Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

Index des noms propres et noms de lieux dans l'Élégie de Chamalières

Un «index des noms de personnes» doit inclure les contextes où ces personnes sont désignées, non seulement par leur nom propre, mais aussi par des périphrases descriptives ou dénotantes. Voilà ce qu'est le parallélisme de la chose. La différence est celle que faisait Frege entre Sinn et Bedeutung, sens et référence, sens et dénotation. [...] Toutefois, dès qu'il ne s'agit plus de parallélisme entre un nom propre et une périphrase descriptive, le parallélisme de la chose est bien entendu moins aisé à établir et constitue un indice moins fort que le parallélisme du mot: voyez les index thématiques. Il est vrai que les livres en contiennent rarement en France.
Antoine Compagnon, Le démon de la théorie coll. Points Seuil, p80

Indexer L'Élégie de Chamalières est une gageure. Très vite on s'aperçoit que ce travail met au jour les mécanismes moteurs du texte. En effet, le nom propre, de personne ou de lieu, est un carrefour, et peut renvoyer à plusieurs personnages (historiques, ie. "ayant réellement existé") ou plusieurs lieux (géographiques). C'est de ce flou que naît la poésie de cette élégie: l'impossibilité de savoir exactement de quoi, de qui, l'on parle.%%

Exemple : que faire quand il y a allusion à sans le nom lui-même ? «trouvé malin» (p.34) se rapporte à Gaspard Hauser, à Verlaine, etc. : qu'en faire?

Ce qui suit est l'indexation de l'édition Sables. C'est un index "brut", non interprété, qui reprend tous les noms propres mêlés sans présenter de choix: s'il est question par exemple d'Apollinaire, il n'est pas précisé s'il s'agit de Sidoine ou de Guillaume, ni s'il s'agit d'un homme ou d'un lieu (ex. Bouillon).

