Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

Le rire

Je riais.
– Pourquoi tu t'marres ?
– Parce que je suis content. C'est vachement bien.
– J't'aime bien, tu t'marres tout l'temps…

Renaud Camus, Tricks, p.87, (P.O.L 1988)

Rémi Santerre

Dans L’Écart, de Rémi Santerre, j’apparais en tant qu’ Othon, peut-être parce que j’ai été affublé pendant toute mon enfance, en classe en particulier, de noms d’autos, ceux des modèles successifs de la régie Renault : 4 Chevaux, Dauphine, Frégate, ils y sont tous passés.

Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été (Travers II), p.185

Le journal comme imposition de la forme

Quant à mon goût pour la forme journal, c’est un goût pour la forme, tout simplement ! Le journal est un procédé pour imposer une forme à la vie. J’ai risqué plusieurs fois (...) le concept de “graphobie”, c’est à dire de vie écrite (...), d’obsession littéraire, d’impérialisme absolu de la littérature, de littérature souveraine, comme procédé d’imposition de la forme – ou, si l’on veut, de la phrase, de la syntaxe – à l’existence, et le journal est l’instrument même de ce qui est peut-être une utopie, mais une utopie qui tend à de sérieux débuts de réalisation, c’est à dire l’imposition de la phrase à la vie, la journée conçue comme un beau paragraphe... ou un mauvais paragraphe, mais en tout cas comme un paragraphe, une page. (...) J’assume le fait que, certainement, je vis différemment du fait que tout doit être écrit, oui, mais au contraire c’est une joie ! (...) Ce qui n’a pas été écrit n’a pas été vécu.

Renaud Camus dans l’émission «Lettres ouvertes» présentée par Christian Giudicelli et Roger Vrigny
13/07/1994
France Culture
Les différents genres de l'autobiographie

Publier un journal

Réponse à un message de GC

annonçant en cela l’affirmation selon laquelle les Vaisseaux brûlés sont une extension du genre journal. (Et pourtant, la notion de « chronique » me semble en contradiction de celle d’ « hyper-livre ».))

Qu'est-ce qui vous paraît contradictoire? Une chronique devrait être linéaire, chronologique, comme son nom l'indique?
Et pourtant, ne dispose-t-on pas (enfin) avec l'hyper-livre d'une façon de raconter, de reprendre le temps, bien plus proche de la façon dont fonctionne notre cerveau, de la façon dont nous vivons le temps? Car nous ne nous souvenons pas de façon linéaire, mais par associations d'idées, un mot, un acte, nous font associer — actualiser, remonter au présent — des souvenirs dont les dates peuvent être éloignées dans le temps. Avec l'hyper-livre, la chronique ne se déroule plus sous le signe du temps physique, linéaire, mais du temps humain, qui procède par sauts, par boucles. Chaque moment du présent est «ce qui se n'est jamais présenté», mais également, souvent, ce qui nous rappelle d'autres situations, évoque d'autres mots, pris dans n'importe quel moment de notre mémoire. L'hyper-livre pour rendre enfin l'épaisseur du temps, et non plus son écoulement?


Je ne crois pas d’ailleurs que cette impression de porte-à-faux soit réservée au lecteur tardif (de 2003), puisque, lors de la publication du journal 1992, en 1997, le château de Plieux avait déjà été – et depuis un lustre – acheté,
Oui, c'est très étrange d'écrire "comme si" les événements étaient en train de se passer, et donc avec toute l'incertitude que comporte un acte au présent, cette opacité de ses conséquences futures, et en même temps de se situer à un moment où les-dites conséquences sont connues. L'auteur a alors le choix de faire "comme si" il (et ses lecteurs) ne le savai(en)t pas, ou au contraire le prendre en compte, et nous raconter comment maintenant il relit les épreuves de son journal d'il y a quelques années (ou quelques mois «A peine aurai-je regagné Paris je devrai quitter, en effet, le petit appartement sous les toits [...] Et certes je ne sais pas ce que je ressentirai lorsque cette heure, si proche, sera venue. Mais moi je le sais, qui recopie, non sans permutations ni rajouts, ces pages six mois plus tard,[...]» L'élégie de Chamalières p 66 éd Sables. (NB: il le sait, mais ne le dira pas ici.))
Une autre question que je me pose souvent est de quelle façon le fait d'écrire sa vie influence-t-il sur la vie elle-même. Vit-on de la même façon quand on sait que l'on va raconter ce que l'on vit? Cela pèse-t-il au moment d'effectuer certains choix? (Disons-le tout de suite : je suis persuadée que oui.) Ne développe-t-on pas, à tenir un journal avec autant de constance, un sens supplémentaire, sorte de chambre d'enregistrement, dont la composante (la conséquence) spirituelle serait une distance face aux événements vécus, le corps (le cerveau) transformé en caméra, de ce fait la réalité analysée en continu, médiatisée perpétuellement, et non plus reçue de plein fouet?


