Billets pour la catégorie Travers III ch.3 :

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3 - note 16 (vers la surface)

Nous venons de plus bas, note 17

Remarque: j'ai intégré directement dans le corps du texte les références laissées dans les commentaires suite à une première publication. Merci à tous, et en particulier à l'auteur (sa présente est toujours "honorante" et encourageante: nous sommes sur la bonne piste, continuons!).

Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art."(AA, p.221-224)

Voir l'article de Hamburger : « Ici l'ombre enveloppante du passé — la parenthèse qui compose presque tout le poème — est encadrée par l'évocation dépouillée et réitérée du présent et du futur du survivant, incarné dans l'enfant qui dort… des mots nécessaires, par ses rythmes de voix hâchées, le squelette à nu de l'art de Celan.» (traduction personnelle).

Comme toujours, il est intéressant de se pencher sur ce qui manque, ce qui a été ôté, ce qui n'apparaît pas:
«— même si l'imagination, bien entendu, tend à parcourir l'espace-temps dans lequel "passé", "présent" et "futur" peuvent n'être rien d'autre qu'une commodité lexicale conventionnelle. Il est probable qu'un grand nombre de pages sera écrit sur les implications biographiques, psychologiques, sociales et historiques de ce poème, mais non sans diminuer ni faire oublier ce que le poème élabore par son utilisation avare ».

Je fais l'hypothèse que l'important ici est la référence à l'imagination, aux trois temps qui se fondent dans l'éternité du présent — ce qui fait écho aussi bien vers L'invention de Morel, L'Aleph ou Lance.

  • rose, nostalgie, Celan, rêve, mère, vie/mort (souvenir, nostalgie)

Dans le lointain le chien de ferme fait une pause, entre deux aboiements, pour écouter ce qu’il ne peut entendre. (AA, p.224-226)

Pause du chien qui fait écho au "halting speech rythms" que nous venons de rencontrer.
Lance, de Nabokov. Voir les quelques mots supra sur la proximité des thèmes.
Lance anagramme de Celan.

  • Lance, audible/inaudible => visible/invisible

Mais lâchez cette horreur, lâchez cette horreur immédiatement! (AA, p.226-227)

Il s'agit d'un crâne de mouton ramassé par Jacob dans les premières pages de La chambre de Jacob.
C'est une mère qui parle.
Passage par "loup": Virginia Woolf, lupin (wolfsbohne)

  • Woolf, loup, crâne

Le Musée national du Sri-Lanka (IB3) se dresse sur Albert Crescent, dans le quartier appelé Colombo 7 (C7), au sud de la capitale — accès payant, taxe pour photographier, flash autorisé mais vidéo interdite (comptez au moins une heure pour une visite rapide). (AA, p.228-229)

Apparemment, copie d'un guide touristique (ou d'une notice trouvée sur le net).
Passage par "Ceylan" (Celan, Lance)

  • Ceylan, Albert, Colomb, Inde, I, B, C, 7

Au fond je n’ai jamais rien compris à cette histoire de prétendu frère jumeau censément enlevé par des romanichels, et qui reviendrait un jour, sans nul doute, pour prendre dans le cœur de ma mère la place dont j’aurais été chassé par mes fautes, mes péchés, mes manquements et mes insuffisances. (AA, p.229-230)

Le passage se fait par le prénom Albert: cf. la page 101 de L'Amour l'Automne: «Ma mère me parlait sans cesse d'un frère jumeau disparu, enlevé par les romanichels, disait-elle, qui s'appelait Albert, Dieu sait pourquoi, et qui reviendrait un jour, pour prendre dans son coeur la place dont m'auraient chassé mes fautes.»

On songe à Albert Camus, bien sûr, mais aussi à la rivalité entre Albert et René Char (qui ira jusqu'à un revolver pointé et une fuite par la fenêtre).
C'est un motif qu'on retrouve régulièrement (cf. L'Élégie de Chamalière).

  • jumeau, double, frère, mère, Albert, manque/perte

Pierre Dupin, le père de Jacques, était psychiatre, médecin-chef de l’asile d’aliénés du département. (AA, p.230)

Passage à Dupin via le double, le jumeau: «je m'amusais à l'idée d'un Dupin double» (AA, p.125)
Ou peut-être via Char: "très tôt attendu comme le successeur de Char", lit-on dans Wikipédia (wikipédia n'était pas si étoffée au moment de l'écriture de L'Amour l'Automne, en 2003-2006 (cf en bas de page les références bibliographiques)).
Allusion également à des paroles de Jacques Dupin: «À plusieurs reprises au cours de conversations, Jacques Dupin avait évoqué des scènes de son enfance» (AA p.39).
Le département est l'Ardèche.
Nous ne saurons que plus tard (dans les textes courts il me semble), que Jacques Dupin a subi la même menace d'abandon maternel au profit d'un frère plus aimé.

  • Pierre, Dupin, fou/folie, père, double, jumeau, Char

Il s’abstint d’allumer la mèche. (AA, p.230)

Il s'agit de Dupin, dans les premières lignes de La lettre volée.
Voir AA p.199-201: «Si c'est un cas qui demande réflexion, observa Dupin, s'abstenant d'allumer la mèche, nous l'examinerons plus convenablement dans les ténèbres.»

