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Billets pour la catégorie Renaud Camus hors textes :

jeudi 26 août 2004

A propos des ''Fictions du journal littéraire ? Paul Léautaud, Jean Malaquais, Renaud Camus'' de Catherine Rannoux

Ce livre critique ne ménage pas particulièrement l'auteur RC et expose franchement dans une note en bas de page concernant "l'affaire":

Le débat a violemment opposé les anti- et les pro-camusiens, ces derniers défendant l'idée que le diariste était victime d'une lecture déformée par des citations partielles. Si les écrits de R. Camus plaident plutôt en sa faveur, il semble cependant que l'épisode de La Campagne de France marque le début d'une dérive à laquelle la mise au point du récent Du sens n'est pas parvenue à mettre fin: l'annonce de la création par R. Camus d'un parti de l'«in-nocence», hostile à une immigration non-européenne, témoigne d'un engagement idéologique dont les présupposés ne semblent plus rien avoir d'ambigu.
Catherine Rannoux, Les fictions du journal littéraire p.145



Ensuite, la partie consacrée au journal démontre comment le journal se nourrit de lui-même, dans un mouvement dit "perpétuel":

La rétrospection n'est assurément pas absente de ce genre d'écrit; même non édité, il est fréquent par exemple que le diariste se plonge dans la lecture de pages rédigées des années auparavant dont il redécouvre la teneur, ce qui déclenche un nouveau processus d'écriture par auto-engendrement: le journal devient à lui-même sa propre nourriture et sa propre quête, dans un mouvement incessant. A cela, la publication régulière de fragments est susceptible d'ajouter la prise en compte des lectures que d'autres auront pu faire des pages personnelles [...] il ne s'agit plus seulement de l'appel au lecteur futur virtuel, mais bien de la prise en compte de jugements critiques effectifs qui, ayant pour objet les pages passées, deviennent des réalités du présent de l'écriture. Le mouvement est ainsi perpétuel, dans la nécessaire reconduction du geste d'ajustement où cherche à se saisir l'image d'un sujet en permanente élaboration.
Ibid., p.144



Le livre s'attache à un journal en particulier, Fendre l'air,

en partie en raison des événements qui ont marqué cette année-là: chute du mur de Berlin, effondrement du régime Ceausescu en Roumanie, mouvements d'étudiants à Pékin, commémoration du bicentenaire de la Révolution française, etc. Si la période historique n'est assurément pas comparable à celle que vivent Malaquais et Léautaud pendant les années de guerre, l'année 1989 permet cependant, dans la perspective de cette étude, d'établir un relatif point de comparaison: dans la mesure où son actualité présente des épisodes d'une grande importance pour l'Histoire européenne ou mondiale, elle s'avère susceptible à priori de donner lieu à la prise en compte de mots autres (commentaire personnel: ie, plus ou moins: mots repris dans le discours d'autrui) issus des discours politiques. Leur relative rareté témoigne donc à contrario des choix du discours propre, dont un domaine discursif de prédilection est sans conteste la littérature. [...] Les mots autres sollicités par le discours du journal définissent ici le territoire singulier d'un sujet dilettante et exigeant, vagabond de paysages littéraires raffinés, observateur critique d'un monde jugé incivil: telle est du moins l'image de soi que construit l'énonciation grâce au lien tissé avec des extérieurs discursifs qu'elle s'est choisis avec soin.
''Ibid, p.146



Complément le 18/03/2005 à 06h03 (UTC)

Objet : Identification des sources

Catherine Rannoux a fait un étonnant travail d'identification des sources.
Rannoux étudie les différents modes de citation, de la citation explicite avec source à l'appropriation avec légère réécriture, en passant par l'allusion. De ces citations, elle tire des conclusions quant à la vision du monde et le vivre au monde de Renaud Camus.
Il me semble que ses conclusions sont juste, disons qu'elle ne dit rien qu'on ne sache déjà, mais elle s'appuie sur le texte du journal pour étayer ses conclusions, «ça change», comme dirait un ami.
C'est jargonnant, dommage (mais est-ce vraiment évitable? Chaque mot technique ne pourrait être évité qu'au prix d'une périphrase) mais je trouve cela passionnant.

