Véhesse

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Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

mardi 25 septembre 2007

La technique de l'iceberg

Ce passage de Promenade au phare m'avait fait rire à cause de son impertubable sérieux.

«Ah, mais songez à son œuvre!» dit Lily.
Chaque fois qu'elle «songeait à son œuvre», elle voyait invariablement, bien distincte devant elle, une grande table de cuisine. C'est Andrew qui en était la cause. Elle lui avait demandé de quoi parlaient les livres de son père. «Le sujet, l'objet, la nature de la réalité», avait répondu Andrew. Et quand elle avait dit «Juste Ciel», et qu'elle n'avait aucune idée de ce que ça signifiait... «Alors pensez à une table de cuisine quand vous n'êtes pas dans la pièce», lui avait-il dit.
Aussi quand elle songeait à l'œuvre de Mr. Ramsay, voyait-elle invariablement une table de cuisine bien récurée. Logée à cet instant dans la fourche d'un poirier, car ils étaient arrivés au verger. Par un pénible effort de contention, elle parvint à concentrer son attention non point sur l'écorce aux bosselures d'argent, ni sur les feuilles pisciformes de l'arbre, mais sur une table de cuisine fantôme, une de ces tables en planches noueuses, à grain serrée, bien récurée, dont l'âme semble avoir été mise à nu par des années de probité musclée — plantée là, les quatre pieds en l'air. À l'évidence, si l'on passait ses journées à voir ainsi des essences angulaires, à réduire ainsi de délicieuses soirées, avec leur foison de nuages rose-flamant, bleus, argent, à une table de bois blanc à quatre pieds (et c'est un signe d'excellence pour les esprits qui en sont capables), on ne saurait, à l'évidence, être jugé à l'aune des critères ordinaires.
Virginia Woolf, Voyage au phare, partie I chapitre 4, traduction de Magali Merle pour La Pochothèque.

“Oh, but,” said Lily, “think of his work!”
Whenever she “thought of his work” she always saw clearly before her a large kitchen table. It was Andrew’s doing. She asked him what his father’s books were about. “Subject and object and the nature of reality,” Andrew had said. And when she said Heavens, she had no notion what that meant. “Think of a kitchen table then,” he told her, “when you’re not there.”
So now she always saw, when she thought of Mr Ramsay’s work, a scrubbed kitchen table. It lodged now in the fork of a pear tree, for they had reached the orchard. And with a painful effort of concentration, she focused her mind, not upon the silver-bossed bark of the tree, or upon its fish-shaped leaves, but upon a phantom kitchen table, one of those scrubbed board tables, grained and knotted, whose virtue seems to have been laid bare by years of muscular integrity, which stuck there, its four legs in air. Naturally, if one’s days were passed in this seeing of angular essences, this reducing of lovely evenings, with all their flamingo clouds and blue and silver to a white deal four-legged table (and it was a mark of the finest minds to do so), naturally one could not be judged like an ordinary person.
Virginia Woolf, To the lighthouse


De ce passage à la fois amusant et profond (puisque nous sommes en pleine réduction phénoménologique), Renaud Camus n'a retenu qu'un lambeau, pas le lambeau le plus significatif. Il ne s'agit plus de citation à proprement parler, de ces phrases que l'on note pour leur piquant ou leur sagesse, mais d'un simple poteau indicateur recommandant la lecture de Voyage au phare tout en attirant l'attention sur ce passage, cubiste et moqueur.

"where you are not there et le paysage quand vous n'y êtes pas sujet et objet et la nature de la réalité she said Heavens
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.489

jeudi 20 septembre 2007

L'Amour l'Automne, un livre marin

L'Amour l'Automne est un hommage à Virginia Woolf, et en particulier à deux de ses livres, Promenade au phare et Les Vagues. Cela explique l'univers maritime omniprésent dans la cinquième Eglogue camusienne. Le texte et profondément marin, empli de mer, de vagues, de flux et de reflux, d'îles, de ponts, de plages, et la forme elle-même rappelle ces aspects, d'une part dans les rapports que les chapitres entretiennent entre eux, et d'autre part dans la construction interne des chapitres.
L'ensemble du livre, dans son détail et dans sa globalité, explore différentes manières de représenter les vagues.

