Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

La logorrhée, ou la fin de la honte

La honte est une conscience qu'il y a de l'autre, et qui nous juge.
La honte est une conscience qu'il y a du jugement.
[...] En effet, le sentiment, même exagéré, que ses propres actions puissent prêter à mésinterprétation implique qu'on s'estime exposer au jugement de l'autre, et qu'on s'en soucie.

Renaud Camus, "Eloge de la honte" in Syntaxe, p.128 puis 134

Selon Renaud Camus, ce qui s'oppose à la honte, c'est l'honneur (Ibid. p.161), et il associe l'honneur à la parole: tenir parole, c'est avoir de l'honneur, tenir à son honneur, c'est tenir parole.
Ne plus avoir d'honneur est la honte suprême.
C'est pour ne pas avoir honte, pour ne pas perdre son honneur, qu'on tenait parole.

Peut-être faudrait-il ajouter : qu'on retenait ses paroles.



Toujours selon l'analyse camusienne, avec la disparition de la notion, du "ressenti", de l'honneur et de la honte disparut l'importance de la parole donnée, ou l'inverse (qui le sait? Mais c'est sans doute parfaitement réversible, pour une fois): avec la disparition de la parole donnée disparut l'honneur.

Que s'est-il passé? Se pourrait-il que l'inflation des discours ait submergé la parole?

Autrefois, de façon quasi-tautologique, ce qui était honteux était ce qu'on cachait, ce qu'on cachait était ce qui était honteux. Et le honteux devait être caché: c'était un code de politesse, de morale, de bonne conduite. De la même façon que nous n'étions pas censés exposer nos plaies et handicaps physiques mais les dissimuler aux regards[1], nous étions censés cacher nos plaies morales, nos mauvaises pensées et nos mauvaises actions: certes à l'occasion pour échapper à un éventuelle sanction, mais surtout comme preuve de notre honte, de notre conscience d'avoir mal agi ou mal pensé. C'était la première forme du remords ou du repentir.

Nous étions d'ailleurs censés tout cacher: les attraits (moraux et physiques) par modestie, les défauts (moraux et physiques) par honte, à la fois pour nous protéger du regard des autres, mais aussi (et c'est aujourd'hui ce dont il faut se souvenir) pour protéger le regard des autres, ne pas l'induire en tentation, éveiller sa jalousie, le blesser ou lui répugner.

La honte de la honte, c'était d'être exposé, ainsi certains supplices: exposition en place publique.
La plus grande humilité, la reconnaissance de sa honte, c'était la confession publique: voir les futurs saints François et Ignace. (Soulignons qu'ils s'engageaient à faire de leur mieux pour ne plus pécher: il ne s'agissait pas de se confesser publiquement chaque semaine afin de continuer une vie de débauche, ou même ordinaire.)

Quand Renaud Camus a commencé à écrire (sur) l'homosexualité, son discours était bien celui-ci: "j'en parle parce que ce n'est pas honteux" (corollaire de: "si c'était honteux, je n'en parlerais pas").

L'inconvénient de ce type de discours est qu'il peut s'extrapoler en: "tout ce dont je parle n'est pas honteux", ce qui aboutit à: "si j'en parle, alors ce ne sera pas honteux".
(En d'autres termes, Renaud Camus a sans doute participé au mouvement qu'il déplore aujourd'hui, dans l'un de ces mouvements dialectiques que nous observons régulièrement.[2])

Aujourd'hui, tout est exposé, chacun s'expose. Est-ce l'espoir d'être infiniment pardonné à partir d'une perpétuelle confession? Faut-il voir dans le débordement des journaux et des correspondances et des blogs un gigantesque cri, «Pardonnez-moi, voyez ce que je suis, je ne suis que cela?»

Mais sont oubliés les corollaires de la confession: le repentir et l'engagement de ne plus pécher (toujours à reconduire, bien entendu, mais enfin).
Aujourd'hui ne reste que la logorrhée.
Trop de paroles a tué la parole; l'honneur, la honte, ont disparu.



Notes

[1] Je songe à l'homme qui a perdu un œil dans Les raisins de la colère.

