Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

L'Aleph, de Jorge Luis Borges

Tout langage est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent; comment transmettre aux autres l'Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine?
Jorge Luis Borges, L'Aleph, p.206 dans la collection L'Imaginaire Gallimard
Jean-Renaud Camus, Eté, (Travers II), p.24 et 342

Je compris que le travail du poète n'était pas dans la poésie; il était dans l'invention de motifs pour rendre la poésie admirable; [...]
L'Aleph, p.196
Eté, p.67
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, (voir 2-2-019-10)

Par ailleurs, le problème central est insoluble : l'énumération, même partielle, d'un ensemble infini.
L'Aleph, p.207
Eté, p.356
Vaisseaux brûlés

En cet instant gigantesque j'ai vu des millions d'actes délectables ou atroces ; aucun ne m'étonna autant que le fait que tous occupaient le même point, sans superposition et sans transparence.
L'Aleph, p.207
Vaisseaux brûlés

Ce que virent mes yeux fut simultané : ce que je transcrirai, successif, car c'est ainsi qu'est le langage.
L'Aleph, p.207
Eté, p.356
Vaisseaux brûlés

Le monde – et non pas son secret, mais le monde tel qu’il va, et tel qu’il ira – serait caché sous une marche de l’escalier qui mène à la cave, sous la salle à manger, dans une maison bourgeoise d’Adrogué ?
Renaud Camus, L'épuisant désir de ces choses

Il a fallu que je voie hier soir un très intéressant documentaire à propos de Borges, sur Arte, pour que je m'avise pleinement (je le savais sans le savoir, ça n'avait jamais retenu mon attention) que le deuxième des exergues de L'Aleph était emprunté à Hobbes, et plus précisément au Léviathan. J'avais renconté la phrase récemment, je ne l'avais pas reconnue. Elle m'avait pourtant frappé, car je vois dans mon exemplaire de Hobbes qu'elle est soulignée. Mais je n'avais pas fait le rapprochement avec L'Aleph:
« But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); wich neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an Infinite greatness of Place. »
Ce dont on ne se rend pas forcément compte quand on rencontre ces quelques lignes à l'orée du récit de Borges — en tout cas moi je ne m'en étais pas rendu —, c'est qu'il s'agit chez Hobbes, et donc bien sûr dans l'esprit de Borges, d'une phrase tout à fait ironique, moqueuse : elle s'inscrit dans un long passage de la quatrième partie (Of the Kingdom of Darkness), où Hobbes fait reprendre du service à l'un de ses dadas favoris, celui qui lui sert à guerroyer contre les universités, les écoles, les facultés de théologie, la tradition aristotélicienne, Aristote lui-même et toute la vanité de la philosophie et de son langage vide (le chapitre est intitulé «Of DARKNESSE from VAIN PHILOSOPHY and FABULOUS TRADITIONS.»)
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.287

« But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); wich neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an Infinite greatness of Place. »
Hobbes, Leviathan VI, 46, cité en exergue de la nouvelle L'Aleph
Vaisseaux brûlés (sans doute ajouté après le passage de Rannoch Moor cité ci-dessus)

Saxe et Sachs

Lise FRENKEL : J'avoue que je me suis posée les mêmes questions que vous, mais d'une manière différente, parce que ma méthode est différente. Je crois que les noms propres jouent un rôle très important au cinéma. Ils évoluent de Marienbad au Jeu avec le feu. Dans Marienbad, il y a AMX, ce X dont certains ont dit qu'il était l'indéterminé, M, le mari, et je pense que tous les prénoms de femme avec la voyelle A viennent de ce que la femme originaire c'est l'A de Marienbad.
Alain ROBBE-GRILLET : AMX, c'est aussi un char de combat français. (Rires.)
Jean-Pierre VIDAL : Ce qui amuse et gêne tout le monde, c'est que ça fonctionne trop...
Alain ROBBE-GRILLET : Trop, oui. C'est ce qui effraie un mathématicien...
Jean RICARDOU : Je me demande si cela n'a pas été partiellement résolu précédemment quand on a parlé d'intertexte général et de péri-texte. Le péri-texte, ou bibliothèque du texte, est un segment de l'intertexte général surdéterminé par d'autre rapports avec le texte. Il ne faut pas faire maintenant comme si l'on n'en avait pas parlé...
Lise FRENKEL : J'ai été si frappée par le caractère spécifique des noms propres au cinéma que j'ai demandé à Robbe-Grillet, en particulier...
Alain ROBBE-GRILLET : Il ne fallait pas, dirait Raillon...
Lise FRENKEL : Il ne fallait pas, mais je l'ai fait : parce qu'il est interdit d'interdire. Je vous ai posé des questions sur le nom de Georges de Saxe dans Le Jeu avec le feu. Moi-même, j'ai fait la condensation évidente de Sade et de sexe. Mais vous m'avez dit Maurice Sachs. Il y a un évident rapprochement entre le passé trouble de Georges de Saxe pendant la guerre et la biographie de Maurice Sachs. Moi, j'avais plutôt pensé au prince Maurice de Saxe...
Alain ROBBE-GRILLET : Je ne connais pas...
Lise FRENKEL : Oui, je sais : mais il est connu. (Rires.) Maurice de Saxe, amoureux d'une actrice beaucoup plus jeune que lui et qui est mort d'ailleurs de cet amour. Je voulais donc dire que, quand on passe du roman au cinéma, les prénoms deviennent de plus en plus symbolique. Dans Le Jeu ave le feu, les prénoms de femmes sont directement des symboles , il y a Christa, c'est-à-dire tout ce qui est christique, Virginia, la virginité. Et je voulais parler aussi du prénom d'Alice. Enfin, évidemment, Alice est un problème particulier puisqu'il n'est pas dans le film Glissements, il est dans le ciné-roman...
Alain ROBBE-GRILLET : Ah oui, il est seulement dans le livre. Vous savez pourquoi? C'est parce qu'Anicée Alvina a préféré que son propre prénom ne figure pas comme identification du personnage. Mais, dans le manuscrit original, c'est Anicée...
Lise FRENKEL : Mais enfin vous avez choisi quelque chose...
Alain ROBBE-GRILLET : Oui, en hommage à Lewis Carroll.

