Billets qui ont 'Duvert, Tony' comme auteur.

La mort de Tony Duvert

Jeudi. Le journal traîne sur la table du petit déjeuner. La première page m'apprend la mort de Tony Duvert.

Tony Duvert a été retrouvé mort à son domicile de Thoré-la-Rochette. Le mercredi 20 août au matin, un voisin remarque que la boîte aux lettres déborde. Dans ce village de 880 habitants, presque personne ne connaît Tony Duvert, mais il est réputé solitaire.
Sédentaire, son absence surprend son voisin. Il prévient le maire, qui alerte immédiatement la gendarmerie de Vendôme. Arrivés sur place, les gendarmes n'ont pas de réponse et font appel aux pompiers pour forcer une fenêtre et entrer dans le domicile. Ils y trouvent le corps de Tony Duvert, décédé (selon eux) depuis au moins un mois. [...]

La Nouvelle République, 21 août 2008

Un coming-out désastreux

Mais ce n'est que plusieurs années plus tard qu'une lettre disparaît, et qu'on découvre son inversion. Il est alors fait appel à un psychanalyste marron — nommé Ech — qui entreprend l'investigation du passé enfoui de son involontaire patient.
Denis Duparc, Échange (1976), p.105

«Je raconterai un jour les séances de Marcel Eck. Cet art fulgurant de déprimer, déséquilibrer et pousser à la mort un gamin, parce qu'indocile et pédé irréductible. Je suis une défaite du docteur Eck; vous voyez ce qu'aurait été son succès, ou faut-il un dessin ?
Je dédie ce souvenir aux salauds du même acabit qui me prêchent aujourd'hui le «respect» du mineur. Moralistes borgnes, j'ai été ce mineur et je l'ai subi, ce respect. Je vous reconnaîtrai, violeurs, sous tous les déguisements que vous pourrez prendre : cette voix-là ne s'oublie jamais.»
L'Enfant au masculin de Tony Duvert.
Je suis passé moi aussi, quelques années plus tard, sur le divan de Marcel Eck. J'en garde moi aussi un souvenir épouvantable. [...] Le ton de Duvert n'est qu'à lui, je serais bien incapable de l'imiter, et de sa violence. Mais la longue note que j'ai citée réveille comme il convient mon indignation. Duvert a mille fois raison : c'est bien à une espèce de tortionnaire moral, sadique, profondément malhonnête, que la bourgeoisie catholique livrait en toute bonne conscience, «pour leur bien», ses enfants, à cette époque-là. Et peut-être en va-t-il encore ainsi aujourd'hui. je ne sais si l'horrible docteur Eck est encore en activité ou non, mais certainement il a ses émules, ses disciples, ses continuateurs et ses rivaux. Et l'on ne dénoncera jamais trop l'assassinat psychologique que perpétuent ces gens-là sur des adolescents qui n'ont pas tous la force de résistance de Duvert.
[...]
Nous eûmes tôt fait d'atteindre une impasse. J'en arrivai à déclarer tout net au docteur que mon homosexualité ne me posait aucun problème, mais seulement à ma famille, et ma famille à moi, et qu'en conséquence ce n'était pas moi qu'il fallait analyser. [...] Eck ne m'avait pas acculé au suicide, moi, mais du «cas» il y avait encore du malheur à tirer, et le malheur, pour ce parfait chrétien, c'était toujours bon à prendre.
[...]
Renaud Camus, Notes achriennes (1982), p.54

Mercredi 24 décembre, neuf heures et demi du soir. Ma mère m'a apporté, comme s'il s'agissait d'un objet que j'aurais oublié lors de mon récent passage en Auvergne, une petite et élégante serviette de cuir jaune, qui m'a paru confusément familière. Elle pouvait l'être, car elle m'a appartenu voici quarante ans. Elle contient des lettres reçues à cette époque. La restitution ne va pas sans quelques aspects lourdement ombreux — qui bien entendu n'ont pas été évoqués —, car ces lettres ont été lues par mes parents, j'en suis à peu près sûr, et quelques-unes d'entre elles étaient aussi peu que possibles destinées à tomber sous de tels yeux. Celles-là sont responsables, je pense, du drame qui s'abattit sur moi un jour de... 1966, je pense, ou peut-être 1967, à Barbizon, il m'en souvient (je ne l'oublierai jamais), et s'ouvrit sur une apparition de mes parents au son de :
«Nous savons tout...»
Ces lettres-là, je n'ai pas le courage de les relire. Elles sont associées — très indirectement, certes — à trop d'épreuves. Et les plus amoureuses de leurs phrases, ou les plus explicites, m'embarrasseraient affreusement aujourd'hui encore, à la pensée qu'elles ont été lues par qui ne devait pas les lire. Aussitôt que je les ai repérées, je les ai abandonnées.
Renaud Camus, Rannoch Moor, journal 2003 (2006), p.738

mise à jour le 17 mai 2007

Au début de mon amour pour W. j'avais le même sentiment d'exaltation sourde, la même impression de cœur trop à l'étroit qu'aux jours sombres d'après Barbizon.
Renaud Camus, Journal de Travers (2007), p.611

ajout le 28 août 2007

Pour ma part je détestais immédiatement, et passionnément, le psychanalyste marron que mes parents m'avait imposé, et qui consentait à remplir les fonctions de gendarme. Mais je n'arrive pas à remettre la main sur le livre où Duvert, très légitimement, parle de ce médecin avec bien plus de violence que je n'aurais su en mettre moi-même.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne (2007), p.81


(On notera la première phrase de ce billet, en droite ligne de Poe.)