Au niveau le plus général, les chapitres alternent à la manière des vagues :
I - p.1 à 106 : 106 pages
II - p.107 à 148 : 42 pages
III - p.149 à 258 : 110 pages
IV - p.259 à 312 : 64 pages
V - p.313 à 487 : 175 pages
VI - p.488 à 506 : 19 pages
VII - p.507 à 538 : 32 pages

106/42/110/64/175/19/32 : la taille des chapitres de 1 à 6 reflète le mouvement des vagues, tandis que le septième, reprenant au niveau des lettres le jeu du niveau des pages, représente lui-même un ressac régulier, apaisé, dont le contenu reprend et complète un certain nombre de fils (unités de sens) laissés en suspens jusque là, fils qui évoquent les "événement vécus un à un" (cf Virginia Woolf).

La matière très condensée du chapitre VI, à la fois compacte et morcelée, chaque mot, expression, bribe de phrase comme autant de gouttes amalgamées en paquet d'eau, ou comme autant de particules de matière arrachées et entraînés par le flux, peut rappeler le dash on the beach: «Ainsi la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés que l'on vit un par un en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.»
Le chapitre six devient la conclusion "fracassante" du mouvement des vagues des chapitres précédents, qui eux détaillaient les "petits incidents séparés" vécus un à un.

Un autre chapitre propose lui aussi une représentation des vagues, c'est le chapitre III, qui présente des pages partitionnées en fils à suivre sur plusieurs pages, évoquant la technique des différentes voix dans Les Vagues: mais tandis que Virginia Woolf a choisi de faire se suivre successivement les voix, chacune parlant tour à tour, Renaud Camus préfère les faire parler toutes à la fois, certaines se taisant plus tôt que d'autres, jusqu'à ce que la grande vague enveloppante, le deuxième fil, finisse par écraser tous les autres et rester seul à la fin où il s'écrase sur trois pages.

Le chapitre IV est appelé par l'auteur lui-même "Les archipels", îles de texte dans la page, poussière de textes parcellisés jusqu'à perdre leur sens qu'on ne retrouve que par référence aux continents des chapitres précédents (exemple "ni de, ni de", p.279 (référence à Dover Beach)). Il reste trois chapitres, le premier, le deuxième et le cinquième.
Le cinquième, avec sa présentation statique de 173 chapitres de 937 signes, autorise difficilement la métaphore maritime, sauf à en faire le phare, les phares, qui tout à la fois éclairent et orientent: la forme des textes courts, rassurante, permet de reprendre pied dans des unités de sens, de recenser des références, d'attribuer des filiations à toutes les bribes accumulées jusque là. C'est un chapitre intermédiaire, qui permet de reprendre des forces avant la commotion du chapitre six.

Quant aux chapitres I et II, si on veut leur attribuer une image dans ce système de représentation marin, ils figureraient les vagues au large, peu marquées, peu houleuses, devenant plus heurtées en se rapprochant de la côte (chapitre II). Dans le chapitre I, le texte occupe souvent la largeur de la page, les caractères varient peu. La mer n'est jamais immobile, mais calme.
Le chapitre II peut évoquer soit la formation des vagues à l'approche de la terre, soit la mer s'ouvrant pour contourner les îles: en effet, ce chapitre forme une sorte de diptyque avec le chapitre IV, dont il présente une version moins morcelée, plus fluide: la version marine complémentaire de la version terrestre.

Il devient possible de donner un titre aux chapitres, non d'après leur sens, mais d'après leur forme:
I - Les vagues au large - début du jeu sur les caractères et la mise en page. La largeur de la page est encore souvent occupée.
II - Les vagues près des côtes, contournant les îles - accentuation de ce jeu, la taille et les polices de caractères varient beaucoup. C'est ce mouvement qui sera repris et exarcerbé dans le chapitre IV.
III - Les vagues en mouvements parallèles - à rapprocher de la technique des Vagues de Virginia Woolf
IV - Les archipels - îles de textes jetées sur la page
V - Les phares - courts textes composés d'une phrase
VI - Le paquet d'eau qui s'écrase sur la plage - événements vécus un par un agrégés en masse
VII - Le ressac - retour à la lettre, autre forme de vagues. événements vécus à un


