Véhesse

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Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

mardi 31 octobre 2006

Châteaux en France

Comme je lui parle d'une promenade que je viens de faire à l'extrême pointe du cap d'Antibes, jusqu'au sémaphore, puis du côté d'Eileen Roc et du château de la Croë, mon ami A., militant successif de plusieurs extrêmes gauches, m'apprend qu'une grande victoire a tout juste été remportée (par la démocratie, je suppose, par les bons principes, par le peuple, et en l'occurrence par la loi) : les propriétaires du «coin des milliardaires» ont été forcés d'abattre leurs murs, qui descendaient jusque dans la mer; une promenade publique va être édifiée tout le long du rivage; le littoral est libéré; vous, moi et n'importe qui, nous pourrons désormais nous y prélasser à loisir, nous y étendre, nous y baigner.
A. me fait part de cette importante nouvelle avec un enthousiasme dont il n'imagine pas un seul instant que je puisse ne pas le partager tout à fait, car il me fait crédit d'un esprit relativement éclairé. Et je n'ai pas le courage de le détromper.
[...]
Les grands domaines du bout du cap, j'aime qu'ils existent, les savoir là, les rêver, presque, car je n'ai jamais fait que longer leurs hautes enceintes et les apercevoir à travers quelques grilles, en perspectives tronquées. Les jouissances et les biens de la fortune, même de la grande fortune, pour peu qu'ils se parent de beauté, ne suscitent pas chez moi de réelle hostilité. Mon imagination revient volontiers s'y flatter. Ils maintiennent parmi nous l'histoire et la littérature, le monde des fastes passés, des mémoires et des romans. Un beau château français, j'épouve plus de plaisir à le savoir entre les mains de la même famille depuis quatre ou cinq siècles que converti en maison de retraite pour les anciens de la R.A.T.P., ou d'ailleurs en hôtel de luxe. Les hôtels particuliers du faubourg Saint-Germain, qu'il en tombe encore un, parmi les derniers, aux griffes de l'administration, et qu'il soit transformé en immeuble de bureaux, je ne m'en réjouis nullement, et je préfère infiniment que les La Tour-Branlante s'y maintiennent encore un siècle ou deux, pour donner dans leur beaux jardins, à l'arrière, des fêtes où bien sûr je ne serai pas convié, et qui d'ailleurs m'ennuieraient. Un grand parc, je n'apprends pas sans mélancolie qu'il est loti, éventré, semé d'horribles pavillons ou de »petits immeubles de standing». Et les ultimes grands domaines du bords de mer, j'aime mieux imaginer, de loin, que leurs jardins dévalent doucement, par des pelouses bien taillées, des vasques entre les pins et des degrés de marbre, jusqu'à des plages désertes ou des rochers solitaires, que de voir à leurs pieds des agglomérats de familles pique-niqueuses, de postes à transistor et de papiers gras.

Renaud Camus, "Deniers du rêve", in Notes sur les manières du temps, p.106

Cette façon de penser m'est toute naturelle. Il y a une supériorité de la rêverie sur la possession qui délivre de la jalousie, du besoin de posséder. Savoir que de beaux objets et de beaux domaines et de beaux paysages existent suffit; on espère simplement qu'ils nous survivront longtemps, on désire que le château vive sa vie de château, que les tableaux et les meubles vivent des vies de meubles et de tableaux et enchantent les salons (et non les musées).

J'étais étonnée de trouver si naturellement en moi ces sentiments, en moi, pur produit de la IIIe République: j'aurais attendu de ma part, du fait de mon passage par les écoles de la République, plus de sévérité envers l'aristocratie ou les possédants.
J'ai rouvert Marcel Pagnol, La Gloire de mon père et Le Château de ma mère, ces livres lus année après année durant l'école primaire et le collège, avec Le grand Meaulnes et les Lettres de mon moulin. Inconsciemment, j'en ai bien retenu les leçons : c'est la bêtise et la méchanceté qui sont stigmatisées, pas l'aristocratie ou la richesse.

Je ne résiste pas au plaisir de copier ici la scène qui met face à face l'instituteur républicain et le noble. (Remarquons au passage que l'autre livre chéri des instituteurs, Le grand Meaulnes, tire son charme et son mystère d'une fête célébrée dans un château solognot).

Je regardai avec étonnement le trait double qui figurait notre chemin : il faisait un détour immense.
— Les cantonniers sont fous, dis-je, d'avoir fait une route aussi tordue !
— Ce ne sont pas les cantonniers qui sont fous, dit mon père, c'est notre société qui est absurde.
— Pourquoi ? demanda ma mère.
— Parce que cet immense détour nous est imposé par quatre ou cinq grandes propriétés, que le chemin n'a pu traverser, et qui s'étendent derrière ces murs... Voici, dit-il, en montrant un point sur la carte, notre villa... A vol d'oiseau, elle est à quatre kilomètres de la Barasse... Mais à cause de quelques grands propriétaires, il va falloir en faire neuf...
[...]
Cependant, mon père expliquait à ma mère que, dans la société future, tous les châteaux seraient des hôpitaux, tous les murs seraient abattus, et tous les chemins tracés au cordeau.
— Alors, dit-elle, tu veux recommencer la révolution?
— Ce n'est pas une révolution qu'il faut faire. Révolution, c'est un mot mal choisi, parce qu'il veut dire un tour complet. Par conséquent, ceux qui sont en haut descendent jusqu'en bas, mais ensuite ils remontent à leur place primitive... et tout recommence. Ces murs injustes n'ont pas été faits sous l'Ancien Régime : non seulement notre République les tolère, mais c'est elle qui les a construits !
J'adorais ces conférences politico-sociales de mon père, que j'interprétais à ma façon, et je me demandais pourquoi le président de la République n'avait jamais pensé à l'appeler, tout au moins pendant les vacances, car il eût fait en trois semaines le bonheur de l'humanité.

