Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

Incipits

— Ça m'intéresse, ce que tu dis de la chronologie, je me doutais un peu de ça, que Passage pouvait bien n'être pas le premier livre...
— Le livre de Duparc n'est pas daté, et il porte seulement la mention 19 mars 19..., sans indication d'année. Et Duparc serait assez porté à prétendre à l'antériorité de son livre. Son grand argument dans ce sens, c'est que dans le paragraphe de Passage qui est constitué uniquement de premiers paragraphe de romans...
— Ah oui, Barthes a une vraie fascination pour les premières pages de roman...
— Oui. Eh bien, dans Passage, il y a un paragraphe qui n'est fait que de ça, d'incipit, de premières phrases de romans; et parmi ces phrases-là il y a la première phrase d' Échange''.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1071

J'ai donc recherché dans Passage la première phrase d' Échange, «Il y eut d'abord le parc». J'ai arrêté le paragraphe arbitrairement, en fonction des incipits que j'identifiais.

La centième première phrase, ma première première phrase. "So of course" wrote Betty Flanders, pressing her heels rather deeper in the sand, "there was nothing for ot but to leave". Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi. L'été passait, un peu moins clair chaque jour. À peine franchie, sous les nuées, cette sombre ligne de faîte, tout le pays, en contrebas, dispense des reflets.
Dans la vitrine, une dizaine de jambes de femmes identiques sont alignées, le pied en haut, la cuisse sectionnée à l'aine reposant sur le plancher, le genou légèrement fléchi. Ah ! — La gondola, gondola ! "Yes, of course, if it's fine to morrow." Ce jeudi de commençant avril, de bonne heure. Il y eut d'abord le parc. Temps couvert. Rien. Le blanc fut donné comme présent (État). On imaginerait un monde chaotique. Elle marche, écrit Peter Morgan.
La carte postale représente une rangée de palmiers. Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau : l'une d'elle touchait presque la maison et l'été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant le fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe. Et la vue, les vues.

Renaud Camus, Passage, p.139 et suivant


J'ai repris les phrases et cherché les sources [1]

  • «La centième première phrase, ma première première phrase.» : pas reconnu. Mais est-ce un incipit, ou l'annonce des incipits à venir?
  • «"So of course" wrote Betty Flanders, pressing her heels rather deeper in the sand, "there was nothing for ot but to leave".» : Virginia Woolf, Jacob's room.
  • «Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi.» : Claude Simon, La route des Flandres.
  • «L'été passait, un peu moins clair chaque jour.» : Tony Duvert, Paysage de fantaisie, version de 1971. Cette phrase est l'exergue d' Été (Travers II (1978)).
  • «À peine franchie, sous les nuées, cette sombre ligne de faîte, tout le pays, en contrebas, dispense des reflets.» : Jean Ricardou, Les lieux-dits.
  • «Dans la vitrine, une dizaine de jambes de femmes identiques sont alignées, le pied en haut, la cuisse sectionnée à l'aine reposant sur le plancher, le genou légèrement fléchi.» : Claude Simon, Orion aveugle (repris et étendu dans Les corps conducteurs).
  • «Ah ! — La gondola, gondola !» : Michel Butor, Description de San Marco.
  • «"Yes, of course, if it's fine to morrow."» : Virginia Woolf, To the lighthouse.
  • «Ce jeudi de commençant avril, de bonne heure.» : Raymond Roussel, Locus solus.
  • «Il y eut d'abord le parc.» : Denis Duvert, Échange (citation anachronique d'un livre non encore écrit. (ou...?))
  • «Temps couvert. Rien. Le blanc fut donné comme présent (État).» : pas reconnu.
  • «On imaginerait un monde chaotique.» : Claude Ollier, Été indien.
  • «Elle marche, écrit Peter Morgan.» : Marguerite Duras, Le Vice-consul.
  • «La carte postale représente une rangée de palmiers.» : pas reconnu. Est-ce encore un incipit, ou un retour à la narration? ("carte postale" et "palmier" sont deux mots agissants.)
  • «Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau» : Claude Simon, La bataille de Pharsale.
  • «l'une d'elle touchait presque la maison et l'été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant le fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe.»: Claude Simon, Histoires, repris plus tard dans L'Acacia. Glissement d'une rangée de palmiers sur une carte postale à une rangée touchant la maison, à cela près que la maison n'est pas plus "réelle" que les palmiers, carte postale ou pas.
  • «Et la vue, les vues.» : appartient à la première phrase de Passage.


