Billets pour la catégorie Camus, Renaud :

citation de Del Guidice

Cette phrase est un leitmotiv camusien, au point de finir par apparaître en creux, comme un manque, une référence que le lecteur viendra naturellement compléter.

Il y a des dizaines de livres dont je ne me rappelle qu’une phrase tout à fait secondaire (et des milliers dont je ne me rappelle rien du tout). Ainsi mon plus net souvenir du Stade de Wimbledon, de Del Giudice, c’est qu’un personnage, une femme âgée, dit à un jeune homme, son visiteur, que c’est lorsque l’on vit seul qu’il faut veiller le plus attentivement à conserver à ses repas un minimum de décorum.
Renaud Camus, Journal romain, le 22 novembre 1986 (Le livre est évoqué une première fois le 20 mai 1986, date de lecture).

Il faut mettre beaucoup de formes, quand on prend seul ses repas.
La salle des Pierre, p.173

(manque ici une citation de del Guidice)
Outrepas, p.179

voir le relevé d'EF

De Roland Barthes à Lars von Trier

«Comment peut-on être amoureux d'un nom?» est un leitmotiv de L'Amour l'Automne (Travers III). Cette question est posée au vide ou à Dieu dans l'église du village par l'héroïne de Breaking the Waves, folle de douleur après l'accident de son mari.[1]

Coïncidence, plaisir furtif, la phrase se trouve quasi à l'identique dans Roland Barthes par Roland Barthes : «Comment peut-on avoir un rapport amoureux avec des noms propres?» p.55

S'agit-il d'un écho conscient ou inconscient? Dans la mesure où je n'ai pas pour l'instant identifié d'autres sources barthésiennes dans L'Amour l'Automne, je penche pour l'écho inconscient.
(Mais l'amour du nom propre est lui très conscient, il n'est que de lire la liste des marins du Gers).

Notes

[1] de mémoire. Je n'ai pas revu le film depuis 1996.

Relevé de citations dans RB par RB

Travers — et Été, sous-titré Travers II, en écho — est truffé de citations de Barthes, prélevées essentiellement dans Roland Barthes par Roland Barthes et S/Z.
Contrairement à l'opinion exprimée par Jan Baetens[1] et en contradiction avec mon propre jugement de 2003, je crois que l'identification des sources des citations est importante car elle permet d'inscrire Travers dans un contexte, de le lire non comme un collage gratuit mais comme un malicieux exercice de style entièrement destiné à Barthes puisqu'il essayait de répondre à un défi: «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?» (S/Z, p.47, Points seuil 1976) [2].

Voici un relevé des citations de Roland Barthes par Roland Barthes apparaissant dans les deux premiers Travers.
A priori chaque citation n'est utilisée qu'une fois dans chaque livre, ce qui constitue une différence de technique avec Travers III, dans lequel les citations importantes sont reprises, tronquées, transformées... et toujours identifiables, par un mot, une forme syntaxique. (Quelle est la plus petite unité de sens nécessaire à la reconnaissance d'un fragment de phrase? Cela dépend du contexte et du nombre de fois où cette phrase est apparue précédemment. Il s'agit quasiment d'une technique musicale, répétition d'un thème, de quelques notes, jusqu'à ce qu'il soit instinctivement identifié par l'auditeur ou le lecteur.) Cette technique de déformation/troncage est issue d'années d'écriture, elle apparaît notamment dans les journaux à propos de phrases ou d'auteurs très souvent cités, comme Del Guidice ou Toulet, parce qu'il s'agit de phrases si intimement mêlées à la vie intérieure de l'auteur qu'elles se retrouvent naturellement dans ses pensées quotidiennes sous les aspects les plus divers.

Ici, on en voit deux premiers exemples de ces techniques:
- utilisation isolée (troncage) : «guillements incertains»;
- transformation : «un peu de... mène à..., beaucoup en éloigne» en «un peu de... éloigne, beaucoup y ramène».

