Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

Pour une jouissance de la citation hors contexte

Voyager c'est tâcher de surprendre la table de cuisine.

Renaud Camus, Corée l'absente, p.241




(Mais en fait, la vraie jouissance, c'est qu'en contexte cela n'est pas moins étrange:

La reine Elizabeth a eu soixante-treize ans à Andong, en 1998. Voyager c'est tâcher de surprendre la table de cuisine. Moi je trouvais plutôt que la région de Dogye ou de Taebaeck ressemblait à Rive-de-Gier, à Firminy, à Saint-Chamond, à tous ces pays-là qui dans mon enfance représentaient le comble de l'horreur et de la tristesse, vus de Chamalières.

Ibid, p.241

)

Le journal camusien

Le genre journal n'est pas mon genre, le journal camusien ne fait pas exception à la règle. Si je lis les journaux au fur à mesure de leur sortie, c'est pour savoir de quoi parlent les autres lecteurs.
Je me souviens de Rémi me disant à peu près, au sujet de Rannoch Moor, tandis que nous descendions à Rodez pour l'exposition Marcheschi: «Je redoute de le lire», ou quelque chose d'approchant, laissant transparaître ce que j'appellerais (mais ce n'est que mon interprétation), une fatigue morale.
Je ressens la même chose à propos de Corée l'absente: 2004, année sombre, année tourmentée, d'un certain point de vue année incompréhensible. Et le journal, étrangement, fait toujours remonter les souvenirs personnels: que faisais-je pendant ce temps? se demande le lecteur.
2004, comme 2003 et 2005, année passée sur le site des lecteurs. Je crois que je me suis disputée à peu près avec tout le monde là-bas (souvent je pense à la phrase de Tlön: «Un blog, ça sert à se faire des amis», phrase chaleureuse et plutôt vraie pour l'instant: un forum, ça sert à se faire des ennemis), entre les anti-camusiens ne comprenant pas que je défende Renaud Camus et les pro ne comprenant pas que j'émette des réserves... réserves qui elles-mêmes ne vont pas sans leur poids de remords et de scrupules quand on sait qu'elles sont lues au fur à mesure par un auteur que l'on admire et que l'on souhaiterait voir davantage reconnu.
Seul point lumineux de cette année, Rémi Pellet, "découvert" en avril, dont les perpétuelles interprétations psychanalytiques me laissent perplexe (et parfois ironique, mais je me retiens devant lui), qui s'est avéré un ami sûr et fidèle, et à peu près l'inverse dans le privé de ce qu'il montre au monde (ne conservant que son redoutable humour).

Donc, Corée l'absente.
Tlön m'a fait rire de bon cœur et un peu embarrassée (enfoiré!) en m'accueillant le 22 novembre par «Scigala-6; Soljetnitsyne-1, pas mal». (Devant ma tête ahurie, il m'a expliqué que c'étaient les entrées successives de l'index). Voilà qui ramenait d'un coup l'entreprise à sa juste dimension.
J'ai fini par acheter Corée l'absente jeudi 6 décembre (en pile à la Fnac des Halles, absent de la Fnac Saint-Lazare où visiblement on ne veut pas de Renaud Camus), et commencer à le lire il y a deux jours, parce que je n'arrivais plus à remettre la main sur le livre en cours, Journal d'un voyage en France.
J'ai atteint ce matin le début du voyage en Corée, j'aborde ces pages avec gratitude. Je n'en peux plus du constat de banlieue généralisée et d'appauvrissement de la langue. Renaud Camus croit-il réellement que nous ne le savons pas?
Finalement, je lui reprocherai l'inverse de ce que lui reprochent ses détracteurs habituels: un manque de hauteur. Ce qui nous déplaît et que nous ne pouvons changer, méprisons-le, oublions-le, ne le voyons pas. C'est un précepte d'éducation, non pas familial mais puisé dans les livres de l'adolescence. N'était-ce pas l'état d'esprit de la Restauration, dont il se réclame parfois?
Ce qui me rassure, c'est que ses constats bougons et perpétuels paraissent cantonnés dans les journaux et les essais socio-politiques: les autres livres en semblent heureusement exempts (et je soupire de soulagement à l'instar de Renaud Camus constatant qu'un château ou un paysage n'est pas atteint par la lèpre du siècle). Bien plus, ses autres ouvrages tentent d'explorer les opinions inverses; on trouve trace de ce mouvement dans L'Amour l'Automne, par exemple.
Allons, c'est après tout la fonction du journal: servir de matière première à l'œuvre et de déversoir à la mauvaise humeur de l'auteur.
Mais bon. Lire la déploration d'un auteur n'est pas tout à fait ce que je cherche dans mes lectures. Le journal camusien est finalement très réussi, présentant en abyme la laideur du monde: beaucoup de pages atteintes par la bougonnerie et les récriminations, quelques pages somptueuses ou drôles ou attisant le désir d'ailleurs, pages qu'on souhaiterait préserver des autres, pages qu'on souhaiterait voir contaminer les autres et dont on redoute que ce ne soit l'inverse qui se produise, ce qui fait qu'on n'ouvre plus un livre camusien sans un peu d'appréhension (d'où mon soulagement à découvrir Commande publique : "pouvu que ça doure...").

Quelques paragraphes, quelques pages, suffisent à consoler de tout le reste. Je retiens pour l'instant qu'il faut visiter Chaalis. Et le genre de sentiment qui est tout à fait mon genre, en revanche, est l'amour exprimé pour Chuncheon:

J'ai le sentiment de n'avoir pas été très clair à propos de Chuncheon, un peu plus haut (ni de l'être). Nouvelle tentative: j'ai (un peu) aimé cette ville parce qu'elle n'avait rien d' (e spécialement) aimable. Et comme nous y étions entrés pour une raison purement pratique (trouver de l'argent liquide), son défaut de tout caractère remarquable, son mutisme, l'espèce de vacance que lui conféraient le dimanche et ses larges avenues plutôt mornes, faisaient de s'y trouver (à vingt mille kilomètres de "chez soi") une expérience assez singulière (et qui serre étrangement le cœur, mais plutôt agréablement) — un peu comme de surprendre la fameuse table de cuisine quand on nest pas dans la cuisine dont il est question dans La Promenade au phare (mais dans ma hâte d'en finir et de me coucher et de fermer cet ordinateur et de me déplier le dos je m'embrouille de plus en plus...))
Renaud Camus, Corée l'absente, p.224

Tout me plaît ici, de ce sentiment de vacuité que je connais et comprends si bien, et qu'on puisse l'aimer, à la citation de Virginia Woolf, et justement de ce passage de la table qui me plaît tant, et le fait qu'on puisse sauter de l'un à l'autre sans lien logique, juste par affinités, parce que le monde n'est qu'un livre d'images invoquant des phrases ou des tableaux ou des musiques, comme si l'on appliquait rigoureusement l'art de la mémoire cher aux Anciens.

Je crois que je vais faire ce que je n'ai pas osé faire pour les journaux précédents: je vais vous infliger mes marginalia, je vais tenir un journal de lecture, tenir un contre-journal, dans le sens de "tout contre". L'exercice me tente depuis Outrepas, je n'avais pas osé m'y lancer sur le site des lecteurs.

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