Véhesse

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Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

lundi 31 juillet 2006

Dieu des hommes semés

Dieu des hommes semés, sera-ce jamais fait ?
Renaud Camus, Rannoch Moor, p. 46

Ayant retrouvé ces hommes semés dans Été, j'ai cherché "Cadmus" dans Google et j'ai trouvé la légende de Cadmus et Hermione dans Les Métamorphoses d'Ovide chants IV et V. Ici se trouve rapporté entre autres l'épisode des hommes semés. Hérodote raconte que les Phéniciens accompagnant Cadmus ont introduit l'alphabet (les consonnes) en Grèce. Les sources sont multiples, Euripide, Lucien, etc.



Je commence à lister les phrases faisant référence à Cadmus.

Été

Cadmus agit grates peregrinaeque oscula terrae Figit et ignotos montes agrosque salutat.
Été, p. 77
source : Les Métamorphoses d'Ovide Livre IV

Mais pour en rester au rival d'Ulysse, la liste de ses inventions varie ; selon le Guide Bleu les dés, les échecs, les phares, l'alphabet; selon Grant et Hazel [1], les dés, les dames et plusieurs lettres de l'alphabet; et à en croire le grand Larousse, plusieurs lettres aussi, oui, les dames, oui, mais encore les osselets et surtout la monnaie.
Été, p. 152

Frappant sa poitrine nue, son épouse s'écrie : « Cadmus, demeure ; malheureux, dépouille cette forme monstrueuse.»
Été, p. 155
source : Les Métamorphoses d'Ovide Livre V
(remarque : il ne s'agit pas de la traduction utilisée par RC)

Cadmus, qu'est-ce donc ? Où sont tes pieds ? Où sont tes épaules et tes mains, ton teint, ta figure, et, tandis que je parle, tout le reste ? »
Été, p. 223

Les Hommes Semés offrirent alors à Cadmus leurs services.
Été, p. 231

Les Parques, à vrai dire, auraient inventé sept lettres, dont toutes les voyelles, et au fils de Nauplios ne seraient dues ainsi que les autres : Cadmus, quant à lui, tout en laissant alpha à sa place, à cause de la signification et de l'importance d'aleph dans sa propre langue, transforma leur ordre.
Été, p. 356

L'ordre des lettres attribué à Cadmus, et tel qu'il est perpétué dans l'A.B.C. familier, semble témoigner d'un réagencement délibérément fautif opéré par des marchands ; ils employaient l'alphabet secret à des fins commerciales, mais craignaient d'offenser la Déesse Blanche arcadienne. [Imaginons quelques élégantes structures de pensée pour en faire nos plus intimes convictions. Put me on to Edenville.] Aleph, alpha : nought, nought, one.
Été, p. 378
(J'ai mis entre crochet ce qui n'appartient pas au thème Cadmus.)

Mais Penthée, on n'aura garde de l'oublier, était aussi le petit-fils de Cadmus, lequel avait abdiqué le trône en sa faveur.
Été, p. 385

Cadmus, dont tout le corps est en train de se transformer en serpent, appelle sa femme, mais il n'a même pas le temps d'achever ses paroles car tout à coup sa langue se fend en deux parties. Marion ne l'écoute plus.
Été, p. 392

Penthée est le petit-fils de Cadmus.
Été, p. 405

Vaisseaux brûlés

484-1. Est-ce que ce ne serait pas plutôt, et plus mystérieusement, Dieu des hommes semés ? Et d'où cela vient-il ? Moins auteur que jamais, l'"auteur" n'en a pas la moindre idée ou bien celle-ci, infiniment confuse et incertaine : poésie française de la première moitié du XVIIe siècle ?
484-1

484-1-01. « Le sacrifice peut commencer. Sur le conseil d'une puissance divine Arès, disent les uns, Athéna, selon les autres , Cadmos récolte les dents de feu du dragon. Il doit les semer sur le site de la cité à naître. Étranges semailles, car à peine ont-elles touché les sillons de Terre qu'elles font surgir des guerriers en armes, ceux qu'on appellera bientôt les Semés, les Spartes (de speirein, ensemencer). »
Marcel Detienne, Comment être autochtone, du pur Athénien au Français raciné, La librairie du XXIe siècle, Seuil, pp. 70-71.
484-1-01
(Nous pouvons dater cette entrée de septembre 2003, grâce à Rannoch Moor p.594. C'est sans doute l'une des dernières entrées à ce jour, puisque interrogé en octobre 2003, RC a déclaré avoir renoncé à enrichir Vaisseaux brûlés pour le moment.)

484-1-01-1. Les Parques, à vrai dire, auraient inventé sept lettres, dont toutes les voyelles, et c'est à Palamède que seraient dues les autres : Cadmus, quant à lui, en laissant alpha à sa place, à cause de la sigification et de l'importance d'aleph dans sa propre langue, transforma leur ordre.
484-1-01-2. On comparera avec Travers II, Été, sixième journée, p. 356.
484-1-01-1

484-1-01-1-3. [...] Quant à moi, je n'hésite pas : Spartes, nobles Semés, vous êtes d'authentiques aborigènes, des Nés de la Terre, oui, Gègeneîs et même aussi Bien Nés, aussi beaux, Eugènes, que le petit Premier-Né au pays de la chouette. Frappant sa poitrine nue, son épouse s'écrie : « Cadmus, demeure ; malheureux, dépouille cette forme monstrueuse ».
484-1-01-1-3


Notes

[1] Michael Grant and John Hazel, Who's Who in Classical Mythology

vendredi 28 juillet 2006

Le jardin des Finzi-Contini

recherche de sources croisées.

Merci à EF à qui je dois la base de ces recherches.

Trois livres sont confrontés :
Passage de Renaud Camus,
Le Jardin des Finzi-Contini de Giorgio Bassani, édition Folio,
Il Giardino dei Finzi-Contini édition Einaudi 1962.


Il manque les citations apparaissant en français dans Passage (apparemment toute citation en langue étrangère est reprise en français, avant ou après son apparition en langue étrangère), et plus généralement dans les Eglogues. Je n'entreprends pas une recherche systématique (il faudrait tout relire), je les noterai au fur à mesure que je les rencontrerai au fil de mes (re)lectures.