Quelques exemples d'identification:

On devine que rien n'interdit l'accumulation de références à des discours autres, combinant les différentes configurations du mode semi-allusif comme dans ces lignes où une première modalisation autonymique semi-allusive (segment délimité, source donnée de façon allusive) sert de commentaire à une citation d'Ella Maillart, puis une nouvelle citation déclenche une deuxième modalisation interdiscursive dont la source n'est pas donnée bien qu'elle diffère de la première (segment non délimité, source non désignée) :
«Excitées par l'exploration de Bayezid, nous n'eûmes pas de répit jusqu'à ce que, parmi les criailleries des choucas indignés, nous ayons gagné le sommet des falaises faisant face à la citadelle.» L'image pousse son cri, comme pour le pauvre Crusoé dans Londres, chez Perse : c'est celui des choucas indignés, qu'affrontent à la varape les Suissesses intrépides... «En 1835, un voyageur nommé Brant écrivait au sujet de Bayezid que c'était le palais le plus splendide de toute l'Anatolie [...]» Oh! Partir, partir! Que me veut cet at home obèse? (Fendre l'air p.316)

en note de bas de page: L'image pousse son cri est empruntée aux «Images à Crusoé», dans Eloges de Saint-John Perse. La deuxième modalisation fait appel aux mots de «Laeti et errabundi» dans Parallèlement de Verlaine. »

ou encore

Malgré la combinaison (mais tellement singulière) d'éléments qui pour la plupart nous sont assez familiers, somme toute, il y a là quelque chose qui ne ressemble à rien qu'on connaisse, sinon dans quelque haut Moyen-Age rêvé, qu'aggraverait sous la lune d'hiver une Arabie de sombre fantaisie, peuplées d'assassins souriants, et de bourreaux qui tranchent/le cou des innocents. (Fendre l'air p.316)
[...]
Les vers proviennent d'un poème de Tristan Klingsor, «Asie», extrait de la Shéhérazade mise en musique par Ravel. La forme originale en est :
Je voudrais voir des assassins souriants
Du bourreau qui coupe un cou d'innocent
Avec son grand sabre recourbé d'Orient

Décidemment, cette étude de C. Rannoux va changer ma façon de lire le journal. C'est toujours la même surprise de constater à quel point je ne vois pas ce qui est devant mes yeux: le journal est parsemé de citations non dissimulées, en italiques ou entre guillemets, et d'une certaine façon, je ne les avais pas remarquées. Mais comment est-ce possible?

L'écrivain baigne dans la littérature et le moindre paragraphe le transpire.



Deux autres exemples choisis par C. Rannoux:

Et pour le reste, Octave, rentre en toi-même. Je ne sais pas, moi: pourquoi ne tiendrais-tu pas ton journal?
Fendre l'air p.392
note de bas de page: il s'agit d'un vers de Cinna, extrait de la tirade d'Auguste (IV, 2): «Rentre en toi-même Octave, et cesse de te plaindre.»

Un jeune gardien y lisait au soleil, sur un janséniste balcon. Or nous fûmes au chemin de Racine, à Saint-Lambert, à Dampierre même. And then to bed, contents mais fatigués...
Fendre l'air p.185

[...] Mais l'excursion dans un dire familier collectif est susceptible d'ouvrir la voie vers d'autres dires encore: à la voix de la communauté, indifférente au temps, se superpose l'écho possible d'un nouveau dire, singulier celui-ci, surgissement d'une voix du XVIIe siècle spontanément associée au commentaire de la visite de Port-Royal. C'est en effet par le banal «And then to bed» que Samuel Pepys concluait fréquemment les entrées de son Journal, sur un modèle repris ici par l'énonciation de Fendre l'air. Jouant d'une même forme de clôture, le discours laisse percevoir en lui l'équivalence de dires multiples, sur le mode d'un possible «je dis comme disent les Anglais, qui disent comme disait Pepys au XVIIe siècle», et ce alors que la façon de dire en français joue simultanément à imiter les voix du passé. C'est donc à une forme de puits discursif sans fond que l'on a affaire, chaque voix semblant pouvoir s'ouvrir sur d'autres voix, dans une familiarité des dires, mais si rapide, si ténue, qu'elle peut laisser de côté le lecteur dont elle sollicite tant, à moins qu'elle ne l'entraîne à son tour dans le soupçon des échos infinis.
Les fictions du journal littéraires p.165

(C'est moi qui souligne)

lundi 23 août 2004

Comment il se fait

G. : On a pensé justement, avec Vaisseaux Brûlés, que c'était peut-être un aboutissement de ce travail, au niveau même du choix d'un nouveau type de support. Qu'est-ce qui a motivé ce choix-là ?

