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Renaud Camus - Demeures de l'esprit - Suède

A vrai dire, ce tome sur la Suède a mis plus de temps à me convaincre, à me charmer, que celui sur le Danemark et la Norvège. (Mais comme je n'ai pas écrit de compte rendu sur le tome dano-norvégien, cela ne signifie pas grand chose (Dieu que j'ai de retard dans tout. Je crois que je vais arrêter d'appeler cela du retard, et tout simplement abandonner tout ce qui n'a pas été fait au fur à mesure. Il faudrait écrire tout de suite — je viens de perdre vingt minutes à essayer de retrouver dans Kråkmo ou Parti pris une citation qui résume cette conviction — en vain)). Mais il s'est produit ce qui se produit souvent quand je lis RC : le livre a pris de la profondeur au fur à mesure qu'il avançait, un rythme et un souffle, une ampleur.
Je me suis demandé si les demeures nous étaient présentées dans l'ordre du trajet camusien ou si elles avaient été disposés pour organiser une progression — mais dans ce cas, laquelle, car après les demeures et les paysages déserts du centre de la Suède le livre se termine sur des chapitres plus ordinaires, correspondant au retour dans les villes. (Et pour répondre à la question, il semble que les demeures soient présentées dans l'ordre du voyage, avec bien sûr omission de l'escapade en Norvège.)

Au premier abord le dépaysement est moins grand avec la Suède qu'avec la Norvège: plus de manoirs et châteaux, d'architecture classique ou néo-classique, les maisons ont des silhouettes plus familières et cossues (cela totalement subjectif, je parle d'impression, je n'ai pas compté, je n'ai pas comparé). Cependant, les noms me sont plus étrangers que les noms dano-norvégiens: tandis que je connaissais, à ma grande surprise, les trois quarts de ces derniers (Undset, Blixen, Andersen, Ibsen, Vigeland, Munch, Hamsun,…), la plupart des noms suédois me sont inconnus et difficiles à mémoriser: le livre refermé, je ne me souviens que de Linné, Nobel, Stindberg, Lagerlöf... les autres, je les ai déjà oubliés, «ça commence par un W…», Petersen-Berger, par la grâce des Églogues

La grande difficulté de ce tome, finalement — pas pour le lecteur, pour l'auteur — est le manque de documentation en français ou en anglais. Tant que nous sommes au sud d'Uppsala (mettons), la verve camusienne se déploie mêlant anecdotes minuscules et drôles ou bizarres et informations de fond (mariages, divorces, meubles et pianos en héritage, maîtresses et froideurs, déplorations des paysages et vues abîmés (ils ont l'air de l'être avec beaucoup de cruauté), reconstitution de la généalogie royale suédoise depuis Bernadotte avec même excursion en amont («de tous les que serait-il arrivé si… de l'histoire, il en est peu de plus tarabustant que celui-ci, que serait-il arrivé si Gustave III n'avait pas été assassiné? (Les Bernadotte seraient-ils notaires à Pau? Non, il seraient tout de même princes de Pontecorvo…)» (p.158)); mais les sources se font plus rares tandis que nous montons vers le nord, et c'est la Suède, le territoire de Suède, qui envahissent l'espace et le texte. Or les paysages du nord, c'est le vide, l'absence et la disparition de l'identité dans la multiplicité des noms («La maison se nommait Haget, le lieu-dit Taserud, entre Arvika, sur le vaste Glafsjorden, et Rackstad, sur le petit lac Racken — c'est du moins ce que je crois démêler parmi l'habituelle profusion scandinave des toponymes, le moindre pavillon ou grenier à blettes au fond du jardin étant doté de son nom propre, sous ces latitudes, comme un hameau ou un château» p.327).

Il se déploie une problématique de la présence selon ses deux axes, le lieu et l'ontologie. Tout s'efface, tout s'évanouit, à force d'être insaisissable: «on ne sait pas où on est, on ne sait pas si l'on y est» (p.302)

Arjeplog est donc très au nord, et certes en Laponie, dans l'ancienne province suédoise de Laponie; mais pas au nord du nord, et même plutôt dans le sud de la Laponie; Arjeplog n'est pas très à l'est, et par exemple se trouve bien éloigné de la mer Baltique, qu'il faut aller chercher, lorsqu'on s'y trouve, à Luleå, au fond du golfe de Botnie. Et Arjeplog n'est pas très à l'ouest, car un grand morceau de désert, de toundra, de steppe montagneuse, sépare encore la ville de la Norvège. Arjeplog, à dire le vrai, est au milieu de rien: c'est un non-lieu. L'isolement y est terrible, l'éloirnement de tout formidable. Et pourtant l'endroit n'est pas le comble de quoi que ce soit, ce n'est pas le bout de la route, il y a en tous domaines des lieux qui sont plus ceci et davantage cela. (p.289-290)