discussion suite à l'intervention de Jean-Pierre Vidal, Le Souverain s'avarie, in Robbe-Grillet (10/18) p.331

J'ai déjà parlé de cette discussion. Elle m'a particulièrement intéressée parce qu'elle m'expliquait enfin l'origine des recherches de Renaud Camus concernant Maurice Sachs et Nelly Sachs. Ces quelques lignes sont le chaînon qui me manquait.

L'idée que cela "fonctionne trop" me réjouit : Lise Frenkel pense à quelqu'un que ne connaît pas Robbe-Grillet puis veut trouver un sens à "Alice" alors que le choix de ce prénom est purement anecdotique. À force de surdétermination le sens finit par perdre toute signification.

Je lisais cela le 30 octobre, jugez de ma surprise en rencontrant le lendemain Anicée chez Tlön. Coïncidence, as usual.
Je n'imaginais pas que ce prénom ressurgirait quelques jours plus tard, hélas.

Il fut dansé, sauté, ballé [enfin presque]

La salle s'éclaire, nous nous levons. Je cherche à repérer les têtes connues, presque personne, Eudes et son amie, je désigne à Zvezdo et Philippe quelques "personnages" des journaux (rencontrer en vrai des personnes de papier me trouble toujours autant (rencontrer des blogueurs aussi, "virtual people", d'ailleurs, il faut le temps que je m'habitue)): Hélène Guillaume, Rémi Pellet, Sophie Barrouyer, il me semble reconnaître Madeleine Gobeil, Madame Lloan, Jean-Paul Marcheschi,... (le problème des listes, c'est qu'on est sûr d'oublier quelques personnes, et généralement les plus évidentes). Je suis surprise et déçue de ne voir ni Didier ni Denis, ni Jean-Luc: ont-ils été prévenus (ils n'ont pas internet)?
Nous discutons un peu. Zvezdo n'a pas l'air trop choqué, la musique contemporaine doit vous préparer à tout, finalement, et puis je soumets mes lecteurs à un bachotage intensif ("mes" lecteurs: j'adore!) Il y a une soirée chez Jean-Paul Marcheschi pour ses amis et les adhérents à la société des lecteurs. J'essaie de tenter Philippe en lui parlant de la vue magnifique sur l'église Saint-Eustache que l'on a de l'appartement de Flatters, mais Philippe[s] n'est pas très tentable; il paraît posséder un goût modéré pour les bêtises et le n'importe quoi (il me fait remarquer très justement que lui a une vue sur la cathédrale de Chartres: c'est exact, et quelle vue: on a l'impression qu'on pourrait toucher la cathédrale en tendant le bras). Il ne peut pas rester, son dernier train part à 22 heures et quelques, fichue grève. Décidément ce n'est pas de chance, déjà à Bordeaux il avait été obligé de partir.

Nous sortons en papotant, (c'est alors que j'oublie mon chapeau, nom d'un petit bonhomme, quelle catastrophe), je n'ai absolument pas envie de les voir partir, ils ne se rendent pas compte, je ne connais personne dans ces soirées, moi, à chaque fois il faut afficher son sourire et trouver des sujets de conversation, c'est terrible, cela me terrifie, ce n'est pas pour rien que je ne voulais pas arriver en avance (heureusement Eudes sera là, il a changé d'avis à l'invitation expresse de Jean-Paul).
Zvezdo pose LA question : «Est-ce qu'il s'agit d'une secte?» Philippe[s] et moi, nous nous regardons, faisons la moue, soupesons notre réponse, parvenons spontanément à la même conclusion : non, ce n'est pas une secte, les lecteurs sont trop différents, leur centres d'intérêt trop variés. Philippe[s] avoue que lorsqu'il avait lu Passage il n'avait pas été enthousiamé, je ris en disant que si j'avais lu les Églogues lors de leur parution, j'aurais sans doute détesté. (Zvezdo n'a pas l'air de se rendre compte qu'il commence par le plus abrupt.). Nous évoquons les livres par lesquels commencer, Philippe[s] a une opinion arrêtée, les topographies ou les élégies, je suis plus évasive, le livre disponible chez le libraire le plus proche ou tout simplement Vaisseaux brûlés, en ligne.

Nous nous séparons devant les Halles, ils vont prendre la ligne 4 dans des sens opposés, je presse le pas je ne suis même pas sûre d'avoir le code, chic il y a encore des gens en train d'entrer, Pierre qui teste le code, je reconnais Marie (Borel), quelle bonne surprise.
Et tout s'enchaîne, l'appartement, beaucoup de monde, (les mêmes qu'à Beaubourg? j'ai un doute), nous sommes plusieurs (tous? pourquoi pas? c'est invérifiable) dans le même cas, à ne connaître personne ou très peu de monde, nous unissons nos solitudes, partageons notre faible connaissance des visages. L'amie de Eudes a un sourire éblouissant qui réchauffe et rassure, Eudes me désigne Vincent Dieutre qui fume à la fenêtre, nous parlons du journal, de choses et d'autres. Je crois qu'une fois de plus j'utilise alternativement le tutoiement et le vouvoiement, moins en fonction de mon interlocuteur qu'en fonction de la légèreté ou du cérémonieux des propos tenus, j'ai renoncé à contrôler ce travers car il exprime plus finement ma pensée que la contrainte du vouvoiement ou du tutoiement maintenu.

