Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

Références à Michel Butor

Remarque de Guillaume Cingal

Message Objet : Boomerang

Le système de notation me rappelle, une fois encore, l'une de ces évidences que je n'ai jamais mises à l'épreuve de l'analyse : le rapprochement que l'on peut faire entre les Eglogues ou les hyperlivres de RC, d'une part, et la série des Génie du lieu de Butor d'autre part.

J'allais écrire que je ne pensais pas avoir lu de référence à Butor sous la plume de RC, mais, comme Madame de Véhesse va me ressortir dix citations de derrière les fagots dans la demi-heure qui suit, je frissonne !

Ma réponse

Une citation, une citation de citation et un titre.

(J'aurais choisi Transit plutôt que Boomerang, car Tristan et un mot opératoire dans Été)

1 - incipit de Passage de Milan :

Depuis des années que l'abbé l'observait au moment des pages brunissantes, renonçant lentement à fermer ses volets, avant de s'installer près de sa lampe à contempler le passage des vitres de la transparence à la réflection, il ne se passait pas de jour qu'un de ces résidus d'objet n'eût été déplacé, n'eût disparu, ou qu'un nouveau n'eût apparu, ou un ancien réapparu, après une absence d'une semaine, d'un mois parfois; comment savoir ou distinguer?

Variations, notamment dans Passage. Première apparition page 11 : «C'est l'heure où les carreaux passe de la transparence au reflet.»

2 -

«IL N'Y A PAS D'ŒUVRE INDIVIDUELLE, ÉCRIT MICHEL BUTOR DANS L'ARC, N°39. L'ŒUVRE D'UN INDIVIDU EST UNE SORTE DE NŒUD, QUI SE PRODUIT À L'INTÉRIEUR D'UN TISSU CULTUREL AU SEIN DUQUEL L'INDIVIDU SE TROUVE NON PAS PLONGÉ, MAIS APPARU. L'INDIVIDU EST, DÈS L'ORIGINE, UN MOMENT DE CE TISSU. [...] AUSSI BIEN UNE ŒUVRE EST-ELLE TOUJOURS COLLECTIVE. C'EST D'AILLEURS POUR CELA QUE JE M'INTÉRESSE AU PROBLÈME DE LA CITATION.»
Renaud Camus, Été p.177

Particularité: les guillemets font partie de la citation, ce qui est exceptionnel.
Vous reconnaissez ici une origine/un écho de «il n'y a pas de goût, il n'y a que des états culturels.»
Pensée pour Sumac Apparu [1].

3 - Intervalles est nommé plusieurs fois dans Été. Je suppose donc que j'y trouverai des citations.

4 - Il y a évidemment ce fabuleux titre de Butor Fenêtres sur le passage intérieur, mais il ne paraît qu'en 1982, trop tard donc pour avoir été opératoire. (A moins que l'influence n'ait joué dans l'autre sens, de Camus vers Butor? Indécidable.)

Notes

[1] L'un des pseudonymes de Renaud Camus

Les dix premières années, ou la tentation du journal

PA peut-il, ou non, être classé parmi les Journaux ?
Par ailleurs, comment parler des Chroniques ?

Tout est journal, je crois. Ou : ce qui n'est pas journal est journal dissimulé (à peine), ce qui est journal surprend l'idée qu'on se fait d'un journal (voir ces exemples et l'échange qui a suivi, dont la quatrième de couverture d' ''Aguets'').

Ou encore: qu'est-ce qu'un journal? Un journal se caractérise très simplement par une forme: une date en tête de l'entrée du jour. Dans ce cas Travers est le journal tenu une semaine de mars 1976. Mais que faire alors d'un journal comme celui de Gombrowicz, sans date, si je me souviens bien de ce que m'a dit Philippe[s]? Et si le journal de Gombrowicz est malgré tout un journal, alors Travers II en est un, puisque les sept chapitres ont les noms des jours de la semaine.

Ou alors: un journal se caractérise par son contenu, il raconte des détails de la vie de l'auteur, ou la vie vue par l'auteur ("ma vie"/"la vie", jeu du journal). Mais dans ce cas, une autobiographie devrait être un journal. Si elle n'en est pas un, c'est qu'elle ne se présente pas "par tranches". Le journal est avant tout, malgré tout, la vie au jour le jour, même quand il (ou elle) est recomposé comme dans le cas de Claude Mauriac.


