(La première visite a eu lieu en 2003.)

Petit déjeuner en chambres d'hôte à Saint-Clar. Chambres et maison merveilleuses, hôtesse bavarde (est-ce ce jour-là qu'elle nous raconta les trois cambriolages de la boulangerie d'à côté, et celui du Crédit Agricole et celui de la perception?), hôte bougon et plutôt amusant dans son dénigrement systématique du département («Daguin nous a fait beaucoup de tort. Il interdit toute évolution car ce serait reconnaître l'échec de sa politique.» Plus tard Renaud Camus à qui on rapportera ces paroles commentera: «Quand je pense que je me suis fait insulter parce que j'avais dit qu'il n'y avait pas de bonne pâtisserie dans le département...»[1]). Moi qui pensais que nous pourrions organiser notre journée au petit déjeuner, c'est raté. Le gâteau et la confiture de figues sont excellents, je mange "comme si j'avais faim", dirait ma grand-mère.

Détour pour arriver par l'ouest (nous expliquons à Jean[2] que c'est fondamental).
Plieux au soleil du matin, nous nous arrêtons sur la route pour faire des photos, Plieux à contre-jour contre lequel je lutte armée d'un parapluie comme d'une ombrelle.
Nous découvrons que Plieux est fermé le matin, ouvert l'après-midi jusqu'à la fin de l'été (le 23 septembre).
Nous faisons le tour du château, tâchant de deviner de quelle fenêtre est tombé W. Il me semble que c'est au sud, mais je ne sais sur quel souvenir inconscient s'appuie cette conviction.
Photos de nous, du château, de nous et du château. Un chat noir avec une tache blanche. Une belle chartreuse. J'attrape, vole et mange des figues dans son jardin (le figuier est contre le mur, et les figues éclatent sur les branches). Jean proteste.

Nous partons pour Saint-Créac, bien sûr parce qu'il s'agit d'un site mineur, mais aussi parce que nos hôtes nous ont parlé de fresques, peut-être accessibles en cette journée du Patrimoine. Arrêt le long de l’Arratz. Le paysage est bien plus beau que dans mon souvenir, nous nous perdons, faisons demi-tour, frôlons les fossés cachés par les herbes hautes, Patrick maîtrise bien mieux que moi l’encombrement (l’empattement ?) de ma voiture. La terre change de couleur d’un champ à l’autre, sable, ocre ou chocolat. Etrange. C’est à peine l’automne, discernable davantage à la lumière qu’aux couleurs. Saint-Créac. Point de château d’eau (je me rappelle de la présence de Dieu et d’une soucoupe volante, je cherche une cuve en alluminium) mais d’atroces mannequins. Nous allons chercher la clé dans la maison d'en face comme l'indique un mot sur la porte de l'église, l'homme très aimable avec juste ce qu'il faut d'accent chantant nous accompagne dans l'église (son nom apparaît sur la liste des noms morts à la guerre de 14-18). J'en profite pour lui demander ce que sont ces mannequins: des épouvantails, une tradition des Pyrénées importée par une jeune conseillère du... canton (? je ne sais plus), les communes adhèrent volontairement au programme, Saint-Créac a choisi le thème du cirque cette année, c'est facile à faire, le difficile c'est de trouver l'idée.

Je sens la déception de mes compagnons dès qu'ils posent les yeux sur les fresques, de couleurs vives et pimpantes, notre mentor va chercher une feuille explicative, restauration au XIXe siècle, c'est comme neuf, mieux que neuf. Il nous laisse regarder, puis nous indique les éclairs rose plus pâle de la voûte qui correspondent à une intervention très récente pour masquer des fissures. Les artisans des Monuments historiques en ont profité pour enlever un badigeon mauve qui couvrait les fresques peintes contre l'arc séparant le chœur de la nef, du côté du chœur et donc invisible des travées: les fresques dans leur fragilité médiévale sont là, à moitié effacées. Un autre test a été mené sur la manche de Saint Thomas, bleu délavé par endroits, montrant la grande fidélité au dessin et à la couleur de la restauration du XIXe siècle: «C'était très difficile à enlever, pas comme le badigeon violet, alors ils ont décidé de laisser comme ça: on n'allait pas se lancer dans des frais alors qu'on était même pas sûr de ce qu'il y avait en dessous.»