La métaphore maritime au niveau de la forme se double au niveau du sens de multiples références littéraires ou cinématographiques ou musicales, directes ou indirectes.
Concernant les îles, on relève l'île de Skye (de La Promenade au Phare et de Rannoch Moor), l'île du Scarabée d'or (Edgar Poe), l'île de la seconde partie de W ou les souvenirs d'enfance (Perec), l'île de Rügen (Voyage à l'île de Rügen), l'île de L'invention de Morel («Aujourd'hui, dans cette île, s'est produit un miracle»), sans compter l'utilisation métaphorique du mot («Tu étais l'île où je n'abordais qu'avec terreur» p.240), etc.
Les marins sont également très nombreux, particulièrement repérables dans le chapitre V, et la plage et l'océan, dans des poèmes, des films, des symphonies.

Les ponts sont présents par le poème de Hart Crane (Le pont de Brooklyn), par l'allusion à un pont utilisé dans Breaking the Waves, mais aussi, de façon beaucoup plus secrète, par la référence au livre de Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, dans un passage étonnant de pertinence par apport à l'œuvre et à la volonté camusiennes.
Qu'on en juge plutôt: dans un chapitre intitulé Passages (!), on trouve le texte suivant:

[...] Couper les ponts, meurtrir les hommes, fossoyer les civilisation, c'est tout un.
[...]
Le pont, plus encore que la route, témoigne de cette capacité humaine à concevoir à la fois l'écart et la jonction, la distance et la destination. En effet, pour nous, les rives ne sont pas seulement éloignées, nous les percevons comme séparées, ce qui implique de les associer et ce qui conduit à vouloir les rapprocher: «Surmontant l'obstacle, le pont symbolise l'extension de notre sphère volitive dans l'espace[1]». Faisant passer le franchissement du pensable au possible, il réalise le désir de l'autre rive et matérialise durablement l'intervalle, la transition, l'espace de médiation qui permet à la fois la séparation et la relation.
De là sans doute cette séduction si particulière des ponts qui, du moins «avant que l'accoutumance quotidienne n'émousse nos réactions», nous donnent «le bizarre sentiment de planer entre ciel et terre un instant[2]». Plus ironique, Daniel Oster dit autrement le même suspens: «Sur le pont on est toujours entre guillemets, parfois entre parenthèses. Il n'est pas tout à fait terrestre, pas vraiment aérien, et son rapport à l'eau n'est pas clair[3]». Qu'il s'agisse d'une construction grandiose, d'un gigantesque pont suspendu enjambant un bras de mer ou de vieilles arches de Pierre, la rêverie et l'imaginaire flânent volontiers sur les ponts. Ce sont des espaces poétiques, des lieux privilégiés du rapprochement, de la rencontre, du coup de cœur ou du coup de foudre.
Et parfois de désespoir. Dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, le poète Paul Celan se donne la mort en se jetant dans la Seine, sans doute du pont Mirabeau. [...]
Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, p.31 coll. Folio

Thèmes et références, tout y est, ce passage pourrait être incorporé tel quel dans L'Amour l'Automne. Renaud Camus n'a pas pris cette peine, délaissant la technique de la citation et du collage, il s'est contenté de citer le titre à plusieurs reprises. La pertinence du texte que je viens de citer, son exacte inscription dans les obsessions camusiennes permet d'alimenter une autre obsession, celle des signes et des coïncidences, étonnamment nombreux ici (Lapierre tandis que "pierre" est un mot actif des Églogues, Nicole, qui rappelle Eugène Nicole, l'ami de Saint-Pierre (et-Miquelon) (encore une île), le pont, l'écart et la jonction, Paul Celan,...).
Pensons ailleurs devient une sorte de note de bas de page à L'Amour l'Automne, obéissant à l'invitation de son titre dans une ultime pirouette: ce que contient Pensons ailleurs est au sens propre "pensé ailleurs" que dans L'Amour l'Automne, bien qu'en en faisant partie intégrante.