L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, le texte...
Roland Barthes par Roland Barthes, p.24 (légende de photo)

D’où viennent-ils ? D’une famille de notaires de la Haute-Garonne. Me voilà pourvu d'une race, d'une classe. La photo, policière, le prouve, Ce jeune homme aux yeux bleus, au coude pensif, sera le père de mon père. Dernière stase de cette descente: mon corps. La lignée a fini par produire un être pour rien.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.25 (légende de photo)

L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, la folie, le texte...
Denis Duparc, Échange, quatrième de couverture

Il fallait toute l'inconscience et l'impertinence de Duparc pour faire figurer, sous prétexte de fausse citation et de fausse folie, ce mot-là, justement, dans les quelques lignes de Barthes imprimées au dos de la couverture d' Échange, alors qu'il n'en est guère de plus las, ni que l'auteur supposé du passage n'évite avec plus de soin.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.221

La lignée a fini par produire un être pour rien. [...] D’où viennent-ils ? D’une famille de notaires. L’écriture n’a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d’une dette, la garantie d’un échange, le seing d’une représentation ? Mais aujourd’hui, l’écriture s’en va doucement vers l’abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l’extrêmité du sens, le texte...
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été p.156 à 165, en une seule ligne, en haut des pages.


Au dire de Freud (Moïse), un peu de différence mène au racisme. Mais beaucoup de différences en éloignent, irrémédiablement. Égaliser, démocratiser, massifier, tous ces efforts ne parviennent pas à expulser «la plus petite différence», germe de l'intolérance raciale. C'est pluraliser, subtiliser, qu'il faudrait, sans frein.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.70

À l'inverse, mais construite sur le même modèle:

[...] Qu'il soit temps d'aller au-delà du Nouveau Roman, c'est très vraisemblable, et il est bien possible même que cet au-delà implique un retour (1) à des formes combattues ou négligées par lui : encore faut-il que ce retour soit informé, instruit par l'expérience.
Renaud Camus, Buena Vista Park, p.104
(1) Un peu d'écriture éloigne du monde, mais beaucoup y ramène.

UN PEU D'ÉCRITURE ÉLOIGNE DU MONDE, MAIS BEAUCOUP Y RAMÈNE.
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été, p.333


Il se sent solidaire de tout écrit dont le principe est que le sujet n'est qu'un effet de langage.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.77

IL SE SENT SOLIDAIRE DE TOUT ÉCRIT DONT LE PRINCIPE EST QUE LE SUJET N'EST QU'UN EFFET DE LANGAGE.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.277


Du fragment au journal
Sous l'alibi de la dissertation détruite, on en vient à la pratique régulière du fragment; puis du fragment, on glisse au «journal». Dès lors le but de tout ceci n'est-il pas de se donner le droit d'écrire un «journal»? Ne suis-je pas fondé à condidérer tout ce que j'ai écrit comme un effort clandestin et opiniâtre pour faire réapparaître un jour, librement, le thème du «journal» gidien? A l'horizon terminal, peut-être tout simplement, le texte initial (son tout premier texte a eu pour objet le journal de Gide).
Le «journal» (autobiographique) est cependant, aujourd'hui, discrédité. Chassé-croisé: au XVIe siècle, où l'on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire: diarrhée et glaire.
Production de mes fragments. Contemplation de mes fragments (correction, polissage, etc.). Contemplation de mes déchets (narcissisme).
Roland Barthes par Roland Barthes, p.90-91

«DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»?
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers, p.76


Peut-on — ou du moins pouvait-on autrefois — commencer à écrire sans se prendre pour un autre?
Roland Barthes par Roland Barthes, p.94
Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été p.268

PEUT-ON — OU DU MOINS POUVAIT-ON AUTREFOIS — COMMENCER À ÉCRIRE SANS SE PRENDRE POUR UN AUTRE ?
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.255


Le rêve serait donc: ni un texte de vanité, ni un texte de lucidité, mais un texte aux guillemets incertains, aux parenthèses flottantes (ne jamais fermer la parenthèse, c'est très exactement: dériver.)
Roland Barthes par Roland Barthes, p.99