  • Dupin, mèche, Poe, lettre

Ah ! Ça a été un moment bien solennel! (AA, p.230)

Cette phrase intervient au moment de l'anecdote de la mèche dans La prisonnière.

  • Morel, mèche

Mais dans le ciel austral, pur ainsi qu’en la paume / d’une main bénie… (AA, p.230)

Là encore, il faut compléter ce qui manque pour comprendre les liens : «…le grand M qui signifie les mères» (Élégies de Duino, Rilke).
Référence aux mères, à la mère (Celan).
Référence au ciel et aux étoiles qui renvoie aussi aux aventures stellaires de Lance (Nabokov) et à l'obscurité maintenue par Dupin (voir supra).

Ce M est le W de Cassiopée (m/w en miroir). (Et déjà on attend une allusion à Wiggenstein: certains motifs sont des "marqueurs", des aimants.)

  • M, W, mère, Celan, Lance, miroir, double, étoile

Je l’entendais déjà qui allait s’écrier : «Nécessairement, c’est tout un ensemble!», mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. STEPHEN: (Stringendo). Dans les pièces il a caché son propre nom, un beau nom, William, un figurant par-ci, un clown par-là, comme un peintre de la vieille Italie place son visage dans un coin sombre de son tableau.
Cela en aval. En amont : Or Le Voyage du Horla n’est pas un texte de fiction, contrairement aux deux autres, mais la relation journalistique d’une expédition véritable, a bord d’un ballon qui avait reçu pour nom celui du recueil de nouvelles, paru quelques semaines plus tôt. (AA, pp.230-231)

Deux textes camusiens sont à prendre en compte pour aborder ces quelques lignes:

D'une part elles reprennent les pages 324-325 d' Été (partitionnées, elles, en trois):

Or Le Voyage du Horla a peu de rapport immédiat avec les deux versions de la nouvelle intitulée seulement Le Horla puisque le nom, là, désigne un ballon. Je l'entendais déjà qui allait s'écrier «Nécessairement, c'est tout un ensemble!», mot qui m'épouvantait par l'imprécision et l'immensité des réformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans ma si douce vie. STEPHEN: (Stringendo). He has hidden his own name, a fair name, William, in the plays, a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. He has revealed it in the sonnets where there is Will in overplus. La cause perdue, c'est la cause du père. (Été, pp.324-325)

L'ordre des phrases est bouleversé, l'amont devient l'aval, et inversement. (Cela n'est pas une surprise: la précision "amont/aval" appelait nécessairement, par la construction des Églogues, que tout soit bouleversé, qu'il n'y ait pas de sens de lecture.)

Ici encore, on voit que ce qui n'est pas repris a toute son importance: "la cause perdue est celle du père". Dans le texte d' Été, cela renvoie au père du narrateur (au père de Proust?), à celui de Stephen (de Shakespeare? de Joyce?). Dans cet endroit précis de L'Amour l'Automne, cela contraste avec "le grand M des mères". Et l'on peut également (ou surtout) songer au père de Renaud Camus.

D'autre part elles se retrouvent dans Vaisseaux brûlés 1-3-8-5-2-5 (paragraphe écrit après, et donnant la référence d' Été citée à l'instant):

En tout point du livre peut à tout moment précipiter sa totalité. (On peut ici remplacer “livre” par “œuvre” (?) (et certainement par “bibliothèque” (autant dire par "réalité", dont elle ne serait qu’un double, un peu mieux classé (et moins érotique (encore que...))). Éparpillement / rabâchage. Tension? Éternellement Rilke / Simon (251,254) Métonymie / synecdoque. Je dis : une fleur... etc. Bloom, Ulysse, Virag, Jeunes Filles en. Flora / Tristan. SI JE DEVIENS FOU CE SERA VOTRE FAUTE. «Quand mon père, en effet, trouvait qu’une personne, un de mes camarades, par exemple, était dans une mauvaise voie — comme moi en ce moment — si celui-là avait l’approbation de quelqu’un que mon père n’estimait pas, il voyait dans ce suffrage la confirmation de ce fâcheux diagnostic. Le mal ne lui apparaissait que plus grand. Je l’entendais déjà qui allait s’écrier: "Nécessairement, c’est tout un ensemble !", mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. » Dans la marge, à cet endroit du tome 1 de la Pléiade (ancienne manière): T. II. 5 a) 362, puis, d’une encre d’autre couleur livre (c’est-à-dire "volume édité", as opposed to manuscrit), p.324. Et en effet, Travers II (Été), ...ma si douce vie: STEPHEN: (Stringendo). He has hidden his own name, a fair name, William, in the plays, a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. Ceci en aval. En amont: Or Le Voyage du Horla a peu de rapport immédiat avec les deux versions de la nouvelle intitulée seulement Le Horla puisque le nom, là, désigne un ballon. Je l’entendais déjà qui allait s’écrier... etc. Tandis qu’il s’agit ici du favori parmi mes chiens, si favori qu’il est dispensé de niche, et passe ses journées dans la maison. «Lire, c’est trouver des sens, et trouver des sens, c’est les nommer; mais ces sens nommés sont emportés vers d’autres noms; les noms s’appellent, se rassemblent et leur groupement veut de nouveau se faire nommer : je nomme, je dénomme, je renomme: ainsi passe le texte: c’est une nomination en devenir, une approximation inlassable, un travail métonymique.»(S/Z) La formule transvaluation de toutes les valeurs se trouve déjà chez Diogène Laërce, dans sa Vie de Diogène le Cynique ("le Chien"), où parakarattein to politikon nomisma signifie aussi bien corrompre la monnaie (comme faux-monnayeur) que les mœurs, c’est-à-dire “ce qui a cours dans la cité” (Janz). J’ai sans cesse cette sensation affreuse d’un danger menaçant, cette appréhension d’un malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans doute l’atteinte d’un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la chair. Et le plus extraordinaire, c’est que moi-même je l’avais pris tout d’abord pour un monsieur ; mais par bonheur, j’avais mes lunettes avec moi, et j’ai pu constater que ce n’était qu’un nez. Gogol était l’épagneul breton de mon père. J’en héritais à sa mort. Je crains qu'il n’ait pas été très heureux, avec moi. Et je m’estime responsable de sa triste fin.

