ? Excusez-moi, j'ai passé plusieurs années aux Etats-Unis, je ne connais pas votre oeuvre...

1-3-8-3-1-1-2-1-27-15. Oh, je vous en prie ! Même en France, vous savez, presque tout le monde est dans votre cas ! Enfin, sur ce point, je veux dire... Je suis un écrivain très obscur. En fait j'écris un peu de tout, des romans, des essais, des journaux de voyage, des journaux sans voyage, des églogues, des éloges, des élégies, etc.

1-3-8-3-1-1-2-1-27-16. Eh bien ! Mais c'est passionnant ! Moi-même, j'ai toujours eu envie d'écrire. Mon mari se moque de moi ! Jusqu'à présent l'occasion ne s'est pas présentée, mais je n'ai pas dit mon dernier mot. C'est de commencer, qui est difficile, je trouve. Il me semble qu'une fois qu'on est lancé... »

1-3-8-3-1-1-2-1-27-17. Sûres comme la mort, dit l'organiste. Le prince héréditaire Albert ressemble comme deux gouttes d'eau à notre ami Stéphane. Mr. Dedalus, le père, est mentionné parmi les amants de Mrs. Bloom. Nous autres bâtards, nous faisons les plus ardents légitimistes. (Cette proposition parfaitement retournable, bien entendu, comme la plupart des autres (or c'est imparfaitement qu'il faudrait dire)).

Vaisseaux brûlés

(Vous noterez bien sûr qu'il est entièrement fortuit que le prince se prénomme Albert).


1-3-8-3-1-1-2-1-27-16. Eh bien ! Mais c'est passionnant ! Moi-même, j'ai toujours eu envie d'écrire. Mon mari se moque de moi ! Jusqu'à présent l'occasion ne s'est pas présentée, mais je n'ai pas dit mon dernier mot. C'est de commencer, qui est difficile, je trouve. Il me semble qu'une fois qu'on est lancé... »
Vaisseaux brûlés

«[...] c'est ici que je [Odette] travaille» (sans d'ailleurs préciser si c'était à un tableau, peut-être à un livre, le goût d'en écrire commençait à en venir aux femmes qui aiment à faire quelque chose et à ne pas être inutiles),»
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs p 616, Pléiade T1

dimanche 2 février 2003

L'Elégie de Chamalières: le nom comme carrefour

Mais pourquoi lire L'Elégie de Chamalières? Quelle étrange idée, me suis-je entendue opposer, lorsqu'on a encore tous les journaux à découvrir!

Oui, mais L'Elégie est éditée (pardonnez-moi, P.O.L.) aux éditions Sables, qui déjà ont épuisé leurs exemplaires d'Eloge moral du paraître. Alors oui, vite, se procurer L'Elégie de Chamalières, pendant qu'il est encore temps. Et bonheur inattendu, les pages ne sont pas coupées, l'exemplaire est numéroté... Petits plaisirs...


Ici se mêlent dans le poème lyrique la perte et l'absence, à partir des deux piliers de l'identité, le sang et le sol, le nom et la patrie.

Nous sommes définis, légalement au moins, si ce n'est psychiquement, par un nom et un lieu de naissance. Retour donc au lieu de naissance. Mais c'est un "non-lieu", un nulle part (p 22), aux contours imprécis qui se perdent dans les deux villes voisines. Chamalières a avant tout une fonction de passage, en quoi finalement elle remplit bien son office d'origine par rapport à l'auteur... Et déjà se perd l'identité, le double apparaît, "je" devient "il" (p 23). Tout est chimère "cet intense commerce de riens" p 26, seule la mort est certitude, par les catacombes retrouvées sous l'hôtel de ville : «la mort seule y fait preuve de profondes assises...»

