Billets pour la catégorie Renaud Camus hors textes :

L'assemblée générale de la SLRC en 2003

Contre-version de la version de Rannoch Moor, p.215

Raconter la première AG à laquelle je participai est en fait un grand plaisir. C'était une belle soirée d'avril, temps clair, dans une cour du... dizième, onzième? arrondissement. Je ne sais qui avait prêté une salle, une pièce de bureau en rez-de-chaussée. J'y allais avec timidité et impatience, persuadée d'y rencontrer les intervenants du site que j'avais lus ou avec lesquels je discutais depuis six mois. Je ne connaissais pas grand chose au cercle camusien, je n'avais lu que ce site et Retour à Canossa.

Commençons par brosser le contexte, enfin, "mon" contexte.
Pour moi, RP était sans aucun doute le méchant, celui qui s'était brouillé avec RC. Certes, j'avais du mal à comprendre comment il pouvait demeurer un grand ami de Jean-Paul Marcheschi en s'étant brouillé si fort avec RC, certes j'avais du mal à croire que la brouille était définitive, le site avait été si drôle, les discussions entre Steevie et RP si amusantes (que les autres que je ne cite pas ne soient pas vexés (ujeed, TM, GC, Anna, etc)), comment croire que tout cela avait pu s'interrompre si brutalement (voir les débuts de ce site jusqu'en juillet 2002)? Mais de toute façon, pour moi, RP était le méchant, car il m'avait vexée par un message de novembre 2002 (je cite : «Notez, vous êtes parfois touchants. Notamment quand l’une ou l’un apprend aux autres à lire l’Œuvre. Là ça vaut vraiment son paquet de cacahouète.» Il n'était pas sûr que je fusse visée, mais il est sûr que je me suis sentie visée! (Je l'avoue avec honte, mais tranquillement; car à mes yeux, c'est toujours la personne qui se vexe qui a tort, et je suis très susceptible.))

En arrivant à la réunion, j'ai été plutôt déçue. Je ne sais pas combien nous étions, onze, dit le journal, et je le crois sur parole. J'ai été déçue car j'ai découvert qu'il y avait très peu d'intervenants du site, et même que la plupart des présents ne le lisait jamais: c'est tout un désir et une illusion de connivences qui s'évanouissaient. J'ai reconnu Franck (Chabot) que j'avais rencontré une fois, Eudes, que j'avais rencontré grâce à Jérôme qui avait organisé une rencontre, découvert la figure mythique de Jacqueline Voillat avec beaucoup de plaisir, et mis des visages sur les membres du bureau. Il y avait là quelques personnes inconnues que j'ai revues plus tard, à Plieux, lors de séances de dédicaces et lors de l'AG suivante. Le silence était grand, l'atmosphère recueillie.

Dès le début de la séance, Sophie Barrouyer nous a annoncé que Rémi Pellet nous rejoindrait à partir de xx heures (je ne me souviens plus) afin d'expliquer les raisons de sa démission et qu'il fallait que nous terminions l'AG avant son arrivée.
Cette nouvelle m'a beaucoup surprise; puisque comme je l'ai expliqué, RP était le méchant, je ne voyais pas bien pourquoi il était ainsi invité (pas de quartier pour l'ennemi!)

L'assemblée générale s'est déroulée normalement, approbation des comptes, élection d'un nouveau président suite à la démission de Jan Baetens, retour sur le débat Plenel-Finkielkraut à Sciences-Po, décision d'organiser un voyage à Plieux. Je me souviens de ma stupéfaction à cette idée, un voyage organisé à Plieux, voilà qui paraissait aux antipodes du camusisme ; d’ailleurs les intervenants du site n’en croiront pas leurs yeux quand nous l’annoncerons ici... Il faut décider du lieu de ce voyage, je me souviens que Jacqueline Voillat a proposé un village de Suisse (mais je ne me souviens pas de son nom) en plaidant qu’il s’agissait d’un lieu que Renaud Camus visitait adolescent avec ses parents (j’espère ne pas me tromper, Jacqueline rectifiera), un lecteur s’était récrié, pas du tout, ce village n’apparaissait dans aucun journal, et je m’étais dit qu’il ne réfléchissait pas, que sans doute Jacqueline était en train de nous dévoiler un lieu qui apparaîtrait dans un journal à venir, 2001 ou 2002...

