Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

Ce qui m'intrigue chez RC

Ce billet reprend une réponse lors d'une discussion sur la littérature aujourd'hui: qu'est-ce qui fera date?

Si quelque chose me paraît faire date, c'est bien Vaisseaux brûlés: une écriture comme on pense et comme on vit, une écriture qui privilégie les associations d'idées et les coïncidences: foin des belles organisations rhétoriques en points et sous-points, voici la multiplicité des pensées, de niveaux extrêmement différents, nobles ou triviales, qui traverse la tête d'un homme, cet homme ayant par ailleurs de remarquables qualités stylistiques (j'appelle qualités stylistiques à la fois la richesse de vocabulaire, l'inventivité (réactivation de syntagmes figés, néologismes, jeu sur la syntaxe ou l'euphonie (les passés simples, par exemples) et le petit plus, bien sûr, qui n'appartient qu'à l'homme) et une culture générale, une curiosité, rares, qui mettent à sa disposition un réservoir sans fond de références; ce qui fait que la multiplicité des pensées qui traverse la tête de cet homme n'est pas exactement celle du tout venant.

Ce qui me fascine ici, c'est moins une écriture (une écriture, c'est tout de même le moins qu'on puisse demander à un écrivain!) qu'un mode de saisie du réel, réel approché sous deux formes: une forme sensible, le monde qui nous entoure, et une forme réfléchie, le monde de nos pensées, préoccupations, réflexions. Ce n'est pas de la philosophie, cela relève de la littérature à cause de la langue utilisée et de la maîtrise de l'écriture, ce n'est évidemment pas du roman, c'est parfois de la poésie. Qu'est-ce que c'est? (Oui, c'est peut-être une gigantesque prise de notes, de notes aux notes aux notes, tout simplement, tout bêtement. Rien de grandiloquent, n'est-ce pas? Et pourtant.)

Les Eglogues sont la même tentative et utilise le même procédé, mais en se servant d'un matériau plus restreint: la vie personnelle est peu évoquée, ou suffisamment transformée pour être indiscernable. (Cependant j'écris cela alors que le Journal de Travers n'est pas encore publié. Il est possible qu'il infirme cette phrase.) C'est le même procédé, mais qui utilise davantage la littérature et la théorie de la littérature.

Le plaisir de l'évidence

J'aime les notations que j'appelle "bêtes", c'est-à-dire évidentes, simples, mais que l'on ne s'autorisait pas — qui n'étaient pas autorisées — en cours de philosophie : oui il y a des délires chez Platon, oui les interlocuteurs des dialogues sont souvent d'abominables lèche-culs (sic, p.679), oui on ne comprend jamais parfaitement ce qui fonde le pouvoir, la délégation de pouvoir, ce qui est donné ou reçu ou partagé de qui et par qui chez Hobbes. (non je n'ai jamais compris l'enthousiasme pour Hegel, mais cela n'est pas dans Rannoch Moor).

Et oui, c'est le même émerveillement en lisant les Grecs de constater «extraordinaire profondeur et la durée, au sein de la civilisation occidentale (et sans doute un peu plus), de jugements, opinions ou préjugés qui ont travers vingt-cinq siècles pour venir mourir à nos pieds, tués par le tardif triomphe de la lente révolution égalitaire.» (p.633)
(A cela près que je ne crois pas que ces jugements, opinions ou préjugés vont mourir ainsi. Ils renaîtront, ils sont déjà renés une fois.)

Non je ne partage pas l'opinion camusienne sur Tocqueville, je crois Tocqueville très grand, son "air de rien" fait partie de cette grandeur: tout ce qu'il dit paraît si simple, si évident... (Et je comprends mieux l'impression que j'ai eue en lisant La Dictature de la petite bourgeoisie: impression à partir de quelques dizaines de pages que le livre éprouvait la tentation de la philosophie politique, impression qu'il lui manquait deux cents ou trois cents pages pour faire un tome solide d'analyse politique et ne plus être un pamphlet, impression logique si on pense aux lectures qui ont accompagné l'écriture de ce livre.)