[2] Ajoutons que Renaud Camus ne "dit pas tout" dans ses journaux, les lecteurs qui l'approchent ou fréquentent les forums le savent: la vie des personnes privées (par opposition à personnages publics) n'est pas dévoilée; de même les actes peu glorieux des amis ou lecteurs, etc: seule l'exaspération, à ma connaissance, peut le conduire à être indiscret concernant autrui.

Demeures : Montaigne, Mauriac, Montesquieu, Marguerite de Navarre, Blaise de Monluc, Brantôme

Michel de Montaigne

- Montaigne, Les Essais
- Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français
- Michel Chaillou, Domestique chez Montaigne
- Michel Chaillou, Le sentiment géographique (cité ici pour analogie, parce que RC en est entiché de longue date)
- Victor Hugo, les Châtiments
- Jean Lacouture, Montaigne à cheval
- Charles de Gamaches, Le sensé raisonnant
- Montaigne, Journal d'un voyage en Italie

J'allais écrire «Je ne copie rien, il faudrait tout recopier», et je découvre que le travail est en grande partie déjà disponible.
La fin de ces quelques lignes permet de saisir ce que recherche Renaud Camus, recherche de l'osmose entre le temps et l'espace et la langue:

[...]ses lignes et ses idées mêmes sont trop mêlés de chair, d'humeurs, d'os, de pierre, de cailloux, de calculs, de temps et de souffle, pour qu'on n'éprouve pas une puissante impression d'intimité préalable, de déjà-vu, même la première fois, et de présence, disons le mot, quand on s'approche de cette tour et qu'on y pénètre. Nous le savons depuis l'école: «je suis moy-même», disait-il d'entrée de jeu, «la matière de mon livre». Cette tour l'est aussi: non qu'en ledit livre elle tienne une très grande place, ni qu'en gravir les marches usées puisse remplacer une seule page de lecture; mais l'air qu'on y respire est bien celui des phrases, elle est comme un chapitre à part, et capital, un essai supplémentaire sur ce que c'est que vivre, habiter, écrire, voir.
Renaud Camus, Demeures de l'esprit - France I - Sud-ouest, p.49

Ce projet, c'est l'anti-projet de ses années de formation, ces années où il fallait oublier la biographie, si fort liée à la géographie. Ce sentiment des lieux est déjà exprimé ici, en 1992: «Je pratique quelque chose de très peu approuvé par la modernité. Je pratique le pélerinage littéraire. J'aime beaucoup aller sur les lieux. Pharsale à cause de Claude Simon. On a tendance à ridiculiser cela. On prête aux gens qui font cela l'illusion que le lieu va donner le dernier mot du texte. Pas du tout. Je ne cherche pas un dernier mot, mais que les lieux donnent un air une terre en plus à la phrase, qu'ils creusent la phrase. La cavatine, ce qui creuse. Les Eglogues est un texte qui se creuse. La phrase sans arrêt coupée par un ailleurs, c'est-à-dire étymologiquement la métaphore.»

François Mauriac

- François Mauriac, Journal 1932-1939
- François Mauriac, La Vie et la mort d'un poète (il s'agit d'André Lafon)
- François Mauriac, Genitrix
- François Mauriac, Destins
- François Mauriac, La Chair et le sang
- François Mauriac, Mystère Frontenac
- François Mauriac, Préséances
- Claude Mauriac, Le Temps immobile, tome IV - La terrasse de Malagar
- Jean Mauriac, Malagar
- Françoise Sagan, Bonjour tristesse (cité comme repère dans les temps "modernes")
- article de Barrès à propos des Mains jointes dans l'Echo de Paris en 1910
- François Mauriac, Le Désert de l'amour
- André Lafon, L'élève Gilles
- Anne Wiazemsky, Une poignée de gens
- Regine Desforges, La bicyclette bleue (Malagar décrit sous le nom de Montillac)
- Lucienne Sinzelles, Mon Malagar (Souvenirs de la fille de domestiques de la maison, amoureuse à douze ans de Jean Mauriac. Pourquoi vois-je dans ces précisions un peu d'attendrissement camusien?)