Un réseau de lignes fines, serrées, régulières, mouvantes marquaient son visage parcheminé, et deux rides plus profondes ouvraient et fermaient, de part et d'autre de sa bouche, des parenthèses qui se transformaient en guillements incertains lorsqu'il souriait d'un air las.
Renaud Camus et Denis Duparc, Travers p.70

LE RÊVE SERAIT DONC : NI UN TEXTE DE VANITÉ, NI UN TEXTE DE LUCIDITÉ, MAIS UN TEXTE AUX GUILLEMETS INCERTAINS, AUX PARENTHÈSES FLOTTANTES (NE JAMAIS FERMER LA PARENTHÈSE, C'EST TRÈS EXACTEMENT : DÉRIVER).
Ibid., p.108


La dernière phrase que j'ai relevée est utilisée très souvent par RC, mais dans un sens différent que celui prévu par Barthes. En effet, tandis que Barthes décrit un locuteur qui ne se rend pas compte de ce qu'il dit, de la façon dont il le dit, un locuteur inconscient de sa syntaxe et de son vocabulaire, en un mot un locuteur qui ne s'entend pas lui-même, Renaud Camus utilise plutôt cette phrase pour illustrer les conversations de sourds, où chacun parle très fort sans écouter personne, souvent avec une certaine vulgarité ne serait-ce que par manque de discrétion.

Ce qu'il écoutait, ce qu'il ne pouvait s'empêchait d'écouter, où qu'il fût, c'était la surdité des autres à leur propre langage: il les entendait ne pas s'entendre.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.148

Notons que "il les entendait ne pas s'entendre" est exactement l'aventure du spectateur qui regarde et écoute Théâtre ce soir.

Notes

[1] exprimée il est vrai avant internet, qui facilite désormais grandement les choses

[2] voir ma première lecture de Travers, qui serait à reprendre au vu de ce que j'ai découvert et compris depuis 2004

L'avis de Renaud Camus sur le comportement de Juan Asensio

Une chance pour le temps est paru en janvier dernier. Il y a donc plusieurs mois que j'aurais pu mettre en ligne ce qui va suivre.
Je ne l'avais pas fait d'une part pour éviter tout triomphalisme (puisque cet extrait porte le même jugement que moi sur Asensio); d'autre part parce que j'aurais eu l'impression de tirer sur l'ambulance puisque j'ai depuis déposé plainte contre Asensio dans une autre affaire.
Mais puisque Asensio s'est autorisé récemment des commentaires plus que violents à propos d'un passage d' Une chance pour le temps, il me semble légitime d'en donner ici l'intégralité afin que les quelques lecteurs intéressés puissent comprendre de quoi parle JA.

Je commente en notes de bas de page.
Ce sera un peu indigeste quand mes commentaires seront longs car je ne peux revenir à la ligne dans les notes de bas de page. Veuillez m'en excuser.

Le site de la Société des lecteurs est secoué depuis une semaine d'une terrible querelle, à laquelle je n'ai Dieu merci aucune part et dont je me tiens rigoureusement éloigné, sans hésitation et sans regret. A l'origine elle opposait Didier Goux, ce journaliste et ghost writer qui est venu nous voir ici en décembre dernier avec sa femme, et nous avait alors invités au Bastard, à Lectoure; et Juan Asensio, le critique bien connu de la blogosphère — je veux dire que c'est sur les blogs, principalement, et d'abord sur le sien, "Stalker, dissection du cadavre de la littérature", qu'il exerce ses talents de critique.