Extrait d'un article d’Art-press de juin 1990

Jacques Henric. Lisez-vous des écrits autobiographiques, des journaux intimes... ?
RC : J'en ai beaucoup lu, j'en lis encore fréquemment, Amiel, Guérin, Gide, Virginia Woolf, des contemporains... C'est un genre qui me passionne, parce que c'est celui où le rapport entre l'écriture et la vie, entre les mots et les choses, si l'on veut, est le plus étroit ; celui où l'on semblerait avoir le plus de chances de réaliser ce contmuum entre la phrase et les heures, ce nappé qui est au fond l'une de mes grandes utopies. Quand le journal prend des proportions aussi déraisonnables que le mien, il a tendance à dévorer l'existence, et le diariste fou, «je», peut s'offrir l'illusion d'écrire directement le passage du temps, de plaquer sans intermédiaire ses lettres, ses virgules, ses guillemets sur les jours, sur les ciels sur tout ce qui survient : de mener une vie entièrement écrite. L'important pour moi n'est pas tant l'influence de la vie sur l'écriture que celle de l'écriture sur la vie.

J.H. Cette importance donnée à l'écrit autobiographique, est-ce une façon de signifier que les autres grands genres littéraires (le roman, la poésie, le théâtre...) seraient devenus caducs à vos yeux ?
Oh là là, pas du tout ! Peut-être même le journal représente-t-il dans mon cas une sorte de soupape de sécurité, qui me débarrasserait d'un vouloir-dire envahissant, d'une terrible volonté de discours dont je ne saurais que faire dans des travaux disons plus «textuels», plus «scripturaux», pour employer une terminologie légèrement archaïque... Peut-être pourrais-je dire, en caricaturant à peine, que je tiens un journal pour me débarrasser du sens... Voici une autre utopie : tordre le cou au sens, une bonne fois. C'est alors qu'on doit pouvoir se colleter à la «littérature», enfin !



Le journal permet de donner une forme à la vie, c'est ce qui influe le style. J'ajoute encore quelques lignes de cette interview:

Je ne vois pas, pour ma part, de contradiction entre la forme et la liberté (non plus d'ailleurs qu'entre la loi, en tant que telle, et la liberté) ; ni même entre la forme et le plaisir, pas du tout ; non plus qu'entre la forme et l'expression, ou l'émotion... La forme est un moyen d'expression, de connaissance, de connaissance de la sensation. Je crois même qu'elle la précède, qu'elle la crée. L'art, en tant qu'il est forme, invente la sensation , nous la propose. Je crois que le bonheur, c'est le style. Et le style, la liberté. Une vie qui s'affranchirait totalement de la forme, de la distanciation, de l'écart, de la réflexion sur ses propres structures, de la «stylisation» même, à défaut de style, une telle vie serait vouée à la tristesse essentielle qui est celle du stéréotype, de la répétition, du défaut d'autonomie non seulement de la parole, mais du geste, et des jours...

La photographie

La photographie, vérité d'une époque et non d'un homme, portrait social et non portrait humain?

On dirait donc que la photographie s’obstine à révéler une vérité qui n’est pas psychologique (l’homme qu’elle me présente comme étant moi je ne le reconnais pas, je ne m'y reconnais pas, sa tristesse et son amertume me sont étrangères), mais sociale et, dirais-je, historique (l'homme qu'elle me présente comme étant moi correspond bien à ma situation historico sociale objective, celle d’un écrivain ignoré par son époque ou bien vilipendé par elle, au choix, et dont on voit parfaitement, à l’image, non seulement les conséquences sur lui de ce statut inconfortable mais aussi, en amont, les raisons pour lesquelles il était absolument impossible qu’il en allât autrement et qu’à cette époque il plût). En ce sens, les photographies que nous conservons (tandis que toutes les autres, grâce à la complaisance de Luc, sont éliminées) sont des mensonges : ce divorce d’emblée inévitable, entre mon siècle et moi, elles le dénient autant que faire se peut.

Renaud Camus, Rannoch Moor, p.383

critique de Rannoch Moor

Destiné au forum Critiques libres:

Voici le dix-huitième tome du journal de Renaud Camus. C'est finalement toujours la même surprise: comment, en écrivant jour après jour depuis dix-huit ans, l'auteur réussit-il chaque fois dans un même mouvement à nous conter éternellement les mêmes agacements, les mêmes inquiétudes, les mêmes déplorations, et à nous entraîner toujours sur des chemins neufs et de nouvelles découvertes, à nous donner encore et encore envie de lire, de voyager, de voir, de goûter, de juger?