Phrase bifrons: le caractère sinistre de la maison naît de la littérature; et la littérature est subjective:

Son [La maison de Langon] caractère sinistre est hautement subjectif — ou littéraire, si l'on préfère.
Ibid., p.60

Un amour "curieusement" physique :

Si elle déménage, c'est qu'elle a le goût du changement, ou qu'elle fuit partout des souvenirs, dont ceux d'un amour conjugal qui fut vif, et curieusement physique jusqu'en son expression écrite («On ne peut imaginer ce qu'il lui écrivait!» s'écrie en 1924 un de ses fils stupéfait, qui l'avait trouvée brûlant de vieilles lettres, et en a intercepté une.)
Ibid., p.62 [1]

Notre société postlittéraire et l'idéologie:

Je ne suis pas éloigné de penser pour ma part qu'à cette position complexe — bourgeois, mais animé d'une sourde vindicte, voire d'une franche détestation, contre plus bourgeois que lui — Mauriac doit beaucoup de sa survie littéraire et de sa survie idéologique, la première, hélas, en société postlittéraire dépendant étroitement de la seconde.
Ibid., p.64

J'aime dans ce chapitre la description du décor, de l'ameublement, comme alluvion. C'est ainsi, je crois, que doivent se meubler les demeures, chaque objet, laid, disparate, portant son histoire ne parlant qu'à ceux qui la connaissent. Une telle indulgence tendre pour les choses en dépit de leur "style" est trop rare chez Camus pour que je ne la relève pas. J'y retrouve un peu de la tante Léonie et de ses assiettes, ses potiches, ses canapés:

Ailleurs règne tranquillement le goût bourgeois ancien le plus typique, qui n'est pas du tout le mauvais goût mais qui, à ce dernier, fait gentiment sa place, au gré des alluvions d'autres maisons fermées, de générations révolues, de branches latérales éteintes.
Ibid., p.71

Et citons pour le plaisir:

Plus austère, l'effigie du maître à soixante-dix ans, par Marc Avoy:
«Poser ne vous fatigue pas?
— Il y a soixante-dix ans que je pose...»
Ibid., p.72

Montesquieu

- Stendhal, Voyage dans le midi de la France
- Montesquieu, De l'esprit des lois
- Rousseau, La Nouvelle Héloïse
- Tocqueville, De la démocratie en Amérique
- Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution
- Montesquieu, Dialogue de Sylla et d'Eucrate («où Gide, qui savait de quoi il parlait, voyait le plus beau monument de la langue française», p.91)

Tandis que je lisais parallèlement Pranchère sur Maistre (lecture sérieuse) et les Demeures (lecture de vacances et guide touristique), j'ai eu la surprise de rencontrer un écho de l'un à l'autre. Renaud Camus souligne de quelques phrases les ambiguïtés de Montesquieu:

Comme un Tocqueville, qui lui ressemble par plus d'un côté, Montesquieu est partagé entre ce qu'il constate objectivement, juge irréversible et s'emploie à agencer aussi harmonieusement que possible, et un fort atavisme aristocratique, qu'il ne laisse jamais prendre la haute main sur sa réflexion mais qui oriente plus d'un de ses jugements, ou, à tout le moins, de ses tropismes.
Ibid., p.86

Anecdote du fils de Montesquieu exigeant qu'on lui rende l'hommage féodal, citation de Montesquieu expliquant l'ordalie:

«Quant à la preuve par le feu, après que l'accusé avait mis la main sur un fer chaud, ou dans l'eau bouillante, on enveloppait la main dans un sac que l'on cachetait : si, trois jours après, il ne paraissait plus de marque de brûlure, on était déclaré innocent. Qui ne voit que, chez un peuple exercé à manier des armes, la peau rude et calleuse me devait pas recevoir assez l'impression du fer chaud ou de l'eau bouillante, pour qu'il y parût trois jours après? Et, s'il y paraissait, c'était une marque que celui qui faisait l'épreuve était un efféminé.»
Montesquieu cité par Renaud Camus p.88 des Demeures [2]

Conclusion de Renaud Camus qui tisse le dialogue entre la pierre et le texte:

Il ne s'agit pas de défendre l'indéfendable. La puissante tour fortifiée n'aura pas le dernier mot, tout de même. Mais son existence, le fait que la phrase et la réflexion procèdent aussi de là, de l'abri de ces créneaux, d'entre ces douves, confèrent à l' Esprit des lois, et à la pensée de Montesquieu en général, une partie de leur relief; les aident à ne jamais coïncider tout à fait avec eux-mêmes; achèvent de les rendre inépuisables, tout à fait de la même façon que De la démocratie en Amérique, significativement doublé de L'Ancien Régime et la Révolution: univers mentaux qui gagnent infiniment l'un et l'autre à n'être jamais tout à fait détachés de ce qu'ils quittent, ou plutôt qu'ils dépassent avec résolution, sans l'effacer.
Ibid., p.88

Enfin, quelques mots sur la comtesse de Chabannes qui habita là jusqu'à sa mort en 2004 (les demeures habitées sont les plus chaleureuses, les plus vivantes, même si la présence quotidienne recouvre les traces du passé):

La comtesse de Chabannes se tenait là par prédilection, ainsi qu'en témoigne, désormais désuet entre les bergères Louis XVI et les tables de tric-trac, son poste de télévision.
Ibid., p.91

Et le poste désuet parmi les meubles plus vieux que lui, dans la demeure désormais inhabitée, est bien l'image poignante de la mort et du regret.

Marguerite de Navarre

Le château de Nérac inaugure la série des non-demeures d'écrivain ou d'artiste, celles qui sont signalées par un guide ou le syndicat d'initiative local mais où il n'y a rien à voir, ou tout autre chose (des ruines, un musée,...) qu'une demeure.
Cette catégorie me fait rire: en toute rigueur ou honnêteté intellectuelles, ces lieux ne devraient pas figurer dans ce livre. Cependant, ils sont l'occasion de parler des œuvres et de rêver en regardant le ciel si les murs ou les champs sont trop désespérants.
Il ne faut pas oublier que ces voyages sont avant tout des voyages imaginaires, des lieux pour l'imagination (c'est toute la perversité du livre: vous entraîner à faire des kilomètres pour rêver sur place plutôt que dans votre chambre).

Marguerite de Navarre, sœur aînée de François Ier, grand-mère de Henri IV et grand-tante de la seconde Marguerite, Marguerite de Valois, La Reine Margot, première épouse de Henri IV.

- Shakespeare, Peines d'amour perdues
- Marguerite de Valois, Mémoires
- Alexandre Dumas, La Reine Margot
- Marguerite de Navarre, L'Heptaméron
- Marguerite de Navarre, Miroir de l'âme pécheresse
- Marguerite de Navarre, Les Marguerites de la Marguerite des princesses
- Marguerite de Navarre, Trop prou
- Marguerite de Navarre, Mont-de-Marsan
- Marguerite de Navarre, Epître à Madame la Princesse - Rabelais, Le Tiers Livre (Marguerite de Navarre en est la dédicataire).

On l'aura compris, les Demeures, au-delà de l'anecdote, nous emmènent sur les chemins de l'érudition, celle que l'on acquiert en écoutant et en regardant, sans trop se rendre compte qu'on est en train d'aimer, d'apprendre et déjà de se souvenir.

Elle serait un grand poète mystique si elle était un peu moins prolixe, si sa technique était plus rigoureuse et si elle avait un sens plus affiné du rythme. [...] C'est la question du salut, et la communion du croyant avec son créateur, qui sont de très loin le principal, dans ses préoccupations et dans ses écrits.
Ibid., p.101

Blaise de Monluc

Blaise de Monluc et le père de Toulouse-Lautrec: mes deux passions découvertes dans ce livre! Castagnes et chevauchées, j'ai tué six loups et il fait grand froid, mais reprenons.