Stalker, ou plutôt Juan Asensio, donc, s'est vu inviter à l'automne dernier à diriger et à composer un numéro spécial d'une revue nommée La Presse littéraire, numéro qui serait consacré aux écrivains dits infréquentables. Asensio m'a proposé d'écrire un article, pour ce numéro de la revue, sur l' infréquentable de mon choix — proposition que je déclinai faute de temps. D'autre part il voulait que me soit consacré un article dans ledit numéro, à moi à titre d' infréquentable. Paul-Marie Coûteaux était volontaire pour écrire cet article-là. Mais Paul-Marie Coûteaux est surtour lecteur de mon journal, et peut-être de Du sens: j'ai craint qu'il ne fasse de moi un portrait un peu attendu, en vieux conservateur ou réactionnaire à la plume alerte. Valérie Scigala, qui connaît bien les Eglogues et dont j'imaginais qu'elle tirerait son texte et mon portrait tout à fait vers l'autre versant, du côté du formalisme et de "l'écrivain d'avant-garde", pour aller très vite; et cela me paraissait bien préférable, et plus surprenant dans ce contexte d'hommages rendus, pour l'essentiel, aux "réactionnaires" (dont je suis aussi, certes, mais, en l'occuttence, le point étant acquis, il ne me semblait pas nécessaire de revenir sur lui). En fait, Valérie Scigala a écrit un article très général et très descriptif, sorte d'introduction pour tous ceux (et ils sont certes l'immense majorité, la quasi-totalité, même) qui n'ont jamais entendu parler de moi; et elle n'a pas du tout parlé des Egloques et des techniques et procédés qui y sont à l'œuvre[1].

Le numéro de La Presse littéraire est paru le mois dernier. Didier Goux, comme à peu près tout le monde désormais, a lui-même son blog et il y a parlé du dossier sur les "Infréquentables". Il a dit s'être précipité sur le texte à moi consacré par Valérie Scigala, qu'il admire beaucoup, pas seulement pour ses talents littéraires; et l'avoir trouvé très bon. Il a malheureusement ajouté — malheureusement de mon point de vue, car, comme Didier Goux est devenu un des grands animateurs du forum de la société de (mes) lecteurs, il me mettait dans une situation diplomatique assez délicate [2] (mais enfin il était parfaitement libre d'écrire sur son blog ce qu'il voulait) — ajouté, donc, que pour arriver jusqu'à ce texte de Valérie Scigala il fallait d'abord traverser la très indigeste et très ampoulée (je ne me souviens plus des termes exacts, mais ils n'étaient guère aimables[3]) introduction de Juan Asensio au numéro. Ce que voyant Juan Asensio (tous ces blogueurs se surveillent de l'œil les un les autres, et par un système de collationnement automatique ils sont aussitôt prévenus de tout ce qui s'écit sur eux)[4], il eut l'immense tort, à mon avis, de répondre, sur le blog même de Goux. Quelle idée! J'ai vu pour ma part qu'un des amis d'Asensio, sur un autre blog encore, le félicite de cet excellent numéro de revue mais déplore (je suis en train m'apercevoir que j'ai déjà parlé d'une grande partie de tout cela...) que tout de même la collection des infréquentables réunis soit par trop inégale, allant de Corneille à... (oui, j'ai déjà relevé ces trois petits points) Renaud Camus: eh bien il ne m'est pas venu une seule seconde à l'esprit de répondre à cette insulte qui d'ailleurs, bien que portant sur moi, ne m'était pas adressée, non plus que celle de Goux portant sur Juan Asensio n'était adressée à Asensio. En plus Asensio s'est acquis toute une réputation de critique, il y a eu de grands articles sur lui dans la presse généraliste, il est dans certains cercles une espèce de célébrité: que pouvait bien lui faire une insulte en passant d'un blogueur inconnu et tout à fait débutant (en son bloguisme)?[5]