Cet homme est vraiment très aimable. Nous remarquons une statue de Saint Loup, patron de la commune (et Saint Créac?) Il y a au mur quelques modes d'emploi pour indulgence plénière. Et il me semble que c'est dans cette église que j'ai trouvé que les fesses des légionnaires romains du chemin de Croix étaient particulièrement musclées (décidément, j'ai de bien mauvaises fréquentations si j'en viens à faire ce genre de remarques).
Nous ressortons, un coup d'œil circulaire ne nous révèle nul château d'eau, nous n'osons poser la question de peur de paraître un peu idiots (un château d'eau, ça se voit, non? Et puis est-ce que Philippe ne nous a pas dit qu'il avait été peint? Ou c'est celui de Homps?) Nous passons un long moment dans le cimetière, à discuter entre les tombes de wikipédia, Claude Mauriac, Renaud Camus, nous disons du mal des absents (soyons précis: je râle contre ceux qui râlent contre les fautes de wikipédia mais ne les corrigent pas: «je n'ai pas que ça à faire!» Ah parce que nous, peut-être...? Mentalité de profiteurs, de consommateurs, toujours prêts à critiquer, jamais à partager, à coopérer... Je m'égare), nous allons marcher dans le champ derrière l'église, nous remarquons un papillon («Il n'y a plus de papillon», dixit notre hôte du matin) et des chaises colorées attachées au panneau d'entrée du village. (Nous avons mauvais esprit.)

Que faire maintenant? Direction Lachapelle (et non, ce n'est pas dans le Gers, il n'y a rien dans le Gers), c'est un village sur une butte, ocre, l'église sera-t-elle ouverte il est presque midi.
En fait la place est encombrée de visiteurs en chemise blanche et cravates roses fluo, ou t-shirt avec décoration rose. Apparemment ils sont en "rallye", sorte de chasse au trésor à base de questions. Et ils sont "pleins" dans l'église, ils la remplissent (l'église est pleine d'eux) physiquement et sonorement, une guide donne des explications mais pas trop, il ne faut pas que ce soit elle qui réponde mais son auditoire qui trouve, le papier peint du plafond a été remplacé, au-dessus du chœur il comporte des motifs dorés qui varient en luminosité quand on bouge, le croyant doit être ébloui («L'amour rend aveugle, le mariage rend la vue» commente la guide, et je me demande un instant s'il s'agit d'un enterrement de vie de garçon). Quel est le nom de la coiffe du pape? (ce doit être une des questions du rallye), «la mitre» propose quelques participants, «la tiare», murmure Jean. Tous ces gens sont gentils mais très bruyants, la personne qui tient le stand de cartes postales est très aimable, je n'en dis pas plus sur Lachapelle car elle vaut aussi par la surprise, le contraste entre l'extérieur et l'intérieur.
Nous faisons un tour autour de l'église, des restes du château. Les rallymen sont partis. Où allons-nous déjeuner, il est bien tard, mais Patrick qui est déjà venu en juillet chez une autre camusienne, nous propose un restaurant de sa connaissance. Persuadés qu'il est trop tard, nous tentons l'aventure.

Bardigues, excellente table, la cantine des ingénieurs de la centrale nucléaire proche si j'ai bien compris (ils ne s'embêtent pas). A table, Jean ouvre les Onze sites mineurs et nous lit la description du château d'eau:

Le château d'eau de Saint-Créac n'est pas de cette espèce-là. Il s'élève à peine au-dessus du sol, il a l'air d'une soucoupe volante, voire d'une modeste marmite, une cocotte-minute un peu montée en graine : rond, bien entendu, coiffé d'une calotte arrondie, elle-même surmontée d'un clocheton plat, dépourvu de toute fantaisie. Le seul élément auquel un damné putatif ou le Sort pourraient parvenir à faire un sort, avec beaucoup de bonne volonté (on aura remarqué que nous n'en manquons pas), c'est sa porte, qui s'ouvre à même le sol ou plutôt qui ne s'ouvre pas, et qui pourrait faire office, dans un rêve à budget limité, d'entrée de service des Enfers. Un autre accès possible, plus brutal, à l'intérieur de cette coupole intersidérale démodée, ce serait le couvercle du clocheton de faîte, qui pourrait bien un jour prochain s'effondrer sous le poids d'un promeneur mégalomane, ou curieux; un panneau de bois cloué sur un poteau prévient peut-être de ce danger; mais comme l'inscription est effacée, sur le panneau, et que le poteau est tombé, on choisit de ne pas leur accorder de valeur légale. On trouve seulement que ce ciment sonne bien creux, sous le séant ou le pied.