La phrase de Barthes «Lire, c’est trouver des sens, et trouver des sens, c’est les nommer; mais ces sens nommés sont emportés vers d’autres noms; les noms s’appellent, se rassemblent et leur groupement veut de nouveau se faire nommer : je nomme, je dénomme, je renomme: ainsi passe le texte: c’est une nomination en devenir, une approximation inlassable, un travail métonymique» n'est pas reprise dans L'Amour l'Automne.
Elle décrit l'économie de ce texte en général, et de ce passage en particulier où les noms ont tant d'importance.


Je reprends phrase à phrase.

Je l’entendais déjà qui allait s’écrier : «Nécessairement, c’est tout un ensemble!», mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. (AA, p.230)

Retour à Proust. C'est le père qui parle (père/mère, M/W => les couples, les oppositions). "C'est tout un ensemble": peut aussi définir le projet des Églogues.

  • père, Proust, miroir

STEPHEN: (Stringendo). Dans les pièces il a caché son propre nom, un beau nom, William, un figurant par-ci, un clown par-là, comme un peintre de la vieille Italie place son visage dans un coin sombre de son tableau. (AA, p.230)

Joyce. La phrase apparaît en français, elle était en anglais dans Été. Ce passage d'une langue à l'autre est un procédé utilisé très souvent (comment mettre mieux en évidence la structure signifié/signifiant qu'en passant de langue en langue?)

La traduction semble littérale, je veux dire sans variation d'invention camusienne:
«He has hidden his own name, a fair name, William, in the plays, a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas.»
Pour une analyse de la présence de Shakespeare dans Ulysses, voir ici.

On notera la sorte de liste qui se dégage ici: Rilke, Proust, Joyce, Shakespeare, Woolf, Nabokov, Celan, Poe… Toutes les grandes références de Renaud Camus (qui sont de grandes références en elles-mêmes) sont présentes en quelques lignes.

  • Stéphane (Etienne=> couronne => roi), nom, William, secret/dissimulation

Cela en aval. En amont : Or Le Voyage du Horla n’est pas un texte de fiction, contrairement aux deux autres, mais la relation journalistique d’une expédition véritable, à bord d’un ballon qui avait reçu pour nom celui du recueil de nouvelles, paru quelques semaines plus tôt. (AA, p.231)

Il existe plusieurs nouvelles, ou version de nouvelle, ayant pour titre le Horla. Le voyage du Horla est peu connue.
Ballon => nacelle <=> Celan/Lance
amont/aval: il n'y a pas de "sens".

  • Horla, folie, double, variation, nom

Sur quoi, inévitablement : «Pourquoi remonter à l’enfance pour expliquer sa conduite à Lahore?» (AA, p.231)

Passage Horla/Lahore («inévitablement»!)

Duras, Le Vice-Consul. Une référence églogale fondamentale de plus s'ajoute aux précédentes.

Cette phrase est la première du paragraphe suivant:

1-3-8-5-2-6. Sur quoi, inévitablement: «Le vice-consul de France à Lahore apparaît, à moitié nu, sur son balcon, il regarde un instant le boulevard, puis se retire. Peter Morgan traverse les jardins de l’ambassade de France, il revient vers la résidence de ses amis, les Stretter. » Mais justement tout cela est trop prévisible. Il ne faut pas se tromper de livre. Rien n’est plus facile que de reconstituer les séries anciennes. Mieux, ou pire, elles se reconstituent d’elles-mêmes. Le voyageur égaré, le naufragé volontaire ou malheureux, l’explorateur hardi que la fatalité, l’esprit d’aventure ou la poursuite d’une quelconque chimère auraient jeté au milieu de cette poussière d’îles qui longe la pointe disloquée du continent sud-américain, n’auraient qu’une chance misérable d’aborder à W. 3.144 — Les situations peuvent être décrites, non nommées. (Les noms sont comme des points, les propositions comme des flèches, elles sont un sens.) Quand Warhol dans ses Diaries doit relater l’entrée de “X.” à Bellevue, l’hôpital psychiatrique, il commence à l’appeler autrement. Quand on feuillette Travers et surtout Travers II, il est difficile de distinguer ce qui vient du Journal d’un fou et ce qui a été emprunté à Maupassant, à la Lettre d’un fou.