Je parle avec P., un adhérent de la SLRC que je rencontre à chaque AG (c'est lui qui me parle de l'aspect ludique de la lecture à laquelle nous venons d'assister), j'entends quelqu'un à côté de moi se demander à voix haute si des lecteurs des forums sont présents, je me présente, il s'agit de Rodolphe (correcteur, typographe? Enfin quelque chose comme ça). Rodolphe ressemble à M. le Maudit, en un peu plus grand et un peu moins pâle (ça c'est de la description, tant pis pour ceux qui ne connaissent pas M. le Maudit). La conversation s'engage et porte sur les sites, dans le genre:
(lui) — J'aime beaucoup **.
(moi, catégorique) — C'est un con!
(L'ami de Rodolphe est mort de rire, il sourit, ses yeux pétillent. Lui n'intervient pas sur les sites, pas si fou).
(Rodolphe, un peu surpris) — Ah. Et ***, j'aime beaucoup aussi, même s'il est fatigant.
P. — Oui, le deuxième degré systématique, c'est fatigant.
(moi) — Là, c'est plus difficile de donner mon avis, ** je ne le connais pas, je peux dire n'importe quoi ça n'a pas d'importance, mais ***, je le connais et il me hait.
(L'ami de Rodolphe est de plus en plus mort de rire.)
Rodolphe ouvre des yeux ronds : — Vous connaissez ***?
(Ben oui, quoi).
Rodolphe passe aux choses sérieuses :
— J'irais bien me présenter à Renaud Camus, mais je ne sais pas comment faire.
— Allez-y, il sera content de mettre un visage sur un nom. Il suffit de dire «Je suis Rodolphe» (geste théâtral des deux mains).
— Oui, oui, on m'a dit de faire comme ça, exactement. Mais (il murmure) j'ai peur de me retrouver dans le journal.
— Mais non, ne vous inquiétez pas, pour être dans le journal, il faut être connu.
P. intervient : — Mais vous y êtes, dans le journal.
— Oui, mais à peine, et je ne suis qu'un nom, personne ne sait qui est ce nom. (Je n'ajoute pas, parce que je ne sais pas m'expliquer à l'oral, qu'en fait un vrai nom dans un livre (ou sur un blog) vaut un pseudonyme, puisqu'il ne représente rien, ce n'est qu'une coquille.)
J'ajoute en riant : — Vous savez, je ne suis pas sûre que les gens qui redoutent de se retrouver dans le journal ne soient pas vexés s'ils n'y figurent pas... je pense à quelques personnes...
Rodolphe nous quitte, P. sourit : — Oui. Je suis dans La Campagne de France: il y a quelques années Hugo Marsan avait fait un méchant papier sur un journal de Renaud Camus, et j'avais envoyé à celui-ci un petit mot de soutien. Il m'a répondu très gentiment. Je me suis alors aperçu avec horreur que j'avais fait une horrible faute dans ma lettre, Renaud Camus a eu la gentillesse de la corriger avant de la mettre dans le journal. Je lui ai réécrit pour m'excuser de cette faute d'orthographe, il m'a répondu «Enfin un véritable paranoïaque!»

Ainsi continuent les conversations. Je vais voir Marie, rencontrée à Plieux:
— J'ai été furieuse de découvrir une semaine trop tard ta lecture à la Maison de la poésie. J'espère que je serai avertie de la prochaine à temps!
— Si tu veux, la prochaine a lieu le 19 novembre.
— Ah, super!
— Mais c'est à New York.
Je la regarde : — C'est malin!
En fait elle ne sait pas où cela va avoir lieu (je précise pour mes lecteurs new yorkais (mon imaginaire lecteur new yorkais)). C'est organisé à la Providence à Rhode Island, par ses amis Keith et Rosemarie Waldrop, éditeurs et traducteurs de sa poésie. Leur maison d'édition s'appelle ''Burning Deck'', curieusement proche de Vaisseaux brulés. Je songe fugitivement à ma lecture du moment, Benito Cereno : les navires en perdition ne m'abandonnent pas, décidément.
— Dis donc, j'avais un livre de toi quand je t'ai rencontrée : je n'avais pas compris ton nom, j'ai fait une recherche sur internet (Marie traductrice "jacques roubaud" bible) et j'ai découvert que j'avais Les Animaux de personne.
— Ah oui. Je n'écrivais pas encore à l'époque, il n'y en a qu'un de moi, l'animal aux petites oreilles... celui qui s'appelle Vincent. Jacques Roubaud n'avait pas d'idée, je lui ai dit «On a qu'à l'appeler Vincent».
Elle vient de passer six mois au Yémen.
— Mais qu'est-ce que tu faisais là-bas?
— J'apprends l'arabe.
— Ah? J'ai une fascination pour l'écriture, pas l'ornementale, mais celle de tous les jours. J'ai grandi au Maroc jusqu'à huit ans, j'adorais les signes sur les boutiques, le boucher, l'épicerie...
— Déja, tu passes trois mois à apprendre les lettres, elles changent de formes quand elles sont au milieu des mots. Ensuite, chaque fois que tu apprends un mot, il faut passer trois jours à le répéter, pour la prononciation...