Ma thèse : Tous les livres publiés avant Journal romain sont des fragments de journaux plus ou moins dissimulés, plus ou moins avoués, ils peuvent être également une autobiographie, dans le sens où ils racontent des événements de l'enfance, de la jeunesse ou de l'histoire familiale.

Comment expliquer cette tentation à laquelle RC ne veut pas céder franchement, avec laquelle il joue constamment? La peur du lyrisme, du sentimentalisme et de la sincérité expliquent sans doute cela. (voir la fin de ce message, cf cette citation et « quand j'entends un critique parler de la sincérité d'un auteur, je sais que soit le critique, soit l'auteur, est un imbécile.» (Nabokov, ''Feu Pâle'', commentaire du v.172)

Renaud Camus mettra dix ans à s'autoriser à écrire un journal. Il trouvera une astuce: il fera une promesse à un jury. Il peut enfin écrire son journal à visage découvert, puisqu'il l'a promis.
On trouve dans Travers p.76 : «DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»?
«Néanmoins, comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets s'il en survient de nouveaux durant la narration des précédents, ou doubles crochets, ou triples, etc.» Été, p.261

Remarquons que c'est exactement le procédé utilisé dans la seconde version de Tricks, p.213 par exemple. Journal d'un voyage en France utilise un procédé quasi identique mais légèrement différent, qui ajoute des notes lors de la relecture du texte quelques mois plus tard.

Ce procédé permet(trait) le journal total: imaginons que soient entrés dans le journal les événements du jour, les réflexions et autres sur les dits-événements, mais aussi le travail du jour, ce qui donnerait par exemple pour 2001, incorporés au fur à mesure de leur écriture ou de leur copie, des morceaux de Du sens et des phrases de Est-ce que tu me souviens?
(Ce journal total n'est concevable que parce que l'auteur est écrivain: s'il était menuisier, il ne pourrait intéger dans le fil des jours le bois de la table qu'il travaille, ni les états successifs de la table. De même s’il était peintre : la toile finie a aboli tous les états précédents de la toile, la trace ne serait possible que par la photographie. Tandis qu'un écrivain peut intégrer les états successifs d’un texte dans un texte récapitulatif: ce qu'il écrit constitue véritablement sa vie, les heures de sa vie.)
Il y aurait la matière "brute" de Du sens au début de l’écriture du texte, puis quelques semaines plus tard les passages retravaillés. Du sens ne serait jamais publié isolément, sous un titre, il serait à recomposer à partir du journal couvrant la période de son écriture. Travail byzantin. Les Journaux seraient énormes, gros de tous les autres livres, il faudrait en prévoir plusieurs par an.

Matière brute, champs de ruine. Il y a dans tout cela un rapport entre la surface, d’un terrain ou des pages, couverte, et le temps, les signes laissés à travers le temps et à recomposer pour donner sens. Spatialité et temporalité.

Une datation antérieure, toutefois, a également été proposée, avec des arguments presque aussi convaincants. Quoi qu’il en soit, puisse du moins ce genre de problème donner au lecteur, s’il en reste, une idée des efforts nécessaires pour lui présenter, au nom de la Science, de la Culture, de l’Histoire et de la Vérité, des extraits rationnellement ordonnés de ce corpus en ruines, et lui faire comprendre que les étrangetés de certains passages ne trouvent leur éventuelle résolution que cent ou trois cents pages plus loin. A l’évidence le commencement, ici, dépend de la fin tout autant que l’inverse.
Renaud Camus, Été p.141


Edit le 6 avril 2008 : identification de source et remarques

DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»? (Travers p.76)

Du fragment au journal
Sous l'alibi de la dissertation détruite, on en vient à la pratique régulière du fragment; puis du fragment, on glisse au «journal». Dès lors le but de tout ceci n'est-il pas de se donner le droit d'écrire un «journal»? Ne suis je pas fondé à considérer tout ce que j'ai écrit comme un effort clandestin et opiniätre pour faire réapparaître un jour, librement, le thème du «journal» gidien? A l'horizon terminal, peut-être tout simplement le texte initial (son tout premier texte a eu pour objet le Journal de Gide).
Le «journal» (autobiographique) est cependant, aujourd'hui, discrédité. Chassé-croisé: au XVIe siècle, où l'on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire: diarrhée et glaire.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.90




Néanmoins, comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets s'il en survient de nouveaux durant la narration des précédents, ou doubles crochets, ou triples, etc.
Été, p.261

C'est la description de Journal de Travers.