L'origine du prestige à mes yeux du château d'eau de Saint-Créac, c'est un peu son village éponyme, qu'on voit de mon propre village, d'où il figure avec sveltesse la hauteur prise, le grand air, le familier commerce avec le ciel — tel que le mènent, en l'occurrence, les hauts cyprès noirs que j'ai dits, déjà, près de la petite église à fresques; mais c'est surtout un symbole de la carte routière, parmi les plus précieux : on remarque d'abord un triangle régulier, majestueusement posé sur sa base, et qui sans aucun doute possible désigne un sommet (252, peut-on lire à proximité); et tout autour de ce triangle des rayons divergents, bleus, qui vont s'élargissant à mesure qu'ils s'éloignent de lui, et qui sont l'indication bien claire, eux, et même spectaculaire (lire les cartes, c'est aller au-devant d'émotions parfois trop fortes, pour les coeurs sensibles), d'une vue sensationnelle dans toutes les directions (on a clear day you can see forever...). A vrai dire, si l'on ne bénéficiait pas d'une expérience solide et même clermontoise des légendes et de l'esprit Michelin, on se laisserait aisément persuader, face à cette inscription rituelle, qu'il s'agit, enfin, de la précise localisation du Très-Haut; ou du moins de quelque maçonnique Etre Suprême ou Grand Architecte, dont il n'y aurait rien de bien étonnant, au demeurant, qu'Il ait choisi d'habiter Saint-Créac, si tant est que ce soit la créance qui crée les dieux, et qui les entretienne sur leurs sommets, ceux-ci ne s'élevassent-ils qu'à deux cent cinquante mètres.

...denn gegenwärtger sind die Götter auf den Höhn.

Et la vérité nous accable: pourquoi avoir douté? Il y avait bel et bien un château d'eau, une soucoupe volante (coupole intersidérale), mais miniature, au ras du sol... Ah que nous sommes punis de notre manque de foi, et pourquoi ne pas avoir lu sur place?

La conversation est un réel plaisir, évocations littéraires à chaque détour de phrase, vocabulaire, anecdotes, citations...
— A Mons, dans la prison où était détenu Verlaine...
— Verlaine a été détenu à Mons? Zut, chuis trop nul, je suis allé à Mons et je ne le savais pas.
— On ne peut pas tout savoir.
— Mais si, tu sais bien, c'est là qu'il a écrit «Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme ! / Un arbre, par-dessus le toit, / Berce sa palme....»
— Cela dit Mons... on aurait pu l'annexer, c'est pas loin...
Et de feuilleter le Guide littéraire de la France.

Déjeuner sans doute un tout petit peu trop copieux mais tant pis. «Qu'est-ce qu'on fait, on retourne à Saint-Créac? — Non, il est presque quatre heures, il faut aller à Plieux, sinon nous n'y serons jamais.»
Nous passons dans l'église, dont le Saint-Louis en vitrail est brun avec une moustache Napoléon III. Références à la famille Esparbès de Luçon, dont est un membre est mort à la guerre de 1870 (il est seul sous cette date sur le monument aux morts).
Giono: «J'aime beaucoup Giono, même si on en parle plus beaucoup... Après sa mort, pendant des années on a continué à sortir un livre par an... Elles sont comment les âmes... Je perds la mémoire, c'est terrible... Ah oui, elles sont fortes les âmes, les âmes fortes
Et donc: «"il fallait me le demander plus tôt, je t'y aurais emmené directement." C'est dans Faust au village (je comprends Fausto village), à la fin le héros rencontre quelqu'un que nous comprenons être le diable, et il lui demande son chemin. Et l'homme répond: "il fallait me le demander plus tôt, je t'y aurais emmené directement."»

