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Cela ne se faisait plus du tout, de mourir à soixante-deux ans

C'est ce que je pensais aussi, et c'est pourquoi la phrase m'était resté en mémoire. Son ton décalé, aussi, m'avait marquée, cette façon de considérer la mort comme une mode, et le fait de mourir tôt comme une faute de goût, une inélégance, une ringardise.

Je m'étais mis dans la tête que tout le monde vivait jusqu'à quatre-vingts ans et au-delà, bien au-delà, de nos jours. Mais je m'aperçois en lisant les journaux, en regardant la télévision, en écoutant autour de moi, et la radio, que les hommes, en particulier, meurent très souvent à soixante ans, soixante-deux ans, soixante-trois ans — Ibrahim Rugova, le président du Kosovo, il y a deux ou trois jours. J'étais persuadé que cela ne se faisait plus du tout, de mourir à soixante-deux ans. Mais je vois que cela arrive tous les jours, et à un grand nombre de gens — le cancer, en général, ou l'infarctus, ne parlons pas du sida. Je serais bien fâché de laisser en plan l'énorme chantier de mes travaux.

Renaud Camus, L'Isolation, p.38

En lisant l'introduction à un colloque de finances publiques sur la santé, je découvre avec effarement qu'un quart de la population française meurt avant soixante-cinq ans.

Or les habitants de la région Nord-Pas-de-Calais ont une espérance de vie plus courte que celle des habitants des autres régions: 72.5 ans chez les hommes et 81 ans chez les femmes, contre respectivement 75.9 ans et 82.9 ans en moyenne nationale. La mortalité prématurée reste anormalement élevée puisque un tiers des habitants de cette région meure avant 65 ans, contre un quart au niveau national.

Rémi Pellet, «Questions et propositions introductives», p.49

Je ne suis pas sûre de me représenter cette statistique: cela doit vouloir dire je suppose que sur les cinq cent mille morts par an en France, un quart a moins de soixante-cinq ans, ce qui inclut les bébés, les morts sur la route, etc.
Mais tout de même, jamais je n'aurais imaginé que cela faisait/ferait un sur quatre. Spontanément j'aurais répondu un sur dix, peut-être.

Un combat avec l'ange

Lire un texte est toujours un combat avec l'ange.

Renaud Camus, Été p.127, L'Amour l'Automne p.187

Cette phrase m'avait beaucoup plu, et j'en cherchais en vain la trace dans Les Faux-Monnayeurs, au moment du combat avec l'ange, parce que la phrase précédente dans Été y faisait référence, sans avoir compris qu'inversement, c'est parce que les deux textes avaient ces mots en commun qu'ils étaient ainsi contigus: cela ne signifiait pas que la citation venait du livre cité:

Ou bien parce que c'est impossible, justement : une fleur abandonnée, une main au-dessus des yeux, quelques larmes, une intonation singulière, toujours la même, toujours au même endroit. On trouve un La Pérouse dans Les Faux-Monnayeurs, et bien sûr un Boris. Lire un texte est toujours un combat avec l'ange.

Renaud Camus, Été, p.127

En fait il s'agit d'une phrase d'un article de Guido Almansi paru dans Poétique n°36, en novembre 1978: «L'affaire mystérieuse de l'abominable tongue-in-cheek» (ce qui évoque tout aussi bien L'affreux pastis de la rue Merle que L'affaire mystérieuse de Marie Roget de Poe ou La mystérieuse affaire de Styles d'Agatha Christie (en partant bien sûr du principe que Claude Béguin, le traducteur, avait ces titres en tête au moment de traduire le titre, qu'il a d'ailleurs choisi de ne pas traduire totalement)).

J'ai trouvé cette source grâce à Google books. Cependant elle existe dans le corpus camusien (cela pour répondre à une question que je me pose toujours: «Aurait-il été possible de trouver cette source avant internet?»): elle apparaît dans Journal d'un voyage en France (1981), p.431. Je l'avais relevée parce que la note de bas de page rappelait S/Z et la question de Barthes: «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?», question qui à mon avis organise la structure de Travers, parodie secrète, tue, de Bouvard et Pécuchet.
Que Renaud Camus ait donné cette indication dans Journal d'un voyage en France me conforte d'ailleurs dans cette lecture de Travers, dans la mesure où Voyage en France recèle de multiples clés concernant les trois Églogues alors parues.

Je cite le paragraphe de l'article dans lequel apparait la phrase «Lire est toujours un combat avec l'ange.» Il évoque Aristote à propos de l'ironie, ce qui nous ramène aussi au Nom de la rose. Cet article a un parfum "Pierre Bayard". Tout livre serait une mascarade, un jeu de faux-semblants. La vérité n'est pas un critère pertinent pour lire la littérature (ce qui nous rappelle "la sincérité" qui horripilait Nabokov, qui riait aussi de l'idée de "réalité" (je ne l'écris jamais sans guillemets, disait-il).