Chaque tome a sa tonalité propre. Ce journal est le plus serein, le plus calme, le plus tranquille depuis des années, malgré les problèmes de santé (problèmes en grande partie esthétiques, il est vrai) et les éternels problèmes d'argent; peut-être, tristement, parce que l'auteur semble prendre son parti d'un certain nombre de faits: il est trop tard, le paysage français est irrémédiablement abîmé, il est bien tard, ses livres ne sont ni connus ni reconnus, il est si tard... Allons, courons encore la terre sur les traces de ce que nous avons aimé, ne nous laissons pas abattre, proclame irréductiblement ce journal qui ne cèdera jamais.

Et nous voilà en Ecosse. Quarante ans plus tard l'auteur met ses pas dans les pas de ses souvenirs d'étudiant et nous entraîne, mêlant descriptions de jardins, de maisons, de châteaux, de souvenirs, partant à la recherche d'une vieille dame ou d'un rocher, mettant la même passion à se faire expliquer la vie de Tristram Shandy et les péripéties de ses tombes qu'à retrouver la logeuse de ses vingt ans, donnant son avis sur tout, des rideaux qui assombrissent les manoirs à la manie des femmes de chambre de vous chasser à coups d'aspirateur dès neuf heures du matin. Il y a une énergie inépuisable chez cet amoureux des ciels et des soirs (espéréphile, nous dit-il), et les plus paresseux finissent par se laisser tenter: peut-être, oui, finalement, peut-être, un séjour en Ecosse...

L'autre grand thème de ce tome de journal est les livres, les livres écrits, les livres en cours, les livres à écrire, les livres lus. Renaud Camus nous laissera un témoignage irremplaçable sur les rapports entre un auteur difficile, car exigeant sans être populaire, et ses éditeurs, soucieux à la fois de s'assurer d'un auteur dont ils sentent la valeur et de ne pas prêter le flanc à des attaques judiciaires. On admirera au passage la technique très particulière de Renaud Camus qui, de journal en journal, finit toujours par réussir à écrire tout ce qu'il voulait écrire, nous rapportant dans le journal 2003 ce qu'on l'a obligé à couper (ou au contraire ce qu'on l'a obligé à rajouter) dans le journal 2000, et sans doute nous préparant déjà dans le journal 2005 tout ce qu'il n'a pu écrire dans le journal 2003... Cette obstination est très drôle pour le lecteur et fait naître l'admiration. Pensée émue cependant à l'intention des éditeurs qui font courageusement face à ce bloc inamovible...

La grande nouveauté de ce tome de journal est le commentaire suivi de lecture. Renaud Camus déplore depuis longtemps de ne pas lire suffisamment et surtout de ne pas lire "sérieusement", de feuilleter, de s'éparpiller. A son habitude il décide de faire face en s'attaquant à la racine du problème: l'emploi du temps. Désormais les matinées seront consacrées à la lecture, et c'est pour nous, lecteurs, un merveilleux cadeau. De Hobbes à Platon en passant par Sterne et Tocqueville, nous sommes invités à une promenade à travers les livres comme s'il s'agissait de villes et de monuments, Renaud Camus s'interrogeant sur tout, un détail de traduction, un mystère de publication (mais quel peut bien être le véritable découpage de Tristram Shandy?), reprenant ses dictionnaires de grec pour lire Platon et étant bien proche de se perdre avec délice dans les dédales philologiques où il nous entraîne. Tout le charme de ses lectures est qu'elles ne sont ni pédantes ni effrayantes: de même que Renaud Camus sait montrer le détail d'une voûte ou d'un paysage depuis toujours devant nos yeux et invisible, il interroge le texte simplement et met en évidence des étrangetés ou des imperfections que nous n'aurions pas osé relever nous-mêmes.

Voilà un tome parfait pour découvrir le journal de Renaud Camus, un tome généreux qui donne envie de se lancer sur les routes et dans les lectures, un tome qui expose à merveille la matière, au sens premier, du journal : réflexions littéraires et architecturales côtoient les remarques les plus triviales à propos du quotidien ou de la santé et les rêveries les plus lointaines de paysages que l’on a ou l'on aurait aimés. Ainsi se mêlent les impressions, les pensées et les actes dans le tissu des jours.

Chroniques ou journaux...?