Notes

[1] Georg Simmel, La tragédie de la culture et autres essais, p.160, éditions Rivages 1988

[2] Ibid, p.160

[3] Daniel Oster, «Fragments d'un cadastre», Territoires, frontières, passages, L'Inactuel, n°8, automne 1997, p.63

mercredi 19 septembre 2007

Le Journal de Travers, source de Buena Vista Park

Au moment de payer, Christian sort son portefeuille Vuitton, devient très rouge, mais le montre en riant. Moi:
«Oh, le portefeuille, c'est admissible...»
Journal de Travers, p.183

tandis qu’Hervé opère un distinguo bien tranché entre les portefeuilles, sur lesquels il ferme les yeux, les bagages proprement dits, fâcheux, et les pochettes et sacs à main, qui lui font juger les gens « à première vue »
Buena Vista Park, p.19


(Raconté à Christian qu'à vingt ans un Italien (Claudio Bandini) m'avait séduit parce qu'il m'avait dit: «Moi, pour la nourriture, je me fiche de la qualité, tout ce qui m'intéresse c'est la quantité», ce qui était merveilleusement audacieux et rafraîchissant (et juste quand on a faim).)
Journal de Travers, p.345

Rafraîchissant
A vingt ans, je suis tombé amoureux, et je le suis resté pendant près de six mois, d’un garçon qui n’avait d’autre mérite que d’avoir dit :
— En ce qui concerne la nourriture, ce qui m’intéresse, moi, ce n’est pas la qualité, c’est la quantité.
Buena Vista Park, p.36


[Ainsi les paresseux excusent leur ignorance et leur incuriosité par la fatalité qui pousse tous les courants intellectuels à se révéler involontairement comme des modes (ce qu'ils sont toujours accessoirement), à s'affaiblir et à lasser, à disparaître: à quoi bon se fatiguer à lire Sartre, ou Tel Quel, ou Lacan, ou n'importe qui, puisque déjà plus personne n'en parle plus, ou que demain ce seront de vieilles lunes? De tout ce qui leur demanderait un effort intellectuel sérieux, ils attendent que ça passe.]
Journal de Travers, p.367

Ça va passer
X, chaque fois que passe une mode intellectuelle quelconque, qu’il s’agisse de Marx, de Freud (X est américain) ou du structuralisme, dit: —Chic, encore un tas de livres que je n’aurai pas besoin de lire.
De tout ce qui lui demanderait un effort quelconque, il attend que ça passe.
Buena Vista Park, p.86


Il enfourne la toile à matelas dans un grand sac de voyage Vuitton, et nous partons pour la rue de Lille. Mais, à mon grand amusement, il ne veut pas traverser Saint-Germain avec à la main son sac Vuitton, et donc nous passons par les quais.
Journal de Travers, p.519

Chris H. devant transporter des rideaux de la rue Dauphine à la rue du Bac, et n’ayant sous la main d’autre sac que Vuitton, plutôt que d’emprunter la rue de Buci et le boulevard, comme il l’aurait fait normalement, ou même la rue Jacob, fait un grand détour par le quai Malaquais, afin de n’être pas vu des terrasses de café ;
Buena Vista Park, p.18


Tiens, j'vous prends un exemple, tenez: à Clermont-Ferrand, dans les années cinquante, il était absolument impensable qu'une femme "comme il faut" fumât dans un lieu public.
Journal de Travers, p.552

Fumeuses
A Clermont-Ferrand, dans les années cinquante, les femmes n’étaient pas supposées fumer en public, et surtout pas en plein air : que je me souvienne, aucune audacieuse à l’esprit libre, indignée de son sexisme, pour narguer ce tacite interdit, mais seulement les prostituées de la rue des Minimes.
Buena Vista Park, p.67


tous les écrivains écrivent pour être aimés
Journal de Travers, p.534 /604

Pour être aimé
« (…) j’étais content d’avoir publié (endossant la niaiserie apparente de la remarque) que “ l’on écrit pour être aimé ” ; on me rapporte que M. D. a trouvé cette phrase idiote : elle n’est en effet supportable que si on la consomme au troisième degré : conscient de ce qu’elle a d’abord été touchante, et ensuite imbécile, vous avez enfin la liberté de la trouver peut-être juste (M. D. n’a pas su aller jusque-là). »
(R. B., p. 107-108)
Buena Vista Park, p.65

dimanche 2 septembre 2007

Deux motifs entrelacés jusqu'à la fusion

[...] how life, from being made up of little separate incidents which one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up and threw one down with it, there, with a dash on the beach.
Virginia Woolf, To the lighthouse, partie I, chapitre 9