Sophie Barrouyer lance également un appel pour trouver des salles prestigieuses, elle veut « réinscrire Renaud Camus dans l’espace national », ou quelque chose comme cela, Ulm ou Polytechnique ou la BNF, elle souhaite trouver des professeurs pour tenir des conférences sur l’œuvre camusienne, elle me vexe (elle aussi! décidément...) en décrétant que les analyses des lecteurs lambda n’ont aucune valeur à ses yeux, que seuls comptent les professeurs (citation inexacte trois ans après, bien entendu). Franck Chabot proteste doucement en disant qu’il défendra toujours le droit de chacun à s’exprimer sur l’œuvre. (J’entre dans des détails sans importance ; ici, c’est pour remercier Franck de ces quelques mots).

Je crois que c’est à peu près tout concernant la première partie de la soirée. Puis Rémi Pellet est arrivé et a expliqué les raisons de sa démission. Je n’ai pas de souvenirs bien précis de son argumentation (puisque je l’avais déjà condamné il était inutile de l’écouter attentivement). Le récit donné par le journal est plutôt juste, sauf ce mot de « moche » que je réfute : je suis sûre qu’il n’a pas été prononcé.
Je me souviens qu’il a raconté cette histoire de musique dans la voiture qui rendait toute discussion impossible, il n’avait pas trouvé cela extrêmement poli, je m’en souviens bien car j’avais pensé «Mais enfin, ce n’est pas possible, il y a idéalisation, il est déçu parce que Renaud Camus n’est pas parfait !»

Rémi Pellet a protesté que personne sur le site ne lui avait dit qu’il dépassait les limites, « sauf vous » a-t-il ajouté en se tournant vers moi, ce qui m’a bien étonnée, car cela voulait dire qu’il lisait le site attentivement (j’avais répondu à son message de novembre 2002) Reprenant peu ou prou cette discussion webmatique, nous nous sommes disputés à propos du rôle de la psychanalyse (et je suis bien contente, car je l’ai traité d’avocat ! Et toc (ceci est raconté quelque part sur ce site), lui soutenant qu’il n’y avait pas de raison de ménager quelqu’un qui proclamait brûler ses vaisseaux tandis que je soutenais qu’il était choquant de pratiquer sur un site l’analyse d’un tiers qui vous lisait, et que la psychanalyse n’avait pas cela pour objet ou objectif.

RP a effectivement parlé de « moines-soldats », ce que personnellement je trouve plutôt gentil, un hommage aux qualités batailleuses de la Société. Deux stratégies s’opposaient : Sophie Barrouyer voulait obtenir « réparation » du tort causé à Renaud Camus lors de l’«Affaire» tandis que Rémi Pellet défendait la thèse qu’il fallait maintenant dépasser, dans tous les sens du terme (passer outre, dirais-je aujourd’hui) l’ Affaire. Il proposa de lancer une campagne pour obtenir le prix Nobel de littérature pour Renaud Camus. Je le regardai avec des yeux ronds. Il est complètement fou, pensai-je. Comment proposer cela alors que toute la presse est contre Renaud Camus, devenu infréquentable? (Mais depuis je caresse l’idée... Je me suis renseignée sur le mode de l’élection, j’évalue l’obscurité de Claude Simon en France avant qu’il ne recoive le prix... Je me dis que Coetzee n’est pas très politiquement correct, à ce que j’ai compris, etc)

J’étais de loin la plus virulente, me semble-t-il. Les autres, les vieux camusiens, parlaient à RP avec respect, admiration, peut-être reconnaissance. Je sentais qu’il avait dû rendre de grands services et que certains étaient sincèrement désolés de son départ. C’était difficile pour moi de comprendre exactement ce sentiment car j’étais arrivée trop tard sur le site pour avoir vécu tout cela. (Et cela rend d’autant plus difficile la lecture des commérages dans Rannoch Moor: quel décalage entre ce qui apparaît dans le journal 2003 et l’espèce de déférence dont RP était entouré ce soir-là. Est-ce parce que lui aussi a déçu? Les paroles racontées ne sont-elles que le reflet d’une déception ?)