Achaïe : 51
Adelaïde : 20
Aemilius : 65
Albert [cf. Camus] : 25, 32, 33, 64, 90, 91
Albuquerque : 20
Alphée : 51
Amérique : 92
Andréas, Lou : 68
Angelica : 32, 90, 94
Anjou, duc d’ : 92
Anvers : 70
Apollinaire : 89, 94
Apollinaire, Guillaume : 32, 90, 94
Aracoeli, place : 33, 89, 93
Arcadie : 70
Arcole : 85
Ardenne : 98
Ardennes : 33
Arioste : 29, 98
Armide : 25
Arvenas : 29
Astolphe : 25
Aubervilliers : 20
Auguste : 29
Augustonemetum : 29
Auvergne : 33, 51, 53, 55, 57, 78, 83, 86, 95, 98, 99
Avitacum : 93
Avitus : 93, 99
Aydat : 93
Aymon de Dordone : 98
Bade, duc de : 66
Bade, grand-duc de : 46
Baetens, Jan : 7
Bâle : 70
Balkans : 39
Bar, de : 51, 93
Bari : 71
Barth : 53
Barthes, [Roland] : 54
Barthes, Léon : 58
Bayard : 85, 90
Beauharnais, Joséphine de : 65
Beauharnais, Stéphanie de : 46, 65
Belgrade : 38, 47
Bellagio : 69
Bilbao : 70
Boiardo : 98
Bois noirs, les : 101
Bonaparte : 66
Bonnefoy, Yves : 15
Borbo : 32, 55, 102
Borbone : 92
Borvo : 32
Bouillon : 33, 78
Bouillon Godefroy de : 90
Bouillon, cardinal de : 51, 79, 93, 99
Bouillon, duc de : 55
Bouillon, MM. de : 53
Bourbon, maison de : 92
Bourbon-l’Archambault : 34
Bourbon-Lancy : 34
Bourbonne-les-Bains : 34
Bourdelle : 96
Bradamante : 29, 57
Bradamante de Clermont : 96, 98
Brassens, Georges : 87
Bretagne : 71
Brioude : 51, 93
Brno : 65
Caelius : 65
Callatie : 61
Calvin, Ital : 96
Campana, Dino : 37
Camus : 33, 55, 65, 90, 94
Camus, Catherine : 90, 94
Carillon d’Or, [ ? hôtel du, Sion] : 72
Carpates : 71
Casalpusterlengo : 70
Castel Pulci : 37
Castrucci, maître : 89
Catherine : 90, 94
Chamalières : 20, 21, 30, 32, 34, 44, 50, 53, 74, 76, 95, 102
Charlemagne : 98
Charles X : 85
Cheval Blanc, [hôtel du, Sion] : 72
Chiarmonte : 99
Chiaromonte [cf. Clermont] : 29, 44, 95
Clarmonte : 29, 57
Clarus Mos : 29
Claudius : 65
Claudius legitimus : 65
Clermont : 21, 29, 32, 33, 55, 65, 96
Clermont, comte de : 92
Clermont-Ferrand : 19, 29
Cortone : 70
Dauphiné d’Auvergne : 98
Decaux, Alain : 46
Delphes : 96
Delphine de Signe, sainte : 91
Démétrius de Magnésie : 61
Denis : 9, 25, 69
Denys : 61
Deux-Sicile, roi des : 94
Dimitri : 21
Diogène Laërce : 61
Douris : 61
Drouot : 85
Duero : 20
Duino : 47, 50, 52, 58
Dulcigni, Guillaume-Albert : 90
Duparc, Denis : 55
Égée, mer : 39
Élide : 51
Espagne : 20
Este, les : 97
Estramadures : 70
Fargue, Léon-Paul : 19
Fauré, Gabriel : 85
Favart, salle : 59
Ferrare : 97
Fleuriot, Léon : 56
Florus Nigrinus : 65
Fontmaure : 15
Foucault, vicomte de : 87
France : 32, 49, 86, 92
Frangipani : 50
Frankopan : 50
Ganelon : 95, 96, 97
Gano : 96
Gascogne : 96
Gaspard [cf. Hauser] : 62, 73, 79
Genès, saint : 95
Genest, saint : 95
Giscard d’Estaing, Valéry : 24
Goritz : 49, 51
Grand-Palais : 51
Guillaume [cf. Apollinaire] : 32, 90, 94
Hagondange : 71
Hauser, Casparus : 54
Hauser, Gaspard : 46, 62, 73, 79
Hautes-Roches, les : 31
Hector : 99
Hésiode : 61
Himalaya : 19
Hölderlin : 43
Homère : 61
Hugh : 92
Hugo, Victor : 87
Ingres : 96
Istrie : 48
J. : 51
Janacek, Leos : 40, 59
Jaude, place de : 34
Jean : 25
Jeanne d’Arc : 85
Joséphine [cf. Beauharnais] : 65
Kamila : 65
Karst : 67
Kaspar : 46
Kaspar, [Jean] : 92
Kosovo : 48
Kossovo : 39
Kostrowitzky, Angelica de : 32, 89, 90 (mère de Guillaume Apollinaire)
Kotor : 48
Krk : 48, 50
L’Hôpital, boulevard de : 71
La Bourboule : 33, 34
La Marck : 33
La Santé, rue de : 71
La Tour [cf. Tour, la ; Latour] : 51, 78, 79, 83, 99
La Tour d’Auvergne : 82, 85
La Tour et Taxis : 47, 91
La Tour, Maurice de : 55
Laios : 96
Laius : 96
Lamort, madame : 97
Latour [cf. Tour, la ; La Tour] : 33
Le Nôtre : 30
Léon, [Espagne] : 71
Léon Ier : 100
Léon, le beau : 31, 94
Louka : 62
Luci, maître : 33
Lucien : 94
Lycurgue : 61
Madrid : 19
Maire, [Edmond] : 92
Manuel : 19
Manuel : 87
Maponos : 32, 36
Marcien : 100
Mars : 32
Massillon : 90
Mayence : 96, 97
Mégalopolis : 51
Melzi : 69
Mersault : 65
Météores : 51
Meursault : 54, 65
Monaco, évêque de : 94
Mons Albanus : 96
Monsieur, [frère du Roi] : 98
Montalbano : 99
Montauban : 96, 99
Monténégro : 48
Montessor, château de : 98
Montferrante [cf. Clermont] : 57
Monthermé : 71
Montjoli : 30
Montjoly : 81
Montlhéry : 71
Montluçon : 70
Montmédy : 71
Mont-salvat : 43
Muzot : 68
Nauplie : 51
Navarre : 49
Nemheïd : 29
Nuremberg : 62, 73
Orcines : 102
Orlando : 57, 90
Orphée : 65, 68, 78
Ovide : 77
Oviedo : 71
Pantin : 20
Paris : 33, 40, 46, 56, 59, 66, 67
Paris, comte de : 92
Parnasse, mont : 96
Pascal, Blaise : 87, 88
Pedraza : 20
Périgord : 65
Person, Hugh : 22, 92
Plaisance : 93
Poitiers : 25
Potala : 20
Prague : 47
Priani, Carlo : 37
Puy de Dôme : 19, 31, 102
Pynchon : 53
R. : 48
Radio, hôtel : 45
Raucourt : 55
Raymond, Paul : 58
Renaud : 57, 90
Renaud de Montauban : 96
Ricimer : 93, 100
Rilke : 58, 72
Rinaldo : 29, 85
Rinaldo di Chiaramonte : 96
Roches, les : 31, 65, 94
Roger : 57, 98
Roland : 95
Rome : 50, 99
Roncevaux : 96
Royat, avenue de : 21, 80
Saas-Fee : 69
Sables-d’Olonne, les : 71
Saint-Denis : 85
Saint-Simon, [duc de] : 51
Sarajevo : 51
Sarrasins, tour des : 80
Sarrazins, tour des : 80
Sedan : 55, 79
Semoy : 33, 98
Sepulveda : 20
Sicyone : 61
Sidoine : 32, 89, 93, 99
Sidoine Apollinaire : 89, 99
Sierre : 68
Sion : 72
Soares, Bernardo : 29
Soissons, vase de : 85
Source noire, la : 15
Stéphanie [cf. Beauharnais] : 65
Stephen : 90
Stock-on-Trent : 71
Supersaxo [hôtel de Sion] : 72
Thalès : 61
Thèbes [cf. Tivé] : 51
Thrace : 39, 67, 100
Tibet : 19
Tibulle : 47
Tiretaine, la : 53
Tivé [cf. Thèbes] : 96
Tour et Taxis : 91
Tour, la [cf. La Tour] : 79, 82, 83, 99
Tourbillon, [château de] : 72
Trieste : 48
Tuileries [Paris] : 66
Turenne, maréchal de : 55
USA : 21
Valère, [château de] : 72
Vénétie Julienne : 71
Venise, place de [Rome] : 93
Vesoul : 71
Vialatte, Alexandre : 88
Vichy : 72
Villa, château de : 69
Wilhelm : 90
William : 90
Zagreb : 70
Zevini : 33
Zuloaga : 20

