Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

Renaud Camus relit Les Vagues

J'ai tout de même relu Les Vagues, récemment, pour la première fois depuis trente ans et plus. Et j'en ai été assez déçu. [...] Mais j'ai trouvé au livre quelque chose de dogmatique, de trop volontariste, de contrived.[...]

Quelques enseignements tout de même: se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l'expression d'une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d'une émotion à faire naître chez le lecteur — elles n'ont d'autre légitimité que de servir à trouver, elles aussi, à toucher juste.
Renaud Camus, Outrepas p.425

Dans la préface aux Vagues de l'édition "Classiques modernes" du livre de poche, Pierre Nordon écrit ceci page 762: «[...] Jamais non plus, encore qu'elle ne soit pas totale et que nous apprenions peu à peu à identifier les "voix", la déconstruction du personnage, dans son "caractère" au profit de l'expression poétique, n'avait dans le roman, été tentée de manière si hardie. À cet égard, Virginia avait éprouvé quelques doutes: «N'y aurait-il pas quelque erreur dans ma méthode, un je-ne-sais-quoi d'artificiel?»

«les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas (...) les moyens d'une émotion à faire naître chez le lecteur...»
Retour au(x) sens...
Le Nouveau Roman cependant a envisagé le jeu comme possibilité d'échapper au récit, en abandonnant l'émotion au passage:

Les gens lisaient de moins en moins de romans, ils allaient au cinéma, regardaient la télévision, et s'ils achetaient des livres, c'étaient des documents, des mémoires, des témoignages. Raconter une histoire, explorer une psychologie, soutenir une thèse, montrer un milieu ou une époque, la littérature n'était pas la seule à pouvoir le faire, ni la plus qualifiée. Les plus brillants de ces fils décidèrent donc, pour lutter contre l'abandon dont était menacée leur mère, de se consacrer uiquement à ce qui, en elle, était unique, ce qui ne s'épuisait pas dans le message, c'est-à-dire le texte, la phrase, les mots, les lettres, l'écriture même. Ils inventèrent, où ils retrouvèrent dans les œuvres du passé, mille procédés et techniques qui donnèrent à leurs écrits une densité de fonctionnement rarement atteinte avant eux, et peut-être jamais. Le sens de chacun des éléments du discours n'était que secondaire, et il arrivait même qu'il disparaisse tout à fait. [...]
Renaud Camus, Travers (1978) p.165

Le développement se poursuit sur plusieurs pages pour se terminer ainsi (p.170):

— Au fond, reprit-il, il n'y a que deux sortes de littérature, celle qui vous aide à passer la nuit, quand vous avez vu de la fenêtre, en soulevant à peine le rideau, la femme que vous aimiez monter, en bas, dans une voiture garée qui démarre (et de l'homme les mains seules sur le volant), se dégage lentement, part, s'arrête un instant, au feu rouge, la portière s'ouvre, elle va revenir, non, c'est seulement parce qu'un pli de sa robe qui était pris; et celle qui non.)

Ce n'est plus faire ressentir une émotion qui est en jeu, mais la capacité à envoûter le lecteur, à le faire se perdre entre les pages, à le capturer finalement. La curiosité est-elle une émotion?


«Et celle qui non»: c'est par ce genre de petit bout de phrase que j'ai compris ce qu'était l'amour fétichiste...
Travers peut faire passer la nuit, plusieurs nuits, en proportion exacte de ce qu'on a lu auparavant : la chambre des échos fonctionne de mieux en mieux avec le temps. Il se produit le phénomène inverse du phénomène habituel: la deuxième, la troisième, la dixième lecture, est deux fois, trois fois, dix fois plus longue que la première, au fur à mesure que la reconnaissance des sources s'accroît et que le terrain de jeu s'agrandit.

De l'effet du remplissage des déclarations d'impôts sur certaines âmes sensibles

4 heures : Le plus clair effet sur moi de l’Italie, outre l’italophobie, aura donc été de me relancer dans une pratique pour moi presque complètement négligée vingt ans durant, la masturbation. Prodigieux le nombre de bébés auvergnats qui peuvent se perdre entre les lattes du plancher, sous mon bureau, dans ma maison du fond des bois. La chose me prend maintenant deux fois par jour. Ce matin, encore, c’était assez compréhensible, à cause de l’évocation lyrique et embuée du pompier d’Ostie. Mais cette après-midi, l’irrépressible pulsion onaniste m’a saisi tandis que je rédigeais ma déclaration de revenus (tardivement, date spéciale pour les Français de l’étranger, 30 avril...) qu’on aurait pu croire sans danger, et devoir être vite torchée.