Ah, love, let us be true
To one another! for the world, which seems
To lie before us like a land of dreams,
So various, so beautiful, so new,
Hath really neither joy, nor love, nor light,
Nor certitude, nor peace, nor help for pain;
And we are here as on a darkling plain
Swept with confused alarms of struggle and flight,
Where ignorant armies clash by night.
Matthew Arnold, dernière strophe de Dover Beach


Ces deux passages sont construits de la même façon, ils présentent ce que paraissent être la vie et le monde, qu'ils ne sont pas en réalité. En réalité la vie est un mouvement qui vous emporte pour vous abandonner brutalement, le monde n'est que bruit et crainte. Cette similitude de construction va permettre de mêler les deux extraits jusqu'à les rendre indiscernables.
Le texte insiste d'autre part sur les effets d'échos, sur cette impression d'avoir déjà entendu ce mot cette phrase sans parvenir à les saisir, et d'autre part sur les déformations involontaires que nous faisons subir aux citations, accentuant les effets d'échos:


Dans le chapitre I est introduite la référence à La Promenade au phare, aussi bien en français qu'en anglais, jusqu'à devenir un refrain familier. La source est donnée explicitement en fin de chapitre.

Ainsi la vie, instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
...AU LIEU D'ÊTRE FAITE DE
PETITS INCIDENTS SÉPARÉS,
QUE L'ON VIT UN PAR UN...
en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.60

Car la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés que Ouane vit un par un... (there, with a splash on the beach,—a splash, not a dash'').
Ibid, p.66

[...] et les incidents d'une vie (ceux-là même que one lived one by one, there, avec un quelque chose sur la plage) [...]
Ibid, p.69

Et ce n'est pas with a splash on the beach, mais with a dash. La référence à la vague a sans doute abusé le copiste: en tout cas ce n'est pas dans The Waves, où il l'a recherchée par un automatisme plus ou moins conscient, qu'il retrouve cette phrase fétiche, ni dans Jacob's Room, qu'il a écumé tout aussi fébrilement, mais entre les pages de La Promenade au phare.
Ibid, p.84

Car la vie, instead of being made of...
Ibid, p.99

[...] des mêmes incidents that one lives one by one, instead of being made of little separate incidents that one lived one by one... [...]
>Ibid, p.106


Le chapitre II introdruit la dernière strophe de Dover Beach selon les mêmes procédés et commence à confondre les deux thèmes de façon explicite tout en introduisant des modifications dans les citations, en particulier en mettant les verbes de Virginia Woolf au présent: les phrases ainsi formées deviennent de véritables exhortations.

Dover
[...]
Lover (OH, LOVE,LET US BE TRUE/TO ONE ANOTHER: [...]
Ibid, p.107

for the world, instead of being
made of little separate incidents
Pas «le monde» :
la vie
Ibid, p.127

(Car le monde...)
(Car la vie...)
Ibid, p.130

Ah, love, let us be true / to one another! For the world, instead of being made of little separate incidents, which one lives one by one...
Ibid, p.135 (début: Dover Beach, fin: La Promenade au phare, avec verbe au présent: la portée de la phrase est généralisée.)

comme si le monde, au lieu d'être fait de
[THERE, with a dash, on the beach.]
Ibid, p.136

Oh, love, let us be true. FOR THE WORLD, INSTEAD OF BEING MADE...
[...] Car le monde...
Ibid, p.141

FROM being made, not INSTEAD OF. Et c'est la vie, pas le monde: car la vie, la vie, la vie, au lieu d'être faite de petits éléments séparés...
car le monde, qui paraît s'étendre devant nous comme une terre de rêves (so various, so beautiful, so new)
Ibid, p.142

O, those were the times: car la vie, car le monde, au lieu d'être faits de
[so various, so beautiful, so new]
N'a vraiment ni de joie, ni d'amour, ni de lumière,
Ibid, p.144


Dans le chapitre III, ces deux extraits vont être utilisés ensemble jusqu'à ne plus faire qu'un.

(For the world, instead of being made on little separate incidents that one lives one by one...).
Ibid, p.167 ( Dover Beach puis La Promenade au phare)

(car la vie, comment la vie, combien la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés qu'on vivrait rencontrerait éprouverait un par un l'un après l'autre devenait bouclée se présentait soudain de façon circulaire et totale devenait enveloppante et complète comme une vague qui vous emporte avec elle et vous précipite avec elle, là, avec un bel éclat avec un heurt violent avec un élan violent sur la plage et vous précipite avec elle sur la plage, avec un élément formidable.