Le fonctionnement des Eglogues expliqué par l'auteur

Les commentaires suite au billet précédent me laissent perplexe. Il est difficile d'expliquer le fonctionnement des Eglogues à l'oral, sans un exemple précis, un texte à commenter. Il y a des jeux sur les lettres (les anagrammes), des jeux sur le son, des jeux sur le sens, parfois des jeux de mots introuvables (comment deviner que le titre d'un livre d'Emmanuel Hocquard doit nous renvoyer au calembour "Emmanuel au quart de tour", ce qui justifie dans les lignes suivantes la présence de... Germaine Lubin, qui posséda un château près de Tours?[1] (heureusement, nous avons des informateurs...))
Bref, Swann, Odette et La Pérouse ne sont qu'un motif illustrant la façon dont la pensée saute d'un sujet à un autre (et dans le cas de Swann, avec une intention précise), ce qui ne représente pas à soi seul le fonctionnement des Eglogues. D'ailleurs Renaud Camus a évoqué "la poésie de Proust" après avoir parlé de Léopardi et Dante: le contexte n'était pas particulièrement "technique", il s'agissait plutôt de parler des phrases aimées... en en profitant au passage pour souligner l'un de ces cadeaux qu'offre le réel, nommant à la fin du XVIIIe siècle le bateau partant au secours de La Pérouse La Recherche, coïncidence bénie pour quelqu'un qui souhaite écrire Les Églogues (et nous sommes en équilibre en ce point précis entre le rire et l'irrationnel, quelque chose qui ressemble à la satisfaction d'une bonne farce et l'impression d'être favorisé par le destin. Tout cela n'est pas très raisonnable, avouons-le), ce qui nous fit rebondir, naturellement, vers "C'est tout un ensemble" (et cela aussi est un cadeau, du réel ou de la littérature, comme on veut: c'est tout un ensemble (d'où le "nappage", glissements entre la littérature et la vie jusqu'à les rendre indiscernables, ce qui est également l'un des enjeux du journal)).