Plus tard je croise Rémi (Pellet), qui vient d'avoir une idée géniale (selon lui). Il veut m'embarquer dans l'aventure, non, non, je ne suis qu'une observatrice.
— Je ne comprends pas, me dit-il en riant, Renaud Camus a l'air réservé.
— Eh bien moi je comprends, tout ça pour qu'ensuite vous vous sentiez trahi quand il n'en fera qu'à sa tête!
— Mais non!
(etc)

Renaud Camus, à qui j'ai à peine dit bonjour de loin, vient me chercher pour me présenter Juan Asensio. Celui-ci est plus jeune que je n'aurais imaginé (je pense avec cynisme qu'il doit me trouver plus vieille qu'il n'aurait imaginé), il a le pied fin et de jolies chaussures. Il discute de Bainville avec Paul-Marie Coûteaux. Nous restons en tête à tête, tout va bien, il est moins vindicatif que sur son site (ou celui d'Anaximandrake (j'ai un peu peur)), il est même charmant. Il me trouve, me dit-il, encore plus pessimiste que lui sur l'état de la littérature française contemporaine. Je prends ça pour un compliment.

Allez, un dernier détail people avant de conclure: Alain Finkielkraut a fait une apparition en fin de soirée. Peu avant mon départ, je l'entends se plaindre auprès d'Hélène Guillaume de ne pas avoir reçu Rannoch Moor par le service de presse. (Je pense à Pascal Sevran qui écrit quelque part qu'il n'attend pas les services de presse pour lire ses amis.) Donc Finkielkraut n'a pas lu Rannoch Moor. Je fais remarquer (mais à qui?) que ce n'est peut-être pas plus mal. — Mais pourquoi? — Il y a tout de même à chaque page «Finkielkraut ne m'a pas remercié... Mais pourquoi Finkielkraut ne m'a-t-il pas remercié? Finkielkraut aurait pu me remercier...»
Hmmm. Un peu inquiète quand j'y repense.
Au moment de partir, je m'aperçois que j'ai perdu mon chapeau. J'ai dû le laisser à Beaubourg.

Ne pas oublier

Bon anniversaire, Guillaume !

Il fut lu et chanté

C'est embêtant d'écrire quand tout le monde [enfin presque] attend, avec mon mauvais caractère j'ai toujours envie de tourner les talons et d'écrire autre chose (surtout qu'entre le courageux Zvezdo et le clairissime Philippe[s], sans compter le grognon jf (jf, c'est le Grognon de Bluxte), tout a été dit, je crois).

Enfin bon, je vais donc raconter le moins important, planter le décor, parler du people, rapporter quelques conversations.

J'arrive à Beaubourg à peu près à 19h30, je n'ai pas l'heure, je pense être un peu, très peu, en avance, comme je suis nerveuse et que je redoute les mondanités je n'ai pas envie d'être en avance, je fais un tour à la librairie, magnifique, Miss Tick est là, celle des pochoirs sur les murs, je suis très contente de la voir, je lui ferais bien signer quelque chose, mais quoi? Tant pis. J'erre un peu, je cherche l'heure au poignets des clients mais c'est l'hiver les manches couvrent les montres, 19h30 indique l'ordinateur des caisses, et zut je vais être en retard. L'escalier est très amusant, la partie rouge joue une note à chaque pas, c'est très joli quand on est plusieurs, les gens montent ou descendent en souriant. Il en faut peu finalement pour rendre les gens heureux.

La petite salle est grande, grande comme une petite salle de cinéma dont elle a la forme, la lecture n'est pas commencée ouf, et je vois tout de suite deux têtes amies, re-ouf et admiration : Zvezdo que je n'aurais pas osé embarquer dans cette galère (après tout il ne connaît RC que par Philippe et moi) et Philippe qui a bravé la grève au risque de devoir dormir sous les ponts. Chic alors! Je m'installe à côté d'eux, ravie et soulagée de ces présences amicales (il faut dire que je me suis fait — sans regret ni remord — quelques bons ennemis dernièrement parmi les camusiens). La salle est plongée dans la pénombre, deux pages du début d'un chapitre de L'Amour, l'Automne sont projetées à l'écran. Les phrases ou lambeaux de phrases se présentent jetés à travers les pages un peu à la manière de la mise en page de Un coup de dé jamais n'abolira le hasard, changeant de police de caractères, se présentant sur une étroite colonne à droite, à gauche, ou selon les lignes.
Renaud Camus entre presque aussitôt, guidé par Pierre, une écharpe nouée sur les yeux. Un silence profond s'établit, je cherche, c'est plus fort que moi, un symbole (Borges? Homère?), Renaud Camus expliquera bien plus tard que simplement il ne voulait pas voir la salle.

Il commence à lire. Je savais ce qui allait se passer, car j'avais déjà assisté à une lecture à Plieux. Mais il s'agissait alors d'une lecture de L'Inauguration, Renaud Camus changeant de voix à chaque changement de style comme s'il s'agissait d'autant de narrateurs. Là, il faut imaginer qu'il n'y a jamais plus de quatre à cinq phrases par pages, ce sont des pages pleines de vide. Renaud Camus change de voix à chaque saut d'une phrase, d'un lambeau de phrase, à l'autre. C'est très déroutant, comme l'illustre particulièrement bien la mise en page de Philippe[s]. Mon accent préféré est toujours l'anglais, et tu-ouff-fou particulièrement réussi. Les pages défilent lentement à l'écran. Quelquefois des rires fusent, un lecteur me dira plus tard son étonnement et son plaisir devant l'aspect enfantin, ludique, de cette lecture. Il se dira également surpris que nous n'ayons pas été plus nombreux à rire, mais sans doute l'"esprit années 70" — époque où tout cela était pris si terriblement sérieux — et la pénombre n'aident pas au décoinçage des zygomatiques. Pour ma part, je suis terriblement sérieuse : nous avons très vite remarqué que Renaud Camus en dit plus qu'il n'est écrit, et je note, je note, toutes les indications qu'il donne hors texte (amusant, Philippe[s] : tu as correctement noté L'Île noire, j'avais automatiquement traduit Les Indes noires... Je fatigue.)
Désolée de vous décevoir, je ne ferai pas de compte-rendu de lecture : il faudra attendre la parution de L'Amour, l'Automne : à ce moment-là, promis, page par page, je vous ferai part de ce que j'ai noté[1]. Si je le faisais maintenant ce serait incompréhensible, puisque j'ai noté quelques mots des pages à l'écran comme point de repère, et entre crochets les indications supplémentaires données par RC.