Les titres retenus comporte souvent une notion de lieux, soit un nom de lieu, soit une dimension géographique (exception: Orion aveugle). Il faudrait vérifier l'incipit de Parcs, de Marc Cholodenko.
On remarque d'autre part l'importance de Virginia Woolf et Claude Simon et l'absence de Robbe-Grillet, qui joue un rôle si important dans Travers (à moins qu'un des incipits non identifiés proviennent d'un de ses livres).

Notes

[1] Je modifie et complète en fonction des indications des commentateurs. Merci à tous.

Un coucher de soleil prémonitoire

En 1976

Une ou deux fois, ainsi à Olympie, quand le soleil se couchait sur les ruines, entre les arbres, et que s'éloignaient quelques derniers couples, un bras sur une épaule, j'ai pensé qu'il aurait été agréable d'être là avec W., dans une intimité tranquille, affectueuse. Mais j'ai songé aussitôt que les choses ne se passeraient pas du tout de cette façon-là, qu'il me presserait et n'aurait en tête que son maudit gin-tonic de début de soirée [...].

Renaud Camus, Journal de Travers, p.831

En 1995

alors que je l'attends dans la salle des Vents près d'un plateau sur une table basse en avant du canapé sous les Volcans sur un plateau où ont été disposés pour satisfaire à sa requête diverses bouteilles d'alcool de gin de whisky de champagne de vodka de whisky et une carafe de jus de fruit des verres et quelques biscuits d'apéritif d'origine d'ailleurs parfaitement industrielle il faut le reconnaître tandis que le soleil que je l'attendant a vu descendre d'abord assez lentement encore puis se précipiter choir descendre s'enfoncer se précipiter à l'horizon au couchant sur la ligne d'horizon vers le village de Sainte-Mère et au-dessus des tours de l'église et du château de ce village-là cet autre château là-bas au couchant à travers l'espace sur la hauteur au couchant sur la ligne d'horizon au-delà de la vallée dans la fenêtre dans la baie dans l'unique baie la large fenêtre avec un faste une ampleur un éclat une somptuosité d'incendie dont s'était embrasé tout le magnifique soir d'été de commençant été de solstice de cette période de l'année où la nature où le ciel où la campagne se montre à son où la nature au faîte de sa se montre à lui avec une splendeur qui dans cette attente puisqu'il n'arrivait pas que le soleil accélérait sa chute dans l'embrasement somptueux inoubliable de tout l'air de toute la vallée la campagne à travers la large baie percée à travers l'épaisse muraille où venait s'inscrire s'étaler s'inscrire se précipiter tout l'espace embrasé par le dans la dans l'immense embrasure de la vallée lui donnait à penser mélancoliquement d'abord qu'une fois encore il faut le reconnaître la coïncidence entre eux ne se faisait pas ne s'opérait pas n'allait pas s'accomplir échouait la liaison la communion le partage échouait laissant l'un et l'autre à sa à son à sa solitude devant la comme si il faut le reconnaître l'espérance d'un partage d'un échange d'un lien d'une communion était déçue une fois de plus déçue trompée écartée détournée puisqu'il faut bien le reconnaître une fois de plus ils n'allaient pas vivre côte à côte ensemble partager une fois de plus ce moment-là qui était pourtant il faut le reconnaître éblouissant comme un signe un témoignage de la complicité des de la bonne volonté du de l'amitié de de [...]

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.113

Du rapprochement de ces deux extraits on déduira que les gens ne changent pas, ou si peu.

Au moment de la mort de Guillaume Dustan

En faisant quelques recherches pour retrouver une autre phrase fétiche («Je suis beaucoup trop futile pour visiter les usines de yaourts» (p.387), je trouve cela dans Sommeil de personne :

[...] Dustan, paraît-il, affirmerait, dès les premières pages de son plus récent opus, qu'il serait décidé à aller encore plus loin que moi dans la critique des Juifs et de leurs pouvoirs...

Bien entendu, explique Dustan, les motifs ne sont pas les mêmes, d'autant qu'il est juif lui-même. Renaud Camus, d'après lui, veut empêcher les Juifs de s'exprimer et de représenter la culture française; [...]
Il [Dustan] attend les questions avec une moue dégoûtée par avance, yeux froncés, nez plissé, bouche tordue, comme si tout ce qu'on lui dit ne pouvait être qu'imbécile ou répugnant. Et plutôt que de répondre il pousse de longs soupirs, la bouche toujours tordue, comme si cela était trop bête, décidément, mille fois trop bête pour qu'un homme comme lui ait la moindre chance de se faire entendre de ce journaliste importun et de tout ce public débile. Nous autres génies sommes tellement incompris... D'ailleurs c'est peut-être mieux ainsi... Et de tourner entre ses doigts la mèche de sa perruque blonde en regardant la table devant lui...