Epigraphe de Passage: «Giocate, giocate pure : non è di voi che stiamo parlando.», citation reprise aux pages 94, 104, 116, 176 et 197.
«Jouez, mais jouez donc, ce n'est pas de vous que nous parlons» Folio p.106
Einaudi 1962, p. 83

Passage, page 44 : « La questione è che per giocare a tennis, e ballare, ci vuole il partner, mentre io a Venezia non conosco nessuno di adatto. E poi ti dico : Venezia sarà bellissima, non discuto, pero non mi ci trovo. Mi ci sento provvisoria, spaesata… un po’ come all’estero ». Les deux dernières phrases de cette citation sont reprises à la page 91 de Travers. La seconde partie de la première phrase (« Mentre io a Venezia non conosco nessuno di adatto ») est reprise à la page 73 de Eté. On trouve aussi à la page 49 de Passage: « Ses mots sont : provvisoria, spaesata… un po’ come all’estero. »
«Le problème, c'est que pour jouer au tennis et danser, il faut un partner, et moi, à Venise, je ne connais personne qui fasse l'affaire. Et puis je te le répète : Venise est sans doute très belle, je ne le discute pas, mais je ne m'y trouve pas bien. Je m'y sens de passage, dépaysée... un peu comme à l'étranger.» Folio p.100
Einaudi 1962, p. 78

Passage, pages 50 et 197: «Avevano sempre parlato di tante cose, allora, andando in giro per il parco»
«Nous avions toujours parlé de tant de choses, alors, en nous promenant dans le parc» Folio p.166
Einaudi 1962, p.132

Passage, page 51: «Qualcosa di piu intimo, disent-ils. Ma che cosa propriamente?» Cette citation est reprise (sans l’incise en français) aux pages 81, 173 et 205.
«Quelque chose de plus intime. Mais quoi, exactement ?» Folio p.46
Einaudi 1962, p.37

Passage, page 59 : «E allora ? La realtà è che il tennis –sentenzio, con straordinaria enfusi- oltre che uno sport, è anche un arte, e come tutte le arti esige un particolare talento. » Cette citation est reprise page 121 de Passage et à la page 231 de Echange.
« Et alors ? La vérité, c’est que le tennis, décréta – avec une extraordinaire emphase, en plus d'un sport, est également un art, et que, comme tous les arts, il exige un talent particulier» Folio p.295
Einaudi 1962, p.232

Passage, page 66 : « oppure, dall’altra parte, dalla cima delle Mura degli Angeli imminente al Parco, penetrare con lo sguardo attraverso l’introco selvoso dei tronchi, dei rami, e del fogliame sottostante, fino a intravedere lo strano, aguzzo profilo della dimora padronale, con dietro, molto piu in là, al margine di una radura… »
«Ou bien, de l’autre côté, du sommet du rempart des Anges qui dominait le parc, il suffisait de pénétrer par le regard à travers l’enchevêtrement sylvestre des troncs, des branches et du feuillage situé en dessous de vous, jusqu’à entrevoir l’étrange profil aigu de la demeure des maîtres du lieu, avec, derrière, beaucoup plus loin, à la lisière d’une clairière...» Folio p.29
Einaudi 1962 , p.24

Passage, page 68: «Avevano l’aria di esser passati dal tennis per caso, di ritorno da una lunga passeggiata nel parco.» Cette citation est reprise page 195 de Passage et à la page 189 de Echange.
«Ils avaient l’air d’être passés par hasard par le tennis en revenant d’une longue promenade dans le parc.» Folio p.123
Einaudi 1962, p.96

Passage, page 83:«Posso, se vuoi, descriverti quello che vedo guardando fuori dalla finestra.» Cette citation est reprise page 201.
«Je peux, si tu le veux, te décrire ce que je vois en regardant par la fenêtre.» Folio p.162
Einaudi 1962, p.129

Passage, pages 85 et 86: « Come facevo a non capire ? Come duravo a vivere senza sentire ? C’era in fondo alla radura del tennis, per esempio, ad ovest rispetto al campo, un gruppo di sette esili, altissime «Washingtoniae graciles» o palme del deserto, isolate dal resto della vegetazione retrostante» Repris en deux fois page 380 de Eté. La première phrase de cette citation est reprise page 192 de Passage.
Passage, pages 96 et 108: «Come facevo a non capire ? Come duravo a vivere, senza sentire?»
«Comment pouvais-je ne pas comprendre ? Comment pouvais-je vivre sans sentir ? Par exemple, il y avait au fond de la clairière du tennis, à l’ouest par rapport au court, un groupe de sept minces et très hauts Washingtoniae graciles, ou palmiers du désert, isolés du reste de la végétation située derrière» Folio, p.140
Einaudi 1962, p.110

Passage, page 92: «Posso concederti al massimo il vantaggio del servizio. Servi, su!»
«Je peux au maximum t'accorder l'avantage du service. Allons, sers!» Folio p.294
Einaudi 1962 : p. 231

Passage, page 102: «E tutti i pomeriggi erano buoni, se la cosa mi interessavo- aveva aggiunto-. Oggi, domani, dopodomani : potevo andare quando volevo, portando con me chi volevo, e anche il sabato, naturalmente. » On retrouve page 356 de Eté le fragment suivant: «Oggi, domani, dopodomani, e anche il sabato, naturalmente.»
«Et si la chose m’intéressait tous les après-midi étaient bons, avait-il ajouté. Aujourd'hui, demain, après-demain : je pouvais venir quand je voudrais, amenant avec moi qui je voudrais, et cela, bien entendu, également le samedi.» Folio p.86
Einaudi 1962, p.68

Passage, page 116 : « Non si sentivano, dal punto dove eravano, gli schiocchi regolari che le loro rachette facevano, rimandandosi la palla ? » Cette citation est reprise à la page 127 et à la page 191.
«est-ce que nous n’entendions pas, de l’endroit où nous étions, les claquements réguliers que faisaient leurs raquettes en se renvoyant la balle?» Folio p.122
Einaudi 1962, p.96

Passage, page 116: «Mais le reste de ses paroles se perd : avevano superato facilmente tre turni, ed ora si preparavano a disputare la semifinale.»
«ils avaient sans difficulté franchi trois éliminatoires, et maintenant se préparaient à disputer la demi-finale.» Folio p.93
Einaudi 1962, p.73