Renaud Camus commence par défendre Monluc de la réputation de cruauté qui lui est venue sur le tard:

Ce sont plutôt les Lumières qui lui ont commencé de chercher querelle à Monluc sur ce point: il est devenu l'un des emblèmes du fanatisme, et c'est ainsi encore que Michelet l'a vu, et c'est ainsi qu'il l'a montré. Si fanatique il fut, pourtant, c'était surtout de vaincre. Il estimait que les guerres étaient faites pour être gagnées. Lorsqu'il y avait sérieuse incertitude quant à l'issue d'une bataille, il aimait mieux s'abstenir, et remettre à plus tard. Ibid., p.106

C'est pour se défendre de l'accusation de trahison que Monluc s'est mis à écrire. Il plaida sa cause auprès du roi:

C'est précisément ce qu'il se mit en devoir d'expliquer, sans trop entre dans les détails de ce qui lui était reproché, avec un certain art du glissando aux passages délicats, même, mais sans rien omettre, ça non, de ce qu'avaient été ses hauts faits. Rares sont les vocations littéraires nées si tard dans une existence. Car le vieux Monluc a pris goût à ce qui n'était d'abord qu'un plaidoyer en urgence dans une assez vilaine affaire. Il a d'abord constaté, avec un certain étonnement, qu'écrire, ou plutôt dicter (il n'est pas certain qu'il est su tenir une plume) lui apportait plus de succès que guerroyer: Charles IX fut sensible à la lettre que lui envoya son vieux capitaine et que celui-ci, d'ailleurs, s'empressa de faire imprimer, à Lyon, ainsi que la réponse du roi. Non seulement il ne fut plus question de procès, mais, dès 1574, à peine Henri III sur le trône, Monluc était maréchal de France.

Une activité qui lui avait si bien réussi fut bientôt parée à ses yeux de tous les charmes. Lui qui n'avait guère songé aux Lettres dans ses années de combat, voilà qu'il commença de les prendre au sérieux et se prit d'intérêt pour leurs monuments les plus notables. Sans doute n'avait-il jamais beaucoup lu: il se fit une culture de la onzième heure. Ses leçons, il alla les chercher aux meilleures sources, et d'abord auprès de César, qui prouvait qu'un prestigieux chef de guerre ne déchoit pas en faisant des livres. Impressionné, il lui emprunta son titre.
Ibid., p.109

- Serge Brunet, De l'Espagnol dedans le ventre
- Blaise de Monluc, Commentaires
- Jean de La Varende, Nez de Cuir, gentilhomme d'amour
- Valery Larbaud, Les Poésies de A.O. Barnabooth
- Montaigne, Les Essais

Et puis Monluc fut défiguré: nez coupé, loup sur le visage: que de références églogales, camusiennes, que de recoupements (non ce n'est pas cynique, c'est du rêve, de la reconstitution, un enchevêtrement des phrases et de la vie).

Ajoutons pour finir Montaigne parlant du chagrin de Monluc à la mort de son fils, chagrin de n'avoir pas su lui dire qu'il l'aimait:

«Feu M. le Mareschal de Montluc, ayant perdu son fils, qui mourut en l'isle de Maderes, brave gentilhomme, à la verité, et de grandes esperances, me faisoit fort valoir, entre ses autres regrets, le desplaisir et creve-cœur qu'il sentoit, de ne s'estre jamais communiqué à luy: et, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien connoître son filz, et aussi de lui déclarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne jugement qu'il faisoit de sa vertu. « Et ce pauvre garçon, disoit il, n'a rien vu de moy qu'une contenance refroignée et pleine de mespris, et a emporté cette creance, que je n'ay sceu ny l'aimer ny l'estimer selon son merite. A qui gardoy-je à descouvrir cette singuliere affection que je luy portoy dans mon âme? estoit-ce pas luy qui en devoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque, etc»
Montaigne, De l'affection des pères aux enfants, cité par Camus dans les Demeures, p.114

L'épée, la plume, le cœur, la blessure hideuse : comment rêver personnage plus romanesque?

