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D'un Tricks l'autre

J'examine les trois éditions de Tricks: 1979, 1982, 1988. Je les compare. Si l'on excepte les douze récits ajoutés, quelles sont les différences?

L'"avertissement" écrit par Renaud Camus à la suite de la préface de R.Barthes est devenu en 1982 "Note liminaire à la première édition française", suivi d'une "Note à l'édition américaine", suivi de "Note à la deuxième édition française". En 1988, la liste s'est encore allongée: "Note à l'édition allemande" (ma préférée [1]) et "Note à la troisième édition française". L'auteur ne peut d'ailleurs s'empêcher de noter le comique de cet exercice attendu: «L'accumulation de ces avant-dire a désormais tout le caractère d'un gag.»

Entre 1979 et 1982 a été d'autre part procédé à la traduction de l'épigraphe, qui apparaissait en grec, sans nom d'auteur, dans l'édition initiale. On sait désormais qu'il s'agit de Cavafy.

Enfin, la liste des livres "du même auteur" s'allonge considérablement: de deux (plus Denis Duparc) en 1979, elle passe à douze (plus Denis Duparc) en 1988.

Qu'elle est courte, cette liste de 1979, et qu'elle est impressionnante: Passage, Travers (avec Tony Duparc). C'est tout. Il est précisé plus bas : «Passage et Travers constituent avec Échange, de Duparc, les trois premiers volumes des Églogues, trilogie en quatre livres et sept volumes.»

Et en voyant cette si courte liste, et en sachant ce que contiennent ces trois premiers livres, j'imagine la tête des lecteurs "habituels" de Renaud Camus au fur à mesure de leur découverte de Tricks en 1979... Le tout cautionné par une préface de Barthes...
Certains ont dû s'étrangler et se sentir trahis (mais où était passé leur auteur "sérieux"), d'autres ont dû jubiler («On vous l'avait bien dit que c'était de la foutaise.»), sans compter ceux qui ont dû trouver si moderne d'approuver un livre aussi libéré...
Est-ce que quelqu'un se souvient à quelle époque de l'année est paru le livre et s'il y a eu des compte-rendus de lecture dans la presse?

Notes

[1] Les années et le fléau donnent à ce livre le caractère d'un document historique : le monde qu'il décrit est largement révolu. Qu'il faille y renoncer, provisoirement je l'espère, ou plutôt l'adapter à la désastreuse situation nouvelle, par d'indispensables précautions, nul doute. Mais je ne renierai pas l'amour désormais nostalgique que je garde pour lui, pour sa drôlerie, son entrain, ses petits matins, son innocence. Rome, le 10 janvier 1986.

Fragments d'un hymne

«... la fulgurance de ton invention, ton ubiquité, tes trésors accumulés...

... ô multiples, Innombrable, et comme à chaque question toi seule as mille réponses, Contradictoire, et Chatoyante...

... et que toujours tu nous reviennes, fraîche et rieuse comme aux jours des grands débats aux Assemblées nationales, d'élections aux Syndicats étudiants, de Conseils d'administration aux houillères du Nords et d'illustres décès.

... Consolatrice, et Mère, et Bien-Assise,

Recours des peuples affolés aux grandes débacles de l'Histoire, et Naturelle, et Sûre, et Authentique,

Muse des jeunesse enthousiastes malmeneuses de grammaire, tendre asile des vieillards, qui dira ta force d'oubli, et comment tu recueilles, comme tes fils les mieux chéris, ceux qui t'ont le mieux trahie...?

ô, Pourvoyeuse des Grands Emplois, ceux qui t'ont voué leur vie sont partout, aux plus hautes charges de l'État, secrète maîtresse, et leurs yeux brillent de toi, de la joie dont tu les combles, cet accord avec le monde...

... Toi, qui fait vendre les livres et ce gonfler les pourcentages d'écoute, tout en flattant la vanité des auteurs pilonnés et des chanteurs poétiques sifflés...

Bêtise, première parole, premier geste, venue du cœur de notre cœur et des entrailles de notre voix, ô Sœur, Compagne de nos Nuits, Inspiratrice des jouissives tristesses, Contemptrice des dangereux bonheurs,

...»

Renaud Camus, Travers, p.271

J'aime cette façon de rappeler que nous ne pouvons nous débarrasser de la bêtise, qu'au moment qu'elle paraît la plus lointaine, elle est la plus proche: "comment tu recueilles, comme tes fils les mieux chéris, ceux qui t'ont le mieux trahie".

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