Le fonctionnement des Églogues est expliqué à plusieurs reprises, notamment dans Été, qui fournit également une bibliographie.


On s'appuiera avec profit, pour la lecture des Églogues, sur :
— Les Églogues.
— L'ensemble de l'œuvre de Roland Barthes, et particulièrement Roland Barthes par Roland Barthes, S/Z, ou encore la préface à un roman de Loti[2], parue d'abord en italien et reprise dans les Nouveaux Essais critiques.
[...]
— L'ensemble de l'œuvre de Robbe-Grillet, et particulièrement La Jalousie, L'Année dernière à Marienbad, La Maison de rendez-vous, Projet pour une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or.
— L'ensemble de l'œuvre de Simon, et particulièrement La Bataille de Pharsale, Orion aveugle ou Les Corps conducteurs.
— Les travaux théoriques de Jean Ricardou, Problèmes du Nouveau Roman, Pour une théorie du Nouveau Roman, etc., ainsi que, par exemple, L'Observatoire de Cannes ou Révolutions minuscules.
— Les textes des différents colloques de Cerisy, tels qu'ils ont été publiés dans la collection 10/18, sur le Nouveau Roman en général, Simon, Robbe-Grillet ou Roland Barthes.
— Le « cycle indien » de Duras : Le Vice-consul, India Song, La Femme du Gange, etc., et Le Ravissement de Lol V. Stein.
— Les biographies de Proust, de Roussel, de Mallarmé, de Joyce, de James, de Pessoa, de Loti, de George Sand, de Levet, de Mahler, de Matisse, de Wagner, de Duparc, d'Hugo Wolf) etc., etc.[3]
Pale Fire, Lolita, Ada, Indiana, Bouvard et Pécuchet, À la Recherche du temps perdu, Ulysse, Le Mariage de Loti, Le Journal d'un fou, Le Nez, Lionnerie, William Wilson, La Mort à Venise, Tristan, Le Horla, L'Aleph, Le Sentiment géographique, Journal d'un Voyage en France, Buena Vista Park, etc.
— Des textes et essais critiques tels que Le Schizo et les langues, de Wolfson, La Tour de Babil, de Michel Pierssens, La Seconde main, d'Antoine Compagnon, La Fourche, Le Récit spéculaire, Prénoms de Personne, Le Nom et le corps, Glas, Scribble, Folle vérité, Chercher le monstre, etc.
[...]
— Les différents rapports d'Amnesty International sur la torture dans le monde.
— Tout ce qui a été écrit sur les crimes politiques dont les États-Unis ont été le théâtre depuis 1963.
— Les films noirs américains des années trente ou quarante tels que Dark Passage ou Key Largo ; Histoire immortelle, L'Immortelle, Prima della Rivoluzione, Senso, La Mort à Venise, Ludwig, Les Trois jours du Condor, etc.
Il Ritorno d'Ulysse in patria, Orfeo, Orlando, Rinaldo, Tristan et Isolde, Parsifal, etc., et la littérature les concernant.
Etc. On pourra s'appuyer sur Les Églogues pour lire, voir ou entendre Les Églogues et toutes les œuvres ci-dessus mentionnées, feuilleter journaux et magazines, regarder la télévision, rêver, écouter sa famille, ses amis, les gens de la rue, les hommes politiques ou « l'inconnu que le hasard a placé à côté de vous ».


  • Un dessin pour illustrer la dérivation des noms (ce qu'on retrouve entre crochets dans Journal de Travers):



  • Une explication reprise dans Journal de Travers, journal de l'année 1976. Attention, l'auteur écrit pour lui-même (à l'origine ce journal ne devait pas être publié, il ne l'a été qu'en 2007). Il décrit en 1976 sa déconvenue de découvrir après son premier livre que les lecteurs ne sont pas armés pour lire les Églogues. (D'ailleurs, la bibliographie et le schéma ci-dessus datent de 1982: Renaud Camus avait décidé d'aider les lecteurs. Mais il était tard (dans le siècle), Barthes était mort, Sollers allait écrire Femmes...)