Pierre de Brantôme

J'ai mis un moment à admettre ce que me révélaient les pages suivantes sur les trois châteaux de Bourdeilles: le premier est vide et à moitié en ruine, le deuxième que Brantôme a sans doute beaucoup fréquenté appartenait à sa belle-sœur et ne peut être dit "demeure de Pierre de Brantôme", le troisième, plutôt hôtel particulier que château, ne se visite pas. Cependant, enchanté par le village, Renaud Camus recommande chaleureusement la visite des lieux.
Et non, ce n'est pas une plaisanterie, c'est bien la vertu étrange de ce guide: parfois nous faire visiter rien, ou autre chose.
Qu'importe, puisque ce n'est qu'un prétexte pour bavarder de littérature, architecture, histoire, aménagement du territoire et politique culturelle (les deux derniers points le moins possible et uniquement par contrainte).

Un deuxième chapitre est consacré à un second lieu : le château de Richemont à Saint-Crépin-de-Richemont, tant il est vrai que ce sont les lieux qui organisent le livre, et non les hommes.
C'est l'occasion de tout ce que j'aime chez Renaud Camus:

Certes, Brantôme, malheureusement, est mort en 1614 et pas en 1914 ou 1994, en conséquence de quoi il ne faut pas s'attendre, même à Richemont, à rencontrer son encrier, ses lunettes, ses papiers buvards, ses pantoufles et sa lampe de chevet: ce n'est pas comme s'il venait de sortir dans le jardin pour inspecter ses poiriers ou s'il s'était absenté quelques jours pour assister à Périgueux à un colloque sur la femme dans les guerres de Religion ou sur les rapports entre écriture et vie militaire.
Ibid., p.131

- Brantôme, Œuvres complètes publiées d'après les manuscrits, avec variantes et fragments inédits, par Ludovic Lalanne, Société de l'histoire de France (référence donnée en note de bas de page, p.137- Dix tomes: lus ou pas lus?)
- Brantôme, Recueil des dames, poésies et tombeaux, titre des œuvres choisies de Brantôme dans la Pléiade
- Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français
- Brantôme, Vie des grands capitaines étrangers
- Brantôme, Vie des dames illustres
- Brantôme, Vie des dames galantes
- Brantôme, Anecdotes touchant les duels
- Anne-Marie Cocula-Vaillières, Brantôme. Amour et gloire au temps des Valois

Chute de cheval assez grave, querelle avec le roi, bannissement de la cour, Brantôme se retire et écrit ses chroniques, non sans conserver tout son amour à la cour des Valois. Exil et nostalgie:

Il constate que l'exil de la reine [Marguerite, la Reine Margot] n'est pas aussi dur qu'il l'avait craint et observe même avec surprise et émotion, dans la fastueuse et savante petite cour que Marguerite a su réunir autour d'elle-même à Usson, quelques vestiges de cette cour des Valois qui a été toute sa vie et dont il est persuadé qu'il n'en renaîtra jamais de pareille, d'aussi raffinée, d'aussi noble à la fois et d'aussi amusante.
Ibid., p.138

Notes

[1] Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, p.509

[2] De l'esprit des lois, fin du chapitre XXVII

Quelques commentaires et début de bibliographie (Loti, Vigny)

"Demeures de l'esprit" : lieu (chambre, maison, château) ayant été habité quelques semaines ou quelques années par un artiste ou un savant.

On remarquera le soin apporté, comme toujours, à la dédicace et à l'exergue :
«au Centaure» [Que Centaure ne soit pas en italique laisse penser qu'il s'agit d'une dédicace au livre. (un livre dédicacé à un livre?)] Cf. p.206
Demeurons, chère Œnone. Racine, Phèdre, I, 3.

Le critère retenu est «que ces demeures soient ouvertes au public». Critère inattendu comme on le voit, totalement étranger à la postérité de l'artiste ou savant considéré, mais critère intéressant, en ce qu'il élimine des personnages attendus (Barthes, Fauré, Toulet) et fait apparaître des inconnus (de moi): Charles-Louis Philippe, les Guérin ou François Fabié. Découvertes, donc.
Seconde conséquence, la capacité des demeures à rendre compte d'une vie vécue est très variable: de certaines il ne reste rien, quelques murs et encore (mais cela n'empêche pas la rêverie, au contraire), d'autres sont vitrifiées dans des attitudes de musées, d'autres sont idéales, on aimerait y vivre pour toujours. Renaud Camus en déteste spontanément quelques-unes, en chérit d'autres, parfois la demeure extraordinaire "sauve" un écrivain sur lequel il n'avait pas d'opinion bien arrêtée, d'autre fois la demeure trop violemment exhibée (lui) ôte tout désir d'en savoir plus.