Passage, page 121: «Io… io le stavo di fianco, capivo ?, non già di fronte : mentre l’amore- cosi, almeno, se lo immaginava lei- era roba per gente decisa a sopprafarsi a vicenda : uno sport crudele, feroce, ben piu crudele e feroce del tennis ! » Le passage après les deux points est repris à la page 152. « Mentre l’amor » est repris page p. 96
«Moi... moi, j'étais à côté d'elle, est-ce que je le comprenais? et non pas devant face à elle : alors que l'amour — du moins, était-ce ainsi qu'elle se l'imaginait — était une chose pour des gens décidés à l'emporter l'un sur l'autre à tour de rôle : un sport cruel, féroce, bien plus cruel et féroce que le tennis! » Folio p.283
Einaudi 1962, p.222

Passage, page 128: «E intanto ci indicava col braccio il viale che dopo un centinaio di metri si inoltrava dentro un folto di canne d’India. Anche a poter usare la bicicletta- avverti-, tre o quattro minuti bisognava sempre metterceli, soltanto per arrivare al « palazzo ». »
«et, en même temps, il nous indiquait du bras l’allée qui, au bout d’une centaine de mètres, s’enfonçait dans un fourré de bambous. Même si l’on pouvait se servir d’une bicyclette, nous prévint-il, il fallait toujours mettre trois ou quatre minutes rien que pour arriver au «palazzo». Folio p.111
Einaudi 1962, p.87

Passage, page 150: «E cioè : quasi niente out, in particolare dietro le righe di fondo ; terreno bianco, e poi mal drenato, che per poco che fosse piovuto si sarebbe trasformato in un pantano ; nessuna siepe sempreverde a contatto delle reti metalliche di recinzione.»
«Et de fait, presque aucun out, en particulier derrière les lignes du fond; un sol blanc et, de plus, mal drainé, qui, pour peu qu'il pleuve, se transformerait en un marécage, et pas la moindre haie toujours verte contre les grillages métaliques d'enceinte.» Folio p.116
Einaudi 1962, p.91

Passage, page 180: «con dietro, molto piu in là, al margine di una radura, la macchia bigia del campo di tennis : ed ecco che l’antico sgarbo del disconoscimento e della separazione tornava ancora a far male, a bruciare quasi come da principio.»
«avec, derrière, beaucoup plus loin, à la lisière d’une clairière, la tache grise du court de tennis : et voici que le vieil affront de ce refus de frayer avec autrui et de cette ségrégation volontaire recommençait à vous faire mal, à vous brûler comme au début.» Folio p.29
Einaudi 1962 , p.24

Passage, page 193: «Tornammo adagio verso il campo di tennis.»
«Nous revînmes lentement vers le court de tennis.» Folio p.132
Einaudi 1962, p.103

mardi 25 juillet 2006

Une vieille question (Ou : Où la littérature a réponse à tout)

Et elles assistent toutes les deux, plusieurs années plus tard, à la première représentation de Louise, par une troupe locale, ou bien venue de Lyon.
Denis Duparc, Echange p.54

Le grand air de Louise, tel surtout que l'interprète admirablement Berthe Mormant, me fait toujours penser à cette histoire idiote des années soixante : deux filles sont en grande conversation : — Est-ce que tu fumes après l'amour ? demande l'une. — Je ne sais pas, je n'ai jamais regardé. » [...] Je vois toujours Louise fumante après l'amour.
Renaud Camus, Eté, p.403


Life Story, de Tennessee Williams

After you have been to bed together for the first time,
without the advantage or disadvantage of any prior acquaintance,
the other party very often says to you,
Tell me about yourself, I want to know all about you,
what's your story ? And you think may be they really and truly do

sincerely want to know your life story, and so you light up
a cigarette and begin to tell it to them, the two of you
lying together in completely relaxed positions
like a pair of rag dolls a bored child dropped on a bed.

You tell them your story, or as much of your story
as time or a fair degree of prudence allows, and they say, Oh, oh, oh,
oh, oh,
each time a little more faintly, until the oh
is just an audible breath, and then of course

there is some interruption. Slow room service comes up
with a bowl of melting ice cubes, or one of you rises to pee
and gaze at himself with mild astonishment in the bathroom miror.
And then, the firts thing you know, before you've had time
to pick up where you left off with your enthralling life story,
they are telling you their life story, exactly as they intended to all
along,

and you are saying, Oh, oh, oh, oh, oh,
each time a little more faintly, the vowel at last becoming
no more than an audible sigh,
as the elevator, halfway down the corridor and a turn to the left,
draws one last, long deep breath of exhaustion
and stops breathing forever. Then ?

Well, one of you falls asleep
and the other one does likewise with a lighted cigarette in his mouth,
and that's how people burn to death in hotel rooms.



traduction française ici

(RC travaille actuellement à une Anthologie de l'amour des hommes. Il a mis ce poème en ligne sur la SLRC il y a un an, j'ai bien ri de constater il y a quelques jours en relisant Été que la question le travaillait depuis longtemps)


Notes du jour (enfin, d'hier)

- Je viens de recevoir un Il Giardino dei Finzi-Contini de 1962. Ce fut difficile! La référence de l'exergue de Passage est donc identifiée : «Giocate, giocate pure : non è di voi che stiamo parlando», p.83 Einaudi 1962.
- Conseils de lecture avant Travers III : lire les contes de Poe, en particulier Leonizing, William Wilson, The gold Bug (ce dernier titre est analysé par Ricardou dans Pour une théorie du Nouveau Roman; on trouve «Will I am» dans Été.) (C'est l'un de mes grands jeux : faire des paris sur les livres nécessaires à la lecture des prochaines Eglogues. Ce retournement temporel m'amuse beaucoup. (J'essaie de prendre de l'avance, aussi.) Je rappelle que nous bénéficions d'un délit d'initiés grâce à ce message.)
- lecture en cours : Pour une théorie du nouveau roman. «l'idéologie de Tel Quel», p.18 : exactement le titre de l'un des mémoires de fin d'études de RC.
- livres reçus hier : Bassani et Kristeva, La Folle Vérité.