Direction Plieux, non sans avoir croisé une moissonneuse-batteuse dont on ne peut pas exactement dire qu'elle se gare (car où se garer?) mais elle s'arrête et nous laisse passer comme nous pouvons. Plieux, visite, Madame Lloan commence une visite juste devant nous et nous dit de sonner, Pierre descend: «Nous commencions à nous inquiéter de vous.» (Et moi donc, je n'avais découvert que la veille à quel point le rendez-vous était imprécis, pas d'heure, pas de lieu, était-ce bien raisonnable?)
Nous commençons la visite, à l'extérieur Patrick s'interroge sur la distance entre le château et l'église, mystère non résolu. Le sol est en train de se dérober sous le château (cela prendra quelques siècles). Dans les salles du bas nous attendent les Marcheschi, le triptyque d'Emmeline Landon que je n'avais jamais vu (je n'avais pas compris ou je ne me souvenais pas que la plaque centrale est une vraie plaque rouillée). Les tableaux ont un peu souffert depuis ma visite de 2003, l'œuvre de Marcheschi est vraiment fragile (papier mangé par la suie, j'aurais pu m'en douter), l'évocation de Dante est toujours aussi prenante. Il y a désormais deux pétrés dans la première salle.
Premier étage, la bibliothèque a gagné du terrain, elle a envahi un pan de mur. La pièce est plus chaleureuse ainsi et paraît moins grande. Je ne me souvenais plus que les poutres avaient été peintes. «Où est Renaud Camus?» murmure Jean. «Il se réfugie dans la tour, comme le narrateur de Proust», réponds-je, sûre qu'il comprendra. Sur la table, de nombreux livres concernant Jean Paul Marcheschi, mais seuls quelques Demeures de l'esprit. D'ailleurs Pierre ne prononce pas le nom de Renaud Camus, se contentant de préciser que la bibliothèque est privée quand on lui posera la question à l'étage du dessus (il paraît que cela arrive souvent). Au fond se trouvent les canapés de cuir, disposés comme si la cheminée était en usage.

La salle des Vents me surprend aussi : je la pensais moins profonde. La Barque des Ombres est toujours aussi ténébreuse et attirante. Les visiteurs posent des questions mais semblent plutôt avertis ; je suis un peu embarrassée car je crains de me comporter trop librement, or il faut que le groupe reste groupé (eh oui), afin d’être manœuvrable, dirigeable, comment dit-on ? Un jeune couple tend déjà à s’écarter.
« Attention à la marche » indique Pierre en passant dans la bibliothèque («Phrase reprise dans L’Inauguration de la salle des Vents», murmuré-je à Patrick. Moi qui l’ait connue quasi vide, la bibliothèque (la pièce) est désormais bien encombrée: un bureau supplémentaire, couvert d’objets sortis de Jules Vernes ou Roussel (un kéfier, des mâchoires avec dents, une carte postale avec le général de Gaulle, une loupe, ce chaleureux dans cette accumulation, de vivant qui excite la curiosité), une table ronde collée à la table de travail dans l’encoignure de la fenêtre, quelques fauteuils. Les étagères ont gagné du terrain et entourent désormais la fenêtre sud, mangeant de la lumière : la bibliothèque me paraît étrangement sombre en cette belle après-midi.
J’essaie d’analyser les livres en passant: quels sont ceux que le Maître garde près de son bureau? Je note des exemplaires des Eglogues très usés. Mais nous allons trop vite, déjà la chambre, si haute, si dépouillée. L’appartement fonctionne comme un décor, rien ne transparaît des coulisses, les armoires, les vêtements, les papiers administratifs, la cuisine, tout ce qui fait qu’une vie est quotidienne. Ici, dans les pièces que l’on visite, tout est fait pour que les jours ressemblent aux jours, éternellement, consacrés au travail.

Une fois les autres visiteurs partis, nous revenons au premier étage faire des photos. Afin d’illustrer le groupe sur L’Amour l’Automne, Patrick prend en photo diverses couvertures (à venir sur Flickr), dont le Lang de Luc Moullet[3]. Je prends également un Tractacus que j’ai la surprise de voir surligné (un instant la tentation de photographier toutes les phrases surlignées me prend, il faudrait tant de temps, trop de temps…), RC aurait donc menti (oups, il ne va pas aimer ce verbe) en disant qu’il ne l’avait pas lu. Non non, il ne pourra pas se défendre en disant qu’il l’a feuilleté, il est bel et bien surligné (en rouge, feutre Pilote épais) jusqu’aux dernières pages. Nous sommes excités comme des gosses (peut-être qu’il serait plus exact de dire «je»), partagés entre l’envie de profiter de cette autorisation inespérée de rester et de farfouiller, et la crainte d’exagérer : pas un instant ne me quitte la conscience qu’au-dessus de nos têtes Renaud Camus doit entendre du bruit et ne pas oser sortir de la tour.