C'est une littérature malicieuse, un peu triste parfois, profondément subjective, avec ses bizarreries logiques qui en font la saveur. Ainsi l'avertissement en fin de volume nous prévient-il : Si les appréciations ci-dessous réunies sont largement subjectives, les renseignements fournis le sont, eux, à titre purement indicatif [...] (p.385). Et tant pis pour ceux qui auraient espéré qu'à la subjectivité des appréciations correspondent une objectivité des renseignements.
C'est une littérature des souvenirs d'enfance, des amours littéraires, du potin et de l'anecdote (Toulouse-Lautrec en fantôme?), de la curiosité sexuelle (le travesti Loti, la folle hétéro Rostand,...), une littérature de voyage, aussi, et d'érudition.

Un instant j'ai craint l' hétéro bashing en voyant les commentaires sur les épouses de Loti, Montesquieu ou Rostand, sans compter la surprise de RC à constater que le père de Mauriac ait pu écrire des lettres érotiques à sa femme (ah, mais c'est qu'ils m'agacent à la fin, ces homos, à penser qu'ils sont les seuls à aimer faire l'amour!), mais finalement non, les remarques n'ont rien eu de systématique); un autre instant j'ai craint un livre à thèse démontrant le génie par la classe sociale (les familles Mauriac, Vigny, Montaigne,...), mais il ne s'agissait que du début du livre : non décidément, ce n'était que mes mauvaises pensées et mes craintes, non, rien de prévisible dans le choix de ces maisons "de l'esprit", le critère «ouvertes au public» était une bonne idée dans sa dimension impartiale et imprévisible.

L'intérêt de ce guide est d'éveiller la curiosité, d'ouvrir le goût, d'éveiller le désir. Il donne envie de visiter ce que l'auteur aime pour l'aimer aussi; et ce qu'il n'aime pas, pour vérifier si par hasard il n'exagèrerait pas (mais l'expérience prouve, hélas, que le plus souvent...)

Et ce livre donne envie de lire — ce sera d'ailleurs son grand défaut: ne pas contenir de bibliographie. J'avoue mon ébahissement: en 2006 cet ouvrage n'était pas prévu, il paraît en 2009, deuxième de la série: quand Renaud Camus a-t-il eu le temps de lire tout ce qu'il paraît avoir lu? A-t-il lu réellement, s'est-il contenté de feuilleter, avec la main heureuse qui caractérise les grands lecteurs? Les citations sont-elles tirées des ouvragres originels, où sont-elles reprises dans des catalogues, guides, biographies, les citant? Etc, etc.

A mon habitude et selon ma marotte, je fournis listes et citations : une tentative de reconstitution de bibliographie (sachant que si certains titres ne sont sans doute cités par Renaud Camus que pour mémoire, d'autres, en revanche, font partie de la documentation de fond : en saura-t-on davantage avec les journaux 2007 et 2008? En réalité j'en doute fort) et les citations qui me plaisent ou qui renvoient à d'autres citations ou tics camusiens (les deux non incompatibles as you know).



Pierre Loti

- Barthes, Aziyadé (préface reprise dans Le Degré zéro de l'écriture en Points Seuil)
- Pierre Loti, Mon frère Yves
- Alain Quella-Villéger, Pierre Loti , Pèlerin de la planète, éditions Auberon
- Alain Vercier, introducteur, préfacier, exégète,... (je condense les mots de Camus, p.20)
- Pierre Loti, Journal intime 1868-1878, Tome I, éd. Alain Quella-Villéger, Bruno Vercier, Les Indes Savantes, Paris, 2006
- Pierre Loti, Journal intime 1879-1886, Tome II, éd. Alain Quella-Villéger, Bruno Vercier, les Indes Savantes, Paris, 2008

