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Billets pour la catégorie Soskice, Janet :

dimanche 17 janvier 2016

1897 : Cambridge refuse d'accorder un diplôme aux femmes

Les sœurs [Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson] revinrent à Cambridge juste à temps pour poser, le 25 mai 1897, la première pierre du collège presbytérien dont la fondation leur avait coûté tant d'efforts. On le baptiserait Westminster College, en l'honneur de la confession de foi qui marqua tant l'histoire de l'Eglise presbytérienne. Par une curieuse ironie du sort, le conseil de l'université venait au terme d'une campagne houleuse de rejeter, quatre jours plus tôt à peine, une motion proposant d'accorder des diplômes aux femmes.

La polémique couvait depuis plus de trente ans. Une minorité qui ne laissait pas imposer prétendait les femmes tout à fait capables de réussir à l'université: en effet, depuis 1881, elles passaient les mêmes examens que leurs condisciples masculins mais aucun diplôme ne leur était décerné, même en cas de succès; ce qui posait un problème d'autant plus gênant que les étudiantes obtenaient en général de brillants résultats. Les enseignants interrogés sur la participation de jeunes femmes à leurs cours avouèrent leur inquiétude de les voir accaparer les meilleures places parce qu'elles arrivaient systématiquement en avance. Bientôt furent fondés des collèges réservés aux femmes, Girton et Newham, qui ne délivraient pas de diplômes. En 1887, le seul étudiant à obtenir d'excellentes notes en littérature fréco-romaine ne fut autre qu'une «Miss» Ramsay. En 1890, Miss Philippas Fawcett devança ses concurrents aux épreuves de mathématiques, qui passaient alors pour les plus prestigieuses à Cambridge. Mrs Eleanor Sidgwick, en tant que directrice du Newham College, attira l'attention sur les conséquences désastreuses d'une aussi criante injustice: en l'absence d'un diplôme attestant leurs connaissances, de nombreuses femmes dénuées de fortuen personnelle ne parviendraient jamais à subvenir à leurs besoins, faute d'obtenir un travail. Une femme sur deux qui suivait des études ne se mariait jamais; ce qui correspondait à une proportion de célibataires plus élevée que dans le reste de la population. Aucun titre officiel n'autorisait une femme pourtant instruite à postuler à un emploi lucratif. Mary Kingsley illustrait à merveille le paradoxe: elle ne disposait d'aucun moyen de prouver ses compétences à un éventuel employeur ni, par conséquent, d'assurer son indépendance financière.

Les universités britanniques et écossaises de fondation plus récente consentirent à remettre des deplômes à leur étudiantes dès 1895. Cambridge continua cependant de camper sur ses positions en arguant que les conditions de vie des étudiants se ressentiraient de la présence des femmes sur le campus et que leur accorder le droit de voter au conseil de l'université leur donnerait l'occasion de manipuler l'institution et de se mêler de politique à l'échelle nationale. Les étudiants s'opposèrent avec virulence à la motion soumise au vote du conseil. La venue en masse de jeunes femmes sur le campus les obligerait à cesser de boire, jouer et faire la noce, et donc à renoncer aux plaisirs qui rendent la vie d'étudiant si délicieuse.

Le conseil de l'université devait rendre son verdict le 21 mai 1896. Les opposants à la remise de diplômes aux femmes organisèrent l'arrivée à Cambridge par trains spéciaux en partance de Londres d'anciens élèves disposant du droit de vote au conseil. Le matin du jour J, des étudiants d'excellente humeur se massèrent devant le bâtiment où se réunirait le conseil. A la fenêtre d'une chambre apparut au-dessus de la foule une effigie d'une femme à bicyclette, un moyen de transport considéré à l'époque comme immoral pour les dames.

Quand la nouvelle du résultat se répandit (662 votes en faveur de la motion; 1713 contre), une telle clameur s'éleva que le journaliste du Times chargé de couvrir l'événement considéra qu'il s'agissait là de la décision «la plus mémorable de l'histoire de l'université.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.2401, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn

mardi 12 janvier 2016

A propos d'une phrase de Proust

En un quart de siècle, depuis leur première croisière sur le Nil [celle des sœurs Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson], la connaissance du Moyen-Orient antique avait progressé à pas de géant. Le déchiffrement des hiéroglyphes puis du cunéiformes, la découverte de quantité de tablettes et d'inscriptions sur les murs des temples révélèrent un monde, jusque-là inconnu, de courriers officiels, d'accords commerciaux et d'échanges diplomatiques. De nouvelles découvertes occupaient régulièrement la une des journaux.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.240, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn
Proust est connu pour avoir rendu compte des nouveautés technologiques comme le téléphone, l'automobile ou l'électricité. Je viens de comprendre que lorsqu'il parle d'un poème égyptien ou de Maspero, il parle également de l'actualité de son époque.
Mais il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le moraliste du « Premier Paris » nous dit d'un événement, d'un chef-d'oeuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut « son heure de célébrité » : « Qui se souviendra de tout cela dans dix ans ? », à la troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on connaît encore intégralement ? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard, dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait « vu le moment où j'allais lui baiser les mains », je ne rougis pas seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M. de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses souvenirs ; ce « potin » m'éclaira sur les proportions inattendues de distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est fait l'esprit humain ; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.478, Clarac tome I