(Bon, tout de même, ceci, coincé au milieu de la lecture et n'ayant aucun rapport avec elle mais prononcé du même ton que le reste : «Moi je veux bien faire des conférences si on m'invite à faire des conférences, mais il faut bien que la vérité soit dite, que la vérité elle soit dite, comme dirait Lionel... euh » (et hop, Renaud Camus reprend le fil de sa lecture: «Reprise», écrirait Robbe-Grillet (R-G pour les intimes)).

Pour les plus consciencieux, je donne quelques titres de livres que j'ai relevés (donc à lire, puisque sources potentielles) : Clara Stern, Alias de Maurice Sachs, En mal d'aurore de Pierre Minet (ces deux livres évoquant Max Jacob), Kaputt (de Malaparte?), Conversations imaginaires de Landor (référence à préciser), The End of the Road et The floating Opera de John Barth, Journal d'une jeune mariée de Catherine Robbe-Grillet. J'ajoute, par délit d'initiée, L'Eclair au front, biographie de René Char.

Renaud Camus a lu l'intégralité du chapitre, plus de soixante-douze pages (je me souviens de ce nombre, mais je ne sais à quel moment je l'ai lu, si il restait beaucoup de pages à lire), non sans chanter sans interrompre le moins du monde le fil de sa lecture: «surtout Marianne tu m'arrêtes car j'ai perdu la notion de l'heure».

La lecture a sans doute duré plus longtemps que prévu. Marianne Alphant a donc eu peu de temps pour poser quelques questions (J'étais contente de la voir, sa critique de Passage et Échange est importante («A une question aussi simple la réponse est extraordinaire : rien»)). Il ressort des réponses de Renaud Camus que les deux structures porteuses de l'œuvre camusienne sont les Églogues et Vaisseaux brûlés et que la structure globale de l'ensemble commence à apparaître maintenant que nous sommes sur son second versant. Renaud Camus insiste sur le fait que plus on lie, plus on fait éclater, «plus c'est bien ficelé, moins c'est cohérent». Il m'a semblé reconnaître là une image de Construire un château, de Misrahi.

Pour terminer, Marianne Alphant évoque un souvenir : «La première fois que je t'ai entendu lire, chanter ainsi, Renaud, c'était à un colloque international avec des Allemands sur le thème "Archives et littérature". C'était très sérieux, à la fin du dernier repas, les Allemands se sont levés un à un et ont porté des toasts. La délégation française était figée, immobile. Alors tu t'es levé, et tu as chanté... les Allemands étaient... euh... sens dessus dessous...»
La salle rit, RC aussi :
— J'ai eu peur... Sens dessus dessous convient très bien, conclut-il en riant. [2]



Notes

[1] Voir ici.

[2] note du 14 décembre 2009: souvenir de novembre 1997, voir Derniers jours

What's in a name ?

L'Amour, l'Automne est signé J.R.G. Le Camus et Antoine du Parc, ainsi qu'il était prévu dès 1978. Pour unr fois, nous avons une explication de l'auteur lui-même:

l'existence attestée de J.-M.-G. Le Clézio servirait de point d'appui à l'apparition de J.-R.-G. Le Camus et de J.-R.-G. du Parc dans la présentation des "Églogues" en regard des pages de titre de "Travers" et d'"Été". (source)

Été (Travers II) est signé de Jean-Renaud Camus. Qui m'a demandé, et où, mon avis sur cette signature? Je n'avais pas d'avis, désormais j'en ai un.

Ainsi en est-il encore dans Projet avec les initiales de Joan Robeson : «J'y erre.» Il est alors (p.56) justement question de sa disparition et des recherches entreprises pour la retrouver.

Jean-Pierre Vidal, Le souverain s'avarie in Robbe-Grillet, colloque de Cerisy, éd. 10/18, p.290

Je propose une interprétation sur le modèle de celles de Vidal:
Jean-Renaud Camus => J-R = j'y erre => la disparition, la perte.

d'autre part A R-G (Alain Robbe-Grillet)
et J-R C (Jean-Renaud Camus)
Si je considère que J et G se valent, J, R et R s'annulent, il reste A et C = Albert Camus.

Nous sommes ici dans le "tiré par les cheveux" (sic, cf. Ricardou p.318 des actes du colloque cités ci-dessus), mais cette interprétation ne me serait jamais venue à l'idée sans la lecture de ces actes, et dans la mesure où cette lecture semble être importante pour Été, cela cautionne en partie mon délire.
Pour le reste, personne n'est obligé de lire tout cela trop sérieusement.

Moi aussi, j'aurais pu m'appeler Albert

1953 : Robbe-Grillet écrit Les Gommes
été 1975 : colloque de Cerisy sur l'œuvre d'Alain Robbe-Grillet
1982 : parution d'Été (Travers II) prouvant l'importance des Gommes[1] et donnant les références de Le souverain s'avarie, intervention de Jean-Pierre Vidal au colloque de Cerisy en 1975, repris dans Robbe-Grillet, colloque de Cerisy, 1 éd. 10/18
1985 : Je lis Les Gommes. (Souvenirs vagues de circularité)
septembre 2002 : Je commence à écrire sur le site de la SLRC.
avril 2005 : Renaud Camus me dédicace Outrepas.
25/10/2006 : Après quelques péripéties, je reçois d'un libraire anglais les actes du colloque de Cerisy consacré à Robbe-Grillet.
30/10/2006 dans l'après-midi : Je lis Le souverain s'avarie.
30/10/2006 le soir : J'achète et lis Les Gommes.