A l’origine nous avions rendez-vous à l’auberge de Gramont, mais il s’y déroulait un mariage. Pierre nous a informés du contretemps et invités au château. Cest à ce moment-là que j’ai découvert que c’était justement l’endroit où je souhaitais déjeuner ou dîner : le restaurant à la propriétaire revêche que j’avais découvert dans Rannoch Moor[4], celui où il y a toujours une bonne raison de ne pas réussir à avoir une table… : merveille des merveilles, j’avais réussi les deux mouvements sans même le savoir : y être invitée, et ne pouvoir y aller… (Le soir tandis que nous confirmions l’excuse de la restauratrice (notre hôtesse de Saint Clar aurait elle aussi voulu nous recommander ce restaurant qu’elle connaissait mais avait dû y renoncer à cause de ce mariage), j’ai souri devant la réflexion de Renaud Camus qui laissait transparaître un peu de paranoïa : « C’était donc vrai ».

Il y a une heure et demie à tuer, nous hésitons sur la conduite à tenir: retourner à Saint Clar nous reposer et nous changer, repartir à Saint Créac pour trouver ce château d'eau? Nous nous décidons pour Lectoure. En chemin nous nous arrêtons prendre les mêmes photos que le matin, mais cette fois-ci avec le soleil dans le dos. Il fait vraiment très beau, lumière merveilleuse, grande douceur.
Lectoure, la cathédrale. Jean qui recherchait le nom de la propriété bretonne de Lamennais où se réunissait un grand nombre d'écrivains vient de s'en souvenir: La Chesnaye, tout en commentant: «cela ne se visite pas, on peut juste suivre le chemin, et voir l'étang» (ou la rivière). Nous pensons soudain à vérifier ce qu'il en est dans le Guide littéraire de la France.
Stupéfaction et éclats de rire en découvrant le passage suivant:

Il [Lamennais] y reçut Berryer, Gerber, Liszt, La Morvonnais, Lacordaire, Maurice de Guérin, Montalembert, etc. (ni Sainte-Beuve, ni Mickiewicz n'y sont venus); […]
Guide littéraire de la France, p.556, édition 1964

Ni Sainte-Beuve, ni Mickiewicz n'y sont venus... Cela vaut «Les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant»[5] Depuis quand reprend-on dans un index ce qui n'a pas été? C'est toute la folie des obsessionnels que je vois s'engouffrer par cette porte. Incrédule, je vérifie l'index à Sainte-Beuve, qui renvoie bien à la page 556... Misère... (J'en profiterai plus tard pour me faire donner des informations sur Mickiewicz. Zut, j'ai déjà oublié qui le traduisit: Lamartine? Lamartine connaissait le polonais?[6] Patrick se souvenait que Mickiewicz avait donné des cours au Collège de France... Et mes deux compagnons de faire acte de contrition pour ne l'avoir jamais lu... Qu'est-ce que je devrais dire…)

Cathédrale de Lectoure, Thermes («— C'est ça les thermes? Il n'y a pas d'eau chaude... — L'eau chaude est à l'intérieur»), les librairies ferment, sont fermées, l'entrée "Lectoure" du Guide littéraire évoque Pierre de Garros, connu sous le nom de Pey de Garros, qui a écrit des Eglogues. Nous cherchons en vain la fontaine de Diane. Il faut dire que nous n'avons plus beaucoup de temps, nous ne voulons pas être en retard.

Château de Plieux, pour la troisième fois. Nous sommes plutôt embarrassés. Dans l'escalier j'entends Renaud Camus et Jean Allemand échanger quelques mots, je saisis "Il était très girardien". Plus tard Jean nous confiera le choc qu'il avait éprouvé quand, ayant évoqué Pierre Gardeil, Renaud Camus lui avait répondu être allé à son enterrement le matin même...
Les mâchoires et les dents [DENT, Léonard de Vinci, Léonard Woolf, Celan, Char, Camus (Albert) = Amour l'Automne, je devrais peut-être annoter ce billet à la façon de Journal de Travers] que j'ai vues sur le bureau proviennent de rennes: Pierre et RC ont vu beaucoup de rennes cet été, il viennent jusque dans les villes, les élans sont beaucoup plus rares. (Mais où ai-je lu que l'élan (mâle et solitaire) était très dangereux? Le caribou, plutôt?) Sur le bureau je remarque une pile de livres dont beaucoup en langue nordique. Le suédois est très facile à apprendre, enfin, à lire, dans les grandes lignes, nous assure Pierre.
Je pose des questions sur le voyage, sur le froid, est-ce que ce fut un été réparateur, qu'en est-il de la lumière? Il a fait très chaud, visiblement la température ressemblait davantage à celle de la Russie qu'à celle de la France. La nuit est particulière, très lumineuse, jamais noire. J'ai l'impression qu'une fois encore la nourriture a été sacrifiée. Quelques restaurants ou hôtels désagréables (en France) sont évoqués, et des anecdotes.