Marcel Pagnol, La Gloire de mon père, treizième chapitre


Nous traversâmes quatre propriétés immenses.
Dans la première, des parterres de fleurs entouraient un château à tourelles. Autour des parterres, il y avait des vignes et des vergers.
— Ici, dit Bouzigue, c'est le château d'un noble. Il doit être malade, parce qu'on ne le voit jamais.
— Si cet aristocrate nous rencontrait chez lui, dit mon père, ça pourrait lui déplaire. Moi, je n'aime pas beaucoup les nobles.
Les leçons de l'École normale restaient ineffaçables. Au cours de ses lectures, pourtant, quelques aristocrates avaient trouvé grâce devant lui : du Guesclin, Bayard, La Tour d'Auvergne, le chevalier d'Assas, et surtout Henri IV, parce qu'il galopait à quatre pattes pour amuser ses petits enfants. Mais d'une façon générale, il considérait toujours les «nobles» comme des gens insolents et cruels, ce qui était prouvé par le fait qu'on leur avait coupé la tête. Les malheurs n'inspirent jamais confiance, et l'horreur des grands massacres enlaidit jusqu'aux victimes.
— C'est un comte, dit Bouzigue, on n'en dit pas de mal dans le quartier.
— C'est peut-être, dit mon père, parce qu'on ne le connaît pas. Mais il a sûrement quelques sbires à sa solde.
— Il a un fermier et un garde. Le fermier est un bon vieux, et le garde n'est pas jeune. C'est un géant. Je l'ai rencontré quelques fois, mais il ne me parle pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout.
Nous arrivâmes sans incident devant une seconde porte. Le canal traversait le mur de clôture sous une arche basse, d'où pendaient de longues pariétaires que traînaient au fil de l'eau. Bouzigue fit jouer la serrure et nous vîmes une forêt vierge.
— Ici, dit-il, c'est le château de la Belle au bois dormant. Les volets sont toujours fermés, je n'y ai jamais vu personne.

Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, vingt-troisième chapitre


Mais soudain je restai figé, le cœur battant.
A vingt mètres devant moi, une haute silhouette venait de sortir de la haie et, d'un seul pas, se planta au milieu du sentier.
L'homme nous regardait venir. Il était très grand, sa barbe était blanche. Il portait un feutre de mousquetaire, une longue veste de velours gris et il s'appuyait sur une canne.
J'entendis mon père qui disait, d'une voix blanche : «N'aie pas peur! Avance!» J'avançai bravement.
En m'approchant du danger, je vis les visage de l'inconnu.
Une large cicatrice rose, sortant de son chapeau, descendait se perdre dans sa barbe, touchant au passage le coin de son œil droit dont la paupière fermée était plate.
Ce masque me fit une si forte impression que je m'arrêtai net. Mon père passa devant moi.
Il tenait son chapeau dans une main, son carnet d'«expert» dans l'autre.
— Bonjour, monsieur, dit-il.
— Bonjour, dit l'inconnu, d'une voix grave et cuivrée. Je vous attendais.
A ce moment, ma mère poussa une sorte de cri étouffé. je suivis son regard, et mon désarroi fut augmenté par la découverte d'un garde à boutons dorés, qui était resté dans la haie.
Il était encore plus grand que son maître, et son visage énorme était orné de deux paires de moustaches rousses: l'une sous le nez, l'autre au-dessus des yeux, qui étaient bleus et bordés de cils rouges.
Il restait à trois pas du balafré et nous et nous regardait avec une sorte de sourire cruel.
— Je pense, monsieur, dit mon père, que j'ai l'honneur de parler au propriétaire de ce château?
— Je le suis, en effet, dit l'inconnu. Et, depuis plusieurs semaines, je vois de loin votre manège tous les samedis, malgré les précautions que vous prenez pour vous cacher.
— C'est-à-dire... commença mon père, que l'un de mes amis, piqueur du canal...
— Je sais, dit le "noble". Je ne suis pas venu plus tôt interrompre votre passage parce qu'une attaque de goutte m'a cloué trois mois sur ma chaise longue. Mais j'ai donné l'ordre d'attacher les chiens le samedi soir et le lundi matin.