On trouvera ici un article qui analyse les mystères du vice-consul. Il tirait sur les chiens… (voir supra, le chien dans Lance qui aboit aux étoiles, le chien Gogol à la fin prématurée, le chien de Journal d'un fou…).

  • Inde, source/origine, obscurité/mystère/secret, Duras, Lahore, Horla

X = W. (AA, p.231)

Et donc, inévitablement, Perec.
Perec dans les dernières pages de La Vie mode d'emploi. Il s'agit de la forme de la dernière pièce d'un puzzle, devant s'adapter au dernier trou d'un puzzle reconstitué auquel il ne manque plus qu'une pièce. C'est un mort qui tient cette pièce entre ses doigts (je ne sais jamais si c'est la pièce ou le trou qui prend la forme d'un X.)

X, c'est aussi l'initiale (l'une des initiales) désignant William Burke (W.), le grand amour de jeunesse de Renaud Camus, dans L'Inauguration de la salle des Vents (et donc dans ce livre, X=W (mais X prend également d'autres valeurs)).
X, c'est l'inconnue d'un problème.

On remarque l'accumulation progressive des lettres dans cet extrait: M, X, W. Souvenons-nous que L'Amour l'Automne est dédicacé "à la lettre".

  • X, W, lettre, Perec

Dieu danse au Studio 54, très bien, d’ailleurs, seul, bras levés, souriant, tout entier à lui-même, abîmé dans le rythme de la musique. (AA, p.231)

Il s'agit de William Burke (W). Sous l'effet de drogues diverses, William en est venu à se prendre pour Dieu, voir en particulier les pages 156 à 170 (ce passage m'enchante: «Moi je l'avais rencontré à un abri d'autobus, à l'angle de la rue du Bac, et il m'avait appris qu'il était évêque, simplement. Avec les anglicans, vous comprenez, je ne sais pas très bien comment ça se passe: donc ça ne m'avait qu'à moitié étonné. Et puis il parlait sur un ton si raisonnable, si raisonnable, toute son attitude était tellement normale, si correcte, tellement conforme à ce qu'on peut attendre d'un dignitaire ecclésiastique, je me suis dit qu'après tout... J'étais seulement un peu surpris qu'il se soit élevé si vite dans la hiérarchie. — Eh bien vous voyez, il ne s'est pas arrêté là...»)

C'est également évoqué rapidement dans le paragraphe suivant de Vaisseaux brûlés:

1-3-8-5-2-7. ''So when I went downstairs at New York / New York and I saw him, I said, "Hi God", and he called me a genius for knowing. And it’s true, he actually does think he is God. So I walked with God over to Studio 54. I talked with God as we walked. When we got to Studio 54 I saw John and told him that God was on the dance floor, and he ran away. (Sunday, June 10, 1979). Dans mon agenda il n’y a pas d’entrée pour ce jour-là. Je suis à San Francisco. La veille j’ai visité l’appartement du 10 Lyon Street, face à Buena Vista Park, où j’aménagerai le 23. Vu deux films au Castro : Double Faced Woman, de Cukor, Shop Around the Corner, de Lubitsch. Le 18 juin : Carte de W., bizarre. Le 19 : Appelé W. à N.Y. Incohérent. Écrit à Fred Hughes.

Horla/Lahore —> Warhol, reste W —> Dieu, Wittgenstein (Wittgenstein sur Dieu). Important, la lettre qui reste. (RC dixit en commentaire, cf. infra.)

  • William, W, Andy Warhol

Mais Bob (le grand rival de Fred Hughes) se plaint que Ma Philosophie de A à B et vice-versa, la traduction française du livre de Warhol, chez Flammarion, «makes Andy sound like Wittgenstein». (AA, p.231)

Le passage se fait sur plusieurs plans: Fred Hughes est évoqué dans le paragraphe 1-3-8-5-2-7 de Vaisseaux brûlés qui évoque William en train de danser (cf supra), de Fred Hughes on peut remonter à Bob Colacello dont on trouve le nom dans Journal de Travers p.377.
Wittgenstein était attendu depuis le "M" dans le ciel.

Lorsqu'on se reporte à la page 377 de Journal de Travers, on trouve entre crochets toutes les règles de passage organisant cet extrait de L'Amour l'Automne (hasard? Je n'y crois pas. Ce qui est indécidable, c'est l'ordre d'écriture: le contenu des crochets est-il la description de cet extrait de L'Amour l'Automne (donc de Vaisseaux brûlés donc d' Été) ou a-t-il servi de plan à l'organisation du passage? C'est indécidable, et sans doute pas aussi linéaire: je soupçonne des influences réciproques continuelles.)