(Oh mon amour, soyons nous fidèles l'un à l'autre
Car le monde, qui semble étendu devant nous
Comme une terre de rêve)
Ibid, p.171 (La Promenade au phare puis Dover Beach)

(So various, so beautiful, so new...)
Ibid, p.172 (Dover Beach)

car le monde, qui paraît s'étendre devant nous comme une terre de rêve, n'a vraiment ni de joie, ni d'amour, ni de lumière; et nous sommes ici-bas sur une plaine obscure, balayées d'alarmes confuses, où des armées aveugles s'affrontent dans la nuit.
Ibid, p.185 à 188 (Dover Beach, il manque un vers: "Nor certitude, nor peace, nor help for pain")

La vie, en effet, au lieu d'être faite de petits moments séparés qu'on éprouve l'un après l'autre, paraissait s'étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu'aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, d'amour ni de lumière au sein de cette paix.
Ibid, p.214 (début La Promenade au phare, puis Dover Beach, puis une déformation de Dover Beach s'appuyant sur le vers manquant précédemment : "ni certitude, ni paix, ni consolation dans la douleur", avec étrangement la douleur introduite au même niveau que l'amour ou la lumière.)

Que le monde est beau, bien-aimé! Que le monde est beau! Soyons-nous fidèles: il semble s'étendre devant nous domme le territoire des rêves, tellement varié, tellement neuf, tellement ninninninnin; et la vie, au lieu d'être faite de petits moments séparés qu'on vivrait un à un, paraît devenir une et ronde comme une énorme vague qui nous emporterait avec elle pour se jeter avec nous sur la plage, où d'ignorantes armées s'affrontent dans le noir.
Ibid, p.245


L'un des premiers paragraphes (dits "les archipels") du chapitre IV reprend ces deux thèmes en y mêlant celui de l'amour comparé au tennis, issu du Jardin des Finzi-Contini, et une allusion aux lettres de l'alphabet devant être atteintes successivement au cours d'une vie selon M.Ramsay dans La Promenade au Phare.
C'est un paragraphe long pour ce chapitre principalement composé de bribes. Les autres échos seront minimaux (si minimaux qu'il s'agit d'hypothèses, même si j'ose les citer avec certitude).

(alors son magnifique cerveau n'avait
aucune espèce de difficulté à parcourir
en courant ces lettres que nous vivons
une par une tandis que l'amour, au lieu
que l'amour, alors que l'amour, bien
loin d'être fait de petits incidents réso-
lus à l'emporter l'un sur l'autre à tour de
rôle, était un sport cruel, féroce, ben piu
crudele e feroce dal tennis, étendu
devant nous comme une terre de rêves,
so various, so beautiful, so new et qui
nous emportait avec lui comme une
vague et se jetait avec nous sur la
plage, là, sur la plage, avec un grand
dash on the beach.)
Ibid, p.258

(en réalité n'a pas de joie ni de ni de) p.261
(''there, with a dash on the) p.270
(n'offre vraiment pas de consolation ni de ni de) p.276
(car le monde qui semble est tout ce qui est) p.278
(ni de ni de) p.279
(point de consolation, point de / ignorantes armées ///hmm hmm hmm of rivers) p.288
(au lieu que tandis que alors que au lieu d'être faite de et de est est est comme une qui vous emporte et vous soulève et vous et vous pschchchch là avec un grand paschchchch sur la) p.304
(si variée, si belle, si nouvelle) p.304


Le chapitre V présente des textes de longueur fixe. Le titre du paragraphe est bien sûr une allusion au titre du poème, Dover Beach, mais on peut également y voir une allusion à l'extrait de La Promenade au phare qui a été précédemment si largement mêlé à celui-ci.