Mise à jour le 4 mars 2008

Sans rapport direct avec Renaud Camus, je copie ici afin de la "thésauriser" une analyse de Louise venue des études proustiennes:

DE CHARPENTIER À WAGNER : TRANSFIGURATIONS MUSICALES DANS LES CRIS DE PARIS CHEZ PROUST
Cécile Leblanc Dans Revue d'histoire littéraire de la France 2007/4
Le véritable sujet de Louise de Gustave Charpentier, « roman musical » créé à l’Opéra Comique le 2 février 1900, est l’irrésistible pôle d’attraction, le symbole du plaisir physique que constituent les mélopées lancées par les marchands ambulants de Paris, ville de l’amour libre et de la fête des sens. Ce « stupide opéra », comme Proust le qualifie dans une lettre à Halévy, a contribué à enrichir le fonds hypotextuel des célèbres pages de La Prisonnière qui décrivent la fascination et la répulsion du narrateur pour la vulgarité et la crudité émanées des invites de la rue. Chez Charpentier comme chez Proust, les cris de Paris sont des révélateurs symboliques de l’obscur d’une conscience humaine qui échappe à toute vigilance : Louise s’achève, comme La Prisonnière, sur une fuite, facilitée, sinon justifiée par l’appel des nourritures criées. Louise correspond exactement à ces aliments que « personnellement » le narrateur déteste mais qui se révèlent « fort au goût d’Albertine ». Bien des indices du texte, du mot « Ouverture » à l’isotopie « vieille France » semblent renvoyer à la tradition de l’opéra français du XIXe siècle symbolisée par Gounod et Massenet dont Reynaldo Hahn, comme Charpentier, était un élève et admirateur inconditionnel. Mais, dans un savant palimpseste, Proust discerne ce que le passage chez Charpentier avait de moderne et d’insolite en le rapprochant du modèle debussyste et insiste sur l’atmosphère de reverdie de ce dimanche de fête dont l’enchantement évoque aussi Parsifal. Ainsi cette page est symbolique du parcours culturel et de l’évolution des goûts musicaux de Proust lui-même et permet au narrateur de réaliser l’une des expériences spirituelles indispensable à la réalisation de son œuvre.

bibliographie sommaire

Conseils de lecture avant Travers III : lire les contes de Poe, en particulier Leonizing, William Wilson, The gold Bug. (Ce dernier titre, Le scarabée d'or, est analysé par Ricardou dans Pour une théorie du Nouveau Roman; on trouve «Will I am» dans Été.)

lundi 17 juillet 2006

Hommage à deux sœurs, quarante ans plus tard

Les événements initiaux se déroulent en 1961 ou 1962, ils sont utilisés en 1982 et racontés en 2003 (publiés en 2006).


A une exposition de roses dans un prieuré de campagne, tu avais rencontré deux vieilles dames charmantes, deux sœurs. Miss Stevenson et Mrs Robertson, ou l'inverse, qui t'avaient ramené en ville à bord de leur petite Rover noire, si propre, aux cuirs si bien cirés ; et bien entendu tu leur avais fait croire que ton père était gouverneur des îles Marquises; et tu leur avais décrit en long et en large, cent fois, mais un peu différemment chaque fois, à peine, la Résidence, cette immense maison de stuc, entourée sur trois de ses côtés d'une large galerie couverte et dont l'architecture surchargée, la juxtaposition d'éléments en apparence disparates, la couleur inhabituelle surprennent toujours, même l'inconnu qui l'a contemplée déjà souvent, lorsqu'elle apparaît au détour des allées blanches de son parc, isolée sur une légère hauteur, dans son encadrement de palmiers royaux.

Été (1982), p.215


Nous aimions tous Peter Morgan, disent les deux soeurs : il est parti pour les Indes, il devait écrire, et il est mort dans un banal accident de polo. A moins que je ne leur aie fait croire, aux malheureuses, que j'avais passé mon enfance à Lahore, où mon père était consul de France : comme mes fictions étaient toujours très solidement étayées et que j'étais, à dix-sept ans, une véritable encyclopédie, elles n'eurent jamais le moindre doute quant à la véracité des récits que je leur faisais, le long des interminables soirées d'été, dans leur jardin plein de roses qui dominait la Tay.

Été (1982), p.291


Helen Park, l'aînée des trois sœurs qui vous recevaient si gentiment, à l'heure du thé, dans leur jardin plein de roses au flanc de la colline, s'étonne de ne plus avoir de vos nouvelles : mais elle ajoute aussitôt, bien sûr, que vos lettres ont dû s'égarer, vous voyagez tellement.

Été (1982), p.331


En montant je crois avoir retrouvé, le long de Kinnoul Terrace, juste au-dessus du toit des quais, sur les premières pentes, la maison à tourelles où vivaient les sœurs Robertson — peut-être une seule d'entre elles s'appelait-elle Robertson, je ne sais plus, si une seule avait été mariée; mais non, je crois que c'était deux demoiselles : des Écossaises délicieuses, que j'avais rencontré à un récital de piano, ou bien à une exposition de roses, à Rosie Priory, peut-être, à moins que ce ne soit plutôt Rossie Priory, dont il fut question ces jours-ci à Fakland Palace, parce qu'un lit du XVIIe siècle, acheté par le National Trust, en provenait (en tout cas, vrai ou faux, c'est le nom Rosie Priory qui déclenche le faux souvenir d'une exposition de roses : il s'agissait d'un récital de piano, j'en suis sûr; mais le jardin était très présent.

Comme j'étais, hélas, dans ma période mythomaniaque, qui a duré de mes seize à mes vingt ans, j'avais fait croire à ces pauvres femmes que mon père était gouverneur de la Nouvelle-Calédonie; et peut-être même, pourquoi se priver, que ma sœur avait épousé le fils de la Guinée espagnole, ou bien était-ce de Cabinda (j'ai toujours eu un faible pour "l'enclave de Cabinda")? Quand j'écris que je leur avais fait croire, je m'avance peut-être un peu. C'est du moins ce que je leur avais dit. Elles me recevaient très gentiment chez elles, pour le thé, et, penchées sur moi côte à côte, me gavant de biscuits comme un perroquet, elles étaient tout attention pour mes mensonges et pour moi, sur le mode Arsenic et vieilles dentelles (arsenic en moins, à ma connaissance). J'apportais dans leur existence, avec d'assez bonnes manières, une touche inespérée d'exotisme : la France, les îles, une ultime rumeur d'Empire, le tout mêlé à une précoce et très ardente scotophilie (j'appelle scotophilie l'amour de l'Écosse, mais elle est à deux doigts, une seule lettre, de la passion de voir, scopophilie je suppose — laquelle ne me travaillait pas moins : voir, voir, voir, cette utopie topographique (laquelle ne peut s'appuyer, certainement, que sur une bonne dose d'aveuglement...))