Or non seulement Asensio a répondu mais il a voulu entraîner Valérie Scigala dans la querelle. Il l'a trouvée peu favorable à ce dessein. Elle a même fait état, je crois bien (je n'ai pas suivi tout cela directement), de réserves sur la revue et sur l'idée directrice du numéro dirigé par Asensio; et elle aurait regretté que je figurasse, moi, parmi de vrais infréquentables tels que Brasillac et Dantec.[6] L'expression de ce regret a mis Asensio en fureur (il semble qu'il suffise de peu) et il a reproché à Valérie Scigala, pas tout à fait à tort, de s'aviser un peu tard de la compagnie où je me trouvais dans la revue et dont il ne lui avait, d'emblée, rien caché: sa fine bouche rétrospective était, d'après lui, une trahison. Seulement il mit tant de violence à sa dénonciation de Valérie Scigala[7] que Goux, le principal responsable de la querelle, décida, par galanterie, de fermer son propre blog au critique irascible; lequel estima alors que non seulement on l'insultait, mais qu'en plus on l'empêchait de répondre. Sur quoi il ne fit ni une ni deux et transporta la querelle sur le forum de la Société des lecteurs puisque Goux (qu'il appelle Gousse, et c'est hélas caractéristique de ses procédés et de son style (mais Goux, il est vrai, l'appelle Juanito)) y intervenait souvent (mais pas à propos de lui). Et depuis lors ce n'est qu'une longue pétarade de noms d'oiseaux et de bouses de vache (pour rester poli, ce dont Asensio, au moins, ne se soucie guère).

Ce Basque est tellement violent et tellement prolixe que du côté du site des lecteurs tout le monde, après quelques jours, a baissé les bras, ce qui n'apaise pas du tout ce furieux. Au contraire, il s'est mis à accuser la compagnie d'incapacité à lui répoondre, de débilité, de nullité intellectuelle, de tout ce qu'on veut. Il est allé chercher le soutient de deux siens acolytes des blogs, Ygor Yanka et Germain Souchet, autres contributeurs du fameux numéro de revue; ou bien ils se sont manifestés tous seuls, attirés par l'odeur de la poudre et animés par le courageux désir de soutenir leur général. Goux croit à tort que ces trois pistoleros n'en font qu'un, et rien ne l'en fait démordre, ce qui est absurde. Mais bien plus absurde encore est Asensio, qu'on croirait n'avoir rien d'autre à faire que de porter le fer et le feu du matin au soir sur ce pauvre forum qui n'en peut mais: on en est ce soir à sa trente et unième intervention!

Dimanche 18 mars, neuf heures et quart, le soir. Ceux qui ne savent pas croient, bien à tort, que j'ai un rapport quelconque avec la tradition éructante de l'extrême droite française, laquelle non seulement m'est totalement étrangère, mais que j'ai le plus grand mal à supporter. Asensio et les siens me pressent tous les jours d'intervenir dans la querelle qui ravage le forum de la Société des lecteurs; et avec chaque jour qui passe je suis moins tenté de le faire.

Cette querelle n'a d'ailleurs rien d'une guerre civile, puisqu'elle oppose des habitués du forum, tous du même côté, à des éléments extérieurs, Asensio et ses amis, qui s'avancent en pays conquis. A Franck Chabot, le webmestre, qui me demandait mon avis, je recommandai hier la méthode Koutouzov, le recul infini, la terre brûlée. A mesure que les envahisseurs disposent de plus de place ils se perdent eux-mêmes et se déconsidèrent plus sûrement[8]. C'est vrai surtout pour Asensio, qui a dit dix fois qu'il ne reviendrait plus jamais, que cette intervention-ci ou celle-là était la dernière de sa part, qu'il était trop bon de perdre son temps avec des imbéciles (il a recours à des termes plus vifs) tels que les habitués de ce forum; et qui revient toujours, à cause de l'impossibilité où il est de se résoudre à n'avoir pas le dernier mot. Même s'il avait eu raison il en aurait perdu depuis longtemps tout le bénéfice intellectuel et moral par ce terrible besoin qu'il étale de voir sa victoire officiellement consacrée et la supériorité qu'il se prête dûment établi.