d’impérialisme absolu de la littérature, de littérature souveraine, comme procédé d’imposition de la forme – ou, si l’on veut, de la phrase, de la syntaxe – à l’existence, et le journal est l’instrument même de ce qui est peut-être une utopie, mais une utopie qui tend à de sérieux débuts de réalisation, c’est à dire l’imposition de la phrase à la vie,

Je reviens à cet entretien. Ces lignes m'ont réellement ouvert un horizon inattendu, qui pourtant depuis toujours était évident, placé devant moi.

Journal : texte un peu particulier, dans lequel l'auteur note ses remarques jour après jour, sorte de chronique du temps qui passe.
Mais il s'agit ici, donc, d'autre chose. On ne raconte pas après coup, on vit pour raconter, dans les deux sens du terme : chaque heure vécue en conservant à l'esprit qu'elle sera racontée, et chaque jour (ou presque) des heures consacrées à écrire.
Ainsi, il s'agit d'imposer, par la discipline du journal, une forme à la vie toute entière. Depuis presque vingt ans maintenant, cette discipline a été scrupuleusement respectée.
Quelle astreinte, quelle auto-discipline. A chaque fois que j'y pense, un vertige me saisit. Quel extraordinaire travail d'ascèse. Pour incarner la littérature. Donner chair. Ça alors. Quelle idée. Je ne m'y fais pas.

«Ne lisez pas ce livre!» version Kierkegaard

1-1. L'auteur ne savait pas, évidemment, en formulant cette négative injonction, qu'elle allait être prise à ce point au pied de la lettre, et qu'il serait si bien entendu.
1-2. […] Au lieu de quoi pas un article, des semaines durant, pas le plus étroit entrefilet, pas un seul mot nulle part au sujet de sa prose.

Vaisseaux brûlés, premières phrases


Il y a une chose que je puis dire sans aucun doute, en toute vérité, du sort de ce petit ouvrage [Miettes] : il n'a éveillé aucune sensation, absolument aucune.
[…] Sans aucune sensation, sans aucune effusion de sang ni d'encre, l'ouvrage est resté inaperçu, il n'a pas été l'objet de compte rendus, il n'a été nommé nulle part.
[…] Par suite de quoi l'auteur se trouve aussi dans l'heureuse situation de n'être, en tant qu'auteur, redevable de rien à personne. Je veux dire aux critiques, auteurs de compte rendus, intermédiaires, jurys littéraires, etc., qui dans le monde littéraire ressemblent aux tailleurs dans le monde bourgeois où ils «font» quelqu'un : ils donnent à l'auteur de la façon, il mettent le lecteur sur la bonne voie; grâce à eux et à leur art, un livre devient quelque chose. Mais ensuite il en va pour lui avec ces bienfaiteurs comme encore, d'après le mot de Baggesen, avec les tailleurs : «ils fusillent à nouveau leur monde, avec les notes qu'ils présentent pour leur "création." » On en vient à leur devoir tout, sans même pouvoir payer cette dette par un nouveau livre, car on doit à nouveau la signification de ce nouveau livre, au cas où il en reçoit une, aux bons offices et à l'art de ces bienfaiteurs.

Soren Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques p19, collection Tel chez Gallimard

Parler de l'œuvre

Buena Vista Park illustre toute la difficulté de ce que peut être discuter d'une œuvre littéraire. En effet, à mes yeux, au point où j'en suis de ma lecture, somme toute très limitée encore, de l'œuvre camusienne, Buena Vista Park est sans doute le livre le plus difficile de Renaud Camus.