Alors que tous les sujets paraissaient avoir été abordés et que la réunion se terminait, quelqu’un a demandé à Rémi Pellet: «Quelle est selon vous la plus grande qualité de Renaud Camus?» RP a répondu sans hésitation, mais avec quelque chose de surpris et de presque rêveur dans la voix : «le courage». (Il me semble l’entendre encore, ce souvenir est extrêmement précis).

En sortant, j’ai demandé à Sophie Barrouyer: «Mais pourquoi s’énerve-t-il autant?» Elle m’a répondu : « Mais il n’est pas énervé».

La médisance

Vous imaginez-vous, chaque fois que vous vous adressez à quelqu'un, lui dire "bien entendu, cela reste entre nous"? Ce serait honteux, cela supposerait que vous menez une vie de commérages.
Toute personne engagée dans une discussion est soumise à la discrétion des autres, cela va de soi; de même qu'elle doit tenir des propos qu'elle serait susceptible de tenir devant les personnes absentes, même si elle ne le ferait pas alors dans les mêmes termes, ou qu'elle préfèrerait ne rien dire parce qu'elle trouverait inutile de faire de la peine.

Que tout cela soit dévoilé dans le journal est finalement un coup ultime pour brouiller tout le monde avec tout le monde, car il ne faut pas oublier qu'il est assez facile de voir qui a rapporté la discussion, d'une part parce que nous étions peu nombreux, d'autre part parce nous savons qui voit ou discute avec Renaud Camus, enfin parce qu'il y a des précédents. Bref, il est facile de savoir à qui il ne faut pas parler, non parce que nous aurions d'infâmes paroles à proférer, mais parce qu'il est de tradition d'isoler les commères… ou de s'en servir pour répandre la rumeur.

C'est un peu dommage malgré tout, parce que cela concerne directement le fonctionnement de la Société des Lecteurs. Nous verrons combien de personnes seront présentes la prochaine fois.
La malveillance avec laquelle Bergotte parlait ainsi à un étranger d'amis chez qui il était reçu depuis si longtemps, était aussi nouvelle pour moi que le ton presque tendre que chez les Swann il prenait à tous moments avec eux. Certes, une personne comme ma grand'tante, par exemple, eût été incapable avec aucun de nous, des ces gentillesses que j'avais entendu Bergotte prodiguer à Swann. Même aux gens qu'elle aimait, elle se plaisait à dire des choses désagréables. Mais, hors de leur présence, elles n'auraient pas prononcé une parole qu'ils n'eussent pu entendre. Rien, moins que notre société de Combray, ne ressemblait au monde. Celle des Swann était déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles. Ce n'était pas encore la grande mer, mais c'était déjà la lagune. «Tout cela de vous à moi», me dit Bergotte en me quittant devant ma porte. Quelques années plus tard, je lui aurais répondu : «Je ne répète jamais rien.» C'est la phrase rituelle des gens du monde, par laquelle chaque fois le médisant est faussement rassuré. C'est celle que j'aurais déjà, ce jour-là, adressée à Bergotte, car on n'invente pas tout ce qu'on dit, surtout dans les moments où on agit comme personnage social. Mais je ne la connaissais pas encore. D'autre part, celle de ma grand'tante dans une occasion semblable eût été : «Si vous ne voulez pas que ce soit répété, pourquoi le dites-vous?» C'est la réponse des gens insociables, des «mauvaises têtes». Je ne l'étais pas : je m'inclinais en silence.»

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade 1957, p.571
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