[...] l'employée de la poste vous a reconnu, et votre nom n'est pas sans rappeler ce «VS» prudent qui le désigne. Vous ne vous nommez pas André, par hasard?
Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, p.168

En réalité, je ne vois pas du tout pourquoi ce monsieur VS est le meurtrier.
Ibid, p.169

— Vous connaissez, lui dit-il, l'abonné de la poste restante qui se fait adresser du courrier sous le nom de Albert VS...
Ibid, p.193

A Madame,
Madame de Véhesse,
Madame est son prénom, je crois.
Renaud Camus, Outrepas, dédicace

Cette dédicace, cela va sans dire, m'a profondément touchée, je trouve infiniment de charme à son élégance classique, à la façon dont son formalisme donne une noblesse intemporelle à ce qui n'est, à ce qui me semblait n'être, qu'une plaisanterie webmatique. Mais depuis quelques jours je m'interroge, je me demande s'il n'y avait pas dans ces quelques mots une allusion plus littéraire, une invisible façon de couvrir les épaules du Nouveau Roman du manteau du Grand Siècle.

Le problème est donc le suivant :
1/ Soit cette insistance sur le prénom ("Madame est son prénom") est un hasard, une coïncidence, et je souffre d'une crise de kinbotisme aiguë. Crise de shadisme également, d'ailleurs :

But all at once it dawn on me that this
Was the real point, the contrapuntal theme;
Just this: not text, but texture; not the dream
But topsy-turvical coincidence,
Not flimsy nonsense, but a web of sense.
Yes! It sufficed that I in life could find
Some kind of link and bobo-link, some kind
Of correlated pattern in the game,
Plexed artistry, and something of the same
Pleasure in it as they who played it found.

Vladimir Nabokov, Pale Fire, vers 805-815

2/ Soit cette insistance est un signe clair que j'aurais mis près de deux ans à comprendre. Cette hypothèse me tente, entre "André", "monsieur", "Albert", trop d'indications pointent dans la même direction.

Notes

[1] «Parmi les autres pensionnaires de l'institution [destinée à de riches aliénés], moins historiques de stature, mais tout aussi romanesques, figure[nt] aussi un jeune «écrivain» français qui passe ses journées à recopier Bouvard et Pécuchet, ou bien Les Gommes, [...]» Été (Travers II) p.119

Été (Travers II)

Vendredi, Tlön supposait que je lisais Travers depuis huit mois. Il n'est pas loin de la vérité : je lis Été (Travers II) depuis janvier dernier. J'en ai retrouvé la trace ici, trace qui illustre du même mouvement ma réponse à Tlön : les livres que je transporte font naître des anecdotes.

Lorsque j'ai commencé à écrire sur le site de la SLRC en août 2002 (société des lecteurs de Renaud Camus — je fais un effort pour ne pas être trop elliptique, C. m'a dit qu'on ne comprenait rien à mes billets, qu'il fallait savoir trop de choses avant de commencer à les lire), j'ai pris très au sérieux l'objet de la société: faire connaître l'œuvre de Renaud Camus (par tous les moyens, ajoute-t-il drôlement). J'ai donc commencé à écrire systématiquement des compte-rendus de lecture sur le site chaque fois que je terminais un livre de RC. Je n'ai pas tenu cette engagement moral avec Sommeil de personne et Outrepas, à propos desquels je n'ai rédigé que des messages épars. En même temps que je lisais les nouveaux livres au fur à mesure de leur parution, j'ai entrepris de lire l'œuvre camusienne depuis le début.
Passage, Échange, Travers, Tricks première édition...
Je ne sais plus pourquoi j'ai décidé de passer directement à Été, sans lire Buena Vista Park et Journal d'un voyage en France (Notes achriennes est paru après Été). Sans doute RC a-t-il évoqué L'Amour, l'Automne, (Travers III), sans doute ai-je eu peur que ce livre ne paraisse avant que je n'ai lu Été (Travers II). Peut-être. Je ne sais plus. Quoi qu'il en soit, j'ai lu Été. Mais au lieu d'écrire aussitôt un compte-rendu, je me suis dit qu'il fallait que je creuse un peu : La Tour de Babil, Le sentiment géographique, Projet pour une révolution à New-York[1], Indiana, La maison de rendez-vous, Le Nouveau roman, Le Revizor, Le jardin des Finzi-Contini, Les Faux-monnayeurs, Lettres d'Ezra Pound à James Joyce, Tristan de Nani Balestrini, La Bataille de Phasale, Orion aveugle, le Mariage de Loti, William Wilson, Lionnerie, L'Écart, Le Horla,... Plus je lisais, plus il y en avait à lire, plus s'ouvraient de nouvelles pistes, le moment d'écrire un compte-rendu reculait, est venu le moment où cela m'est paru totalement impossible: trop de livres non lus restaient à lire.

Mercredi se tiendra à Beaubourg une lecture en avant-première de passages de L'Amour, l'Automne, (Travers III). (Vous êtes tous conviés, mais je vous préviens, ce sera sans doute surprenant: lorsque Renaud Camus lit, il interprète, il change de voix, de rythme, parfois il chante...)
Je me fixe donc comme obligation morale de publier ce billet ce week-end.