(Bob Colacello, parfaitement dégoûté, se plaignant de la traductrice de Warhol en français: «She makes Andy [KANDY (À CEYLAN -> LEONARDO WOOLF ->IMPÉRATRICE EUGÉNIE VEUT VOIR LA DENT (DU BOUDDHA) ->LA PENSÉE EST UNE AFFAIRE DE DENT(S) (->CELAN, LETTRE À CHAR AU MOMENT DE LA MORT DE CAMUS)) / CANDI (CRÈTE), QU'EN DIRA-T-ON?] sound like Wiggenstein [W, CASSIOPÉE, LE GRAND M / QUI SIGNIFIE LES MÈRES (-> RILKE) / STEIN (GERTRUD, EDITH, HAMEAU DE STEIN, À SKYE (->SIR MALCOM ARNOLD)), EINSTEIN (-> ALBERT -> CAMUS, FRÈRE DE CHAR ENLEVÉ PAR DES ROMANICHELS (-> JACQUES DUPIN (PÈRE PSYCHIATRE, ENFANCE À CÔTÉ DE L'ASILE (DANS L'ARDÈCHE (ART/DÈCHE), MÈRE QUI LE MENACE DE LE FAIRE ENLEVER PAR DES ROMANICHELS (-> LES MÈRES))))]!»). (Journal de Travers, p.377)

Cette liste contient tout, et l'ayant découvert à ce moment de mes recherches, j'ai hésité à la placer en haut de ce billet. Mais non: je veux aussi montrer à ceux qui ont "peur" des Églogues que rien n'est inné: il suffit de suivre les pistes et de recueillir ce qu'on trouve.
Notez le "vice-versa": pas de sens unique, ce qui reprend amont/aval.

  • A, Z, Bob, Witggenstein, Warhol

Dès mon réveil j’appelle B. (AA, p.231)

Journal de travers, I presume.

  • B

Il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île. (AA, p.231)

Sa configuration générale affecte la forme d’un crâne de mouton dont la mâchoire inférieure aurait été passablement disloquée.

Perec, incipit de W ou les souvenirs d'enfance Le crâne rappelle celui trouvé sur la plage au début de La chambre de Jacob.

  • crâne, île, W

Dans l'autre lit, près de la porte, Jacob était endormi, profondément endormi, plongé dans une inconscience totale. L’ange dit à Tobie : « Je connais par cœur tous les chemins». (AA, p.231)

Hum, je pensais aux faux-monnayeurs mais je n'ai rien trouvé.
Passage grâce à "Jacob".

  • Jacob, ange

En tendant l’arc, l’archer fait verser le tout de l’être à l' intérieur de son centre de tension. (AA, p.232)

Herrigel, Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc?

  • arc, zen (A, Z)

Comment se fait-il que la flèche >>>>————> montre? (AA, p.232)

Wittgenstein, Remarques philosophiques:

Comment se fait-il que cette flèche >>>>————> montre? Ne semble-t-elle pas porter en elle quelque chose d'autre qu'elle-même? — «Non, ce n'est pas ce trait mort; seul le psychique, la signification, le peut». — C'est vrai, et c'est faux. La flèche montre seulement dans l'application que l'être humain en fait.
Ce montrer n'est pas un abracadabra [Hokuspokus] que seule l'âme pourrait exécuter.
Ludwig Wiggenstein, Remarques philosophiques, §454

Voir également la flèche de Zénon (=> to reach)

  • flèche, sens, Wittgenstein, Zénon, Z

Z is only reached once by one man in a generation. Tout de même, s’il pouvait atteindre R ce serait déjà quelque chose. (AA, p.232)

Promenade au phare, Virginia Woolf. Le mari de l'héroïne, Mr Ramsay, travaille sur "sujet et objet de la réalité" (voir Corée l'absente). Pour une fois, le passage ne se fait pas par association d'idées ou anagrammes ou homophonie, mais bel et bien par le sens, au moment où l'interrogation, pour Mr Ramsay et Wittgenstein, porte sur le sens (le sens du sens, la raison du sens).

  • Z, R, sens, Wittgenstein, Woolf

Auden, à la fin, il faut bien le dire, n’était pas toujours très propre. (AA, p.232)

Auden : il faut ajouter le R de la phrase précédente: a u d e n + r = renaud
Il s'agit au niveau des mots du même principe qu'au niveau des textes-sources retrouvés: il faut autant s'intéresser à ce qui est présent qu'à ce qui est absent. «une lettre en plus ou en moins [...] le nom s'en va de biais» AA p.384)

Auden = aux dents (phonétique)

  • dent, A, U, D, E, N, R, Renaud, nom, lettre

Camus, à la veille de partir en voiture pour le voyage qui lui sera fatal trace les premiers mots d’une page d’hommage: «Char est seul sans être à l’écart ». (AA, p.232)

Celan écrit à Char à propos de la mort de Camus: «La pensée est une affaire de dent» => passage par dents?

  • Char / arc, Albert, nom, dent, écart / trace => signe / sens / flèche (AA, p.232)

Le téléphone sonne : c’est Othon qui demande s’il peut passer t’emprunter dix francs pour dîner. (AA, p.232)

L'Écart de Rémi Santerre, p.60 : «Dans L’Écart, de Rémi Santerre, j’apparais en tant qu’ Othon» (Été, p.185)

Othon = Renaud, voir plus haut, Auden+R
Trace, anagramme d'écart. Trace (c'est-à-dire signe infime, à repérer, à interpréter) et écart (ce qui n'est pas immédiat, ce qui se dérobe, ce qu'il faut aller chercher).