Je songeais à l’article de Ristat. Il cite très justement la phrase selon laquelle le parc était «le garant de notre nom». Il parle aussi de Malraux, qui me fait chercher, dans Échange, les passages où il est question de lui : par exemple p.226 et p.236. Mais quatre-vingt-dix-neuf pour cent des lecteurs ne comprennent rien à ce genre d'allusions, et ils ne les aperçoivent même pas, ou bien, s'ils les repèrent, ils ne voient pas comment elles se rattachent au reste. P.226 il est question des «envols lyriques d’un autre âge » d’une «grande figure ravagée du régime» sur la tombe de Le Corbusier. P. 236 il est dit, au sujet de l'enterrement de Joyce, qu'« aucune grande figure ne prononce, avec des effets de manches, d'éloge d'un autre âge». Cela désigne encore Malraux, bien entendu, et déclenche la phrase sur une histoire de vols, ou de détournements, « au cours de sa jeunesse, en Indochine» ; laquelle entraîne à son tour une nouvelle apparition de la phrase sur la phrase de Barthes à propos du «nom propre comme voie royale du désir» (je simplifie). Mais personne ne semble apercevoir ni même soupçonner de tels enchaînements, non plus que ceux que suscite une phrase sur Norma, p.234, juste après qu’il a été question de l’ Osservatore Romano. Pourtant il a été rappelé expressément, pour ceux qui l'auraient oublié, que Romani est l'auteur du livret de Norma. L'un et l'autre noms, bien sûr, sont pris dans une grande série qui a son origine en roman, et ou s'inscrivent entre autres choses et personnes les Romanov, les romanichels et Romanni, ville du Maroc dont l'ancien nom est Marchand [ARC, CAR, ARCH, MARCH, MARC, CHAR, CHAR, MARCHAND, COMMANDANT MARCHAND (=> MORAND (ANECDOTE DANS JOURNAL D'UN ATTACHÉ D'AMBASSADE)), MARCHANDS DU TEMPLE, COMMERCE, ÉCHANGE]. La mention de Norma va entraîner des allusions à Bellini (non nommé, non plus que Malraux, par défaut de "rime" suffisante) qui «meurt à Puteaux à trente-trois ans», et dont le sort est mis en parallèle, ainsi qu'il est assez traditionnel, avec celui de Donizetti (non nommé non plus, évidemment), «le compositeur bergamasque [BERG / MASQUE (=>DEBUSSY, SZYMANOWSKI)] » dont il est question, entre autres, p.232. Bien entendu il n'est pas une seule de ces phrases qui, si l’on tient compte des multiples possibilités d'associations que présente chacun, ou presque, de ses éléments constitutifs, ne pourrait susciter presque aussi légitimement bien d'autres phrases que celle qui la suit. En effet, chaque lien est léger : Romano / Romani, Norma / Bellini, etc. Mais, comme le dit le texte lui-même, «plus nombreux les liens, plus légers chacun». Ce qui a donné la préférence à telle ou telle phrase sur telle ou telle autre, à cette direction-ci plutôt qu'à celle-là, c'est que l’élue présentait, de la même manière toujours superficielle, des liens plus nombreux avec un plus grand nombre d'autres éléments du texte (c’est la fameuse «surdétermination» ceriso-ricardolienne).
Celui-ci, le texte, très littéralement, s’affole du nombre de possibilités qui à tout moment lui sont offertes par un tel système. Tandis que l’enchaînement narratif ou logique traditionnel ne désigne jamais qu’une direction possible, avec quelques embranchements et quelques possibilités de choix ici et là, on se trouve là, au contraire, dans une situation où chaque mot est un carrefour. C'est celle du schizo, ou de l’hystérique : il refuse la succession raisonnable des idées, des actions ou des images parce que, malgré les apparences, elle est l'empire de la coupure. Le discours narratif ordinaire sectionne, au profit de la logique ou de la progression dramatique, ou diégétique, tous les autres fils qui font du texte un tissu vivant. W., rendu hystérique par les excitations de sa vie en ce moment, et peut-être bien par quelques substances dont il userait sans discrimination, tout à coup ne cesse de faire référence à Travers, comme par hasard. L'espèce de folie qui très soudainement a envahi sa façon de parler vient de ce qu’il veut tout dire en même temps, et de ce que, du fait de la brusque profusion de son existence, chaque mot, chaque phrase suscite de sa part des gloses interminables qui le rendent totalement incohérent, en quelque sorte par excès de cohérence. La cohérence (comme la forme) est un massacre, un grand sacrifice permanent, un holocauste, une castration généralisée, indéfiniment répétée (donc "symbolique", comme la messe - mais alors que la messe dit: «Ceci est mon corps, ceci est mon sang», elle dit au contraire : «Ceci n'est pas mon corps, ceci n'est pas mon sang, ceci n'est pas une pipe, etc.»). La textualité est une passion dévorante de l’ un, du tout comme un, absolument prête à sacrifier la stricte cohérence du discours à la «cohérence échevelée du monde». Elle dit comme tous les pères, et comme celui du petit Marcel: «C'est tout un ensemble», avec tout ce que ce mot peut impliquer d'inquiétant pour les Fils «par l'imprécision et l'immensité des réformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans ma si douce vie».