Je ne compris pas tout de suite. Mon père avala sa salive, ma mère fit un pas en avant.
—J'ai fait venir ce matin même le piqueur du canal qui s'appelle, je crois, Boutique...
— Bouzigue, dit mon père. C'est mon ancien élève, car je suis instituteur public, et...
— Je sais, dit le vieillard. Ce Boutique m'a tout dit. Le cabanon dans la colline, le tramway trop court, le chemin trop long, les enfants, et les paquets... Et à ce propos, dit-il en faisant un pas vers ma mère, voilà une petite dame qui me paraît bien chargée.
Il s'inclina devant elle, comme un cavalier qui sollicite l'honneur d'une danse, et ajouta:
— Voulez-vous me permettre?...
Sur quoi, avec une autorité souveraine, il lui prit des mains les deux grands mouchoirs noués. Puis, se tournant vers le garde :
— Wladimir, dit-il, prends les paquets des enfants.
En un clin d'œil, le géant réunit dans ses mains énormes les sacs, les musettes, et le fagot qui représentait une chaise. Puis il nous tourna le dos, et s'agenouilla soudain.
— Grimpe! dit-il à Paul.
Avec une audace intrépide, Paul prit son élan, bondit, et se trouva juché sur l'encolure du tendre épouvantail qui partit aussitôt au galop, avec un hennissement prodigieux.
Ma mère avait les yeux pleins de larmes, et mon père ne pouvait dire un mot.
— Allons, dit le noble, ne vous mettez pas en retard.
— Monsieur, dit enfin mon père, je ne sais comment vous remercier, et je suis ému, vraiment ému...
— Je le vois bien, dit brusquement le vieillard, et je suis charmé de cette fraîcheur de sentiments... Mais enfin, ce que je vous offre n'est pas bien grand. Vous passez, chez moi, fort modestement, et sans rien gâter. Je ne m'y oppose pas: il n'y a pas de quoi crier au miracle! Comment s'appelle cette jolie petite fille?
[...]
Puis, à ma grande surprise, il s'arrêta à deux pas de ma mère, et la salua comme il eût fait pour une reine. Enfin, il s'approcha d'elle, et s'inclinant avec beaucoup de grâce et de dignité, il lui baisa la main.
Elle lui répondit en esquissant une révérence de petite fille, et elle courait, rougissante, se réfugier auprès de mon père, lorsqu'un trait d'or passa entre eux: Paul s'élançait vers le vieux gentilhomme et, saisissant la grande main brune, il la baisa passionnément.

Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, vingt-sixième chapitre

vendredi 13 octobre 2006

Plusieurs premières fois

Oui, la première fois que j'ai fait l'amour avec un garçon, c'était au son d'une symphonie de Mahler, la première, Titan. C'était avec un pianiste américain, rue du Pré-aux-Clerc, à Paris. Encore qu'à vrai dire il y ait eu plusieurs premières fois, selon les critères que l'on retiendra.
[...]
Peut-on considérer comme tel, par exemple, l'épisode de la lutte, réelle ou fictive, près des tennis, sur la côte du sud de l'Angleterre (août 1961) ? La ville est pleine de petits Français qui passent là l'été, dans les jardins sur la mer. On perçoit vaguement, vers le fond, le grillage, le filet, les lignes blanches : le court est occupé par deux garçons un peu plus âgés, playing singles. [...] Mais eux attendent leur tour, un peu à l'écart derrière un massif. Pour jouer ils se battent, ou bien seulement pour passer le temps. Ce n'est d'abord qu'une parodie de duel, et puis un véritable corps à corps. [...] Lui est blond, joli, il a les yeux verts. Il habite Passy, a-t-il dit, avenue Henri-Martin, ou plus exactement dans la partie de l'avenue Henri-Martin qui a changé de nom et s'appelle désormais Georges-Mandel. Son père dirige un théâtre. Il n'a que treize ans, j'en ai deux de plus. Il est maintenant à terre, arc-bouté dans un dernier effort de résistance, et pourtant il sourit. Je suis plaqué de tout mon long contre lui, et je lui maintiens les bras en croix.
Mais je pense, à vrai dire, qu'il ne s'est aperçu de rien. J'ai interrompu précipitamment le combat et j'ai couru vers la maison, vers ma chambre, pour me changer. [...] Il y avait une tache sur mon pantalon blanc. Par la suite il s'est attaché à moi. Il voulait que nous soyons amis.
— Mais qu'est-ce que tu veux dire ? On l'est déjà, non ?
— Non, pas comme ça. Tu sais.
Mais je prétendais ne rien savoir du tout.
Renaud Camus, Été (Travers II), p. 226


Quant à Walter, le pianiste, il avait dix ans de plus que moi, les choses étaient bien différentes. Je croyais savoir ce que je faisais. Il suffisait que je m'allonge contre lui pour me répandre sur son ventre avec une précipitation, une abondance et une fréquence d'adolescent vertueux. Mahler aimait alors passionnément Marion, la femme de Carl von Weber, un officier, petit-fils de Carl-Maria, le compositeur. Mais je savais aussi très bien ce que je ne voulais pas et ce pauvre Américain, dont les désirs, évidemment, n'étaient pas tout à fait aussi simples et faciles à satisfaire que les miens, trouvait auprès de moi plus de frustation que de plaisir. Cette symphonie pourrait être qualifiée de « pastorale », du moins pour ses trois premiers mouvements ; son jeune auteur l'avait d'abord appelée « Titan », allusion au roman de Jean Paul, puis il renonça à ce titre. Nous n'avons d'ailleurs passé ensemble qu'une soirée, et la journée suivante. Mais je lui disais que je l'aimais, et lui que je ne savais pas ce dont je parlais, que l'amour c'était autre chose que cela. Nous sommes allés à Chartres, qu'il ne connaissait pas. C'était moi qui conduisais. Renversé sur moi, il a pris mon sexe dans sa bouche, sous le volant, et j'ai joui ainsi, comme nous entrions dans Maintenon, pour la septième fois en douze heures, ce qui lui paraissait très impressionnant. DÉSARMÉS, COMME BOUVARD ET PÉCUCHET, INCAPABLES DE NOUS PERCEVOIR PLUS LONGTEMPS COMME SUJETS CONSTITUÉS FACE AU FOURMILLEMENT INNOMBRABLE DES FAITS, DES CONVICTIONS, DES DISCOURS, NOUS AVONS CHERCHÉ AU MONDE ET À NOUS-MÊMES, DU CÔTÉ DE L'ÉCRITURE, DANS UNE MÉCANIQUE MANIAQUE DE MOTS, DE RENVOIS, D'ÉCHANGES, DE SUBSTITUTIONS, UNE COHÉRENCE FRAÎCHE, AVÉRÉE, MÉTICULEUSE ET DÉRISOIRE. Rentré dans mes provinces je n'ai reçu de lui, par la suite, qu'une carte postale, datée de Port-Saïd, ou peut-être d'Aden. Des années plus tard, à New York, je lui ai téléphoné. Son nom était dans l'annuaire, tout simplement. Mais il semblait se souvenir à peine de moi et n'être pas très désireux de me revoir. A deux ou trois reprises il a déplacé nos rendez-vous, j'y ai renoncé et j'ai perdu sa trace. Je ne conserve de lui qu'un poème en français, qu'il m'avait donné et dont j'ai toujours soupçonné, peut-être à tort, qu'il l'avait copié quelque part :