Nous savons tous que, dans un certain sens, le lecteur est le plus proche complice du malfaiteur qui écrit le livre. Certains textes récents ont mis un accent particulier sur cette étroite coopération entre l'hypocrite auteur et l'hypocrite lecteur. Cependant, d'un autre côté, le lecteur est aussi complètement dupe. Lire un texte est toujours un combat avec l'ange, dont nous sortons forcément vaincus. Lire, c'est accepter le risque d'être tourné en bourrique, de se faire prendre à hocher gravement du chef en accord avec ce que prétend la page, entraîné par le pouvoir de la rhétorique, tandis que l'écrivain, vivant ou mort, ricane et pouffe aux dépens du lecteur, car à un moment du passé, la langue autoriale était fermement engagée dans un creux de sa bouche tandis qu'il écrivait: «Le prince d'Aquitaine à la tour abolie» ou «Mon triste cœur bave à la poupe».

Cependant, rien n'est plus absurde que de proposer une théorie de l'universalité du mensonge comme si on voulait engager les lecteurs à créer des milices privées de surveillance chargées de vérifier l'identité des livres. On a dit que rien d'important n'a été découvert en esthétique depuis Aristote, qui n'y a rien compris de toute façon. Dans le champ particulier de l'esthétique traitant de l'ironie et de la détection de l'ironie, nous ne disposons pas même d'un texte aussi éloigné que la Poétique, auquel nous puissions faire appel en dernier recours. Ce domaine de recherche est resté vierge, et le restera probablement toujours. Que nous utilisions une méthode historique ou une approche stylistique, nous aurons beau fouiller, décortiquer, nous épuiser en exégèses, utiliser tout notre discernement herméneutique, nous n'en serons pas plus capables de décider si un texte est sérieux ou parodique. Prenons la scène des comédiens (Hamlet, III, 2) où Hamlet et le premier comédien essaient laborieusement de reconstituer la longue tirade décrivant le meurtre du roi Priam et le chagrin d'Hécube. Trois cent soixante-dix ans après le premier quarto, cinq mille livres et un million de pages plus tard, nous nous trouvons encore dans le même doute que les spectateurs privilégiés qui ont assisté à la première d' Hamlet. S'agit-il d'un simple passage d'écriture dramatique, ou de la parodie d'un type de versification démodée? La même incertitude plane sur la scène du meurtre de Gonzague. Il est impossible d'établir la vérité, parce que le concept même de vérité est absent de ce contexte. A côté de tous ses autres contenus possibles, le texte transmet un message d'ambiguïté. Il communique l'information suivante: «Je suis ambigu.» Peut-être que dans quelque joue, une langue agit secrètement. Ce pourrait être celle de Shakespeare, lançant en tapinois des pointes à des poètes rivaux, tout comme dans la même scène, il pourfend ouvertement des acteurs concurrents. Ou peut-être l'auteur entendait-il avoir un personnage, Hamlet, qui était censé parler tongue-in-cheek aux autres personnages, les comédiens. On pourrait aussi penser que Shakespeare croyait à ce qu'il écrivait, et Hamlet à ce qu'il récitait. Une seule chose est absolument certaine: le lecteur est sûr d'être berné en fin de compte. Lorsque je lis le texte, et que je me trouve dans l'incapacité de décider quelle sorte de décodage stylistique on attend de moi, je sais que je me suis laissé avoir. Même si je consacrais le reste de mon existence de chercheur littéraire à la solution de ce casse-tête esthétique, je ne trouverais finalement que la confirmation de mes préjugés initiaux. Aucune preuve irréfutable ne peut m'attendre au bout de ce pénible voyage.

Guido Almansi, «L'affaire mystérieuse de l'abominable "tongue-in-cheek"», Poétique n°36, novembre 1978 p.419-420

Et je pense aussi à «VOTRE PROBLÈME, C’EST QUE VOUS VOULEZ ÊTRE AMBIGU, MAIS EN MÊME TEMPS COMPRIS.» Travers, p.276, qui est sans doute une citation de Robbe-Grillet à Cerisy (à vérifier).

Crâne en plumes

Clin d'œil : le crâne, motif essentiel de L'Amour l'Autome, et les plumes, souvenir du département du Gers, ce livre dont je ne comprends pas qu'il soit si peu aimé par son auteur (ce qui fait que de confiance, les lecteurs ne l'aiment pas non plus: «Vous savez, Renaud Camus le trouve plutôt raté»... Eh bien moi, j'aime Le département du Gers (et j'aime le mot jacarandas).)



source: galerie Géraldine Banier, 54 rue Jacob.
Eh bien entendu, puisque c'est tout un ensemble, ce crâne se trouve rue Jacob (Max Jacob, le combat avec l'ange, etc) dans une galerie au nom de Banier.