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1336 à 1338

Notes

[1] p.45 de L'Amour l'Automne.

[2] "Aziyadé", note de la blogueuse.

[3] voir d'abord la revue L'Arc, et plus près de nous, la revue Europe (pour Celan, par exemple).

Hypothèse de travail

[...] la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'auteur.

Roland Barthes, derniers mots de "La mort de l'auteur", in Le Bruissement de la langue, p.69

L'un des drames de Camus quand il a commencé à écrire (soit les trois premiers tomes des Églogues) pourrait être d'avoir tué l'auteur pour découvrir qu'il n'y avait pas de lecteur (puis Tricks, puis Journal d'un voyage en France: quoi de plus auteurisé? et lu, et vendu.)

Lecture suivie de L'Amour l'Automne - p.123 à 133

Hier était la x-ième édition des cruchons, ainsi nommés parce que nous nous réunissons au Petit Broc (206 boulevard Raspail) le premier vendredi de chaque mois pour lire et déchiffrer L'Amour l'Automne [1].

Généralement nous lisons une dizaine de pages, avec force interruptions, rires et digressions. Je suis censée faire un compte rendu, sur word, pour les participants. Il a pris tant de retard que c'est devenu le monstre du loch Ness.

Hier Jérémy qui avait amené son portable a saisi à la volée nos discussions. Vous trouverez donc ici un compte rendu mêlant digression et travail. A vous de démêler quoi est quoi. Indice : la première indication concernant L'Amour l'Automne est « p.125 image très dépouillée Antonioni Profession »

J'ajoute que la page 248 d' Été est très utilisée dans ce deuxième chapitre [2] ainsi que des pages de Passage. (J'ajoute l'article d'Oster dont je remarque le titre à l'instant: L'envers et l'endroit, encore une référence au thème de l'inversion.)

Sur une évocation de Laurent Morel, Philippe[s] a trouvé Martine Chevallier jouant Phèdre (âme sensible s'abstenir, c'est du brutal).



Philippe[s] nous transmet également une partition de Boucourechliev intitulée Archipel. Le principe, c'est qu'un archipel n'a pas le même aspect selon le point par lequel on l'aborde. De même, cette pièce de musique possède plusieurs points d'entrée: l'interprète choisit "l'archipel" de notes par lequel il commence à jouer, qui peut être différent d'une fois sur l'autre.
Cela correspond bien au chapitre IV de L'Amour l'Automne, mais aussi au passage dans lequel Renaud Camus reprend les interrogations des spécialistes sur la localisation exacte de l'île évoquée dans Promenade au phare («En fait d'après un autre, il n'y a dans le texte que trois indications déterminantes à ce sujet», p.129) et l'existence d'une carte sans archipel:

(Cependant, il n'est pas tout à fait inconcevable, n'est-ce pas, que dans une maison donnée, mettons, il y ait, ne serait-ce qu'à titre de décoration, ou de souvenir, ou de

,

la carte d'une région du monde où cette maison ne se trouve pas du tout, d'un archipel où cette île n'est pas une île,...
J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour, l'Automne, p. 130