Foie gras dans la bibliothèque, le cadre est somptueux, j'aime bien les sièges variés autour de la table, du tabouret au fauteuil, la conversation est embarrassée, Madame Lloan est là. Nous parlons photographies, groupe Flickr, Renaud Camus vient d'ajouter un tableau de Carus, tableau dont le musée semble très fier, nous assure Pierre. Carus? je suis un peu perdue, je pense à Quignard, mais non, il s'agit du peintre, éboulis de silex à perte de vue. Renaud Camus évoque la possibilité d'ajouter au groupe Flickr des éléments n'apparaissant pas dans L'Amour l'Automne mais qui auraient pu, auraient dû, en faire partie s'ils avaient été connus plus tôt, des "postchroniques" en quelque sorte. De nouveau la folie de l'indexation de ce qui n'a pas été m'effleure, non non, je ne veux pas, ça me fait peur; mais plus raisonnablement j'explique que je conçois le groupe de photos comme un "produit d'appel", un lieu à la fois rassurant et explicatif, susceptible je l'espère de décomplexer quelques lecteurs qui auront la curiosité d'aller y voir, intrigués: si c'est bien cet objectif qui est poursuivi, ce ne serait pas une bonne idée d'aller ajouter à la confusion en ajoutant des photos (disons que l'idée n'est drôle que pour ceux qui maîtrisent déjà bien les principes. On pourrait faire un fanzine, écrire nos propres Eglogues de lecteurs... (Mais quel était donc le personnage que Renaud Camus se proposait d'ajouter? Quelque chose Dax: Mathew Dax, Arnold Dax? je ne sais plus.[7])

Pierre et Patrick parlent d'index, Patrick pose quelques questions très précises sur Wolf, Wolfe (il me semble), et sur le Vierge de Ladin (p.457), objet de ses dernières recherches; nous descendons au premier étage où la table est mise. Les chiens sont là, âgés et amicaux.
Il faut sans doute chercher du côté d'Orlan, nous répond Renaud Camus[8], ce qui signifie pour moi, dans ma tentative de recomposition des écrits et des lectures (puisque nous ne disposerons d'aucun manuscrit, il faut s'appuyer sur d'autres détails pour reconstituer le travail de l'écrivain) que cette page a dû être plus ou moins composée au moment du choix des projets artistiques pour le métro de Toulouse. L'index plus gros que les livres, c'est la crainte de Patrick, ce qui fait rire Renaud Camus pour qui ce fait doit être une évidence depuis le début (du moins je suppose, j'extrapole). Le dernier tome devrait sortir en décembre, il serait un chapitre de l'Amour l'Automne (Je me demande ce que je peux écrire. Je viens de vérifier que c'est un scoop, cela ne fait pas partie des trois livres annoncés par Renaud Camus sur le forum. D'un autre côté... d'ici décembre, c'est si court, et cela ferait quatre livres...; mais c'est impossible, cela fait trop de travail.)
Quoi qu'il en soit, voilà une information bien intrigante: un chapitre de L'Amour l'Automne. Mais qu'est-ce que cela peu bien vouloir dire?

Nous posons deux questions précises, une sur "il surgit dans ma loge", qui me semble avoir un rapport avec la deuxième école de Vienne, Renaud Camus nous donne la source exacte: une lettre de Mahler à sa femme au sujet de Schönberg.
Je pose une autre question à propos d'une autre phrase qui revient sans arrêt depuis Passage, qui évoque la traversée d'un hall en oblique. (Bien sûr je n'avais pas alors la phrase exacte en tête puisque je me souviens toujours très inexactement des phrases, mais maintenant que je suis à mon bureau je vous en fournis la première occurrence dans l'œuvre: «Il dévale quelques marches et débouche dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, de l'autre côté, se dirigeant vers la sortie.» Passage, p.52. Première occurrence d'après mes recherches, qui donnera lieu ensuite à des variations.) Nous avons deux pistes, j'ai pensé au Ravissement de Lol V. Stein, tout au début, quand Lol V. rencontre son grand amour pour la première fois dans la salle de bal, Patrick songe lui à une scène de Prima della Rivoluzione. Renaud Camus est embarrassé, il ne semble pas voir de quoi nous parlons et semble un peu pinçé.