Sens la portée de tes paroles :
Tes mots ne touchent pas ton cœur
Comme ils brûlent le mien, (etc.)

Non, c'est seulement à dix-neuf ans, au cours de ma première année à Queen's College, que j'ai eu des relations sexuelles véritables. A un concert d'œuvres de Boulez j'avais rencontré un garçon dont le nom m'échappe aujourd'hui, quelque chose de très littéraire genre Aurelio, ou Arcadio, ou Archibaldo. Il était paraguayen, je crois. Je l'avais revu deux ou trois fois, et il m'avait invité à dîner chez lui. Il habitait une maison moderne, à Summertown, au nord de la ville, près de l'anneau périphérique. Et j'étais en train de faire l'amour avec lui, à grands bruits de part et d'autre, lorsqu'est entrée dans la chambre sa maîtresse, une femme plus âgée que lui et qui l'entretenait plus ou moins, je crois. AUX GRANDS INTÉRÊTS FINANCIERS, TELLEMENT CONCENTRÉS QU'ILS NE CORRESPONDENT MÊME PLUS À UNE CLASSE SOCIALE DÉTERMINÉE, LA CONDUITE DES GRANDES AFFAIRES, ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES ; À LA PETITE BOURGEOISIE, COMME LOT DE CONSOLATION, LA MAIN-MISE ABSOLUE SUR LA CULTURE, C'EST-À-DIRE LA MAÎTRISE, OU PLUTÔT LA DISPOSITION, DES MÉDIAS. Elle était supposée être à Winchester, où son fils faisait ses études. Pas un mot ne fut échangé entre nous. Mais Archie vint me voir à Paris, pendant les vacances suivantes. J'habitais alors rue Lalo, chez une grosse femme à moitié folle, et ne pouvais le loger. Mais je l'ai installé rue Traversière, dans le douzième arrondissement, chez un de mes amis qui eut avec lui, je ne l'appris que très longtemps après, et ni par l'un ni par l'autre, de très intenses, durables et mouvementées relations.
Été (Travers II), p. 228 à 230

(Cette fois-ci, je n'ai pas enlevé les phrases rompant le récit, j'ai présenté l'intégralité de deux pages.)


A la suite de la mort de l'empereur Guillaume, le théâtre est fermé une dizaine de jours en signe de deuil et Mahler profite de ces vacances imprévues pour achever Titan. Et ce soir-la, lorsque William, le pianiste, me fit comprendre dans son appartement de la rue du Pré-aux-Clercs que son désir était de s'introduire entre mes fesses, ce que j'éprouvais, bien plus que de l'indignation, ce fut une intense surprise : qu'on puisse s'intéresser sexuellement à ces régions-là ne m'était jamais venu à l'esprit.
Été (Travers II), p. 312

J'ai repris la première phrase sans rapport avec le récit qui nous intéresse, parce qu'elle fait apparaître Titan: or c'est par cette syphonie que l'auteur commence le récit de ses premières fois. Titan paraît bel et bien associé à l'événement, à moins qu'il ne s'agisse en réalité d'une autre symphonie de Mahler, Titan ayant été préféré pour le récit du fait de son homophonie avec Tristan, mot très actif dans le livre. Une fois de plus, il est impossible d'être précis, il est simplement très probable que la musique de Mahler a eu un rôle.

Le premier récit donne lieu aux variations vues hier, le deuxième, avec le pianiste, apparaît deux fois (toutes les deux citées ci-dessus), le troisième, qui se déroule en Angleterre, est raconté selon deux variations (mais de celui-ci, nous connaissons désormais la version originale, comme nous l'avons déjà vu).

Ce troisième billet, qui traite d'un sujet "accrocheur", ne fait que redire et confirmer ce qu'ont dit les deux billets précédents : il y a de l'autobiographie dans les Églogues, mais il est impossible de démêler le vrai du faux. D'ailleurs cela n'a aucune importance puisque le but (enfin, l'un des buts) n'est pas de raconter des histoires, mais de montrer par l'exemple comment se construisent, se déforment, se transmettent, les histoires.

jeudi 12 octobre 2006

Variation sur une scène proustienne

Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le massif de lauriers.[...]
Car m'approchant de Gilberte qui, renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis :
— Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit que ce fut encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l'eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre.
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.493, Pléiade 1957