Cela rejoint certaines remarques du Journal de Travers sur les cartes:

C'est à devenir fou, de l'espèce de folie où me plonge le Larousse quand ses divers articles se contredisent (parce qu'ils n'ont pas été rédigés par les mêmes rédacteurs, parce que les historiens ne sont pas d'accord, parce que les limites des provinces ont changé, parce que les mêmes noms ne recouvrent pas d'un siècle à l'autre ou d'une décennie à l'autre les mêmes régions, parce que les diverses divisions administratives, départements, provinces, régions, nomes, diocèses, "pays", comtés, cantons, ne se recoupent pas, parce qu'un correcteur était distrait et surtout, surtout parce que la réalité est trop complexe pour nos pulsions classificatoires, pour nos taxinomies désespérées, pour notre besoin d'ordre, pour notre manque de temps, pour le sommeil qui nous vient et les insomnies qui nous guettent.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1135



En réalité, le passage se présente ainsi, entrecoupé de mots générateurs, intéressant pour les lecteurs des Églogues, à peu près illisible pour les autres:

C'est à devenir fou, de l'espèce de folie où me plonge le Larousse quand ses divers articles se contredisent (parce [ARC, CAR, CAR (AUTOMOBILE, VOITURE, AUTO, OTTO, OTHON, JE, L'ÉCART) / PARC, LE PARC, LE PARC DES ARCHERS, JULIO LE PARC ( <-> RAUSCHENBERG, VENISE) / QUE, QUEUE, BITE, SITE, FILE (INDIENNE)] qu'ils n'ont pas été rédigés par les mêmes rédacteurs [ACTEURS RAIDES, BANDÉS, ARC, ETC. / RED, ACTEUR -> (FRED(ÉRIC / CIRÉ/ CITÉ, ETC. ÉRIC XIV) / RED, ROUGE, LU (HIS SINS WERE SCARLET BUT HIS BOOKS WERE RED (HILAIRE BELLOC) / RAID (ATTAQUE SURPRISE)], parce que les historiens ne sont pas d'accord, parce que les limites des provinces ont changé, parce que les mêmes noms ne recouvrent pas d'un siècle à l'autre ou d'une décennie à l'autre les mêmes régions, parce que les diverses divisions administratives, départements, provinces, régions, nomes [NOME, FRANÇOIS DE NOMÉ (MONSU DESIDERIO), NOM, NAME, «WHAT'S IN A NAME?», NEMO, PERSONNE, PESSOA, MASQUE / MONET -> MANET -> MANNERET (MAISON DE RENDEZ-VOUS), MAN RAY (THOMAS MANN, TRISTAN, MORT À VENISE ( -> MAHLER -> KEN RUSSELL / BERTRAND RUSSELL -> WIGGENSTEIN), MÂNE(S)) / RAY CHARLES, MARCEL RAY / RAIE, FENTE, TROU DU CUL, LA RAIE ( -> CHARDIN, CHAR, JARDIN -> PARC) ///MÉSON, MAISON], diocèses, "pays", comtés, cantons, ne se recoupent pas, parce qu'un correcteur était distrait et surtout, surtout parce que la réalité est trop complexe pour nos pulsions classificatoires, pour nos taxinomies désespérées, pour notre besoin d'ordre, pour notre manque [BANQUE, Tank, RANK (OTTO, AUTO, AUTOBIOGRAPHIE, OTHON, L'ÉCART, CAR, CAR, AUTO, OTTO, PALINDROME, PALIMPSESTE, VOITURE), MASQUE ( -> PERSONA, PERSONNE, PESSOA / CASQUE, BSQUE(S), BASQUE) / MARQUE (AUTO -> RENAULT, RENAUD -> DUANE MARCUS), MARC, MARK, MARKUS, MARKUS DENAU / SIGNE, EMBLÈME, TRACE, CICATRICE (SCAR, SCARLET, THE SCARLET LETTER -> MARQUE (LETTRE))] de temps, pour le sommeil qui nous vient et les insomnies qui nous guettent.

Notes

[1] la prochaine fois: 7 mai à 18 heures

[2] à partir de «Le nom d'Auguste fut ajouté, par autorisation spéciale»

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.