Sans doute auraient-elles plus aujourd'hui plus de cent ans, mes vieilles demoiselles; peut-être même beaucoup plus. Je pense à elles avec beaucoup de tendresse, et de regrets : comme nous aimons mal ceux que nous aimons ! Comme nous tombons facilement de leurs vies, et que celles-ci ont de pentes à disparaître de la nôtre ! Combien la mort a de jardins, de tourelles, de roses, de rues silencieuses au-dessus des toits, et de larges fleuves où courent les nuages ! À propos des sœurs Robertson nous avons interrogé des voisines, dont l'une était elle-même, sans doute, octogénaire : elles ne voyaient pas du tout de qui je pouvais bien vouloir parler, et la plus âgée semblait un peu soupçonneuse.

Rannoch Moor, p.432


Quelques remarques :
- Il est amusant de constater que si RC confond récital de piano et exposition de roses lorsqu'il cherche dans sa mémoire en 2003 l'origine de sa rencontre avec les vieilles dames, c'est sans doute à cause de "la mise en fiction" qu'il a opérée lui-même en 1982.
- On constate que des éléments de Passage (la galerie couverte, les palmiers, les îles Marquises) apparaissent dans la réalité (si l'on peut dire, disons dans la vraie vie) dès 1962, et que la fiction hantait dès cette époque la réalité. Il y a bien nappage, ie contamination permanente de la vie par la fiction et inversement.
- La maison décrite dans le premier extrait a sans doute des ressemblances avec l'une des résidences de Roman de Caronie (RC écrivait Roman Roi pendant qu'il terminait Été). La description est sans doute également inspirée d'une des maisons familiales, Les Hautes-Roches, la maison du père (pure supposition).
- Les sœurs sont devenues trois dans le deuxième extrait selon le mode de fonctionnement des Églogues, glissement, allusion aux Parques, Les Fileuses, la troisième sœur la Mort.
- Combien la mort a de jardins, de tourelles, de roses, de rues silencieuses au-dessus des toits, et de larges fleuves où courent les nuages : je parie pour une citation «à la manière de», ou la récupération de morceaux de vers. Mais lesquels ?

mercredi 12 juillet 2006

Guyautat

Eden, Eden, Eden: je m'étais permis de demander par écrit, sur le grand registre prévu à cet effet, à la bibliothèque du VIIe arrondissement, l'achat de ce livre, mais la conservatrice m'a répondu, par la même voie, et sur un mode indigné, qu'aucune bibliothèque publique ne saurait comprendre, « même en son enfer », un pareil ouvrage ; et d'autant moins qu'abusées par son titre des dames pieuses pourraient l'emprunter volontiers.

Renaud Camus, Eté p.193

Eden, Eden, Eden serait cité également dans Journal d'un Voyage en France — à retrouver

Introduction aux Eglogues

Les Eglogues sont constitués de sept volumes, trois restant à venir (dont un doit être publié cette année ou l'année prochaine, après plus de vingt ans d'interruption, d'où l'urgence de s'y replonger) : Passage (1975), Echange (1976), Travers (1978), Eté (1982), sous-titré Travers II.

Eglogues vient de ex-logos, hors de la parole (?) ou la parole des autres, le grand discours universel. Elles sont composées, tels un patchwork, de citations de la littérature et de journaux et de fragments autobiographiques, plus ou moins romancés. Ces citations ne sont pas "citées", c'est-à-dire qu'elles ne sont ni identifiées (par des guillemets ou des italiques), ni référencées (nom d'auteur, livre, journal...) C'est au lecteur de se débrouiller. Il n'y a pas d'histoire au sens de récit, il y a tout au plus des fragments qui se répondent, organisés autour de thèmes (la folie, les noms, le double et son corollaire, l'inversion (double en miroir)) et de noms générateurs selon des règles d’homophonie, d’anagrammes et des glissements de sons et de sens (par exemple (Hugo) Wolf, Wolfson, Onslow, (Virginia) Woolf, Saint-Loup, loup (masque sur le visage), loup (animal), etc).

Cette disposition textuelle a pour ambition de faire disparaître les notions d’auteur et de narrateur. Cette ambition est clairement affichée dans l’utilisation de pseudonymes, ou d’hétéronymes : le deuxième livre est signé Denis Duvert, le troisième Renaud Camus et Tony Duparc, le dernier Jean-Renaud Camus et Denis Duvert. Il s’agit d'une variation autour du mot de Pascal « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau: la disposition des matières est nouvelle; » en même tant que d'une application du programme de Flaubert : «il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eut pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent.» (lettre à Louise Collet, 17 décembre 1962 (Travers p.111)) , d’une part ; d’autre part d'une mise en application des procédés détectés par jean Ricardou, enfin d’une prise en compte des réflexions de Roland Barthes sur le totalitarisme de la langue et de l’auteur (à affiner, je n’ai pas assez lu Barthes). Il s’agit également d’une façon de poursuivre l’œuvre du nouveau roman, à un moment, 1975, (date de Passage) où la mode est en train d’en passer, et donc au moment où cela peut devenir autre chose qu’une mode, il s’agit d’un gigantesque hommage à la littérature, il s’agit aussi, fatalement, d’un peu d’affectation (reconnue ou crainte par Eté, p.78).