De beaux draps

Othon était un merveilleux garçon élégant et racé beau comme un Dieu ses cheveux étaient blonds ses lèvres purpurines ses yeux bleus ses dents blanches son nez rectiligne son corps mince et bronzé une magnifique musculature un sourire angélique Le ravissant et timide Oscar avait subtilement fait sa conquête trois jours avant en lui touchant la main d'un air mystérieux il avait murmuré Venez cher Othon pourrais-je vous parler nous allons nous promener dans le parc Comme la campagne est belle en ce radieux après-midi d'automne Vous a-t-on déjà dit que vous avez de beaux yeux? et soudain le beau blond fut conquis […] Et soudain le merveilleux jeune homme au visage angélique aux muscles de fer aux dents racées aux yeux élégants à la voix purpurine bel enfant des Dieux merveilleuse apparition qui comblait tous les rêves de bonheur d'Oscar se laissa séduire Oscar lui ayant dit Vous a-t-on déjà dit que vous avez de belles oreilles? et soudain il sentit la formidable verge du merveilleux Viking qui s'enfonçait entre ses jambes et le cœur d'Oscar se serra à éclater Et il se rappelait la longue promenade qu'ils avaient faite sous les palmiers jusqu'à la grève où mouraient les vagues de l'océan Pacifique il regardait discrètement la merveilleuse musculature du garçon blond aux pieds gracieux et virils aux genoux purpurins et sa voix blanche son nez bleu ses yeux rectilignes ses dents minces et bronzées son sourire de vingt-quatre centimètres sa verge angélique Et au loin le soleil se couchait lentement dans un torrent de feu spectacle inoubliable et féérique jamais Oscar n'avait rien vu d'aussi beau et habilement il effleura la main du bel Aryen Bas les pattes sale tante Non il mit la main sur l'épaule du bel Othon et lui dit Vous a-t-on déjà dit que vous aviez de beaux draps? et soudain Othon captivé posa ses lèvres sur celles d'Oscar tout en le recouvrant de son corps nu Comme fut infinie la volupté de ce baiser! et soudain une merveilleuse verge pénétra Oscar qui gémit d'abandon voluptueux et infini Et il se rappelait le jour de leur premier baiser, là sur le rivage purpurin, dans l'incendie radieux d'un coucher de soleil apocalyptique Il avait admiré longuement le merveilleux Othon et lui avait dit Vous a-t-on déjà dit que vous avez un beau cul? Le vôtre aussi est beau, avez répondu le beau Viking en rougissant Uh! Uh! répartit Oscar, vous dites cela pour me faire plaisir Et soudain il avait senti l'organe puissant du blond éphèbe qui pénétrait en lui comme une extraordinaire brûlure qui désaltérait son inextinguible faim de voluptés infinies Et il se rappelait la récréation où, après qu'ils se fussent réunis dans la cour du collège, Othon lui avait pris la main en murmurant Combien gagne ton père? Non, Oscar avait dit T'a-t-on dit que t'as de beaux boutons? Notre amitié est inextinguible et purpurine, avait rétorqué Othon, et ma bite est bien plus longue que la tienne Non il rétorqua Oserai-je déposer à tes peids bien-aimés une humble requête? Et Oscar ravi et confus avait répondu C'est moi qui te supplie de condescendre à me donner un ordre ô mon amical ami Alors Othon avait murmuré du haut de sa resplendissante blondeur Je voudrais te voir ce soir après le repas […]

Le voyageur de Tony Duvert, p.162
(Les italiques sont dans le texte original).

Hommage aux aimés

Appel aux lecteurs de longue date : je connais très peu les Journaux, et je voudrais savoir si j'ai raison d'identifier le Visiteur accidenté au Tony de Tricks et des Eglogues. [1]

[...] dans le soleil couchant à ce moment de l'année où la nature s'immobilise un moment à l'acmé de sa splendeur fermez la fenêtre avant que tout de nouveau ne reprenne sa course vers le vers la vers la nuit vers la barque vers la chute vers la diminution la chute l'éparpillement la fatigue la dissolution la disparition le raccourcissement des jours [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 133

L'été passait, un peu moins clair chaque jour. Tony Duvert
en exergue de Eté (Travers II)[2]

                                             *************

L'Inauguration de la salle des Vents m'émeut beaucoup. Plus j'avance, et plus il me semble que c'est ce livre sur le sida que, ai-je lu à plusieurs reprises, Renaud Camus a toujours refusé d'écrire. L'aurait-il finalement écrit, mais sous une forme telle que l'ouvrage ne puisse devenir un produit commercial?

et c'était lui aussi qu'on entendit parmi les premiers [...] dire de son carnet d'adresses que c'était un véritable cimetière, formule qui n'aurait que trop l'occasion de devenir un pont aux ânes des conversations de ces années-là)
Ibid, p 91

Où le Lecteur apprend, tout à fait incidemment, que le Régisseur, au moins, n'a pas été emporté par la maladie qui lui est commune, on le sait, à une exception près, avec tous les autres personnages principaux du récit (et qui s'est révélé fatale, nous allons le voir, à un certain nombre d'entre eux) [...]
Ibid, p 143

Notes

[1] La parution de Journal de Travers en mars 2007 ne laissera aucun doute à ce sujet.

[2] remarque: ne pas confondre Tony Duvert, écrivain, et "Tony", pseudonyme choisi par Renaud Camus pour l'un de ses amants dans Tricks.

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