Renaud Camus, Journal romain, 24 avril 1986 (p.297)

France-Culture doit s’ancrer dans l’actualité

Je lisais l'été dernier un passionnant entretien que Mme Laure Adler, directrice de France Culture, justement, a donné au supplément de radio et de télévision du Monde. Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie, p.34

A la lecture, je vois dans cette interview quelque chose de défensif, une justification présentée par la dame suite aux grèves répétées que subit France-Culture, une justification du glissement du documentaire vers "l'actualité", en d'autres termes, une justification de la disparition de la réflexion au profit de la réaction, de la disparition de la raison au profit de l'affectif ou de l'affectivité.

Je reprends une partie de l'entretien disponible via le lien :

Laure Adler : [...] «L'enjeu est de prouver que France-Culture est une radio comme les autres, avec bien sûr sa spécificité : approfondir l'actualité européenne, internationale et française, et amener l'auditeur à apprendre et à comprendre grâce au décryptage d'intellectuels, d'acteurs sociaux, de chercheurs du CNRS, de Sciences-Po...

L'actualité est donc au coeur des missions de France-Culture ?
C'est ce que souhaitent les auditeurs, selon des études menées à Radio-France. Ils sont très intéressés par l'actualité au sens large, et nous le font savoir chaque jour.
[...] Nous avons la chance d'être écoutés par les auditeurs les plus intelligents qui soient, mais aussi les plus exigeants. C'est pour cela que mon seul juge, mon seul interlocuteur, ma seule référence, ce sont les auditeurs. Nous sommes à leur seul service. Mon modèle, si tant est qu'on en ait un, c'est Radio France Internationale (RFI), où j'ai travaillé plus de trois ans. Décryptage de l'actualité, souffle international, interactivité, RFI fait ça tous les jours.

Mais RFI est une radio d'information !
Et nous une RFI culturelle ! Ouverte aux vents du monde. Le public s'est beaucoup renouvelé. Avec le doublement de l'audience de France-Culture (passée à 1,4 %, soit près de 750 000 auditeurs par jour), la demande n'est plus la même qu'auparavant. Nous devons répondre aux besoins nouveaux qui s'expriment, à la demande de décrypter un monde de plus en plus complexe. Tout en conservant, bien sûr, les émissions plus culturelles qui approfondissent chaque champ disciplinaire. Mais, là encore, la culture a changé...

Est-ce vraiment la " culture " qui a changé, ou la demande ?
La vision de la culture a énormément évolué. La culture, ce n'est plus le patrimoine. C'est l'interrogation de soi-même, une certaine citoyenneté, une manière de s'ouvrir au monde. [...]»


Aporie ?

Que déplore Renaud Camus dans La dictature de la petite bourgeoisie? Que ceux qui vivent selon l'ancienne acception de la culture (la seule ayant du sens, mais passons) n'aient plus de place et ne soient plus entendus, niés, ou que la culture dans l'ancienne acception du terme ne soit pas proposée à un plus grand nombre, ou que le plus grand nombre (ou un plus grand nombre) ne désire pas cette culture?
Car il me paraît qu'à lire l'interview, le mal vient de la popularité grandissante de la station: le niveau pouvait être élevé tant qu'un petit nombre nous écoutait, dit en substance Laure Adler, maintenant, il faut répondre aux attentes du plus grand nombre qui nous écoute. (Quel aveu désarmant à propos de RFI : elle est en train de dire qu’elle souhaite faire ce qu’elle a déjà fait, en d’autres termes, qu’elle ne sait pas faire ce qu’elle a à faire... Quelle erreur de recrutement. Ou bien non, recrutement volontaire et torpillage programmé ?)
Autrement dit, est-il possible de souhaiter de la culture culture pour le plus grand nombre? N'est-elle pas indissociable du petit nombre qui désire, et la proposer à ceux qui n’en veulent pas, n’est-ce pas irrémediablement l’avillir ?

La définition de la culture par Laure Adler est très étonnante. La culture n'est pas l'interrogation de soi-même et le décryptage de l'actualité, elle est le préalable nécessaire, peut-être indispensable, à l'interrogation de soi-même et au décryptage de l'actualité. Elle est ce qui permet le recul, la mise en relief, et finalement la hiérarchisation des événements et des œuvres: sans recul, il est logique que tout paraisse aussi important ou aussi peu important et qu'il ne soit plus possible de juger. Il n'y aurait pas tant refus de juger qu'impossibilité de juger.