R.C. : Une nécessité impérieuse, vraiment, et que je ressens depuis très longtemps, puisqu'il y a déjà vingt ans de cela certains livres miens se colletaient à cette difficulté de la narration en éventail, si l'on veut, ou en arborescence : c'est-à-dire qui présente partout des embranchements, des carrefours, et qui n'est pas unidirectionnelle, qui ne se contente pas de marcher de son début vers sa fin. Le livre idéal est croisements perpétuels, embranchements infinis, notes, parenthèses, parenthèses dans les parenthèses, notes aux notes aux notes aux notes. Des livres comme les deux Travers - Travers I et Travers II, qui sont les deux seuls parus jusqu'à présent (il doit y avoir quatre Travers au sein des Eglogues), ces livres exploraient déjà les possibilités de niveaux superposés de discours, de figuration spatiale de la prolifération arborescente de la pensée, de la rêverie, et tout simplement de la "réalité". Donc, c'est vraiment quelque chose, un souci, qui est très présent en moi, depuis toujours.

source

La forme homomorphe à la pensée, c'est le lien hypertexte, l'association d'idées.




Réponse de Jérôme Vallet (Paul-Laurent Oswald) déposé le 24/08/2004 à 07h52 (UTC)

Objet : Comment ne se pourrait-il pas

Oui, j'avais déjà lu cela. Et "la preuve par l'hyper-texte" me paraît évidente, tellement que je voudrais entendre d'autres points de vue que celui-là, qui m'a convaincu trop facilement.

Mais surtout, ce que je voudrais comprendre, je crois, c'est pourquoi on parle beaucoup d'auteurs "qui-publient-sur-le-Net" sans aucune nécessité formelle ou structurelle, et si peu de ces Vaisseaux-là, qui semblent si bien adaptés "à leur média", que c'en est trop beau ?

(Quand je disais (dans mon message précédent) « Les Vaisseaux brûlés », je voulais parler bien entendu du principe de l'hyper-texte appliqué à l'œuvre littéraire.)


Ma réponse

article de référence

Qu'est-ce que vous appelez "la preuve" par l'hyper-texte? L'association d'idées est à la base de la construction des hyper-liens. C'est une idée géniale, quand on y pense, puisqu'elle consiste effectivement à reproduire la façon désordonnée dont nous pensons (ou plutôt ne pensons pas: l'impression immédiate avant mise en ordre de la pensée), la façon dont chaque mot nous renvoie à des souvenirs ou à des sensations, par association spontanée, c'est une idée déroutante pour toute personne habituée au texte linéaire, au développement ordonné, une idée choquante pour notre pensée occidentale, qui traque le désordre de la pensée depuis 2500 ans, à travers la rhétorique, les plans, les développements logiques...

Oui, bien sûr qu'il est surprenant que le plus classique de nos auteurs adopte le plus nouveau des instruments. Cependant, cet instrument permet de donner une forme justement, subrepticement, à ces impressions immédiates, de les discipliner, il permet d'introduire des sens de lecture, des fils, et de jouer de la cohérence échevelée du monde.

Autre voix:

L'écriture camusienne se caractérise ainsi par une forme d'engendrement successif, les textes renvoyant les uns aux autres, impliquant que la signification n'est jamais arrêtée ni figée, mais qu'elle procède d'une circulation constante entre des écrits toujours en devenir car susceptibles d'être commentés et repris par d'autres. Ce mouvement labyrinthique de l'écriture trouve son aboutissement logique dans un usage d'Internet qui autorise à la fois la circulation non linéaire dans l'écrit et sa réorganisation constante dans un mouvement infini, presque sous les yeux des lecteurs: R. Camus développe sur son site Internet un texte sans fin, «Vaisseaux brûlés», qui donne lieu à son tour à des éditions partielles sur papier, prolongeant le mouvement de création permanente. Les fictions du journal littéraire de Catherine Rannoux, Droz, p.145

Mais surtout, ce que je voudrais comprendre, je crois, c'est pourquoi on parle beaucoup d'auteurs "qui-publient-sur-le-Net" sans aucune nécessité formelle ou structurelle, et si peu de ces Vaisseaux-là, qui semblent si bien adaptés "à leur média", que c'en est trop beau ?

Mais c'est une question qui se pose aussi pour les livres-papier de facture traditionnelle... Peut-être que les personnes aimant une écriture classique, soutenue, ne sont pas les plus attirées vers les ordinateurs. (Pensez à Alain Finkielkraut, par exemple). Je me souviens de cet étonnement, lors de l'assemblée de la SLRC ou de la visite à Plieux, de constater que la plupart des présents n'allait jamais sur Internet et ne connaissaient pas les sites.


source
le 01/03/2008

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