Peut-on considérer comme tel, par exemple, l'épisode de la lutte, réelle ou fictive, près des tennis, sur la côte du sud de l'Angleterre (août 1961) ? La ville est pleine de petits Français qui passent là l'été, dans les jardins sur la mer. On perçoit vaguement, vers le fond, le grillage, le filet, les lignes blanches : le court est occupé par deux garçons un peu plus âgés, playing singles. [...] Mais eux attendent leur tour, un peu à l'écart derrière un massif. Pour jouer ils se battent, ou bien seulement pour passer le temps. Ce n'est d'abord qu'une parodie de duel, et puis un véritable corps à corps. [...] Lui est blond, joli, il a les yeux verts. Il habite Passy, a-t-il dit, avenue Henri-Martin, ou plus exactement dans la partie de l'avenue Henri-Martin qui a changé de nom et s'appelle désormais Georges-Mandel. Son père dirige un théâtre. Il n'a que treize ans, j'en ai deux de plus. Il est maintenant à terre, arc-bouté dans un dernier effort de résistance, et pourtant il sourit. Je suis plaqué de tout mon long contre lui, et je lui maintiens les bras en croix.
Mais je pense, à vrai dire, qu'il ne s'est aperçu de rien. J'ai interrompu précipitamment le combat et j'ai couru vers la maison, vers ma chambre, pour me changer. [...] Il y avait une tache sur mon pantalon blanc. Par la suite il s'est attaché à moi. Il voulait que nous soyons amis.
— Mais qu'est-ce que tu veux dire ? On l'est déjà, non ?
— Non, pas comme ça. Tu sais.
Mais je prétendais ne rien savoir du tout. Il venait s'asseoir près de moi, derrière les lauriers-roses, lorsque je lisais, traduite en anglais, assez étrangement, une vie de Louis II par Maurice Paléologue.
Renaud Camus, Été (Travers II), p.226

L'année suivante je passais le bac. Renaud était un camarade de classe, et je suppose que nous avions une espèce de liaison, une amitié très passionnée, en tout cas, qui d'ailleurs s'est terminé en drame, mais c'est là une autre histoire, que sans doute j'ai racontée ailleurs. Entre les écrits et les oraux, que je préparais seul, je le retrouvais presque tous les jours, parmi les vignes et les genêts, au sommet d'une colline que nous habitions alors, tournée vers le sud et qui dominait la ville. [...] Nous nous étendions en plein soleil, par une chaleur torride. Nous étions presque nus, nous nous serrions dans les bras l'un de l'autre, nous nous embrassions, c'était à devenir fou : car une plus précise jouissance nous aurait jetés, à nos yeux, dans le péché le plus atroce. [...] J'en éprouvai une, une fois, dans un petit bois de pins très serrés, que nous avions gagné pour avoir un peu d'ombre. Mais j'avais eu le temps de me détacher de mon camarade, j'étais plaqué contre la terre, et lui non plus ne s'est pas rendu compte de ce qui s'était passé.
Ibid, p.227

Un troisième, plus jeune, blond, aux yeux verts, s'approche à pas comptés du massif de lauriers derrière lequel je suis allongés et, sous prétexte d'observer le timbre, subrepticement il s'empare de la lettre.
— Rends-la moi!
— Viens la prendre.
Il ne me la tendait pas. Il l'avait mise dans son dos.
— O.K., empêche-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Nous luttions, arc-boutés. [...]; et au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en fut à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre et courus vers la maison et ma chambre pour me changer.
Ibid, p.285

— Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Ibid, p.409

Je tente de m'emparer de la lettre. [...] Nous nous battons, arc-boutés.
Ibid, p.412 (parmi les quatre dernières phrases du livre.)

Hier j'affirmais que les variations autour d'une même scène chargeait cette scène d'un caractère d'authenticité, d'un caractère biographique: on ne sait pas ce qui s'est passé exactement, mais on acquiert la certitude (purement intuitive, sans preuve aucune) qu'il s'est passé quelque chose.

Ici cette affirmation est caduque, car on reconnaît une scène proustienne : dès lors faut-il conclure à un simple jeu de variations de la part de Renaud Camus, sans enracinement biographique, ou a-t-il choisi cette scène justement parce qu'il en a vécu le décalque "dans la vraie vie", et qu'il en profite pour s'amuser — dire la vérité sous couvert d'une variation littéraire —, private joke à usage strictement interne ?

Remarquons que le passage proustien, avec sa lettre confisquée, pointe au moins dans deux directions : d'une part vers "La lettre volée" de Poe (allusion sans "signification" en soi, mais allusion indispensable car permettant d'inscrire le passage dans le système de contraintes des Eglogues), d'autre part vers la lettre lue indiscrètement par les parents, à laquelle on peut imaginer que font référence ces quelques mots «qui d'ailleurs s'est terminé en drame, mais c'est là une autre histoire, que sans doute j'ai racontée ailleurs.»
Ainsi, ce passage pourrait n'avoir été choisi que parce qu'il présente ces particularités qui le rattachent au reste du texte, puisque tout mot ou phrase doit justifier son droit à apparaître dans le texte en obéissant à un réseau serré de contraintes.
Cependant, cela n'empêche pas qu'une scène de ce type ait pu effectivement avoir eu lieu, comme le donne à penser «qui d'ailleurs s'est terminé en drame, ... j'ai racontée ailleurs.» : comme cet "ailleurs" sont des chroniques tenues dans Gay pied, l'ensemble de la phrase reprend un aspect biographique... à condition que l'interprétation de ce membre de phrase soit correcte, et qu'on ne soit pas en train de faire un faux sens.

Au final, les variations incorporent à Proust une allusion à William Wilson (la lutte finale du personnage principal avec son double), une référence à l'écart d'âge entre Renaud Camus et William Burke (le grand amour de jeunesse (deux ans), voir le billet d'hier) et une référence à la lettre détournée par les parents.