Je ne sais ce que serait la lecture d'Été par un lecteur qui n'aurait pas lu les volumes précédents. Ma lecture s'inscrit naturellement dans la suite de la lecture des trois premières Églogues.
Été commence exactement à l'endroit où se termine Travers, une nuit sépare les deux livres : «Nous avons donc lu assez longtemps, tous les deux, dans nos lits jumeaux, sans relever ni tourner la tête, et sans un mot.», dernière phrase de Travers; «Nous nous sommes levés tard, et aussitôt lancés, sans aucune conviction de part ni d'autre, dans une longue discussion, reprise de la scène de la veille, échange sans échange, suite de figures obligées, parallèles, indépendantes.», première phrase d'Été (Travers II). Le temps semble aboli, tandis que Travers reprenait les dates de la première semaine du printemps (samedi 20 mars 1976, etc, sur sept jours), Été commence un samedi, non précisé, sur sept jours. Nous sommes en été et non plus au printemps, comme l'indiquent le titre et l'exergue, pourtant, une seule nuit semble s'être écoulée: dès la première page le doute s'installe, nous sommes avertis que le texte ne présente aucune garantie d'"authenticité". L'ombre de Poe rôde («Edgar Allan Poe a non seulement créé le récit policier mais aussi le lecteur de récit, c'est-à-dire méfiant, soupçonneux à l'égard de ce que l'auteur écrit. » Jorge Luis Borges).

Il est possible de récapituler très vite les différences — et les ressemblances — entre Travers et Été.
Spatialement, les premières pages se présentent dans la continuité de Travers: pages scindées en deux, trois quatre parties et système de renvois par astérisque. Plus loin, la partition de la page s'effectuera verticalement pendant quelques pages, puis le système de partage tendra à disparaître, pour ne laisser courir quelquefois qu'une ligne en haut des pages: il semble que cette technique soit abandonnée progressivement. Sans doute n'a-t-elle pas rencontré le succès espéré.
Très vite, on comprend que trois ou quatre thèmes dominent Été: le nom (le patronyme) et les noms (variations onomastiques et initiales des noms, H, M, W), la folie, le double. Tristan, le nom du désir, remplace Parsifal, prédominant dans Travers, Mahler occupe une grande place ainsi que Wolf, une fois encore plusieurs numéros de la revue Arc sont convoqués (revue dont le nom appartient lui aussi au registre des fantastiques coïncidences évoquées par Nabokov dans Pale Fire), l'Écosse, la Grèce, New York, Paris sont les lieux privilégiés de "l'action", la réalité est présente mais déformée pour ressembler à tel passage de La Bataille de Pharsale ou de Bouvard et Pécuchet. De nombreux noms proviennent des romans de Robbe-Grillet, quelques motifs sont repris de Travers. Une place particulière est accordée à Orlando furioso (et Scimone), place due à la volonté de corriger une erreur survenue dans Échange: «On veut croire que Duparc ignorait cette œuvre admirable lorsqu'il écrivait avec une caractéristique suffisance : Et certes il est étrange que ni la folie jalouse d'Orlando, ni les amours d'Angélique et de Médor, son beau Sarrasin, ni aucune des intrigues secondaires qui se greffent à ce cycle, le plus représentatif, après tout, de la Renaissance italienne, n'aient jamais fait l'objet d'un opéra un peu notable», Été p.29. Les charges contre "les manières du temps" et la dégénérescence de la langue prennent la place occupée dans Travers par les théories littéraires. Enfin, Été explique par un schéma la dérivation et la génération de mots à partir d'un mot, travail que l'on peut voir illustré là (janvier 1978); d'autre part il dévoile davantage ses sources, allant jusqu'à fournir la liste des œuvres qu'il est recommandé d'avoir lues, même si cette liste se dissout dans l'air du temps :«Etc. On pourra s'appuyer sur Les Eglogues pour lire, voir ou entendre Les Eglogues et toutes les œuvres ci-dessus mentionnées, feuilleter journaux et magazines, regarder la télévision, rêver, écouter sa famille, ses amis, les gens de la rue, les hommes politiques ou «l'inconnu que le hasard a placé à côté de vous.» Été p.354. Ces explications entérinent que personne n'a répondu à l'invitation de jouer, personne ne s'est penché avec curiosité sur les mécanismes du texte, mécanismes qui reprenaient et illustraient les meilleurs auteurs du Nouveau roman en leur rendant hommage. Il restait donc à fournir quelques clés, et à interrompre l'écriture des Églogues, si coûteuse en temps et si peu gratifiante.

Il me semble, est-ce contagieux, que je pourrais commenter Été en me servant principalement de citations. Si je devais lier chaque églogue à des "inspirateurs", j'associerais Passage à Raymond Roussel et Duras, Échange à Saussure et Starobinski, Travers à Robbe-Grillet et Flaubert et Été à Claude Simon et Pierssens.