Message de GC déposé le 12/04/2006 à 14h24 (UTC)

Constatant que le Journal d'un voyage en France est classé dans la rubrique "Chroniques", je ne suis pas certain de m'expliquer cette mise à l'écart des "journaux", à moins de considérer :

1/ qu'il est antérieur à la période d'écriture ininterrompue des journaux (qui commence donc avec le Journal romain)

2/ qu'il a été écrit en trois temps (phase manuscrite, en voyage ; phase de recopiage, entre crochets et en italiques ; phase d'ajouts aux épreuves, entre crochets et en majuscules) et que cette absence de linéarité/homogénéité ne correspond pas à la forme journal selon Renaud Camus.

Quelqu'un aurait-il d'autres hypothèses, ou quelque idée au sujet des miennes ?


***

En bonus : un lien vers le tableau de Jean Ranc dont il est question aux pages 292-293 (24 mai 1980).

Post-scriptum : je confirme l'impression de Jean-Paul Bayol concernant le taux d'erreurs typographiques, sensiblement plus élevé que dans les autres volumes que je connais de l'auteur.

                      ****************

Ma réponse le 02/11/2006

Je crois que le classement de Journal de Travers dans "Chroniques" permet de retenir la première solution : sont classés dans les journaux ce qui appartient au projet de journal, les journaux antérieurs ne font pas partie de ce projet, ils n'en sont que les ébauches, tentatives et tentation.

Cela renforce la cohésion des journaux considérés comme un ensemble à partir de Journal romain.


source

le 22/12/2007

La Tay

Comme nous étions bien , dans notre jolie chambre au George Hotel, face à la Tay! Renaud Camus, dernière phrase de Rannoch Moor

*** Ah tant de promenades de ma jeunesse, écrit-il aussi, tant d'après-midi d'été, où ces mots me furent de compagnie fidèle: sur la colline enchantée, couronnée d'une fausse ruine, qui dominait Perth et d'où l'on voyait, des bord d'une abrupte falaise (le ms. porte ici illustre, mais c'est certainement l'effet d'une distraction: le grand rocher qui domine le fleuve, après sa sortie de la ville, le surplombe de deux ou trois cents pieds, j'ai pu moi-même m'en assurer lors d'une récente visite en ces parages (très agréable séjour au George Hotel, en plein centre)), la Tay****, large et lente, se diriger vers l'orient et la mer (1961-1963 : Joies de la chair et joie des sens, Qu'un autre s'il lui plaît vous condamne); [...]»
Jean-Renaud Camus, deuxième page (p.14) de Été

Les petites cuillères de la linguistique

C'est un véritable plaisir de découvrire la visite guidée dans les livres que propose Rannoch Moor, avec commentaire des traductions. Je ne savais pas que l'origine des mots était tabou(e?) en linguistique.

Est-ce la Revue internationale de linguistique qui par statut refusait tout article traitant de l'origine des mots? (Mais où diable ai-je bien pu lire cela?)
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.668



Cela m'a fait penser à ce passage que j'aime bien, même s'il rend moins bien en français :

C'est un fait curieux (et auquelle nul ne sait au juste quelle importance attacher) mais quelque 85% de tous les mondes connus de la Galaxie, qu'ils soient primitifs ou hautement avancés, ont un jour ou l'autre inventé une boisson dénommée le Djinnain Tonnyx — ou Gee-N'N-T'N-Hic, ou Djinn-nain-tôt-nique, ou l'une ou l'autre des mille variations et plus sur le même thème phonétique. Les boissons proprement dites ne sont jamais les mêmes et varient entre le «ChinantoNick» silvouplais, qui est de l'eau ordinaire servie légèrement chambrée au-dessus de la température ambiante, et le «jean en tunique» trékrasseux, capable d'occire une vache à cent pas; et à vrai dire, le seul trait commun entre tous ces breuvages, outre que leur nom sonne de manière identique, c'est que tous sans exception furent inventés et baptisés avant que les mondes concernés n'entrent mutuellement en contact.
Que peut-on déduire d'un tel fait? Il demeure totalement isolé. Quelle que soit la théorie de la linguistique structurale qu'on veuille envisager, il demeure en dehors de l'épure, et il y reste. Les vieux structuralistes s'irritent au plus haut point dès lors que leurs jeunes collègues abordent le sujet. Quant aux jeunes structuralistes, ils se passionnent pour la question et passent des nuits blanches dessus, convaincus d'être à deux doigts de quelque découverte primordiale et finissent par devenir avant l'heure de vieux structuralistes que leurs jeunes collègues irritent au plus haut point. La linguistique structurale est une malheureuse discipline amèrement divisée et nombre de ses pratiquants passent encore trop de nuits à noyer leurs problèmes dans les Ouizgui-Zodahs.
Douglas Adams, Le Dernier Restaurant avant la fin du monde, chapitre 24

Et c'est ainsi que j'ai bu des gin tonics pendant des années.