Le lecteur ne peut décider de la part de vérité contenu dans ces variations textuelles, il doit accepter ce doute. C'est l'ère du soupçon, perpétuellement.
Je suppose que ceux qui sont dévorés de curiosité à l'endroit de la vie de l'auteur doivent être frustrés, ceux qui veulent qu'une phrase soit vraie ou fausse doivent être choqués. Les autres trouvent dans ce procédé l'occasion de vivre dans les limbes, entre réalité et fiction, et s'en trouvent plutôt heureux : «Entre le livre et le monde, il n'y a pas de rupture de substance.» [1].

Notes

[1] Passage, p.144

mercredi 11 octobre 2006

William Wilson, d'Edgar Allan Poe

C'était un élève qui, sans aucune parenté avec moi, portait le même nom de baptême et le même nom de famille que moi.
Été (Travers II), p.112

Mais qui était, mais qu'était-ce Wilson ? Et d'où venait-il ? Et quel était son but ? Sur aucun de ces points je ne pus me satisfaire. [...] Will I am, en tout cas.
Ibid, p.125

I had always felt aversion to my uncourtly patronymic, and its very common, if not plebeian, praenomen. Ces syllabes étaient pour moi un poison pour mes oreilles ; et quand le jour même de mon arrivée, un second William Wilson se présenta dans l'école, je lui en voulus de porter ce nom, et je me dégoûtai doublement du nom parce qu'un étranger le portait — un étranger qui serait cause que je l'entendrais prononcer deux fois plus souvent —, qui serait constamment en ma présence, et dont les affaires dans le train-train ordinaire des choses du collège, seraient souvent, et inévitablement, en raison de cette détestable coïncidence, confondues avec les miennes.
Ibid, p.234

Je m'étais toujours senti de l'aversion pour mon malheureux prénom, si trivial, sinon tout à fait plébéien : aussi décidai-je d'en changer comme j'avais changé de nom et de me faire appeler désormais Renaud.
Ibid, p.262 : variation sur William Wilson

Peut-être était-ce ce dernier trait, dans la conduite de Wilson, qui, joint à notre homonymie et au fait purement accidentel de notre entrée à l'école, répandit parmi nos condisciples des classes supérieures l'opinion que nous étions frères.
Ibid, p.318

Qu'il me soit permis, pour le moment, de m'appeler William Wilson.
Ibid, p.357

Cette nouvelle est un condensé de thèmes camusiens. Le plus logique, bien entendu, c'est d'imaginer que la lecture de Poe a influencé Renaud Camus et qu'il en a adopté les thèmes. Le plus illogique et le plus tentant, c'est de croire à la pure coïncidence : thèmes des jumeaux, du nom partagé, pures coïncidences...
La première fois que j'ai lu Été (Travers II), j'ai vraiment cru que Renaud Camus avait eu un camarade de classe homonyme, né plus ou moins le même jour que lui, ou qu'il s'agissait d'une variation autour de William Burke, son grand amour de jeunesse, né en août 48 (Renaud Camus est né en août 46).
Découvrir et explorer les sources revient à explorer et reconnaître perpétuellement ses erreurs.

J'ai constaté un fait qui m'intrigue beaucoup : une phrase se rapportant à "la réalité", à un fait biographique, ne provoque pas les mêmes impressions ou les mêmes sentiments chez le lecteur qu'une phrase "fictive" (inventée ou citée), même si les deux phrases énoncent exactement les mêmes faits : d'où vient cet écart, et quel est-il? La lecture des Églogues confrontent régulièrement le lecteur à l'expérience de faire passer une phrase du statut de "biographique" à "fictive" (l'inverse doit être possible, mais cela ne m'arrive jamais, sans doute parce que s'il est possible de trouver une source livresque à une phrase, il est bien plus difficile d'en découvrir la véracité biographique.)
Il existe un statut hybride : des variations à partir d'une anecdote réelle. Dans ce dernier cas, c'est la présence même de ces variations qui permet de comprendre qu'il y a dû y avoir à l'origine des faits s'étant effectivement déroulés, sans qu'il soit possible de déterminer exactement lesquels ils sont. Par exemple, ici, on a la certitude qu'il y a eu une aventure amoureuse au cours d'un concert en Angleterre, mais on ne peut comprendre ce qui s'est passé sans l'explication donnée par le journal 2003. Ces variations si manifestement décollées du réel laissent une forte impression de véracité, elles sont davantage du côté de la biographie que de la fiction : l'évidence de la mise en fiction permet de retrouver un canevas de faits.

mardi 10 octobre 2006

Quels sont les lieux

En tout cas c'est dans la conscience même de Becket que se déroule, pour l'essentiel, l'action de Murder in the Cathedral.
Renaud Camus, Été (Travers II), p.360

Meurtre dans la cathédrale fut créé sur les lieux mêmes de l'action.
Ibid, p.377

L'ennui de ces relevés, de ces mises en évidence, c'est qu'ils mettent les rapports en pleine lumière, ils écrasent les ombres, les demi-teintes, la surprise au bout d'une ligne lorsqu'on comprend brusquement le clin d'œil de l'auteur. Parfois je me demande s'il est bon de faire ainsi apparaître des rapprochements, n'est-ce pas gâcher le plaisir des lecteurs suivants ? Aide-t-on ou désenchante-t-on, serait-ce finalement la même chose ?