Plus je lis cet entretien, plus je suis atterrée, en colère aussi. Il y a tant de candeur dans les réponses de Laure Adler, est-ce qu'elle s'est rendu compte de ce qu'elle était en train de dire?
Le point de vue de Laure Adler est totalement stupide d'un pur point de vue marketing: si la radio était en train de gagner de l'audience, c'est qu'elle plaisait comme elle était, c'est qu'elle plaisait par ce qu'elle était. La changer pour ressembler à RFI est stupide: si les auditeurs souhaitent des analyses "à la RFI", ils peuvent écouter directement RFI.
Je ne comprends pas le positionnement lauradlérien de France-Culture dans l'ensemble des radios de Radio-France: à quoi bon avoir deux radios identiques au sein de la même maison? L'intérêt de disposer d'un éventail de radios, c'est justement qu'elles soient chacune différente, correspondant à des publics différents, qui éventuellement se recoupent. Vouloir devenir la même radio qu'une autre n'a aucun sens, à moins de souhaiter supprimer l'une des deux à terme. Ou alors, c'est juste très bête. (Est-ce que Laure Adler obéissait à des ordres ou n'en faisait-elle qu'à sa tête?)

Un ami me disait qu'en 1986 sa mère s'était mise à écouter France-Culture, car c'était selon elle la seule radio qui restait un peu indépendante (cette femme était une forte tête, du genre à faire la grève de la faim pour obtenir de faire les études qu'elle souhaitait). Je lis Journal romain, entrées du 18 décembre 1985 : «et puis l’on retrouve France-Culture, ou France-Musique, et c’est bien autre chose, tout de même, que les malheureux postes italiens, même culturels.» et du 16 janvier 1986 :

Parmi tout ce qui manque ici, de bonnes radios. Il faut sortir de France pour apprécier pleinement France-Musique et France-Culture. Un poste italien essaie bien de remplir à lui seul leurs deux emplois : il alterne une œuvre musicale avec la présentation d’un ou deux livres. Mais les œuvres diffusées sont généralement assez banales, et la formule beaucoup trop rigide : une symphonie, deux livres récemment parus, un concerto, deux livres etc., cela jusqu’à huit heures et demie du soir, où tout s’arrête. Aucune variation, pas de discussions, aucun débat, pas d’émissions constituées, de thèmes, de programmes : un implacable enchaînement, et d’autant plus plat que les présentateurs ont l’air de s’ennuyer mortellement.

Qu'avons-nous perdu, est-ce irrémédiable?
Il y a eu résistance, est-il significatif que cette résistance se soit faite plus forte et plus déclarée en Belgique? (Cette association a rejoint finalement les Amis de France Culture). Un autre article pointe l'obsession du jeunisme (rajeunir l'audience, rajeunir les producteurs et les journalistes), ses égarements et sa contre-productivité. Bref, tout cela donne l'impression d'un magnifique gâchis.

Illusion

Si le désir hétérosexuel procède d'une illusion organique, généré par les exigences de reproduction de l'espèce, le désir homosexuel, lui, est l'illusion d'une illusion.
Renaud Camus, Outrepas, p.589

Voilà qui est énigmatique. Tout dépend de quel côté on fait pencher le désir, du côté charnel ou du côté plus... que dire, sentimental, affectif? L'illusion hétérosexuelle serait-elle de se penser désir de l'autre tandis qu'il ne s'agirait que de nécessité biologique, et de se penser (ou vouloir se penser) libre alors qu'il ne s'agirait que d'instinct génésique?

Mais comment décrypter "l'illusion d'une illusion"? Illusion d'avoir échapper à l'illusion hétérosexuelle, et donc illusion de se croire libre de la pulsion génésique et d'être revenu (ou parvenu) à... à quoi? A un désir physique libre et gratuit, ou à du sentiment, de l'affectif, pur non lié aux impératifs de la reproduction? Illusion de la liberté, de la gratuité de l'acte sexuel/amoureux? Mais quelle serait alors "l'illusion de l'illusion"? S'agit-il de se rendre compte que cet acte n'est pas gratuit, n'est pas sans conséquence, et que finalement tout l'être est engagé dans la quête de l'autre, tout l'être aspire à rencontrer un autre qui serait "l'autre", qu'il n'y a pas joyeuse liberté, mais quête et manque?

Evidemment, le contexte d' Outrepas fait pencher la balance vers cette interprétation.
Mais je pense aussi à cet extrait plus ancien :

Je n'en ai jamais éprouvé la satiété. Eros est adorable mais trompeur. Il fait miroiter devant nous des plaisirs dont ils nous offre quelques-uns, et quelquefois beaucoup, même, mais cependant jamais assez. [...] Le drame cavafien ne serait en ce sens qu'une exaspération mélancolique, et nostalgique, d'une insatisfaction dont je crains qu'elle ne soit consubstancielle à l'éros, hélas, car il est le monde de la danse des sept voiles, et après le septième il y en a sept encore, et jamais de fin à leurs agaceries. Le christianisme n'a jamais rien dit d'autre. Je regrette d'avoir à lui donner raison. Mais de cette constatation fâcheuse nous ne tirons pas encore les mêmes conclusions, lui et moi.
Renaud Camus, Hommage au carré p 217

Hum... Je ne sais pas ce que je comprends et ce qu'il faut comprendre.

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