La plage
Oh mon amour, soyons-nous fidèles, car le monde et notre vie, qui, de là où nous nous tenons dans les bras l'un de l'autre, nous paraissent étendus à nos pieds comme un jardin d'Éden, semblable à ceux que l'on voit dans les rêves tellement divers, tellement beaux, si nouveaux, avec tous leurs petits incidents séparés qu'on rencontre un à un à mesure qu'on s'avance en eux et que le regard se soulève, n'ont, à la vérité, nulle joie à nous offrir, aucun amour en réserve à notre intention, pas la moindre lumière, aucune certitude, aucun repos ni de consolation d'aucune sorte, ni de soulagement pour les douleurs qui nous guettent; et nous sommes ici comme des voyageurs qui ont quitté leurs pays et sont arrivés à l'orée d'une plaine où l'obscurité croît, balayée par les échos lointains et les alertes contradictoires de batailles inintelligibles et de déroutes trop certaines, car d'aveugles arméees s'affrontent dans la nuit.
Ibid, p.315

Un autre paragraphe analyse les transitions dans À recherche du temps perdu, liant ainsi de façon originale Proust et Virginia Woolf:

[...] il offre ainsi l'exemple le plus parlant de ces transitions où l'enchaînement des causes et des effets paraît n'entrer pour rien, et qui font de la Recherche l'énorme archipel qu'on sait , plein de marées et de contre-marées, de courants et de contre-courants, de ressacs et de vagues qui vous emportent et se jettent avec vous sur la plage, là, avec un grand éclat d'écume et de mémoire, de désinvolture et d'obsession.
Ibid, p.402


Le chapitre VI mêle les références de façon très serrée et très rapide.

nor help for pain p.491
à Dover with a dash p.492
au lieu d'être faite d'une myriade de petits sternes p.492
tandis que l'amour au lieu que l'amour (mentre l'amor (cosi almeno se le imaginava qu'on vit un par un était un à la fois nous emporte nous soulève nous emporte avec un grand fracas féroce cruel décidé à l'emporter sur la plage comme des armées aveugles ignorantes aveugles indifférentes p.492
nor joy nor love nor light nor certitude p.500
son propre pays de rêve si varié si nouveau si beau p.501
so beautiful so new si varié p.503

samedi 1 septembre 2007

J'abandonne

J'ai emprunté Carus en juillet, parce qu'il fait partie des titres cités dans L'Amour l'Automne.
J'ai tenté de le lire plusieurs fois. J'ai atteint la page 83.
J'abandonne, je m'ennuie trop.
C'est l'histoire de A., dépressif. Ses amis essaient de l'égayer. Un certain Ieurre est un extrêmiste de la grammaire.
Le style, syntaxe et vocabulaire, est poussiéreux, curieusement ampoulé, il évoque les années vingt ou trente, sans que je puisse déterminer s'il s'agit d'un pastiche ou du style "naturel" de Quignard.

— C'est cela aussi le tennis, fit Ieurre.
— Mais non! dit R.
— Et pourquoi pas?, repartit E. Du moins dans ce défaut dans l'angle que font les mouvements qui constituent le corps et les relations qu'il entretient avec le corps des autres. C'est un effet de balle coupée. Cette balle si curieuse –frappée de telle sorte que son rebond soit anormal, parfois insaisissable... A., pour l'instant, le monde lui est une balle qui est vicieuse, et nous-mêmes en parlant nous lui envoyons des balles qui sont étrangement coupées.
— La dépression, au bout du compte, c'est son pare-boue à lui, dit R.
— Son pare-chocs», rétorqua Ieurre.
Thomas prétendit que nous n'étions pas estimables.
Pascal Quignard, Carus, p.44 (Gallimard, 1979)

Au niveau de la forme, le livre a sans doute été retenu parce qu'il utilise énormément les initiales à la place des prénoms (ce qui rejoint le motif de "la lettre" dans L'Amour l'Automne), d'autre part, le narrateur (Carus?) habite rue du Bac, ce qui lui fait un point commun avec l'un des narrateurs de L'Amour l'Automne (il faut toujours chercher au moins deux raisons pour justifier qu'une œuvre ou un événement a été retenu pour faire partie du corpus des Églogues).

Au niveau du fond, le grammairien fou, qui épouse certaines thèses camusiennes et se rend insupportable par son rigorisme, était une figure attirante.