Ces deux phrases sont séparées par seize pages, noyées dans un grand nombre d'autres phrases. Elles sont indépendantes, autonomes, compréhensibles en elles-mêmes, sans apport extérieur : la première analyse le texte de la pièce, insiste sur son intériorité, son aspect "tempête dans un crâne", la deuxième donne une information factuelle sur la création de la pièce.
Seul le rapprochement des deux phrases fait naître l'étrangeté, permet en un raccourci saisissant d'imaginer la création de la pièce dans la tête de Becket, étrangeté, fantasmagorie, retour de la fiction.
La construction des deux phrases ne laisse aucun doute quant à la pertinence de ce rapprochement (toujours le fantôme de Kinbote me retient : et si j'étais en train de tout inventer?) : "action" utilisé dans les deux phrases, "conscience même" et "lieux mêmes", indication de lieu dans la première phrase : "dans la conscience", indication dans la seconde : "sur les lieux". Quels sont les lieux ? la conscience, c'est sans équivoque et insensé, et si discrètement suggéré. Au-delà du sens, la littérature est une manière et un moyen d'être ailleurs.

samedi 7 octobre 2006

Préface de Jacqueline Risset à Tristan, de Nanni Balestrini

Comme le livre dans sa traduction française est épuisé, je me permets de mettre la préface en ligne.

Le roman Tristan doit être lu comme un appareil à démonstration : c'est par son pur et simple fonctionnement comme texte, comme " roman ", qu'il opère une série de démonstrations — chaque lecture en étant l'épreuve et l'application.
Composé d'une série de dix chapitres eux-mêmes composés de dix paragraphes faits de phrases préécrites — extraites de textes divers (traités de photographie, de géographie, romans roses, journaux, guides touristiques), il a pour loi interne la pure et simple juxtaposition, ce qui entraîne par rapport au fonctionnement " normal " du texte les déplacements suivants :

1. Alors que le roman se développe en général (ou semble se développer) à partir d'une unité de base, la phrase, qui, par irradiations successives, prolifération, engendrements successifs, produit peu à peu le volume, addition de phrases issues d'une phrase-mère, acte originel ("Longtemps je me suis couché de bonne heure"), le rapport est ici inversé : c'est le tout qui engendre la phrase, ou plus exactement qui lui donne lieu, mouvement mis en évidence par deux procédés :
a) la répétition, procédé constant : chaque phrase (ou séquence, élément détachable) apparaît deux fois dans deux chapitres différents (mais dans un paragraphe correspondant), ce qui a pour effet de souligner d'une part que la fonction de la phrase (ce qui y dans une lecture innocente, est lu comme son "sens" ) lui est donnée par l'articulation avec, chaque fois, son contexte, et d'autre part, que le fonctionnement de l'ensemble du livre se lit comme mécanisme d'écriture — action déterminée du tout sur ses parties, appareil.
b) l'aberration syntaxique occasionnelle à l'intérieur des phrases, décrochement imprévu qui fait vaciller l'unité de l'élément insécable. L'arbitraire qui se trouve à la base de la juxtaposition (par opposition au déroulement "naturel" d'une phrase dans une autre) s'infiltre à l'intérieur même des éléments juxtaposés, provoquant un ultérieur évidement du noyau unitaire et cette opération apparaît à la lecture comme l'effet direct de l'ensemble — comme un affolement de la machine qui, ayant démasqué l'apparence du texte comme tout "naturel", organique, s'attaque à l'élément lui-même, le fait éclater à son tour, le démembre irréparablement.

2. Il découle de cette structure par juxtaposition visible et soulignée, une démonstration plus essentielle de ce fait : que le signifié est dans tous les cas effet du signifiant ; ici, dans ce texte où chaque phrase est par le processus de construction séparée d'un signifié donné, la suite des signifiants disposés en paragraphes et en chapitres tend à la constitution d'un signifié qui se dérobe continuellement, se déçoit, pour tenter à nouveau de se reconstituer plus loin. Ici, la lecture est de façon exemplaire épreuve de ce désir du signifié, d'un signifié qui arrête enfin le texte dans son glissement perpétuel ; ici, par l'effet de la déception renouvelée, systématique, le désir du signifié est dévoilé, pris sur le fait, en même temps que se découvre une autre loi, celle de la prégnance de la fiction ; dans le texte produit par la juxtaposition des phrases empruntées les unes au domaine de la fiction (feuilletons, etc.), les autres à divers types de description parascientifique, c'est la fiction qui impose sa forme et l'imprime aux autres registres, les tirant ainsi violemment du côté de la fiction, transformant l'énoncé géographique en fragment de récit romanesque, en épisode d'une narration interrompue, "histoire" cachée à reconstruire.
Le principal opérateur de cette capture par la fiction est le nom propre, qui se trouve ici — dans tous les passages de provenance romanesque — représenté par la lettre C (renvoyant aussi bien à un personnage masculin qu'à un personnage féminin, qu'à une ville et à tout ce qui porte un nom) ; l'abstraction mathématique de la lettre simple — non suivie d'un point, non plus "initiale" allusive — indique un commun dénominateur, est le signe d'une fonction ; ce qu'elle désigne ce sont les actants interchangeables d'un récit absent et morcelé (arraché à un texte précédent qu'il évoque et suscitant une tentative inévitable de reconstitution de l'autre texte) ; et c'est dans l'interchangeabilité des fonctions (il/elle, etc.) à l'intérieur du récit que se découvre cette loi masquée le plus souvent par la distribution des rôles : que tout nom est "chargé", que tout porteur de nom intervient dans la fiction, de façon essentielle, comme objet de désir, et donc que la fiction est le lieu par excellence de l'objet de désir, celui qui l'assigne et le prépare comme tel. — Il faut alors, à ce point, distinguer deux types de fiction : l'une, que l'on peut appeler "fictionnée" qui laisse le C "prendre", se coaguler comme fantasme immobile, comme cause (le "roman", en général), l'autre, fiction "fictionnante", celle qui opère sa mise en circulation par l'action de son équivalence et interchangeabilité.