dimanche 10 janvier 2016

Un témoignage d'époque sur le massacre des Arméniens

De tels désagréments ne valaient toutefois pas qu'on s'y attarde, comparés au sort des émigrants arméniens qe les douaniers de Jaffa maltraitèrent en les séparant de leurs familles sous les yeux des jumelles [Agnes Smith Lewis et Margarethe Dunlop Gibson] alors qu'ils tentaient d'embarquer. Et encore, ne s'agissait-il là que d'un exemple parmi tant d'autres de l'oppression qui, note Agnes «faisait à ce moment-là couler le sang arménien dans les vallées et jusque dans les églises». Rendel Harris et son épouse, Helen, sillonnaient l'Arménie à cheval depuis le début du mois de mars [1896], en aidant les évangélistes britanniques et américains à fournir les secours de première nécessité à la population suite aux massacres de l'automne et de l'hiver précédents. Ils trouvèrent des villes ruinées, des familles endeuillées, des villages pillés, des vignes abandonnées.

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.262, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn

dimanche 13 décembre 2015

Les livres «morts»

Schechter partit pour Le Caire en décembre 1896, dès la fin du premier semestre universitaire, muni d'une lettre d'introduction du grand rabbin de Londres, Hermann Adler, au grand rabbin du Caire, Aaron Raphaël Ben Shim'on. Une fois sur place, il dut passer de nombreuses heures, voire des journées entières, à fumer des cigarettes en sirotant du café en compagnie du grand rabbin jusqu'à ce que celui-ci le récomprense de sa patience en lui accordant sa confiance et en l'emmenant à la synagogue Ben Ezra, la plus ancienne du Caire1. A l'extrémité d'un passage couvert, Schlechter aperçut une ouverture en hauteur dans un mur à laquelle seule une échelle permettait d'accéder. Schechter, en y montant, aperçut de quoi faire frissonner d'enthousiasme un érudit de sa trempe: une «salle sans fenêtres et sans portes de belles dimensions» remplie d'un fatras de livres et de papiers, de manuscrits et de textes imprimés, abandonnés là sans ordre depuis plus de huit siècles. Il venait de découvrir, comme il s'y attendait d'ailleurs à moitié, une gueniza.

Le mot «gueniza», expliquerait Schechter dans une lettre au Times, «vient du verbe hébreu "ganaz" et signifie cachette ou trésor. C'est un peu l'équivalent pour les livres de la tombe pour les hommes. C'est un peu l'équivalent pour les livres de la tombe pour les hommes. Quand l'esprit qui les habite les quitte, nous enfouissons les corps afin de leur épargner toute injure. De même, quand un écrit ne sert plus à rien, nous le mettons à l'abri pour lui éviter d'être profané2».

Une loi juive interdit la destruction du moindre document contenant les quatre lettres du saint nom, le tétragramme. Dans la plupart des cas, on enfouit sous terre, à la manière des restes humains, les documents en question qui, sous les climats humides, ne tardèrent pas à se décomposer. Dans les pays chauds et secs, les guenizot consistaient parfois en simples cavers ou en jarres, où les documents demeuraient intacts pendant des années, voire des siècles, comme à la synagogue Ben Ezra du Caire.

Les guenizot recevaient, outre les livres «morts», des ouvrages en mauvais état, dont certaines pages manquaient, ou «en disgrâce» parce que leur contenu ne semblait pas tout à fait orthodoxe. Au fil du temps, n'importe quel document écrit dans la langue sacrée, qu'il s'agît d'une chanson d'amour ou à boire, d'un testament ou d'un contrat de mariage, pouvait échouer dans une gueniza. Depuis huit siècles, l'ouverture en hauteur dans le mur de la synagogue Ben Ezra servait en quelque sorte de dépotoir aux écrits hébreux dont la communauté juive du Caire ne voulait plus.

Schechter décrivit aux lecteurs du Times la salle plongée dans la pénombre en des termes que n'aurait pas reniés Darwin:
«C'est un champ de bataille de livres où se sont affontées les œuvres de bien des siècles et om ne gisent plus que des feuilles éparses. Certains combattants ont péri sur le coup et sont tombés en poussière à l'issue d'une terrible lutte pour leur espace vital tandis que d'autres s'entassent en monceaux informes, impossibles à détacher les uns des autres sans endommager irrémédiablement les textes, même en s'aidant d'un produit chimique. Dans leur état actuel, ces monceaux de papiers présentent de curieuses associations: il arrive ainsi qu'on découvre un extrait d'un ouvrage de science niant l'existence des anges ou du diable, attaché à une amulette où ces mêmes êtres (surtout le diable) sont priés de bien se tenir et de ne pas s'opposer à l'amour de Miss Yair pour on ne sait plus qui3

Janet Soskice, Les aventurières du Sinaï, p.271-272, JC Lattès 2010 - traduction Marie Boudewyn



Notes:
1 : Stefen Reif, A Jewish Archive from Old Cairo (Richmond, 2000), p.19.
2 : Cf. le Times du 3 août 1897.
3 : Ibid.

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