Il se trouva qu'Elisabeth – comme elle parlait du petit D. – prononça vicieusement refréner «réfreiner». Ieurre la prit à partie sur un ton déplaisant:
«Il se trouve des gens qui font une faute par syllabe, dit-il. Cela suppose une imagination plus remarquable que celle dont sont dotés sans nul doute ceux qui parlent correctement. On devrait réinstaurer à leur intention l'usage du pilori. Ou l'exposition à la cangue, n'est-ce pas Wensleydale?
— Tais-toi, le puriste, le ric-à-rac, explosa Thomas. Assez de toutes vos histoires de riches. Vos culs de poule! Vos gendarmeries! Vos privilèges de classe!»
Paul applaudit. Élisabeth et Recroît se rangèrent du côté de Thomas et Paul.
«Que veulent-ils dire avec ces mots de classe, de privilège, d'élite, se plaignit Ieurre. Suis-je donc si riche? Ai-je jamais rêvé d'honneur et de pouvoir? Non, Thomas: Quoeun, ni moi, nous n'avons pas le même usage du puits. Nous n'avons pas accès au temple. De même que le barbier fait la toilette funéraire, de même que les joueurs de tambour touchent la peau des bêtes mortes et le souvenir du sang versé, de même que le blanchisseur lave les linges de la naissance et ceux que les jeunes femmes polluent, de même le grammairien: il nettoie les instruments du sacrifice. Nous ne partageons pas la pipe hiérarchique. Nous sommes des spécialistes de l'impureté!»
Thomas haussa les sourcils et lui demanda ce qu'il pouvait bien apporter au monde, et à autrui, avec ses petites leçons de purisme?
«Au moins aurai-je peu ajouté à la misère de ce monde, répondit Ieurre. J'aurai fait le moins de fautes possible...
— Quelle vertu! s'écria R.
— Et pourquoi pas? J'aurai souhaité que ma langue participe de celle dont usaient ceux qui m'ont précédé. C'est tout. Et quelle serait la gêne que j'apporte? A qui trouvez-vous que je nuis? Tout cela, d'ailleurs, durera moins que vous pouvez le penser. Cette langue ne fera plus beaucoup d'usage», ajouta-t-il d'un air désabusé.
On servit un civet de garenne avec une sauce au sang battu.
Ibid, p.48 et suiv.

Relevé de références

Dans le roman de ce titre, bizarrement, le mot Carus n'apparaît pas.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.54

Le mercredi 11 octobre. Je passai rue du Bac. A. dormait. Je jouai avec D.
Au retour, je rencontrai R. rue Jacob, lui-même revenant de chez I.
«Ieurre et la grammaire, me dit-il — une dépendance comme du bœuf à l'herbe.»
Ibid, p.86

Le sermon d'Otto, dans Carus,
est un bon exemple de ce qu'est la
pratique mimétique, puisque son
modèle sous-jacent est le discours
oratoire, destiné à persuader et à
convaincre, par ses tours, ses images
frappantes et la fougue même du
déclamateur, un public que figue là
le personnage de A.
Ibid, p.131

En effet les personnages de Carus se présentent comme des rhéteurs atteints du virus de la sophistique, qui tiennent des discours en quelque sorte vides de sens, destinés à meubler, à apprivoiser ce vide, en le délestant du poids du sens et de la croyance qui est attaché.
Ibid, p.244

(fait de cette régularité des fleurs, dans Carus.
Ainsi pourrait-on lire ce récit en suivant
l'évocation des fleurs, chaque fois que le nar-
rateur se rend rue du Bac et qu'il)
Ibid, p.293

non plus le nom Carus
Ibid, p.500

il habite rue du Bac à s'adonner à la musique de personnages souvent désignés par leur seules initiales [...] dans le cadre de votre société destinée à des cures musicales nocturnes s'écria-t-il en se tournant vers A.
Ibid, p.501

Or, Carus, l'air de rien (ou en tout cas pas l'air à ça, à première vue), est en fait, à travers le personnage de Ieurre — l'insupportable et déchirant "puriste", au nom si proche du leurre, qui, rue du Bac, rue Jacob, dans tout ce quartier-là, ne cesse de reprendre A., E., D., R., Q., W., Otto, Karl, tout le monde —, un abondant répertoire de considérations sur la langue française et sur l'usage, la construction et la prononciation des mots, exemples abondants à l'appui: «Que E. avait prétendue qu'elle était "tranzie" de froid, quand le s en était aussi dur que le froid coupant» (Independence Day). Et en regard: «—Le cœur de l'homme c'est le nez de thot (...). Ce nez de l'écriture et de la règle qui fouille l'âme et sa langue maternelle comme l'oiseau sacré la vase du Nil.»
Ibid, p.536

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