Il sort une phrase merveilleuse, qui dit à peu près: «Il faut envisager que certaines phrases soient de l'auteur». La tournure emphatique et détachée est très drôle, et comme il a l'air un peu vexé, je n'insiste pas et ne lui fais pas remarquer que les phrases qui reviennent régulièrement (que j'appelle leitmotives) sont des citations (ce n'est pas une règle a priori, mais un acquis de l'expérience). Cependant, après cette première réponse RC joue le jeu et cherche des pistes. Il pourrait s'agir d'une scène d'un roman de Robbe-Grillet qui se déroulerait dans un théâtre, peut-être Un régicide (si vous avez des idées... Je n'ai lu que Projet pour une révolution à New York et La Maison de rendez-vous. J'ai au moins Souvenirs du triangle d'or à lire absolument, mais si vous avez d'autres idées concernant un livre de Robbe-Grillet paru avant 1975...)

La conversation roule; Mme Lloan est discrète et je suis gênée d'être si bavarde devant son silence, est-ce poli; à un moment Jean Allemand prononce cette phrase qui me marque profondément: «Rien de grand ne peut être accompli sans une vie réglée».
Poulet au citron, moelleux, excellent (je ne sais plus faire cuire le poulet, il est toujours desséché), fromage, dessert bleu (une crème chantilly bleutée sur un fond de génoise, peut-être, ce qui nous vaut une apparté vers le manque de pâtissier déjà évoqué (car il est important de cultiver la rumination à titre de preuve (il s'agit d'une remarque personnelle qui n'engage que moi))); grande prudence hélas envers le vin en pensant au retour à Saint-Clar par des petites routes mal connues...
Je ne sais plus comment la conversation est arrivée à la maison natale de Courbet, est-ce en parlant du retour du grand Nord (mais comment ont-ils fait pour être revenus à temps pour la rentrée, cela m'intrigue encore), ou des photos sur Flickr, ou des Demeures de l'esprit... je ne sais, et j'ai d'ailleurs mis un moment avant de comprendre qu'il s'agissait de Courbet. En écoutant la description du futur musée, je me suis souvenue de la photo d'une terrible maquette que j'avais vue en son temps, et qui promettait de dénaturer cette maison aussi sûrement que le fut celle de Champollion par son musée des écritures (confirmant également qu'il vaut mieux ne pas être trop connu si l'on veut que les lieux qui vous ont vu aient une chance de vivre tranquilles).
C'était en avril; Renaud Camus et Pierre se sont de nouveau arrêtés à Ornans le 31 août. Renaud Camus s'anime, il raconte cette seconde visite, la façon dont un (''pas compris, un guide'') les a retenus pour leur démontrer le bien-fondé des travaux en cours. Il est persuadé qu'ils ont été reconnus, les photos du mois d'avril ayant donné lieu à un petit scandale. Pierre renchérit: «Je suis persuadé que nous avons été retenus le temps qu'ils aillent vérifier la tête de Renaud sur le net.» Et Renaud Camus, près de moi, de murmurer dans un soupir: «Ils sont allés jusqu'à écarter le président de l'association qui était là depuis trente ans...»

Forte de ces informations un peu déformées dans mon esprit par l'heure tardive (le vin et la fatigue), j'ai fait quelques recherches afin d'être la plus précise possible:
- les photos du "projet Courbet" sont là;
- je suppose, par recoupements, que l'homme mis à l'écart est Jean-Jacques Fernier;
- homme terriblement mis en cause dans ce billet de blog.
La justice a tranché, cela pourrait suffire, et cependant... Que penser des commentaires sous cette photo, où celui qui intervient ne semble pas se rendre compte que c'est lui qui insulte la province à vouloir à tout prix ressembler aux projets culturels ambitieux et novateurs parisiens (comme si nous aimions le n'importe quoi qui se passe à Versailles (par exemple)), incapable de comprendre qu'aimer un lieu, un site, un artiste, n'a rien à voir avec préparer son avenir politique (car le plus drôle/triste, c'est que ces personnes si promptes à proclamer qu'elles font tout par amour de leur région n'ont rien de plus pressé que de "monter à Paris" dès qu'elles se sont ainsi fait remarquer. Ambitieux, oui, oui, nous vous croyons, nous avons lu Balzac.)
Enfin, il est trop tard, visiblement. Il ne nous restera que les photos pour nous faire une idée d'avant.