Je l'ai lu à l'automne, il est disponible à la bibliothèque de Paris.
J'essaie (bravement, m'a dit un lecteur : avec tout ce que ce mot évoque d'application un peu scolaire et de courage un peu ridicule) de mettre des commentaires sur le site[1] au fur à mesure de mes lectures, un tribut, en quelque sorte.

Concernant Buena Vista Park, j'y ai renoncé. Trop difficile. Pourtant, d'un naturel têtu, pour ne pas dire buté, je me suis obstinée, je l'ai lu et relu, espérant qu'un angle d'attaque finirait par m'apparaître. Rien. Je le connais presque par cœur, il est si facile: des petits paragraphes, des aphorismes, un livre auquel je pense à tout propos, lorsque j'allume une cigarette dans la rue ("dans mon enfance, seules les prostituées..." (je cite approximativement, je n'ai plus le livre entre les mains)), en écoutant Joseph Wilson dire à une émission de France Culture qu'il déplore la dégradation de la politesse dans les relations internationales ("pendant la guerre de sept ans les militaires ennemis échangeaient des civilités entre deux batailles"), en lisant Proust (les horizontales, le ciel de Paris), lorsque Renaud Camus déplore le mauvais goût dans le choix de cravate de tel homme politique, etc.
Un livre tellement facile, clair, souvent drôle. Et une citation des Dupont et Dupond pour finir, et cette phrase (toujours de mémoire) qui clôt le livre : «le batmologue dirait: je dirais même moins».

Jamais, si j'avais commencé par la lecture de Buena Vista Park, je ne l'aurais trouvé difficile : mais non, tout est évident, voyons. Mais il se trouve que j'avais d'abord lu dans Du sens les pages sur Pascal et l'herméneutique (p 166 et suivantes). Me plongeant alors dans Pascal et Pierre Force, j'ai vite perdu pied: commenter Buena Vista Park à partir de Pascal? Encore une minute, Monsieur le bourreau.

Donc Buena Vista Park est un livre tout en légèreté, enraciné dans Pascal, partant dans l'étude des textes juifs (cf Pierre Force), imprégné de Barthes (toujours cette envie de parler de barthmologie), de l'étude de la mode, de ce qui passe et ce qui reste, de ce que nous sommes et ce que nous pensons que nous sommes.

Car qu'est-ce que penser (sentir) seul? La citation que vous avez choisie illustre parfaitement ce point : pourquoi aime-t-on ou pas ce qu'on aime. Qu'est-ce qu'un goût personnel dans une vie en société, est-ce autre chose qu'une convention, une adhésion ou un rejet des valeurs proclamées autour de nous ou dans notre famille, autre chose qu'une fidélité ou une nostalgie à ce que nous avons aimé enfant? Y a-t-il un goût personnel, un mouvement qui vienne purement de soi, est-ce ici qu'il faut lire la phrase "il n'y a pas de goût, il n'y a que des états culturels"?

Je verrais également apparaître dans Buena Vista Park une catégorie peu étudiée, celle du courage. Car la promenade dans les niveaux peut nous ramener à tout moment à ce qui peut paraître le niveau un (ou deux, le niveau le plus ostentatoire : "les intellectuels d'aujourd'hui restent indéfiniment coincés dans le second degré" (quelque part dans Du sens)). Il faut alors le courage d'afficher cette attitude de niveau un ou deux, arborer un sac Vuitton ou ne pas mettre de bandeau, sans s'expliquer, sans donner les raisons de sa décision. Etre, et "en dire moins". Il faut le courage de ne pas afficher l'ensemble de sa démarche, à quel niveau de la spirale on se situe, courage de ne pas paraître cultivé, ou "de bon goût", courage d'être ou ne pas être à la mode, parce qu'on sait pour soi-même à quel niveau on se trouve, et qu'on abandonne la prétention de prouver aux autres sa culture ou son intelligence. La bathmologie appliquée au quotidien serait en quelque sorte un éloge de l'humilité.

Notes

[1] Rappel: les billets d'avant mai 2006 ont été écrits d'abord sur le site de la société des lecteurs de Renaud Camus.

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