Renaud Camus, Sommeil de personne, p.189

Cependant, j'ai cru comprendre que Dustan avait été le premier à prononcer une phrase disant à peu près (ou exactement?) «Renaud Camus m'a sauvé la vie». Et j'entends si régulièrement, de personnes différentes, des variations de cette phrase, que je ne peux qu'avoir de l'indulgence pour Dustan, malgré son mauvais goût, ses outrances, sa provocation.

Les silences du journal

13 mars 1995 : mort du père de Renaud Camus.
29 juin 1995 : Renaud Camus apprend la mort de Rodolfo Junqueira, survenu le 26 juin.
25 juillet 1995 : mort de Maurice Wermès dit Oyosson, compagnon de Flatters depuis neuf ans. Il est enterré le 28 juillet.

La mort du père est relatée dans La Salle des Pierres. Suivant la date de la mort, il y a de nombreuses indications de promenades, de brouilles de famille. Il n'y a aucune notation relevant des sentiments (par exemple "je suis triste" ou "je ne ressens rien"). Nous ne savons rien des réflexions provoquées par la mort du père, ni même s'il y a eu réflexion.

Dans 'La Salle des Pierres'', on apprend l'enterrement d'Oyosson le 29 juillet, le lendemain de l'événement. L'indication de la mort de Rodolfo intervient avec beaucoup de retard, à l'entrée du 1er août. Auparavant, nous avons eu le récit des tribulations de l'exposition Kounellis et le récit de la chute de X. (William Burke).

Dans les pages suivantes, là encore, on ne relève nulle émotion. Renaud Camus s'envole pour le Brésil, comme en décembre précédent. Le journal continue par des récits de drague, de petites trahisons d'amants, etc.
La seule marque de tristesse relevée est celle-ci:

Était-ce l'idée de la bonté, ou bien la réalité de la perte, qui tirait de moi de grosses larmes, durant les consolations bibliques?
Renaud Camus, La salle des Pierres, p150


Pourquoi ce silence? Nous ne savons rien de précis concernant les sentiments de Renaud Camus pour son père, mais nous savons qu'il aimait Rodolfo:

Mais il y a une grâce pour l'amour (et il y a peu d'être au monde que j'aime autant que Rodolfo)
Renaud Camus, La Campagne de France, p.453

Le silence du journal est-il dû à un excès de chagrin ? (mais alors tombe la théorie qui veut que le journal soit un exutoire en cas d'émotions trop fortes). Est-ce la peur d'être lyrique, de se montrer sentimental?
Le journal comprend très peu d'émotions en dehors des variations sur la colère (du ronchonnement à la rage). La sphère des sentiments est inexistante, soit parce qu'il n'y en a pas (Renaud Camus ne ressent rien), soit parce que Renaud Camus craint ou dédaigne de les raconter.

Il faudra attendre L'Inauguration de la salle des Vents pour prendre la mesure du chagrin de l'auteur. D'ailleurs, ce chagrin aurait-il été raconté si l'auteur n'avait pas rencontré Pierre, s'il n'avait pas écrit Vie du chien Horla, premier livre qui ose exprimer du chagrin?

Peu à peu me vient une hypothèse : les événements ou les sentiments importants ne se trouvent pas dans le journal, mais dans les autres livres.
Rien ne se trouve jamais exactement là où on l'attend.

Chat échaudé

Je ne lis plus le site de l'In-nocence depuis très longtemps — j'avais déjà cessé quand j'appartenais encore à ce parti (une belle erreur de jeunesse (bon, d'accord, de la maturité), cette appartenance) — tant il me fait de la peine, c'est pourquoi je n'ai pas tout de suite compris pourquoi Rémi Pellet m'avait fait suivre il y a plus d'une semaine un article paru dans Libération.

Renseignements pris, il apparaît que Claude Durand a demandé à Renaud Camus de retirer certains passages de son journal 2005 à paraître en novembre, Le royaume de Sobrarbe. (Que les aficionados se rassurent, les passages censurés ré-apparaîtront vraisemblablement dans le journal 2008, selon une technique désormais bien rôdée).