Certains refusent ce fonctionnement textuel (pas de récit donc aucun intérêt), d’autres lisent cela sans sourciller, pour la musique des mots, le sens qui surgit de phrase en phrase, sans chercher de clés (je les admire car je ne pourrais lire ainsi, je suis très attachée, en fait, au récit classique ; les textes artificiels ne sont pas « mon genre »), d’autres enfin, dont je suis, se lancent dans la recherche infinie des références, cherchent à organiser les échos, s’amusent infiniment (dans tous les sens du terme car c’est une quête à vrai dire désespérée, qui n’a aucune chance d’être parfaite (comment en effet retrouver un fragment de phrase issu d’un journal d’il y a trente ans ?)) à essayer de mettre leurs pas dans les pas de l’auteur, à essayer de décrypter la moindre indication, le moindre indice, et font de la lecture des Eglogues un vaste programme de lecture, mais aussi de visionnages de films, de tableaux, d’écoute de lieders, de voyages, etc., une course-poursuite dans l’ensemble des champs de la culture occidentale. Le lecteur idéal serait un croisement de Pierre Ménard et du chevalier Dupin, en somme.

Il y a dans tout cela une formidable invitation à jouer, avec les deux dimensions du jeu, l’envoûtement et la légèreté.


Ce préambule posé, voici la phrase d’hier dans son contexte (le paragraphe se présente ainsi) :

[Tout le passage suivant très confus. Les éditeurs, visiblement, ont décidé de l'abréger, et semblent avoir opéré leurs coupures un peu au hasard. V., W., M. et H. sont rentrés chez eux, c'est-à-dire chez Loren, le travesti portugais de Macao, mais ils en sont ressortis peu après, pour aller dîner chez les Bloom— (la deuxième moitié de ce nom est illisible, volontairement ou non, et l'ensemble ne dit rien à Jean-Denis ; seules indications qui pourraient permettre une éventuelle identification de ce couple : son appartement, qu'on peut atteindre à pied de Greene St., est en face d'une église, et on peut y voir un Orange Flag de Johns, ainsi que plusieurs toiles classiques. On pourra facilement constater qu'aucun vol de la compagnie Varig n'a pour point de départ ou d'arrivée l'aéroport de Lublin. Pratiquement toutes les liaisons avec cette ville, à partir de l'étranger, doivent s'opérer par correspondance. Il est sans doute en train de se faire enfiler comme une reine et il va se ramener comme une fleur. Sand, de son côté, ne voyait en Tristan qu'une illuminée.

Renaud Camus, Eté, p.80-81

Quelques pistes (je les enrichirai au fur et à mesure de mes découvertes, je ne respecterai pas la loi chronologique du blog qui veut qu’on ne touche plus à un billet écrit : ici, vous l’avez compris, il s’agit totalement de "notes pour moi-même".)

Tout le passage suivant très confus. Les éditeurs, visiblement, ont décidé de l'abréger, et semblent avoir opéré leurs coupures un peu au hasard. : référence aux pages de Travers qui expliquent que le texte du livre est la copie et la mise en ordre de divers carnets effectuée par les éditeurs : «Le désordre dont témoignent la plupart des pages de ces cahiers, le nombre d'écritures qu'on peut y relever, les ratures, retouches et renvois de toutes sortes, tout ceci a déjà été décrit. Mais la situation est plus confuse encore dans les petits carnets de taille et d'épaisseur variables qui s'ajoutent à cet ensemble, ou bien sur les feuilles volantes, pliées, toutes quadrillées, intercalées de loin en loin. On comprendra dans ces conditions que le texte rapporté ici, malgré les efforts que nous avons déployés tous les trois pour le rendre présentable, ne soit pas sûr.» Travers p.115

(remarque: cet aveu, «le passage est très confus», fait que choisir précisément cet extrait est un peu sadique. Ce choix est entièrement guidé par le plaisir de la phrase citée hier.)

V., W., M. et H. : lettres symétriques. Thème du miroir et du double. Mise en application d’un principe évoqué plus haut (p.70) : « L'intérêt, pour moi, du redoublement d'une moitié gauche par la moitié droite, c'est un peu comme un processus d'annulation. »

c'est-à-dire chez Loren, le travesti portugais de Macao, : sans doute Robbe-Grillet, La maison de rendez-vous ou Souvenirs du triangle d’or. (à vérifier). Lauren : Projet de révolution à New York. Travesti : homme et femme, thème de l’inversion (l’un des mots pour l’homosexualité), du miroir qui inverse (et non qui reproduit). Plusieurs références aux changements de genre des noms, aux «filles qui deviennent des garçons» (Echange, p.199, par exemple), à Jakobson qui écrivit un article où tous les noms changent de genre ('Eté'' p.xx)

Bloom : James Joyce (virag).

la deuxième moitié de ce nom est illisible, volontairement ou non, et l'ensemble ne dit rien à Jean-Denis : le nom est l’un des thèmes d’Eté. Jean-Denis est la contraction des prénoms des signataires d’Eté.

seules indications qui pourraient permettre une éventuelle identification de ce couple : son appartement, qu'on peut atteindre à pied de Greene St., est en face d'une église, et on peut y voir un Orange Flag de Johns, ainsi que plusieurs toiles classiques. : ? (attendre Journal de Travers[1], peut-être)

On pourra facilement constater qu'aucun vol de la compagnie Varig n'a pour point de départ ou d'arrivée l'aéroport de Lublin. Reprend les premières pages de Travers. Explicite le fait qu’il s’agit d’une fiction (bizarre : y aurait-il un critique qui ait reproché l’inexactitude des faits à RC ?) Lublin, Dupin, lupin... nom générateur. Varig=>Virag=Bloom=fleur (James Joyce)

Pratiquement toutes les liaisons avec cette ville, à partir de l'étranger, doivent s'opérer par correspondance. : liaisons et correspondance, principe des Eglogues.

Il est sans doute en train de se faire enfiler comme une reine et il va se ramener comme une fleur. Plaisir des mots, sans aucun doute. Sonne "vrai", comme si quelqu'un avait réellement prononcer ces mots. Reine: queen, homosexualité (ailleurs, liste des noms donnés aux homosexuels) et fleur (bloom), mots générateurs ou organisateurs dans les Eglogues. Reine : générateur : Victoria, Virginia, Sissi, etc.

Sand, de son côté, ne voyait en Tristan qu'une illuminée. Flora Tristan. fleur. Tristan, mot générateur dans Eté. Sand, très importante dans Passage.