Avec la fin du repas et cette conversation animée s'est produit une certaine détente (car dîner avec Renaud Camus, chez Renaud Camus, est toujours impressionnant), et je crois que nous aurions pu rester longtemps à bavarder à l'ombre des étagères si la perspective du long voyage de retour le lendemain ne nous avait rendus, hélas, raisonnables.
Au moment de partir, je pose une dernière question, demande une dernière faveur: où donc se trouve la fenêtre par laquelle est tombé W.? Renaud Camus m'entraîne dans la cuisine (j'imaginais un réduit, elle est immense), devant une fenêtre coupée à un mètre du sol par un tirant. Je reste interdite, seul un enfant de cinq ans pourrait passer là-dessous sans se contorsionner, qu'a pu bien faire, vouloir faire, W.? Je me tourne vers Renaud Camus pour lui confier mon incompréhension, il la partage, me pousse vers la fenêtre en murmurant/s'exclamant: «Une herméneute enthousiaste voulant comprendre le geste du héros le reproduit et tombe de la fenêtre...»
Houla, mais c'est que sa conviction me ferait peur... et plaisir, aussi, c'est un compliment étrange et puissant. J'ai l'impression de me retrouver dans Lars von Trier, Element of crime, qui me poursuit jusque dans mes rêves.

Pierre et Renaud nous raccompagnent jusqu'à la voiture, il fait nuit noire, j'indique le figuier, Pierre fait le singe dans un arbre, il faut rentrer.

Il faudrait tout de même que je revienne ici un été. Un mois c'est trop long (famille oblige), mais quinze jours...



Notes

[1] «C'est là que choisit de m'agresser un bonhomme qui fut un temps directeur, ou rédacteur en chef, je ne sais plus, de La Gazette du Gers. Ce titre, en son esprit, l'érige en arbitre de la vie littéraire, semble-t-il. Voilà en effet que sans le moindre préambule il se met à déverser sur moi une mercuriale en bonne et due forme, selon laquelle Le Département du Gers est une escroquerie puisque le système de notes et de renvois rend l'ouvrage totalement illisible. On peut en lire suffisamment, néanmoins, pour s'apercevoir qu'il est plein d'inaxectitudes, et de jugements péremptoires erronés. Ainsi je déclare qu'il n'y a pas dans le Gers un seul pâtissier digne de ce nom, alors qu'exerce son art parmi nous un certain Uraca, ou quelque chose comme cela, Meilleur ouvrier de France, auquel toute l'Arabie Saoudite adresse ses commandes... (J'espère que l'Arabie Saoudite est une meilleure recommandation pour un pâtissier que pour un décorateur.» Hommage au Carré, p.362 (La dernière phrase m'avait fait rire: discrète et efficace. Apparemment l'homme avait été très violent, Renaud Camus parlant de «fureur pure» à la page suivante.

[2] Jean Allemand, spécialiste et ami de Claude Mauriac

[3] Nathalie Granger? Je me demande si ce n'est pas un film qui joue un rôle dans Passage

[4] «Nous songeons beaucoup par ici à certaine dame qui tient une auberge dans les environs de Plieux, et qui est fameuse, au moins entre nous deux, pour l'extrême difficulté qu'elle oppose à toute tentative de dîner dans son établissement; ce n'est jamais le bon jour, il fallait retenir quarante-huit heures à l'avance, il n'y a pas assez de réservations et elle a décidé de fermer ce jour-là, ou bien il y en a trop au contraire et elle n'a pas de place pour vous. Enfin c'est la croix et la bannière pour être admis à l'honneur de prendre chez elle un repas. Sa devise est l'inverse de celle de la Poste: «Ça va pas être possible». Dernièrement, toutefois, elle s'est montrée plus coulante. Nous sommes arrivés trois fois de suite en un mois à nous faire accepter entre ses murs, après une dizaine de refus consécutifs. Pierre dit qu'elle se relâche, et qu'elle devrait venir faire un stage par ici, pour recouvrer sa vraie personnalité.» Rannoch Moor p.469

[5] Demeures de l'esprit France Sud-Ouest (p.159)

[6] Ici je trouve George Sand. Je suppose que Chopin n'y est pas étranger.

[7] Dax Berg, bien sûr, et je comprends soudain pourquoi RC semblait si empressé...

[8] (Et en effet, voici le résultat des recherches patriciennes ultérieurs, la Vierge est donc au musée de Rabastens (où nous avons un envoyé spécial, nous attendons une photo d'un jour à l'autre).)