L'article envoyé par Rémi relate les actuels démêlés de Pierre Péan avec la justice à propos de son livre Noires fureurs, blancs menteurs, édité chez Fayard. Voici[1]:

"L’ombre du racisme sur le pénible procès de Pierre Péan"

Le procès de l’écrivain et enquêteur Pierre Péan et de son éditeur, Claude Durand (Fayard), poursuivis pour «incitation à la haine raciale» et «diffamation raciale» s’est terminé jeudi soir devant la XVIIe chambre correctionnelle de Paris. Ces trois jours d’audiences ont été riches en émotions, accusations, confusions. Il fallait s’y attendre tant le génocide des Tutsis au Rwanda soulève des passions en France, où la classe politique, à quelques exceptions, a toujours refusé de reconnaître les erreurs commises au Rwanda et où les (mé)comptes du passé se soldent devant les tribunaux.

Quatre pages. Etaient en cause quatre pages du volumineux ouvrage de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs (2005), dans lesquels il affirme que les Tutsis recourent systématiquement au «mensonge» et à la «dissimulation». Ce sont ces mots et cette généralisation qui ont amené SOS Racisme à porter plainte et à se constituer partie civile, réclamant un euro symbolique de dommages et intérêts à l’auteur et à l’éditeur.

La défense et la partie civile ont fait chacune défiler leurs témoins. Pour la partie civile, plusieurs rescapés du génocide, venus du Rwanda et d’ailleurs, dont la psychothérapeute et écrivain Esther Mujawo-Keiner, qui a accusé jeudi matin Péan de «jouer avec des mots qui tuent», dans une atmosphère pesante. «Je m’incline devant la douleur des victimes», a réagi Péan, qui ne s’est toutefois pas excusé comme demandé par les avocats de SOS Racisme, ce qui serait revenu à un aveu de culpabilité. La veille, le journaliste, âgé de 70 ans, avait éclaté en sanglots quand un ex-président de l’Union des étudiants juifs de France, avait comparé son livre à Mein Kampf.

La défense a surtout tenté de ramener les débats sur la thèse soutenue dans l’ouvrage de Péan. Noires fureurs, blancs menteurs a en effet trois objets. Premier objectif, démontrer que le principal responsable du génocide n’est autre que Paul Kagame, actuel président du Rwanda, ex-chef du Front patriotique rwandais, la rébellion tutsie, et accusé d’avoir abattu l’avion du président hutu Habyarimana, le 6 avril 1994, ce qui a déclenché le génocide : c’est aussi la thèse du juge Bruguière, qui a délivré des mandats d’arrêt contre neuf proches de Kagame. La deuxième idée forte du livre consiste à expliquer que les massacres de Tutsis ont été accompagnés, voire surpassés, par des massacres de Hutus : c’est la thèse du double génocide. Enfin, Péan, à qui les ayants droit de François Mitterrand ont donné accès à ses archives, s’est donné pour tâche de défendre l’action de la France au Rwanda et du président socialiste en particulier.

«Sorcellerie». Au procès, Hubert Védrine, ex-secrétaire général de l’Elysée sous Mitterrand, est donc venu défendre Péan, expliquant que son livre ne constituait «en rien un scandale horrible», tout en jugeant les propos incriminés «un peu simplistes». Bernard Debré, ex-ministre (RPR) de la Coopération en 1994, a dénoncé un «procès en sorcellerie de racisme». Péan, qui s’est présenté comme un des parrains de SOS Racisme, et Claude Durand ont mis en avant leurs parcours et leurs travaux pour démentir toute intention raciste. Ils ont aussi fait témoigner l’universitaire belge Filip Reyntjens sur «la culture du mensonge qui, aujourd’hui, a atteint l’entièreté des Rwandais».

Peine perdue, la procureure de la République, Anne de Fontette, a déploré l’absence de «recul» dans les passages incriminés du livre de Péan. Elle lui a reproché de viser tous les Tutsis et non le seul FPR ou Paul Kagame. A la question de Péan - «Peut-on écrire sur le Rwanda?» -, elle a répondu : «On peut écrire sur le Rwanda, mais pas n’importe quoi, pas n’importe comment.» Elle a requis une condamnation et la publication de la décision, qui a été mise en délibéré.

Christophe Ayad, Libération du 27 septembre 2008

Cet article repose une question déjà posée: peut-on penser sans concept? (ou plus simplement, peut-on penser sans généraliser? Quel est l'avenir d'une pensée ne pouvant traiter que des cas particuliers?)

Dans ces conditions, et malgré la modération des associations (un euro symbolique), je comprends que Claude Durand ne tienne pas à verser de l'huile sur le feu. Peut-être aurait-il pu l'expliquer à Renaud Camus. Peut-être a-t-il craint que cela ne se retrouvât dans le journal 2008. Peut-être le lui a-t-il expliqué.