  • écart, Othon, Renaud, nom

Est-ce à moi de montrer les dents?

Je ne sais pas. J'ai pensé au Journal d'un fou de Gogol mais rien trouvé de probant (il faut dire que ça dépend des traductions).

  • dents


Nous remontons vers la surface, note15.


Je redonne le passage d'un seul tenant :

Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art.” Dans le lointain le chien de ferme fait une pause, entre deux aboiements, pour écouter ce qu’il ne peut entendre. Mais lâchez cette horreur, lâchez cette horreur immédiatement !

Le Musée national du Sri-Lanka (IB3) se dresse sur Albert Crescent, dans le quartier appelé Colombo 7 (C7), au sud de la capitale — accès payant, taxe pour photographier, flash autorisé mais vidéo interdite (comptez au moins une heure pour une visite rapide). Au fond je n’ai jamais rien compris à cette histoire de prétendu frère jumeau censément enlevé par des romanichels, et qui reviendrait un jour, sans nul doute, pour prendre dans le cœur de ma mère la place dont j’aurais été chassé par mes fautes, mes péchés, mes manquements et mes insuffisances.

Pierre Dupin, le père de Jacques, était psychiatre, médecin-chef de l’asile d’aliénés du département. Il s’abstint d’allumer la mèche. Ah ! Ça a été un moment bien solennel ! Mais dans le ciel austral, pur ainsi qu’en la paume / d’une main bénie…

Je l'entendais déjà qui allait s’écrier: «Nécessairement, c’est tout un ensemble!», mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. STEPHEN: (Stringendo). Dans les pièces il a caché son propre nom, un beau nom, William, un figurant par-ci, un clown par-là, comme un peintre de la vieille Italie place son visage dans un coin sombre de son tableau.

Cela en aval. En amont: Or Le Voyage du Horla n’est pas un texte de fiction, contrairement aux deux autres, mais la relation journalistique d’une expédition véritable, a bord d’un ballon qui avait reçu pour nom celui du recueil de nouvelles, paru quelques semaines plus tôt. Sur quoi, inévitablement : « Pourquoi remonter à l’enfance pour expliquer sa conduite à Lahore ? » X = W. Dieu danse au Studio 54, très bien, d’ailleurs, seul, bras levés, souriant, tout entier à lui-même, abîmé dans le rythme de la musique. Mais Bob (le grand rival de Fred Hughes) se plaint que Ma Philosophie de A à B et vice-versa, la traduction française du livre de Warhol, chez Flammarion, «makes Andy sound like Wittgenstein». Dès mon réveil j’appelle B. Il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île.

Sa configuration générale affecte la forme d’un crâne de mouton dont la mâchoire inférieure aurait été passablement disloquée. Dans l’autre lit, près de la porte, Jacob était endormi, profondément endormi, plongé dans une inconscience totale. L’ange dit à Tobie : « Je connais par cœur tous les chemins ». En tendant l’arc, l’archer fait verser le tout de l’être à l’intérieur de son centre de tension.

Comment se fait-il que la flèche >>>————> montre? Z is only reached once by one man in a generation. Tout de même, s’il pouvait atteindre R ce serait déjà quelque chose. Auden, à la fin, il faut bien le dire, n’était pas toujours très propre. Camus, à la veille de partir en voiture pour le voyage qui lui sera fatal trace les premiers mots d’une page d’hommage:

«Char est seul sans être à l’écart». Le téléphone sonne : c’est Othon qui demande s’il peut passer t’emprunter dix francs pour dîner. Est-ce à moi de montrer les dents ?

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3 - note 17

Vers l'amont.

Cette note est la dernière: de note en note, nous sommes arrivés au niveau le plus profond. Les notes suivantes commencerons à remonter vers la surface.
Cette note la plus profonde oppose la permanence au changement: la vie est changement et usure, elle est vieillissement, mais la permanence et l'immobilité sont les caractéristiques de la mort. C'est la tragédie de l'homme dans le temps qui est esquissée ici, par petites touches, de façon impressionniste.


***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces (AA, p.221-222)

. «qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement» : Robbe-Grillet, Projet d'une révolution à New York («Les mots, les gestes, se succèdent à présent d'une manière souple, continue, s'enchaînent sans à-coups les uns aux autres, comme les éléments nécessaires d'une machinerie bien huilée.» incipit) ou Renaud Camus Passage («— Et de nouveau: une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.»incipit)
. «le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher» : Saussure cité par Starobinski dans Les Mots sous les mots

Description des automatismes, des associations d'idées, des habitudes qui nous empêchent d'échapper au souvenir, au regret, à la douleur.
Nous pouvons également y voir une illustration de la phrase de Woolf «la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés, que l'on vit un par un en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.»: les mêmes gestes, mots, phrases constituant les "incidents", «l'ouverture violente précipiteuse» la vague vous jetant sur la plage.
La répétition, et surtout mécanique, convoque aussi L'Invention de Morel.