C'est incompréhensible: que peut bien faire à un critique dans une certaine mesure reconnu comme il l'est l'assurance qu'il l'a bien emporté sur des amateurs, sur des inconnus, des indifférents? Si j'étais encore plus loin de tout cela que je ne le suis je pourrais presque trouver émouvante la formidable insécurité que révèle cette attitude, cette exigence enfantine que tout le monde voie bien sur lui les lauriers.[9] Mais il n'y a pas de victoire, encore moins de lauriers — juste une pathétique insistance à convaincre de leurs torts des malheureux auxquels, dans le même mouvement, on assure qu'il sont des moins que rien (et une nouvelle fois j'édulcore considérablement).

Encore n'avais-je pas connaissance hier du message qui au tout début de la querelle a incité Didier Goux à fermer son blog à Asensio: celui-ci écrivait sur Valérie Scigala des choses inimaginables de muflerie, de grossièreté et de bassesse. C'est Valérie Scigala qui a elle-même porté ces phrases abjectes à la connaissance des visiteurs du forum. Elles ne sont pas pardonnables et elles relèvent d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain — dont on ne saurait trop se garder sa vie entière. De la mienne en tout cas exit Juan Asensio, sans regret de ma part (et d'autant moins qu'il n'y tenait guère de place).

Renaud Camus, Une chance pour le temps, (journal 2007), p.104-108

«Elles ne sont pas pardonnables et elles relèvent d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain — dont on ne saurait trop se garder sa vie entière.» : exactement.

Deux derniers points:
- Pour ceux à qui cela pourrait servir, un vrac de liens autour de JA ;
- merci de rester courtois et mesuré dans vos commentaires: n'oubliez pas qu'il y a une instruction en cours. Exposez objectivement votre opinion, soignez la forme. N'oubliez pas que si vous regrettez ce que vous avez écrit, vous ne pourrez pas l'effacer.

Notes

[1] J'ai répondu ailleurs à ce point (que "mes" lecteurs habituels me pardonnent, je farcis mes commentaires de liens à l'intention des visiteurs de passage.)

[2] Le plus drôle, comment dire, c'est que je me suis vue dans la même situation (délicate). Il se trouve que je partageais l'avis de Didier Goux sur le style d'Asensio, mais que par loyauté (JA était le rédacteur en chef du numéro dans lequel j'écrivais), par reconnaissance pour le travail accompli, aussi (énorme travail de relecture), je ne voulais pas, je ne pouvais pas, le dire: donc c'est parce que je ne voulais pas dire ce que je pensais de son style que j'ai botté en touche en disant que je ne défendais pas quelqu'un de systématiquement agressif et goujat... C'était par souci de ménagement, le croirez-vous...

[3] Voici: «Je suis plongé depuis ce matin, dans le hors-série de La Presse littéraire. Ce que j'en ai lu jusqu'à présent me semble de bonne tenue et d'harmonieuses proportions. Il est d'autant plus navrant de voir l'édifice partiellement gâché par son narthex, je veux parler de l'article d'ouverture de Juan Asensio, rédigé dans un style calamiteux, d'un pompeux m'as-tu-vuisme, qui mène sa prose jusqu'à la frontière du lisible.»

[4] Précision: à ma connaissance, aucun des blogueurs que je lis n'a créé de "Google alert" sur son nom!

[5] Ici je ne comprends pas Renaud Camus: Goux n'a émis qu'un jugement, un jugement catégorique, ironique, mais de là à appeler cela une insulte... Vexant oui, insultant non. Si c'est vrai JA doit travailler, si c'est faux DG se ridiculise, voilà tout. A chacun de se faire son opinion en lisant JA. (Vous trouverez ici un extrait de l'introduction en cause.)