383. L'existence du fonds précolombien a permis l'attribution au musée d'Auch, en 1986, par l'Etat, de la pièce qui fait aujourd'hui sa plus grande fierté, une figuration mexicaine, en plumes d'oiseaux tropicaux, datée de 1539, de la Messe de saint Grégoire le Grand. Le thème est un classique de la grande iconographie catholique, déjà traité par Giovanni Pisano à la chaire de Pise, par des sculptures de Jean de Molder, qu'on peut voir au musée de Cluny, et de Berruguete, à Ségovie, par des peintures du maître de Flémalle, à Bruxelles, ou d'Enguerrand Quarton à Villeneuve-les-Avignon, et par beaucoup d'oeuvres et beaucoup d'autres artistes mais évidemment jamais en plumes ! Il s'agit bien sûr d'une oeuvre très excitante pour l'esprit, par la conjonction bizarre et presque vertigineuse qui s'y opère, très tôt, très peu de temps après la découverte et la conquête de l'Amérique, entre la tradition figurative le mieux installée de l'hagiographie chrétienne et un medium dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est pour elle inédit.

384. Cependant on est un peu déçu, quand on voit l'objet surtout si l'on s'est attendu à retrouver quelque chose des éblouissantes compositions de plumes, tellement chatoyantes encore, malgré leur grand âge, que conservent les panneaux coulissants du musée de l'Homme. La Messe de saint Grégoire d'Auch est une oeuvre pieuse de petit format, relativement, de style nettement archaïque pour l'époque de sa composition, et d'une sagesse, surtout, qui laisse un peu sur sa faim. On avait espéré des débordements de couleurs et des vibrations pelucheuses de matière, on trouve une image de beau vieux missel, qu'il faut regarder d'assez près pour s'apercevoir qu'en effet elle est en plumes, comme si ceux qui l'ont exécutée avait été un peu gênés de recourir à un procédé aussi autochtone, et avaient tâché de le dissimuler, au lieu de laisser libre cours à leur verve et à leur fantaisie. Le précieux fond bleu reste dans l'oeil, néanmoins. Savoir quel était cet oiseau ? Sur quels arbres s'est-il posé ? La Providence lui fit-elle soupçonner une instant, ne serait-ce que d'un frémissement dans les jacarandas, l'étrange dessein qu'Elle avait conçu pour lui, qu'il éclaire faiblement une vitrine, un jour, et tant d'années, au fond d'un musée triste de la province française ?

385. Enfin triste est beaucoup dire. Disons plutôt prévisible, et relevant d'une muséographie de père de famille; ou peut-être plutôt de vieux garçon, collectionneur de tabatières et de pots de pharmacie. [...]

Renaud Camus, Le département du Gers

Orlando furioso

Mes lectures pour L'Amour l'Automne m'ont fait retrouver cette phrase:

Et certes il est étrange que ni la folie jalouse d'Orlando, ni les amours d'Angélique et de Médor, son beau Sarrasin, ni aucune des intrigues secondaires qui se greffent à ce cycle, le plus représentatif, après tout, de la Renaissance italienne, n'aient jamais fait l'objet d'un opéra un peu notable.

Denis Duparc, Échange, p.131

Je n'avais pas vu cette phrase à la première lecture. Je l'ai en quelque sorte découverte en lisant Été (on notera au passage la technique utilisée des renvois de note et de la partition de la page, technique qui sera réservée au chapitre III de L'Amour l'Automne):

[...] tout comme Orlando, Renaud, Rinaldo, Rinaldi et un envisageable Rivaldi pourraient bien finir par autoriser Vivaldi, qu'appellent avec insistance, d'autre part, et selon d'autres règles et d'autres séries, Venise, le goût qu'a pour lui Tony, le roux illustre de ses cheveux, Orlando Furioso, le théâtre Saint-Ange, son prénom d'Antonio et jusqu'à ses propres techniques de composition, dirait-on: numerosi brani sono trasferiti di peso da un'Opera ad un'altra, spesso spostando lo stesso fascicolo senza neanche mutare il nome del personaggio… Et plus particulièrement sur l' Orlando******: Come d'uso, Vivaldi ha ampiamente utilizzato materiale preesistente.


****** On veut croire que Duparc ignorait cette œuvre admirable lorsqu'il écrivait avec une caractéristique suffisance: Et certes il est étrange que ni la folie jalouse d'Orlando, ni les amours d'Angélique et de Médor, son beau Sarrasin, ni aucune des intrigues secondaires qui se greffent à ce cycle, le plus représentatif, après tout, de la Renaissance italienne, n'aient jamais fait l'objet d'un opéra un peu notable.

Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.29

J'ai tendance à penser que si Orlando furioso a pris tant de place dans Été, c'est à cause de cette ignorance, de cette erreur initiale dans Échange.

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