Notes

[1] à paraître en 2006 ou 2007, à la façon de Journal des faux-monnayeurs

mardi 11 juillet 2006

La fleur inverse

"Ar resplan la flors inversa". Apparaît pour la première fois dans Eté, p.152

Raimbaut d'Aurenga est considéré comme un maître du trobar clus ou plutôt du trobar ric, cette manière de composer avec des mots rares, des sonorités étranges et des rimes difficiles. Néanmoins les chansons claires et faciles ne manquent pas chez lui. Cette réputation lui vient surtout, d'un débat qu'il eût avec son ami Giraut de Borneil. Ce dernier défend la chanson facile, le trobar leu, alors que Linhaure apparaît comme un intrépide défenseur du trobar clus: il n'écrit pas pour le commun des mortels mais pour les fins connaisseurs qui savent comprendre ses vers. (c'est moi qui souligne.)
source: lien brisé, équivalent non retrouvé

Cette description semble avoir été écrite pour les Eglogues. A un autre niveau, la simple homonymie aurait suffit à faire élire Raimbault d'Orange pour les Eglogues. Mais une coïncidence n'arrive jamais seule, tant et si bien qu'on se demande s'il y a encore des coïncidences.




Elle est vraiment la fleur inverse.
Renaud Camus, la Guerre de Transylvanie

remarque, sans doute de RC: «N’y aurait-il pas un peu de cette Fleur bleue de Novalis comme «idéal européen»? : "La bonne société de Berlin devrait chercher à acquérir le groupe de Schadow, instituer une Loge de la Grâce Morale et placer cette sculpture dans la salle des réunions."

Concision

Il est sans doute en train de se faire enfiler comme une reine et il va se ramener comme une fleur.

Renaud Camus, Été, p.81

lundi 10 juillet 2006

Les petits pois fourrés aux câpres

Le dîner, bien que très recherché, apparemment, n'inspire aux narrateurs que des commentaires très défavorables, qui s'élargissent jusqu'à mettre en cause toute la cuisine américaine, ou presque, et surtout celle des intellectuels qui veulent faire français et « sombrent dans un nominalisme délirant ». Tous les plats sont décorés de noms aussi ronflants les uns que les autres, et il n'entre jamais moins de dix ou douze éléments divers, aussi éloignés que possible les uns des autres, dans leur composition. [...] Ceux qui les ont confectionnés en parlent très savamment, et récitent un livre. Mais les mots, dans leurs phrases, n'ont de valeur que pour eux-mêmes, ou pour l'effet recherché. Car les choses qu'ils désignent sont en fait toutes les mêmes, aussi absolument dépourvues de goût, de consistance et de saveur. Cependant, comme les interminables recettes ont été suivies à la lettre, chacun est persuadé de manger des mets exquis, tout en ne dégustant que les syllabes Filet mignon.

La cuisine américaine aurait été victime de sa prétention, ou de sa modestie, de son désir d'imiter en tout cas les grandes cuisines étrangères. Les quelques plats indigènes de mérite, et il y en a, on semble en avoir honte, et tel restaurant se croirait déshonoré d'inscrire sur sa carte un T-Bone Steack, qui publie d'innommables Tournedos Belle-Hélène, quand ce ne sont pas des Epigrammes de Filets de Sole Bercy, des Côtelettes de Marcassin Saint-Marc ou un Pain de Lièvre en Belle-Vue. **

** La politique des grands restaurants américains relève généralement de ce que Renaud, l'organiste qui collectionne les horloges anciennes, appelle la cuisine-tapette (et dont l'archétype serait, selon lui, les petits pois farcis aux câpres).

Renaud Camus, Été (1982), p.82


Qui donc disait jadis que le comble de la cuisine tapette (mais là je cite, vous pensez bien), c'était les petits pois farcis aux câpres? Zut, je crois que c'est moi qui ait dû l'écrire quelque part.

Renaud Camus, Notes sur les manières du temps (1985), p.209


Dans la moindre auberge de campagne on vous sert de minuscules pâtisseries très sophistiquées, dont j'ai bien peur qu'elles ne relèvent étroitement de ce que l'un de mes amis appelaient jadis la "cuisine tapette". La "cuisine tapette" (dont il donnait pour épitomé "les petits pois fourrés aux câpres" a fait d'affreux ravages dans le panorama de la gastronomie britannique, du haut en bas de l'échelle. Rendez-nous la bonne viande tout juste découpée, la mint sauce et l'english pudding!

Renaud Camus, Rannoch Moor (2006), p.425


There was Fricassée from the Rocher de Cancale. He mentioned Muriton of red tongue ; cauliflowers with velouté sauce ; veal à la St Menehoult ; marinade à la St Florentin ; and orange jellies en mosaïques.

Edgar Allan Poe, Leonizing

dimanche 9 juillet 2006

Madame

[...] Je me souviens... Il y avait cette fille, vous savez, dont le père avait un cabaret sur la route de P., on s'y arrêtait tous en chemin quand on allait à P., et comme ça elle a connu tout le monde, absolument tout le monde. C'était une belle fille, d'ailleurs, bien, élégante même, je dois le dire. Elle a commencé par épouser le fils du président du Sénat, et ensuite le prince Nicolas, ça a fait une affaire énorme, bien sûr, vous vous souvenez, d'ailleurs vous l'avez connue, elle vivait à Paris, après. Quand sa mère a été veuve du cabaretier, elle l'a fait venir près d'elle, et elle a voulu que sa mère soit princesse. Et elle lui a trouvé un vieux prince russe décavé qui l'a épousée, ce qui fait qu'elle pouvait dire "ma mère, la princesse M." et personne n'y comprenait plus rien. Enfin, personne : les gens qui savaient savaient, comme toujours. Mais il y en a si peu! Mais elle était d'un snobisme invraisemblable, invraisemblable. Et donc un beau jour est-ce qu'elle ne va pas se mettre dans la tête de demander à la reine d'Espagne, Victoria-Eugenia, sous prétexte que Nicolas était son neveu au dixième degré, si elle ne pourrait pas l'appeler "ma tante" ! Je vous demande un peu ! Enfin, vous imaginez ! La reine a souri et elle lui a répondu, très aimablement :
"Vous savez, ma chère, mes propres enfants m'appellent Madame."»