Le journal

Ceci est une enquête sur la vie, ne l'oublions pas.

Renaud Camus, Retour à Canossa, p 277

Tristan

Indications laissées par Renaud Camus sur la SLRC.

Non, Chère Valérie, vous n'attendez pas à tort une Jacqueline. La préfacière est Jacqueline Risset : « Tout C est Tristan, tout Tristan est C ». Elle a également traduit le livre, le roman, Tristan, de Nanni Balestrini (Éditions du Seuil, 1972, pour la version française. Feltrinelli 1966 pour la version originale).

Quant au Tristan de Mann, il est déjà très présent dans les vieilles Églogues :

DER WEITE GARTEN MIT DEINEM GROTTEN, LAUBENGÄNGEN UND KLEINEN PAVILLONS....

(Le docteur Lander continue à diriger l'institution.)

Un journal: est-ce bien sérieux?

La forme du journal est-elle une forme sérieuse pour un écrivain qui se respecte ?

La suite de ce billet reprend d'anciens messages, je voudrais réussir à faire sentir combien tout ce que je vais dire est le fruit d'une découverte progressive, et comme c'est appelé à changer encore...

Mon opinion en abordant les livres camusiens étaient à peu près celle-ci : les journaux, art mineur, quelle manie incompréhensible des autres lecteurs de toujours parler des journaux alors que tant d’autres livres (évidemment, quand on commence par Du sens, Eloge du paraître, Buena Vista Park et Vaisseaux brûlés, les journaux ne paraissent pas très importants...) étaient si passionnants et si intéressants, si nouveaux de ton.

Un jour, Eudes attira mon attention sur une interviewde Renaud Camus. Soudain, je compris que l’écriture du journal donnait une forme à la vie. Ce retournement fut à mes yeux extraodinaire, il me semblait que le fil des heures était la glaise, et le journal les pouces qui donnaient la forme... le journal, c’était la forme, la syntaxe, la discipline.
On trouve d’ailleurs cette importance de la forme parfaitement résumée dans les premières pages de Journal romain : «la structure rend heureux, et libre».
Le journal eut dès lors à mes yeux une tonalité étrange, un peu comme les exercices spirituels quotidiens de Joseph de Maistre.

Malgré tout, même s’il était évident que pour Renaud Camus le journal était fondamental, je n’arrivais toujours pas à comprendre ce que Renaud Camus voulait dire en affirmant que le journal était le laboratoire de l’œuvre ou quand il reconnaissait avoir eu plusieurs fois la tentation d’un journal tout englobant: c’était idiot, voyons, comment aurait-il pu construire quelque chose d’aussi éléboré que, mettons Les Eglogues ou Vaisseaux brûlés, en écrivant au fil de la plume ?

Le livre de C. Rannoux m’a fait comprendre que le journal était farci de citations, que les citations sourdaient du mode même d’expression, de pensée, de Renaud Camus. Cela a transformé ma lecture des journaux. Je ne les lis pas/plus pour avoir des renseignements sur la vie de l’auteur, mais comme des objets littéraires à part entière, venant apporter leur lot d’indices au puzzle ou à l’énigme que constitue l’ensemble des livres. Je n'ai pas l'impression d'être voyeuse en lisant les journaux, j'ai l'impression d'accepter les règles du jeu imposées par l'auteur et de recueillir les informations qu'il a décidé de me donner.

Post-scriptum

Evidemment, rencontrer ce genre de phrases : «CE QUI PAR CONTRE M'A AIDÉ EST QU'EN PLUSIEURS ENDROITS DU JOURNAL ON TROUVE QUELQUES MOTS DONT JE NE PERCEVAIS PAS L'IMPORTANCE DÈS L'ABORD.» (Été p.266) ne fait que conforter cette impression de journal comme élément de l'ensemble, ou élément-clé, ou clé.

Faisons remarquer cependant que cette phrase est publiée cinq ans avant Journal romain... Est-ce une citation? S'applique-t-elle à autre chose qu'à l'œuvre camusienne, s'agirait-il par exemple d'un commentaire à propos du journal de Virginia Woolf?

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