Apparition du motif du "blanc entre les mots", «l'ouverture violente précipiteuse entre les phrases entres les mots et quelquefois entre les syllabes entres les lettres», motif et technique que j'aime tant: il faudra un jour analyser les mots manquants, les blancs, les retours à la ligne, le silence signifiant, la marque de l'indicible enfin écrit, marqué dans l'intervalle entre les signes à l'encre, le cœur qui déborde, le lyrisme exprimé par l'absence. (Ce que je préfère dans L'Amour l'Automne? les mots manquants, les blancs, comme dans L'Inauguration de la salle des Vents. Quand le trop plein nous submerge, quand les mots débordent, il ne reste rien: ce rien n'est visible, dicible, que par contraste, par le blanc entre les mots. Ellipse.)

. «est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais» : phrase de Claudel: «Est-ce là tout ce faste où tu te disais prête?» (Anachronisme pour mémoire: c'est le vers qui vient à l'esprit de Renaud Camus quand il réfléchit sur la vie et la mort de sa mère dans Kråkmo.)

. «ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages» : Virgina Woolf, Promenade au phare et La chambre de Jacob.

. «que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces» : regrets, disparitions, tout ce qui nous échappe, ce que nous perdons sans ni oublier ni nous souvenir, tout ce que nous ne pouvons retenir tandis que nous-mêmes nous glissons, nous sommes engloutis dans le temps. (La littérature pour permettre de retenir ce qui échappe, ou pour constater que nous ne pouvons le retenir? La littérature (les mots, les phrases, les lettres) et le temps, la littérature et la mort.)

  • répétition, souvenir, regret, lettre, plage (thème marin), ellipse

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. (AA, p.222)

Dans La chambre de Jacob, l'ombre d'Archer, le fils aîné, tombe sur la lettre que sa mère est en train d'écrire sur la plage (chapitre I).

  • lettre, arc, ombre

Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. (AA, p.222)

??? Je penche pour Claude Simon, mais c'est à confirmer (ou Poe? rien trouvé).


Comment peut-on être amoureux d’un ? (AA, p.222)

"Comment peut-on être amoureux d'un nom" : question de l'héroïne de Breaking the waves dans l'église silencieuse.
Le lecteur entraîné peut maintenant compléter les phrases lui-même: apparition du blanc, il n'est plus nécessaire d'écrire, il devient possible de se comprendre à demi-mot, ou même sans mot: disparition de la lecture, apparition de la communion d'esprit.

  • nom, Ecosse, vague (thème marin), ellipse

Mais quelle horreur! Mais quelle horreur! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur? Lâchez cela immédiatement!

Variation sur La chambre de Jacob de Virginia Woolf. Betty Flanders retrouve son petit garçon Jacob qui a ramassé un crâne de mouton sur la plage. (Le texte original, au début du chapitre I: «"There he is!" cried Mrs. Flanders, coming round the rock and covering the whole space of the beach in a few seconds. "What has he got hold of? Put it down, Jacob! Drop it this moment! Something horrid, I know. Why didn’t you stay with us? Naughty little boy! Now put it down. Now come along both of you,” and she swept round, holding Archer by one hand and fumbling for Jacob’s arm with the other. »)

"Cette horreur", c'est un crâne de mouton. Là encore, le mot manque.

  • crâne, ellipse

Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes- vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter? (AA, p.223)

. «Il regarda la lettre puis de nouveau moi» : variation sur l'incipit de La route des Flandres, de Claude Simon. «Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi».

. «Êtes-vous sûr de vouloir quitter? Êtes-vous sûr de vouloir quitter?» : Windows ou Word, message qui apparaît quand on quitte une application (un logiciel).

  • répétition, lettre, regard, Claude Simon, incipit

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau) (AA, p.223)

Là encore, variation (ellipse: il manque des mots, et adjonction: virgules ajoutées) sur l'incipit d'un livre de Claude Simon, La bataille de Pharsale: «Jaune et puis noir temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau»
Il s'agit de la description de l'oeil d'un pigeon : là encore, le regard. Le clignement de paupière est le geste répétitif par excellence.

  • regard, répétition, Claude Simon, incipit

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’) (AA, p.223)

Accélération, ellipse, qui profite des connaissances acquises, accumulées par le lecteur parvenu jusqu'à ces lignes. Il y a une dimension pédagogique dans les Églogues, les livres guident leur lecteur dans la lecture (sans identifier les sources, il est possible à tout lecteur de repérer les répétitions, même si les fragments de phrase les indiquant deviennent de plus en plus court, jusqu'à se réduire à un mot, quelques lettres).

Anne Wiltsher (tout ce que l'on sait sur Anne Wiltsher remonte à l'esprit, en particulier qu'elle est morte jeune et que RC imagine que c'est d'un cancer) et incipit de La route des Frandres que l'on vient de voir (autre variation, ce ne sont pas les mêmes mots qui sont repris. Puzzle.)