Transpositions (révélations ?)

C'est une promenade que j'avais déjà faite , d'Oxford, en 1965 ou 66, en compagnie d'un garçon que j'avais rencontré à une conférence de Stockhausen, je crois bien, ou peut-être seulement sur Stockhausen. Chose étrange, je ne sais plus si ce garçon était cubain ou sud-africain — une composition des deux, peut-être. Il avait plutôt le type latin, et les cheveux bouclés. J'ai oublié son nom et son prénom. Il s'occupait de théâtre, à titre de décorateur, je crois bien. Il vivait avec un homme nettement plus âgé que lui, et surtout nettement moins attrayant, médecin et chercheur dans le domaine médical, qui lui se nommait Peter B. Peter B. nous surprit au lit, le Cubo-Sud-Africain et moi, chez lui, alors qu'il était censé être à Blackpool auprès de ses parents. Malgré ces débuts inauspicieux, nous devînmes assez amis, Peter B. et moi, tandis que je perdais de vue le jeune décorateur de théâtre.
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.396

Obliqué alors vers l'est et mangé un sand. dans un self-service de Mad. Av., d'où j'ai téléphoné à Peter, mon ami, d'Oxford; il n'était pas chez lui, mais en Angleterre pour l'été, m'a informé une voix inconnue. J'ai été attristé de ne pouvoir le voir, car je l'aime beaucoup. pourtant, nos relations avaient commencé sous les auspices les moins prometteurs. A un concert dans un collège quelconque, Queens, peut-être, j'avais rencontré une fille dont le nom m'échappe aujourd'hui, quelque chose de très littéraire, genre Aurélia, ou Lorena, ou Loretta... Peu importe. Elle était colombienne, je crois. Je l'avais revue deux ou trois fois et elle m'avait invité à dîner chez elle. [...] Elle habitait une maison moderne dans un lotissement de Summertown, une banlieue résidentielle, un peu surélevée, au nord de la ville, et j'étais en train de faire l'amour avec elle, à grands bruits de sa part, en plus, lorsqu'il était entré dans la chambre, selon le plus pur scénario de la grande tradition, ce Peter Grant, son amant. Il était supposé être à Manchester, chez ses parents. Pas un mot ne fut échangé entre lui et moi et quand par la suite, des mois durant, je l'apercevais en ville, je m'empressais de traverser pour l'éviter. [...] Mais nous nous sommes un jour trouvés nez à nez à ne pouvoir fuir et nous avons depuis établi les plus solides relations, qui continuent aujourd'hui, alors que l'intermédiaire entre nous est de longue date sortie de ma vie comme de la sienne.
Jean-Renaud Camus, Été, de la p.195 à 218 (l'anecdote court sur une seule ligne en haut de la plupart des pages partitionnées)

Non, c'est seulement à dix-neuf ans, au cours de ma première année à Queen's College, que j'ai eu des relations sexuelles véritables. A un concert des œuvres de Boulez j'avais rencontré un garçon dont le nom m'échappe aujourd'hui, quelque chose de très littéraire genre Aurelio, ou Arcadio, ou Archibaldo. Il était paraguayen, je crois. Je l'avais revu deux ou trois fois, et il m'avait invité à dîner chez lui. Il habitait une maison moderne, à Summertown, au nord de la ville, près de l'anneau périphérique. Et j'étais en train de faire l'amour avec lui, à grands bruits de part et d'autre, lorsqu'est entrée dans la chambre sa maîtresse, une femme plus âgée que lui et qui l'entretenait plus ou moins, je crois. [...] Elle était supposée être à Winchester, où son fils faisait ses études. Pas un mot ne fut échangé entre nous. Mais Archie vint me voir à Paris, pendant les vacances suivantes. J'habitais alors rue Lalo, chez une grosse femme à moitié folle, et ne pouvais le loger. Mais je l'ai installé rue Traversière, dans le douzième arrondissement, chez un de mes amis qui eut avec lui, je ne l'appris que longtemps après, et ni par l'un ni par l'autre, de très intenses, durables et mouvementées relations.
Ibid., p.229

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