«Elisons-le aujourd'hui, dit pourtant Dumas fils aventureux, nous verrons bien.» Dans une autre version de la même anecdote, c'est Renan lui-même qui prononce ces paroles héroïques: la phrase et tant de résolution expérimentale sont plus drôles dans sa bouche à lui, si l'on a en tête la pachydermique obésité de son grand âge.
Renaud Camus, Demeures de l'Esprit, France Sud-Ouest, p.22

On notera cette remarque à propos du journal intime (me frappe que tous les écrivains semblent tenir journal et agenda: matière indispensable, ou obsession de la fuite du temps?), remarque qui intervient alors que Renaud Camus constate que le journal de Loti en cours de publication semble prouver que Loti est "pur" hétérosexuel, ce dont son amour du travestisme avait pu faire douter:

Or ce journal est vraiment intime, il n'était pas, "officiellement", destiné à l'édition. Ce serait pousser bien loin la dissimulation que de se mentir à soi-même. Il est vrai que ce n'est pas tout à fait sans exemple.
Ibid, p.23

Alfred de Vigny

- Alfred de Vigny, Les Destinées, Cinq-Mars, Mémoires inédits [1], Servitude et Grandeur militaires
- Vigny dans La Pléiade
- Victor Hugo, Choses vues
- Sainte-Beuve, Pensées d'août
- Alphonse de Châteaubriant, Monsieur des Lourdines [2]
- François Mauriac, le Mystère Frontenac

Deux passages m'ont paru évoquer autant Camus que Vigny :

Je n'évoque pas ici un trait psychologique, qui relèverait peu ou prou de la mythomanie nobiliaire; plutôt un trait de caste, d'une classe ou d'une sous classe en général désargentée et sans pouvoir, sans même un nom nous l'avons vu, et qui, si elle met de la fiction dans tout ce qui l'entoure [3] et la constitue (d'où, peut-être ses vertus littéraires, longtemps très agissantes...), c'est moins par vanité que par besoin romanesque de rêverie, plus proche de Don Quichotte que du Bourgeois Gentilhomme.
Ibid., p.30

Même quand il fut candidat à la députation, deux fois, en 48 à la Constituante et l'année suivante à la Législative, il n'envisagea pas un instant de sortir de chez lui pour faire campagne, jugeant que son nom et son consentement à être élu devaient être bien suffisants. Ibid., p.34

Comment ne pas penser ici à la "candidature" de Renaud Camus à l'élection présidentielle de 2007, candidature bizarre, parodique, à la limite du canular (mais cela ne sied pas au personnage), se caractérisant par "rien", rien d'autre qu'une annonce internet, «Je suis candidat»?
C'est pourquoi, si l'analogie Vigny/Camus est autre chose qu'un hasard, je méditerais sur l'élection à l'Académie de Vigny: «Ainsi, pour ce déçu de l'existence qu'était Vigny, [...] même la consécration académique, si difficilement arrachée, se présentait comme une insulte et une humiliation.» p.27

Enfin, relevons cette phrase de Camus et rassurons-le: «Il est à craindre pour notre poésie romantique, hélas, que les universitaires des Rocheuses ou du bush s'occupent plus du roman contemporain burkinabé que de Cinq-Mars ou des Destinées.» (p.26)
L'un des intérêts de devenir de plus en plus nombreux (il faut bien y trouver quelques avantages), c'est que presque tous les sujets trouvent preneur, et Renaud Camus a lui-même pu constater qu'Emile Guillaumin avait su intéresser un jeune historien sud-coréen (p.267 des Demeures, 262 de Corée l'absente): tout espoir n'est pas perdu pour Vigny.

Notes

[1] Est-il réellement possible, par exemple, que Renaud Camus ait lu tous les Mémoires inédits? En a-t-il eu ou pris le temps? N'a-t-il pas plutôt trouvé cette référence dans une plaquette ou un guide? Et pourtant, tant de détails donnés sur tant d'écrivains prouvent une documentation sérieuse: quelle méthode de travail RC a-t-il employée?

[2] simplement cité à titre d'exemple? Quest-ce que cela vient faire ici?

[3] Comment ne pas penser à l'incipit d' Echange: «Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin.»?

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