Le texte se poursuit par la magie des noms. Les noms sont le fil d'Ariane, à travers le temps (l'histoire) et l'espace (la géographie). Une homonymie permettra de passer d'un nom à un autre (Angelica de Roland furieux à Angelica mère d'Apollinaire, d'Apollinaire à Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, La Tour d'Auvergne à Tour et Taxis), ou un point commun permettra ce passage, de Tour et Taxis à Rilke, de Rilke à Tibulle, etc. Variations : un même nom pour plusieurs personnes, Thalès, Camus, une même personne aux noms multiples, Guillaume Kostrowitzhy, Maurice de la Tour, un enfant sans nom ni origine, Kaspar Hauser, un peuple perdu dont il ne reste que le nom, les Khazars, de même un dieu au nom incertain, Bordo ou Borvo... Le nom est passage, carrefour, et étant carrefour, il est renoncement, renoncement à tous les chemins qu'on ne choisit pas : «Que de mirages, sur le chemin de l'explorateur des noms! Combien de chausse-trappes, de vertiges et d'hésitations aux carrefours (...) Et pour quel résultat? Pour devoir renoncer, sans cesse, à mille chemins ouverts (...)» p 96

Regret et nostalgie, la musique de l'élégie se déploie, tresse à trois ou quatre fils, née avec la question "Vous êtes d'ici?" et la réponse "non" ("Ici n'est pas de moi", mais qu'est-ce donc qu'appartenir?), et le motif de la maison natale, prétexte initial à ce retour à l'origine, motif qui revient, qui insiste. L'auteur se dévoile vers la fin : «On le verra, le roman est familial (...)», et la phrase continue, ô joie et stupeur «cela pour partir en passage, d'échange en échange et, dès le début, de travers : un dire du fou s'opposant à la ligne droite des tours masives». Chaque phrase comme un clin d'œil et un nouveau carrefour, vers d'autres textes et d'autres références. Le temps de l'élégie, étrangement, est le présent, point de l'espace d'où l'on évoque et se lamente, point de l'espace nous maintenant d'où nous pouvons constater l'absence et la perte, pire l'effacement et la disparition.

Car la question "familiale", personnelle de l'auteur, est celle-ci : pourquoi, comment, moi, dont les racines sont attestées, à l'inverse de neuf personnes sur dix de Chamalières qui n'y sont pas nées, pourquoi, donc, ne me sentè-je pas d'ici? Pourquoi me sentè-je de nulle part? Où s'inscrit ce défaut d'origine, d'où vient-il?

Pour moi, si je m'attache à tout, si m'obsèdent les correspondances, si je cherche à chacun de mes mots et de mes désirs des reflets, des anagrammes, des envers et des symétries, si je ne me penche sur les fleuves, les lèvres, les pages et les heures, qu'à la recherche de signes, fussent-ils très bêtes, d'intelligence, c'est peut-être que rien, de naissance, ne m'attachait à rien. (p 88)

Et ce cheminement parmi les noms et les territoires, cette poétique réflexion sur l'origine se termine en établissant la prééminence de la littérature sur les faits, et sa fonction consolatrice et réconciliatrice de nous-mêmes avec nous-mêmes, dans notre absence :

Mais à quoi servirait la littérature, is what we want to know, si ce n'est à corriger les généalogies déplaisantes? (...) retourner le passé, faire, et l'inverse, que ce ne fut pas ce qui fut, transmuer l'origine en conséquence, réduire la douleur à des stances, en élégie la faille, en un mythe efficace autant qu'harmonieux la terreur initiale ou la honte, la seule alchimie des lettres en est capable, et de redistribuer les cartes, de nous corriger, de nous recréer, de nous offrir un autre jeu, d'autres îles, et la page blanche, encore, sous la tache et sous la rature de cet éternel brouillon que nous sommes de nous-même, ou d'un autre. (p 98)

À retenir

Index

Catégories

Archives

Syndication



vehesse[chez]free.fr


del.icio.us

Library

Creative Commons : certains droits réservés

| Autres
Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.