Renaud Camus, Notes sur les manières du temps, p.132

samedi 8 juillet 2006

Au galop précipité des chevaux

Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet. Il a fallu quelques détours, le chemin n'était pas facile et d'ailleurs il n'y en avait pas, la pente était par endroits assez rude, mais ce sommet à l'obélisque, nous avons fini par le vaincre. Le monument porte une inscription presque effacée. D'après ce que nous avons pu déchiffrer en y mettant les doigts — Et in Arcadio ego —, il a été érigé à la mémoire et en l'honneur d'un certain Thomas Graham Quelque chose, vraiment on ne pouvait pas lire la dernière partie du nom : Lillingworth, Londonworth, Lisleywell?

En note de bas de page:
Il pourrait s'agir — ce n'est qu'une hypothèse — de Thomas Graham, baron Lynedoch, général britannique, né dans le comté de Perth en 1748, mort à Londres en 1843. Il servit sous Wellington et remporta en Espagne la bataille de Barossa (1811). A l'âge de quatre-vingt-douze ans, se trouvant à Genève, il rentra précipitamment à Edimbourg parce que la reine Victoria devait y être reçu...

Renaud Camus, Rannoch Moor, p.436



Ce qui me parle ou me plaît dans ce passage:

- «le chemin n'était pas facile et d'ailleurs il n'y en avait pas» : au degré zéro cette phrase est stupide, au deuxième degré elle est absurde, au premier degré, nous savons exactement ce qu'elle veut dire.
- «ce que nous avons pu déchiffrer en y mettant les doigts» : le braille, mais aussi Saint Thomas : heureux ceux qui croiront... (Je suis à jamais une Saint Thomas, je veux des preuves. Je suis totalement du côté du combat avec l'ange (rien à voir avec le sujet, mais c'est le gin)).
- le "précipitamment" de la note de bas de page. Précipitamment, en 1840, de Genève à Edimbourg : qu'est-ce que cela veut dire? Combien de relais, combien de chevaux? (Que j'aurais aimé cela. Dieu fasse qu'à quatre-vingt-douze ans...)
(Qui me donnera la référence du livre d'Alexandre Dumas où dans les premières pages (ou les premiers chapitres?) un héros parcourt Paris-Bordeaux en six jours?)



PS: Pages 178-179 de L'Amour l'Automne.

vendredi 7 juillet 2006

Camus coriace

J'avais le souvenir d'une promenade beaucoup plus longue que les autres, en 1962, qui m'avait fait apercevoir à distance un petit obélisque dans la bruyère, sur un sommet arrondi et lointain. Je ne l'avais pas atteint alors, je ne l'avais pas même approché. Et je rêvais hier, sinon d'y toucher enfin, du moins de le contempler de loin, comme autrefois.

[...] C'est seulement au retour, au bord d'un bosquet de résineux, après une course le long d'un ruisseau, au fond d'un vallon, que nous avons aperçu à bonne distance ma colline à l'obélisque. Je commençais à croire que je l'avais rêvée, d'autant que personne, parmi les gens du cru interrogés avant que nous ne quittions le voisinage des maisons, ne semblaient voir de quoi je voulais parler – il y a quarante ans c'était pareil.

[...] Il était trop tard et elle était trop loin pour que nous pussions espérer l'atteindre à pied de là où nous étions. Mais nous n'avions pas dit notre dernier mot.

Nous avons repassé la Tay, sommes allés jeter un coup d’œil à Kinfauns Castle comme je l’ai dit, et avons gravi de nouveau, mais cette fois en voiture et à plus grande distance de la ville, cette petite chaîne qui s’achève à Kinnoul Hill […] Or mirabile visu, la prenant à revers, nous avons fini par atteindre le pied de ma butte idéale. Un cottage, de ce côté-là, s’appelle « Monument View ». C’est la seule allusion que j’ai trouvé à l’obélisque, que tout le monde semble avoir oublié. Et ce n’est pas par là qu’il faut essayer de monter jusqu’à lui, car nous sommes tombés en ces quartiers sur des chiens pas commodes du tout, qui nous ont refoulé de la belle manière.

Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet. […]

Renaud Camus, Rannoch Moor, p.434

ajout le 26 août 2007

Le temps a donné la solution malgré toi. I y a fallu un quart de vie, une demi-vie, un tiers de vie, on ne le saura qu'à la fin: mais j'ai bel et bien fini par atteindre, homme mûr et sans doute un peu davantage, ce monument que je n'avais fait qu'apercevoir de loin, adolescent, au terme d'une promenade interminable déjà, parmi ces hautes collines qui dominent la Tay. Il fallut vaincre des chiens, il fallut contourner des fils — ou l'inverse, je ne sais plus: mais nous y somes arrivés. Le mystère cependant n'est qu'en partie levé, car le trophée peu visité, certainement, est aussi peu entretenu, et la plupart des lettres de l'inscription qu'il porte sont plus qu'au trois quart effacés. Les deux amants n'ont presque rien pu lire, sinon ce nom, Grant, qui sans autres détails ne les a guère avancés, tant son nombreux les Grand [->Perry, Peary (Pass. 86/89)] en ce pays, et dans le moindre dictionnaire biographique.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.178


Je trouve à la phrase « Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet » un fort effet comique quand on connaît un peu l’œuvre de Renaud Camus. En effet, les quarante ans pourraient être remplacés par n’importe quel intervalle de temps, une demi-heure, une semaine, six mois, trois ans…
Cette obstination m’enchante, c’est une attitude très romanesque, quasi-irréelle. Je comprends qu’elle puisse agacer, aussi, il y a dans cette attitude quelque chose d’enfantin, de capricieux, un refus de grandir, un refus d’accepter le réel tel qu’il se présente pour continuer à réclamer un réel tel qu’il est rêvé...
Si nous en faisions tous autant, le monde serait-il meilleur ou invivable ?
(A propos d'obstination, lire Camus vieillir va être un formidable témoignage sur ce que peut être tenir tout en étant obligé de reculer. Il ne perdra pas son humour, il ne gagnera pas en sagesse, j’en suis persuadée. Il n’y aura pas déchéance, mais précise observation du corps qui cède. Cela va être une étrange leçon de vie que nous allons recevoir).

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