Je crois que ce que je déteste le plus, ce sont les livres qui se prennent au sérieux. Que disait Borges, déjà ? : «A notre époque si chaotique, une chose modestement a gardé ses vertus classiques : c'est le roman policier.» Ce que je retiens, c'est le "modestement". Pendant une dizaine d'années, je n'ai lu que des romans policiers étrangers et des livres pour enfants par dégoût des livres qui se prennent au sérieux. (Je vais donner deux noms pour illustrer mon propos: Bobin, qui est à la littérature ce que David Hamilton est à la photographie, et Beidbeger, qui écrit comme Daninos se prenant pour Frédéric Dard. Ce ne sont que des exemples, il y en a beaucoup d'autres, malheureusement.)

Une remarque de La dictature de la petite bourgeoisie m'a frappée :

D'un côté les pédagogues sont convaincus qu'on ne peut rien apprendre de sérieux aux enfants autrement que par la voie ludique, par le truchement du jeu et du divertissement, mais d'un autre côté, en symétrie, le divertissement, lui, tout ce qui n'aguère était offert ou toléré comme un moment de détente un peu bêta après l'effort scolaire ou l'exercice intellectuel, est abordé, au sein même du système éducatif, et partout ailleurs, avec la détermination grave et la volonté tendue qu'il convient d'apporter aux grandes entreprises de la vie, celles qui engagent un destin. Des femmes de cinquante ans vous parlent de leur trois séances de tai-chi sur le ton qui servait autrefois à avouer qu'on était presque arrivé au terme de son grand ouvrage sur l'origine et la stabilité des figures piriformes d'après la correspondance d'Henri Poincaré, tandis que des parents au bord des larmes s'inquiètent de l'éventuelle insuffisance d'assiduité de leur fille adolescente au cours de spray-dance : elle a le désir d'y arriver, elle a le drive, elle a le talent, ça je le sais, mais est-ce qu'elle aura la rage suffisante, c'est ça qu'j'ai peur, est-ce qu'elle aura la rage qu'y a besoin?

Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie, p.45

Jamais je n'avais rencontré décrit ce phénomène, et si parfaitement. Ce sérieux obligatoire et permanent dans une société festive est d'un ennui profond, je crois que je m'amuserais beaucoup plus dans une société sérieuse... J'aime (j'adooorre) le "un peu bêta" (et le mauvais goût, à petites doses), mais il est aussi pénible d'être accompagnée dans ce un peu bêta par des gens qui ne voient pas que c'est un peu bêta que d'être méprisée par des gens qui vous reprochent d'aimer le un peu bêta (comme si on ne savait pas que c'est un peu bêta: c'est vexant, à la fin! (Pas question de se justifier, tant pis pour eux!))

Finalement, tout cela concorde: il n'y a pas plus de perception du sérieux ou non sérieux d'une activité qu'il n'y a de perception des niveaux de langage.