  • mort, jardin, lettre, regard, répétition

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre). (AA, p.224)

Je n'ai pas identifié le début (Virginia Woolf? Il y a dans le chapitre 6 des Vagues «You are dead now». Il s'agit des jours d'école, de la "terreur" des jours d'école («Now the terror is beginning» est une citation souvent reprise dans L'Amour l'Automne et qui concerne le cours de mathématique: qu'en conclure? Est-il possible d'avoir traduit ce "you" pluriel des jours d'école par un "tu", pour jouer sur l'amphibologie?) ou Bioy Casarès?).
Puis encore l'incipit de ""La route des Flandres"".

  • mort, répétition, lettre

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application (l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce (AA, p.224-225)

Description de la photographie du banc dédié (dédicacé?) à Anne Wiltsher prise par Renaud Camus.
Insertion de quelques mots de La route des Flandres, avec utilisation de "lettre" dans un autre sens que quelques mots auparavant.
Puis variation sur Promenade au phare : l'île est décrite dans le livre comme ressemblant à une feuille (partie 3 chapitre 10), ce qui d'après Renaud Camus ressemble aussi à une main ouverte. (Dans l'île une femme meurt d'un cancer: écho à Anne Wiltsher (ainsi que le fait spontanément l'esprit, une idée ou image amenant toujours avec elle tout son arrière-plan)).
Le passage d'une allusion à l'autre se fait donc très simplement sur deux mots pivots: lettre et main.

  • mort, île, crâne, lettre

Oui. Puis de nouveau moi. (AA, p.225)


Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant... (AA, p.225-226)

Tombe décrite dans Notes sur les manières du temps (p.190), que l'on retrouve dans L'Inauguration de la salle des Vents (p.237). Souvenir d'un voyage avec Rodolfo, mort lui aussi.

Silhouette gravée dans la pierre comme les lettres étaient gravées dans le crâne par la photographie.

Le bégaiement ajoute des mots inutiles tandis que l'ellipse omet le mot indispensable. Le mot manquant est "morts", et son absence dans la phrase le rend plus présent (de même que tout est plus vif chez les morts que chez les vivants).

  • mort, vivant (vie)

Ombres, « que l’ombre efface ». (AA, p.226)

Variation sur Paul-Jean Toulet, Contrerimes «Ombre, que l'ombre efface». Nous assistons à une généralisation, une abstraction, par passage au pluriel: de l'ombre réelle d'une personne en particulier nous passons au sens métaphorique du mot: tous les morts.

  • mort, ombre

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée. (AA, p.225-228)

Renaud Camus, qui se plaint toujours des changements (dégradations) dans les lieux qu'il a connus, explore ici la position inverse. Notons que pour lire ces quelques lignes qui s'oppose au courant dominant de la pensée camusienne, il faut avoir franchi deux cents pages: ces lignes se méritent.
Nous remarquons au fil du texte quelques motifs que nous venons de rencontrer. Nous sommes dans une méditation sur le temps, sur l'épaisseur d'une vie.

Retenir le temps, en marquer chaque heure, chaque minute, chaque seconde, semble d'ailleurs une obsession camusienne, que ce soit par les photos, par les dates marquées dans les disques ou les livres, retenant le moment de chaque audition, marquant la date sur la page quand la lecture s'arrête, ou plus classiquement par le journal. (Et pour le paraphraser, est-ce la disparition de Dieu dans sa vie (ou la non-apparition) qui lui fait ainsi tenir le compte de chacun de ses gestes, jusqu'à ce qu'on puisse reconstituer par une patiente enquête chacun de ses mouvement? Est-ce la conscience exacerbée de la dissolution dans la mort? Quelle insistance dans l'être pour quelqu'un souhaitant disparaître: disparaître, mais en laissant des traces.)

Ce n'est pas tant l'immobilité des sites qui seraient effrayantes, que le constat par contraste du temps en nous. Que tout change autour de nous peut nous donner l'illusion que nous restons les mêmes, mais si tout demeurait immobile, alors apparaîtrait violemment la vérité: nous sommes rongés par le temps.

Les dernières phrases pointent vers plusieurs références camusiennes (de la lecture camusienne comme apprentissage de réflexes pavloviens): le château sur l'autre rive, à tort ou à raison, m'évoque Construire un château de Misrahi, les sites où rien ne bouge Landor cottage.

  • temps, mort, vie

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je... »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue. (AA, p.228)
Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.(AA, p.229)
Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois.(AA, p.229)

L'Année dernière à Marienbad. Donner un sens à ce que nous voyons, raconter des histoires, rassurer, draguer. Les noms manquent: nous les donnons, au besoin nous les inventons.

  • regard, nom, Robbe-Grillet

Retour vers la surface, note 16.


Je copie le texte dans son entier maintenant, c'est-à-dire après les explications et non avant: la lecture devrait en être transformée et permettre d'atteindre la vitesse et les rêves nécessaires à la lecture des Églogues.

***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. Comment peut-on être amoureux d’un ? Mais quelle horreur ! Mais quelle horreur ! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Lâchez cela immédiatement ! Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter ?

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau)

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’)

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre).

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application ( l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce

Oui. Puis de nouveau moi.

Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant…

Ombres, « que l’ombre efface ».

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée.

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je… »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue.

Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.

Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois…

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, pp.221-229

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