La préface d'Orion aveugle donne une première clé de lecture d'Été: «Parce que ce qui est souvent sans rapports immédiats dans le temps des horloges ou l'espace mesurable peut se trouver rassemblé et ordonné au sein du langage dans une étroite conguïté. Une épingle, un cortège, une ligne d'autobus, un complot, un clown, un Etat, un chapitre n'ont que (c'est-à-dire ont) ceci de commun: une tête. L'un après l'autre les mots éclatent comme autant de chandelles romaines, déployant leurs gerbes dans toutes les directions. Il sont autant de carrefours où plusieurs routes s'entrecroisent. Et si, plutôt de vouloir contenir, domestiquer chacune de ces explosions, ou traverser rapidement des carrefours en ayant déjà décidé du chemin à suivre, on s'arrête et on examine ce qui apparaît à leur lueur ou dans les perspectives ouvertes, des ensembles insoupçonnés de résonances et d'échos se révèlent.»
Été utilise exactement ce procédé de la juxtaposition, mais tandis que Claude Simon met en scène principalement des objets et des mots, Renaud Camus va juxtaposer des phrases, des citations et des lambeaux de réalité. Les phrases deviennent les objets que l'on peut «rassemble[r] et ordonne[r] au sein du langage dans une étroite conguïté.» Tandis que Claude Simon s'attache à peindre des scènes par une succession de mots simples et précis, Camus s'attache à rappeler des livres ou des textes par accumulation ou déformation de phrases ou d'allusions. Deux procédés utilisés dans les Corps conducteurs (extension d'Orion aveugle) sont repris dans Été : l'utilisation de lettres capitales dans l'écriture de phrases entières, la description précise d'un tableau éponyme, Orion aveugle dans Orion aveugle et Été dans Été. (La figure du double est ici redoublée et mise en abyme: Été, c'est à la fois un tableau et le titre d'un livre, livre lui-même écrit par le double, Albert Camus).

Été est à la fois plus facile à lire, parce qu'il y a moins de partition de pages, moins de renvois, moins de théorie littéraire, et plus difficile, parce que les phrases s'enchaînent davantage, que les citations sont malmenées, transformées, parce que ce qui est mis en place est autant un système de sons qu'un système de sens et que la forme d'une phrase, un agencement de mots, pourra autant contribuer à en évoquer une autre que son sens pur. Je songe à ces mots de Pierre Hadot à propos de Wittgenstein (sachant que Wittgenstein fait partie des références camusiennes) : «Je découvris brusquement cette idée capitale de Wittgenstein, qui me semble indiscutable et a des conséquences immenses : le langage n'a pas pour unique tâche de nommer ou de désigner des objets ou de traduire des pensées, et l'acte de comprendre une phrase est beaucoup plus proche que l'on ne croit de ce que l'on appelle habituellement : comprendre un thème musical. Exactement, il n'y avait donc pas «le» langage, mais des «jeux de langage», se situant toujours, disait Wittgenstein, dans la perspective d'une activité déterminée, d'une situatin concrète ou d'une forme de vie.» Pierre Hadot, Wittgenstein et les limites du langage, p.16

L'écriture d'Été évoque également ce procédé de peintre qui consiste à dessiner sur les esquisses ou brouillons du tableau futur un personnage ou un objet qui explique ou précise ou complète l'organisation du tableau, puis à recouvrir cette clé par la peinture : le spectateur se retrouve devant la toile muette, l'information a disparu, c'est à lui de la réinventer, de l'imaginer ou de s'en passer.
Tout indique une profonde réflexion sur le langage, ce qu'il veut dire, ses réussites et ses échecs, et cet étrange fait que nous nous comprenions: ce qui pourrait sembler n'être qu'une heureuse variation d'un disciple qui a parfaitement intégré les leçons des maîtres du Nouveau roman est également un travail de fond sur ce mystère qu'est le langage.
Ce constat naît de la multiplicité des références à des travaux linguistiques qui s'interrogent sur les rapports du langage et de la folie, Pierssens et La tour de Babil (Wolfson, Mallarmé, Saussure, Brisset, Roussel), La folle vérité (colloque sur "vérité et vraisemblance du texte psychotique"), les travaux de Lebensztejn, de Luce Iriguay,..., références lues et intégrées au texte d'Été au gré de citations choisies comme autant de preuves de cette réflexion.
Finalement, tout semble indiquer que Renaud Camus a inversé le processus de Pale Fire : il n'a pas écrit le commentaire d'un texte préexistant, il a écrit le texte dont les commentaires existaient déjà, le texte qui peut tout aussi bien se lire à partir d'une préface de Claude Simon que des études de Starobinski sur Saussure ou celles de Ricardou sur Robbe-Grillet ou celles de Pierssens sur les logophiles.
Il est à peine nécessaire de commenter Été, il suffit en fait de retrouver les études qui le commentaient avant qu'il ne soit écrit.

Notes

[1] pour Tlön

La citation comme drapeau

On me reprochera sans doute ici certain trafic de vedettes littéraires. Et après? La lecture n'est pas un culte. C'est une lutte serrée dont s'ulcère plus d'un qui se voudrait inculte. Tout texte se lit par une bibliothèque, fut-elle verte. Tout lecteur multiplie ou caviarde le texte des branchements non programmés de sa propre culture[1] et de son inculture (qui n'a pas pas l'une et l'autre?). La citation? Une prime au bon élève, une méprise au mauvais qui ne s'en soucie guère et n'en est pas pour autant un mauvais lecteur. La petite croix d'or que dans Glissement progressifs Robbe-Grillet dédie pieusement à Bataille produira peut-être une citation pour qui n'a pas lu Bataille, une citation peut-être du dernier film vu au «Midi-minuit» ou à la Villa bleue.

Jean-Pierre Vidal, Le souverain s'avarie, in Robbe-Grillet, colloque de Cerisy, éd. 10/18 p.297

Lorsqu'on bute sur une phrase que l'on connaît, qui nous est familière pour avoir été rencontrée dans les pages de Camus, dans un texte que l'on a jamais lu et qu'on est en train de découvrir, on a la confirmation que ce texte est important, qu'on a raison d'être en train de le lire, qu'il fait partie de la toile de fond camusienne: la citation insérée dans les textes camusiens joue comme une balise, un drapeau, «elle signale».[2]

Notes

[1] Été (Travers II), p.364. La partie en italique correspond au fragment de phrase citée.

[2] «Ces grossièretés ne signifiaient rien, mais elles signalaient.» Roland Barthes

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