[6] En fait, il s'agit ici de l'interprétation que JA a retenue des premiers commentaires intervenus ici. Cependant, si l'idée de réunir tous les infréquentables dans une même revue me paraît une erreur de stratégie quand on ne tire pas de fierté particulière à être connoté très à droite, cela n'aurait pas été une raison pour moi de refuser d'écrire dans la revue (dans mon commentaire, j'essaie surtout d'apaiser Etienne): après tout, Renaud Camus est assez grand pour gérer son image comme il l'entend (sans compter que les conseils qu'on lui donne en ce domaine sont contre-productifs). Non, la vraie raison que j'avais de refuser en novembre 2006 quand on m'a proposé d'écrire cet article, c'est que je savais qu'Asensio était peu recommandable: il venait de laisser des messages insultants dans plusieurs blogs amis. Si j'ai parlé de ses chaussures lors de la recension de la soirée, c'est que je préférais dire ce que je pensais de ses chaussures que de lui. Pourquoi avoir accepté, alors? Pour deux raisons: la première était que j'étais flattée que Renaud Camus me proposât l'exercice, et curieuse de voir si je pourrais le mener à bien. Je n'ai jamais évoqué jusqu'à ce jour la deuxième raison, plus sensible: c'est qu'à l'époque, les relations entre Renaud Camus et moi étaient loin d'être au beau fixe. En mai 2006 j'avais quitté le forum de la SLRC (à cause de Matton), forum qui végétait depuis; d'autre part RC et moi discutions pied à pied sur le forum privé de l'in-nocence. Que Renaud Camus me proposât d'écrire cet article signifiait qu'il restait fidèle à sa règle de "séparation des affects" (cf. Buena Vista Park, Notes sur les manières du temps, etc.), que nous pouvions être en total désaccord sur certains points sans que cela nuise à la confiance qu'il me portait. Qu'aurait-il pensé si j'avais refusé? Que je boudais? Certes j'aurais pu lui expliquer, preuves à l'appui, que travailler pour Asensio n'était pas une bonne idée, mais aurait-il eu la patience de m'écouter? N'aurait-il pas répondu «Oui, oui» tout en n'en pensant pas moins? Je n'ai pas pris ce risque, j'ai accepté (appliquant en cela cette même règle de séparation des affects: on me demandait d'écrire un article, pas de juger un individu. Il faudrait maintenant établir la liste des cas où il NE FAUT PAS suivre cette règle).

[7] Admirons comment Asensio avait infléchi le débat: il s'agissait au départ de donner une opinion sur son style, à la fin de juger mon comportement.

[8] C'est bien pour cela que Franck Chabot n'aurait pas dû mettre les-dits messages hors ligne: ils constituaient une preuve de "la méthode Asensio" dont celui-ci se vante sur son blog.

[9] C'est sans doute la raison pour laquelle le cercle des blogueurs que je fréquente l'a toujours en quelque sorte materné et jamais réellement pris au sérieux. La pitié n'est jamais loin.

Voyages parallèles et immobiles

Cet extrait rend compte de l'effet que produit l'identification des sources : c'est parce que l'on sait d'où viennent les mots qu'on lit que la lecture linéaire amène avec elle plusieurs plans ou arrières-plans. Ce que Joyce accomplit au niveau du langage en incorporant plusieurs sens, plusieurs langues, dans des mots déformés, condensés ou étirés, RC l'accomplit au niveau de la littérature, amenant une série d'arrières-plans avec un seul mot ou une seule phrase.
C'est en tout cas ce qui motive ma recherche des sources: le plaisir d'entendre résonner des auteurs et des situations multiples à partir d'un seul mot.

Au fond, Ricardou a tort de préconiser entre toutes la "métaphore de transit", qui risque de devenir simple transition: car il n'y a d'intérêt à être porté ailleurs qu'à la condition de rester aussi là où l'on est — transporté, oui, mais sur place: que marchant par un jour d'hiver le long du corso Magenta, ici et maintenant, je continue de suivre le boulevard désert aux trottoirs accablés de chaleur d'une ville moyenne de la province française, «dans la lumière des années cinquante» (comme dit mon grand ami Duparc, cité par Mme Sallenave).
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1487

(Ici par exemple, "mon grand ami Duparc" ramène vers Gide et "mon grand ami Hubert" (Paludes);
Duparc fait référence au jeu des hétéronymes dans l'écriture d' Echange;
plus tard "mon grand ami Hubert" sera l'un des surnoms de Marcheschi dans le journal ou Vaisseaux brûlés.)

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.