Où sommes-nous? Il me semble retrouver l'atmosphère rêveuse et hésitante de L'élégie de Chamalières, qui évoque Nowhere, USA:

Skattlösberg, à dire le vrai, est un village terriblement élusif. […] Il n'a ni centre, ni consistance, ni mairie, ni église, ni école — certaines de ces choses n'ont jamais existé, d'autres ont disparu ou bien je n'ai pas su les trouver (p.302)

Si la Suède "des villes", la Suède du sud, semble souvent exaspérante, malgré les maisons le plus souvent impeccablement conservées, c'est-à-dire sans trop d'application, avec ce qu'il faut de poussière et de temps qui passe (de tissus passés), la Suède du nord possède des raffinements infinis dans la nuance qui s'approchent de la folie et par là-même fascinent:

C'était l'acte de naissance du laestadianisme, qui compte aujourd'hui deux cent mille affidés à peu près dans le monde, divisés selon de fines nuances de doctrine en dix-neuf dénominations, dont les trois principales regroupent toutefois plus de quatre-vingt-dix pour cent du nombre total des laestadiens. Ceux-ci sont répandus principalement en Suède, en Finlande, en Norvège, aux États-Unis et au Canada. De petites congrégations isolées existent en Amérique du Sud et en Afrique. Il est à noter que le mouvement n'a jamais rompu ses liens avec les Églises luthériennes établies, quand il en existe. C'est seulement aux États-Unis, faute d'une Églis d'État, qu'il est tout à fait autonome. (p.278-279)

Il ne faut pas confondre le Finnmark et le Finnmark, bien qu'il s'agisse dans les deux cas, étymologiquement, du pays des Finlandais, ou peuplé de Finlandais. Voisin de la Finlande (et aussi de la Russie, et aussi de la Suède), le Finnmark norvégien est le plus septentrional et le plus oriental des comtés du royaume, une vaste province aux rivages très découpés parmi lesquels se distingue la péninsule du cap Nord, et à l'immense plateau intérieur, fascinant de solitude et de largeur d'horizon. Le Finnmark suédois, lui, beaucoup plus au sud, est une petite partie de la Dalécarlie, en bas de cette province et au centre du pays: il doit son nom aux Finlandais orientaux qui s'y installèrent aux XVIe et XVIIe siècles, à une époque où la Finlande appartenait à la Suède mais où ses régions orientales, notamment la Savonie, étaient constamment soumises à la pression russe. On appelle ses transplantés "Finlandais des forêts" à cause d'une pratique agricole qui ne leur est pas propre mais qui fut lontemps typique de leurs coutumes et de leurs procédés d'exploitation, l'agriculture sur brûlis, la fertilisation de la terre par les feux de forêts. […] (p.301)
Il ne faut pas confondre non plus les Finlandais des forêts, établis principalement en Suède et en Norvège centrale après leur traversée de la mer Baltique, avec les Kvens, autres Finnois d'origine qui, eux, sont passés directement de l'extrême nord de la Finlande et de la Suède à l'extrême nord de la Norvège, aux XVIIIe et XIXe siècles pour la plupart, quoiqu'il ait existé un Kvenland en Norvège dès le haut Moyen Âge. Aujourd'hui les Kvens du Finmark norvégiens ont un peu l'impression d'être la minorité d'une minorité, et se montrent parfois jaloux des avantages qu'ont pu obtenir les Lapons, dont le parlement presque neuf se dresse à Karasjok. Les Kvens sont à peu près quinze mille et ils ont conservé leur langue, une variante archaïque qui bénéficie en Norvège du statut de langue minoritaire. Les Finlandais des forêts, metsasuomalaiset en finnois, skogsfinnarma en suédois, sont aujourd'hui totalement assimilés en Suède et en Norvège centrales et ils ne parlent plus leur langue.[…] (p.303)

Chaque volume des Demeures apporte ses découvertes, ses coups de foudre. Je retiendrai Bellman (mais qui était Béranger?), Andersson, mais surtout Einar Wallquist, si discret que même Wikipédia ne nous apprend rien («Tous les dictionnaires dont je dispose ignorent notre héros et même Wikipedia n'offre, le concernant, d'article qu'en suédois, et bref, ce qui ne me facilite pas la tâche.» (p.294))
Wallquist, c'est le médecin, l'écrivain, le peintre, le collectionneur. Mais pourquoi diable s'être installé à Arjeplog? Le suédois n'aide guère:

J'avoue que je ne sais pas ce qui s'est passé. «Et est-ce que personne n'a prononcé le nom de M. Giolitti?» demande M. de Norpois dans une page célèbre, une des plus drôles de la Recherche. «A ces mots les écailles tombèrent des yeux du prince Foggi; il entendit un murmure céleste[1].» Peut-être les écailles sont-elles tombées des yeux du jeune docteur Wallquist. Peut-être a-t-il entendu un murmure céleste. Peut-être a-t-il été horrifié d'apprendre que cette commune vaste comme une province et peuplée comme un village n'avait pas de médecin et que personne ne voulait se dévouer pour rejoindre ces déserts glacés. Peut-être était-il un saint. Peut-être avait-il quelque chose à cacher, ne serait-ce qu'à lui-même. Peut-être ne supportait-il plus l'humanité dès lors que sa densité dépassait 0,2 habitants au kilomètre carré. Toujours est-il qu'à la fin de l'année universitaire il avait son doctorat en poche et que le 2 août il était à Arjeplog. Le 18 il y élisait domicile officiellement. Il y est mort soixante-trois ans plus tard, le 21 décembre 1985.

Renaud Camus, Demeure de l'esprit - Suède, p.294

Notes

[1] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1989, vol IV, ''Albertine disparue, III, p.215

Charitablement

Pour ceux des visiteurs qui ne comprennent pas le suédois, on a disposé là, charitablement, des traductions finnoises.

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Suède, p.283


Cependant :
En rentrant nous sommes passés par Motala, puis nous avons écumé les trois librairies de Linköping avant qu'elles ferment, à la recherche d'une épaisse biographie de Heidenstam que nous avions découverte à Olshammar, où elle n'était pas à vendre. Elle est en suédois, certes, mais contient de nombreuses illustrations, très éclairantes. Et de toute façon nous avons acheté à Motala un nouveau dictionnaire, beaucoup plus gros et détaillé que le précédent, de sorte que notre maîtrise parfaite des dialectes ostrogoths est imminente.

Renaud Camus, Parti pris, p.278

Wilhelm Peterson-Berger

Et avant même d'avoir entendu une note du compositeur je connaissais la phrase de lui, qui m'intriguait par le renversement des genres entre le français et le suédois, par laquelle il disait son attachement pour son concerto de violon: «ma seule fille parmi mes cinq garçons, les symphonies.»

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Suède, p.264

En lisant cette phrase, il m'a paru évident que Peterson-Berger avait toutes les qualités pour appartenir aux Églogues : son nom d'abord, qui rappelle les sablés Paterson's (cf.Travers), son prénom qui commence par un W, sa pièce évoquant le tennis Lawn Tennis et celle sur l'été, Sommarsång, Chanson d'été, et cette phrase, s'apparentant à l'inversion.

Je m'apprêtais donc à faire un billet de type cohérence échevelée (ce qui pourrait, ou aurait pu, appartenir aux Églogues) quand, à la recherche de la référence exacte des sablés Paterson's, j'ai trouvé dans Été la phrase de Peterson-Berger:

Wilhelm Peterson-Berger considérait ce concerto pour violon comme « ma fille bien-aimée parmi mes cinq garçons, les symphonies » : il est interprété ici par l'Orchestre Symphonique de la Radio, sous la direction du chef Westerberg.

Renaud Camus, Été, p.23

Les sablés Paterson's, quant à eux, apparaissent dans les phrases suivantes:

Comme si ce n'était pas encore suffisant, le petit Français mange tous les matins, avec son thé, des sablés Paterson's, made, tenez-vous bien, by J. Paterson & Son, Ltd., j'ai vérifié. Et puis nous avons Wolfson, Jakobson, Stevenson, Peterson, et le fameux Johnson, ou Jonestone, le grand architecte dont la maison de verre, dans Queens Road, sert à toute la bande de lieu de rendez-vous. (Travers, p.176-177)

[On doit à la vérité de préciser que le prix des sablés Paterson's, comme leurs diverses composantes, a été réduit de moitié.] (Travers, p.177)

On trouve en fait sur le marché, ces temps-ci, trois qualités de sablés Paterson's, à des prix bien sûr différents. (Été, p.74)



ajout du 23 octobre: Suis-je bête, c'était indiqué en toutes lettres dans Parti pris:

Bien qu'il soit question de ce compositeur dans Travers ou bien dans Été, je ne sais plus, je ne suis pas tout à fait certain du génie musical de Wilhem Peterson-Berger, dont je ne connaissais jusqu'à présent, d'ailleurs, que la symphonie Banneret (Le Drapeau). (Parti pris, 11 août 2010, p.329)

Danaïdes

Le temps manque tout le temps, comme l'argent ; et cela en toute indépendance des quantités dont on dispose, qu'il s'agisse de l'un ou de l'autre.

Renaud Camus L'Amour l'Automne, p.230-232

Talisman

Heidegger protège de la débauche.

Renaud Camus, Derniers Jours, journal 1997, p.392

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