3. Or dès le moment où la fiction devient ce passage sans fin — non plus halte de l'objet mais son apparition disparition, son questionnement —, le rapport fiction/non-fiction (ou hors-fiction) n'est plus simple rapport l'exclusion, et la prégnance de la fiction s'assure par le moyen de la structure interrogative, forme de toute démarche de savoir, et caractéristique de la fiction comme telle : déchiffrement des signes du désir, la fiction relance les entreprises parallèles en révélant, dans leur lecture particulière, son propre moteur. Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un texte déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qu'il annonce — un texte qui se développe comme l'enchaînement arbitraire d'éléments approximatifs (sans valence positive, ni littéraire, ni scientifique) ; mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte : la prégnance du tout sur les parties et de la fiction sur la non-fiction. Enfin s'indique la fonction propre de la fiction dans son trajet complet : celle de la mise en scène et de la destruction du nom : tout C est Tristan, tout Tristan est C — tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Jacqueline Risset.


On trouve mention de cette préface en exergue de cet article. Le procédé décrit ici (une phrase reprise deux fois à quelques pages d'écart) est utilisé dans les Églogues, mais de façon beaucoup plus lâche : chaque phrase a souvent (toujours? à vérifier) une sœur jumelle; mais au fur à mesure que le système d'écriture sera mieux maîtrisé, au fur à mesure que l'on va s'avancer dans les Églogues, la deuxième phrase subira souvent des altérations, des distorsions, rendant le jeu plus subtil, sorte de clin d'œil adressé au lecteur. Seule une attention légère, à la surface du texte — paradoxalement il ne faut pas lire le sourcil froncé, en voulant à toute force voir ou comprendre quelque chose, il faut "laisser venir" — permet de les repérer.


Mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte.
Renaud Camus, Passage, p.156 et 193

Mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte.
Denis Duparc, Échange, p.201

«Or, dès le moment où la fiction devient ce passage sans fin, écrit la préfacière de l'édition française — non plus halte de l'objet mais son apparition/disparition, son questionnement—, le rapport fiction/non fiction (ou hors fiction) n'est plus simple rapport d'exclusion, et la prégnance de la fiction s'assure par le moyen de la structure interrogative', forme de toute démarche de savoir, et caractéristique de la fiction comme telle : déchiffrement des chiffres du désir, la fiction relance les entreprises parallèles en révélant, dans leur lecture particulière, leur propre moteur.
[...] Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un titre déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qui l'annonce — un texte qui se développe comme l'enchaînement arbitraire d'éléments approximatifs (sans valence positive, ni littéraire, ni scientifique); mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte: la prégnance du tout sur les parties, et de la fiction sur la non-fiction.
[...] Enfin s'indique la fonction propre de la fiction dans son trajet complet : celle de la mise en scène et de la destruction du nom : tout C est Tristan, tout Tristan est C — tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Renaud Camus, Été (Travers II), p.98 à 100

Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un texte déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qui l'annonce.
Été (Travers II), p.162

Tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Été (Travers II), p.236

mercredi 4 octobre 2006

Durablement et sérieusement fumiste

Cet allegretto de la septième est le titre d’un petit livre d’André Billy, personnage qui lui-même avait été l’ami des poètes et particulièrement d’Apollinaire, dont je me souviens que je lisais, dans Le Figaro de mes parents, dans mon enfance, des chroniques dont une m’avait beaucoup plu. Il y a une phrase qui est l’une de mes phrases préférées de la littérature française : il expliquait qu’il avait fait changer sa chaudière, à Barbizon où il vivait, qu’il avait dit au fumiste à la fin de l’opération « A la prochaine fois », le fumiste avait répondu « la prochaine fois ce ne sera plus moi », et André Billy concluait : « je suis fait de telle sorte qu’au lieu de me réjouir de la longévité des chaudières, je m’attriste de la brièveté des fumistes ».
source : Renaud Camus dans l'émission Domaine privée en 1993

De leur côté, les Etablissements Albert Hatry, 69 bis, rue de Dunkerque, plaçaient une annonce dans Le Matin : ils recherchaient un «fumiste sérieux» capable aussi de remplacer leur homme de peine, décédé à la suite d'une indigestion de pieds de veau.
René de Obaldia, Exobiographie, p.51

complément le 11 octobre 2006

ET AU LIEU DE ME REJOUIR DE LA LONGEVITE DES CHAUDIERES, JE M'AFFLIGE DE LA BRIEVETE DES FUMISTES.
Été (Travers II), p.136

838. (Tandis qu'une autre chronique encore, mais celle-là d'André Billy, s'achevait sur cette phrase inoubliable, ou en tout cas inoubliée : « Et au lieu de me réjouir de la longévité des chaudières, je m'afflige de la brièveté des fumistes. » Oh ! Moi aussi, moi aussi ! Je m'afflige de la brièveté des fumistes !) [Billy (je crois qu'il habitait Barbizon) avait dit à son plombier, ou chauffagiste, ou fumiste, donc, qui venait de lui installer une chaudière : « Au revoir, à la prochaine ! » Et le fumiste avait répondu : « Oh, la prochaine, ce ne sera plus moi... »]
Vaisseaux brûlés, 838

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