Notes

[1] je ne mets pas de lien vers l'article car je ne parviens pas à le retrouver sur le site de Libération dont le moteur de recherche semble indisponible au moment où j'écris ces quelques lignes. Je réparerai cela dès que possible.

Transpositions

Les différents traitements de la première rencontre entre Renaud Camus et Jean-Paul Marcheschi permettent de se faire une idée du travail de transposition effectué pour protéger les identités des uns et des autres.
Le paradoxe, c'est que le voile est tout à fait transparent pour ceux qui connaissent les personnes concernées, tandis que pour ceux qui ne les connaissent pas, leur véritable identité aurait tout aussi bien fait l'affaire.

Dans la première édition de Tricks en 1979, Flatters (Jean-Paul Marcheschi) n'apparaît pas.

Dans la deuxième édition, il apparaît sous le nom de "Jean-Marc le Breton".

— Tu vas souvent en Bretagne?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Bretagne?
— Tu connais?
— Je connais le Nord, la région de Saint-Malo, et le Sud, le Morbihan, mais pas la pointe, pas le Finistère.
— Moi je suis juste de la pointe, justement.
— De Brest ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Brest il n'y a plus rien, non, ou alors les îles? Tu es d'Ouessant?
— Presque. Du Conquet. C'est là qu'on prend le bateau par Ouessant; tout au bout de la Bretagne.
— Je croyais que c'était la pointe du Raz, l'extrémité?
— Oh, la pointe Saint-Mathieu, la pointe du Raz, ça se vaut...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]

Renaud Camus, Tricks, édition Persona, 1982, p.292-293


Dans la troisième édition, en 1988, il apparaît sous son vrai prénom et sa véritable région: "Jean-Paul le Corse".

— Tu vas souvent en Corse?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Corse?
— Tu connais?
— Non, je vois à peu près comment c'est fait, géographiquement, mais je n'y suis jamais allé.
— Moi je suis juste de la pointe, tout au nord.
— De Bastia? ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Bastia il n'y a plus rien, non, ou alors ce bidule qui dépasse, là, le doigt pointé?
— Justement, c'est ça mon coin, le «bidule», comme tu dis. C'est là que ma famille a sa maison.
— C'est beau?
— Oui, là où nous sommes, c'est très beau, très sauvage, pas du tout abîmé...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]
[... et l'est resté.]

Renaud Camus, Tricks, édition P.O.L, 1988, p.292-293

A noter la dernière expression entre crochets: elle n'a de sens que pour celui qui la lit après avoir lu l'édition Persona, ce qui n'est le cas de pratiquement personne, puisque cette édition est épuisée.
Le lecteur pense que la dernière remarque entre crochets est une bizarrerie, une façon de mettre l'amitié en exergue (c'est ce que j'avais cru à la première lecture), ou que c'est une coquille. En réalité, c'est un clin d'œil, un fil tendu à travers le temps (mais également un hommage à l'amitié: la lecture précédente reste valable).


L'étonnant, c'est que Jean-Paul apparaît sous son vrai prénom et sa vraie origine dans Journal d'un voyage en France, en 1981: à croire qu'il fallait le "protéger" dans Tricks mais que c'était inutile dans une œuvre moins délibérément dédiée au sexe.

O Corse aux cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de Messidor! Mais Jean-Paul n'a pas du tout les cheveux plats. Je regrette beaucoup de n'avoir pas inclus dans Tricks le récit de notre première rencontre, derrière Notre-Dame: elle est survenue pourtant pendant la période couverte par ce livre, mais elle n'avait rien en soit de remarquable, il y avait déjà trop de pages, il fallut la sacrifier. Les lecteurs attristés par l'abondance des «Jamais revu» en fin de chapitre auraient peut-être été consolés d'apprendre qu'on peut découvrir, la nuit, dans les buissons du square Jean-XXIII, l'ombre qui deviendra votre meilleur ami.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981), entrée du 18 mai 1980, p.247

Identification de G.

G. est un riche homme d'affaires bordelais sexagénaire, antipathique et prétentieux, snob au dernier degré Renaud Camus, Journal romain, 12 octobre 1985.

Quelques recherches et vingt ans plus tard (mais il est possible qu'en 1987, la transposition ait été tout à fait transparente... il était en tout cas plus facile de se procurer Gai Pied), ce G. a été identifié comme riche homme d'affaires marseillais: Christian Harrel-Courtès.

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