Billets qui ont 'Blanchot, Maurice' comme auteur.

Ce besoin de reconnaissance impossible à étancher

J'aime l'amphibologie du mot "reconnaissance".
Ce matin, tombée sur quelques lignes qui résonnent avec certaine rumination camusienne. (Peut-on résonner avec une rumination? Hum…)
Camp-Long, jeudi 20 août 1959
[…]
Mon Dîner en ville dans toutes les librairies: 12e mille. Une pile de 7e remarquée lors de mon dernier passage a été remplacée (à deux tirages près par autant d'exemplaires du dernier tirage. Comment (et pourquoi?) cacherais-je ma satisfaction? Lu dans le dernier livre de Blanchot:

Les lecteurs sans indulgence risquent dêtre irrités en voyant cette Virginia Woolf qu'ils aiment, si éprise de succès, si heureuse des louanges, si vaine d'être un instant reconnue, si blessée de ne l'être pas. Oui, cela est surprenant, douloureux et presque incompréhensible. Il y a quelque chose d'énigmatique dans ces rapports faussés qui mettent un écrivain d'une telle délicatesse dans une dépendance si grossière. Et chaque fois, à chaque nouveau livre, la comédie, la tragédie est la même…

Toutes proportions gardées, je suis pareil et ne réussis pas à en avoir honte (si je n'ignore point le ridicule apparent, pour des tiers, d'une telle attitude). J'en ai souvent donné ici la raison: c'est parce que nous avons un irrémédiable complexe non seulement d'infériorité mais même d'inexistence…
Et cela me remet en mémoire ces paroles de mon père au sujet de maman:
— Elle m'écrit des lettres si gentilles. […] le vrai est que nous avons tous un complexe d'infériorité, que nous ne pouvons nous croire aimés. […]

Claude Mauriac, La Terrasse de Malagar - le temps immobile 4, p.441-442 (Grasset 1977)

Lire

Mais peut-être faut-il le rappeler: la lecture est un bonheur qui demande plus d'innocence et de liberté que de considération. Une lecture tourmentée, scrupuleuse, une lecture qui se célèbre comme les rites d'une cérémonie sacrée, pose par avance sur les livres les sceaux du respect qui le ferment lourdement. Le livre n'est pas fait pour être respecté et «le plus sublime chef-d'œuvre» trouve toujours dans le lecteur le plus humble la mesure juste qui le rend égal à lui-même. Mais, naturellement, la facilité de la lecture n'est pas elle-même d'un accès facile. La promptitude du livre à s'ouvrir et l'apparence qu'il garde d'être toujours disponible — lui qui n'est jamais là — ne signifie pas qu'il soit à notre disposition, signifie plutôt l'exigence de notre complète disponibilité.

Maurice Blanchot, Le Livre à venir

Théorisons

[…] non, les personnages du roman le plus vrai ne sont pas vrais, ni vivants, ni réels, mais fictifs, ils attirent si puissamment le lecteur dans la fiction, que celui-ci se laisse momentanément glisser hors du monde, perd le monde et est perdu pour lui, abandonne ses points de repère et, dans son existence de lecteur, en fait sa vie et toute sa vie. Cela ne prouve pas que la fiction a cessé d'être imaginaire, mais qu'un être réel, écrivain, lecteur, fasciné par une certaine forme d'absence qu'il trouve dans les mots et que les mots tirent du pouvoir fondamental de l'écriture se dégage de toute présence réelle et cherche à vivre dans l'absence de vie, à s'irréaliser dans l'absence de réalité, à constituer l'absence du monde comme le seul monde véritable.

Maurice Blanchot, «Le Roman, œuvre de mauvaise foi», Les Temps modernes avril 1947
Ce texte distingue nettement réalité et fiction, et pose que l'"absence de vie" est l'appel auquel ne résiste pas l'auteur comme le lecteur. Ecrire et lire permettent de "s'irréaliser", d'échapper au réel dans une impression de réel supérieur au réel.

A cela, j'opposerais, non en une opposition frontale, mais de biais, la conception suivante :
Cependant m'intéresse bien davantage une conception de l'écriture comme constitutive de la personne, préalable à elle, en quelque sorte, et qui n'est plus seulement sa relation ou son reflet, sa constatation, son exposé, mais bel et bien un instrument de son élaboration.

Renaud Camus, entretien donné à la revue Genesis.
Ainsi, l'auteur serait constitué par sa fiction, il prendrait vie en écrivant, vivrait de son écriture dans un sens originel, (en prenant ici la fiction en un sens très large : tout l'écrit, dans la mesure où il échoue à restituer la totalité du réel, en choisissant ce qu'il expose et la façon de l'exposer, serait fiction), la fiction deviendrait préalable à l'auteur.
Plus exactement, elle ne serait pas préalable mais partie intégrante de l'auteur : les deux spirales d'ADN, l'une fiction, l'autre réalité, inséparables, patrimoine génétique autant de l'œuvre que de l'auteur.

Pourrait-on écrire de même: m'intéresse une conception de la lecture comme constitutive de la personne, préalable à elle, en quelque sorte, et qui n'est plus seulement sa relation ou son reflet, sa constatation, son exposé, mais bel et bien un instrument de son élaboration ?
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