Billets qui ont 'Verlaine, Paul' comme auteur.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 15 (vers la surface)

A la fin de la note 16 (aval), nous reprenons le cours de la note 15 (amont).

Le reste de la note 15 se compose de sept paragraphes, dont six sont une réflexion sur l'identité. Il s'agit d'une démarche réflexive, que l'on peut ancrer dans le goût de dispar-être de Renaud Camus: comment articuler le goût des voyages, le goût de la dissolution dans les paysages, les ciels, les histoires, l'histoire, les bibliothèques, comment concilier tout cela et l'affirmation d'un enracinement, d'un attachement à un sol et une culture — les deux étant réputés être la même chose? Comment, mais surtout pourquoi, au nom de quoi? Cela est-il logique, cohérent, cela se justifie-t-il?

Il s'agit finalement d'une note où il y a peu à commenter dans le sens habituel du travail qui se fait ici: peu de sources à trouver, peu de mécanismes de passage à mettre à jour, il n'y a qu'à se laisser porter par les phrases, pour les approuver ou les désapprouver, les aimer ou les détester, en fonction de ce que nous aimons ou de ce que nous savons.

Il est également loisible ici d'observer le travail de désaisissement de l'auteur, qui expose sur un mode lyrique (donc amoureux, par opposition à un ton froid et rationnel) des idées auxquelles il s'oppose dans d'autres textes. (Mais s'y oppose-t-il vraiment, ou se contente-t-il d'en préférer d'autres? Rappelons la définition du dilemme moral selon Renaud Camus: non pas choisir entre le bien et le mal, mais entre deux biens.)


***************Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l'hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée “nation”, avec un peuple, une “ethnie”, une “race” ****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps. (AA, p.202-203)

Voir le commentaire déjà intervenu ici: «Il devient difficile de déterminer, à la seule lecture de L'Amour l'Automne et sans référence extérieure, ce que pense l'auteur.»

Ils sont un cadre d’évidence inadéquat à l’économie, à la pensée bien entendu, à la gestion des ressources de la terre ou de la qualité de l’air ; mais d’abord à l’homme, tout simplement, à la femme, à la vie, à l’être, à la personne. Comment imaginer en effet qu’à l’heure où chacun de nous vibre de phrases, de mots, d’images, d’idées et d’associations d’idées qui proviennent des coins les plus divers de la planète, de ses langues et de ses cultures, de ses bibliothèques et de ses écrans, de ses chansons et de ses serments d’amour, comment imaginer qu’on puisse consentir à voir son identité réduite aux quelques indications qui sont portées sur un passeport, quand bien même il s’agirait d’un passeport “européen”? (AA, p.203-213)

Le cadre d'une "nation" est non seulement peu adapté à la dimension économique et matérielle de la vie, mais il n'a plus grand sens dans la sphère culturelle, voire humaniste, où les progrès technologiques (information et voyage) permettent de se sentir "citoyen du monde": pourquoi réduire une identité à une terre, et non la laisser embrasser la Terre? Une personne (en italique dans le texte) est-elle strictement un nom et une date sur un passeport? Peut-on réellement la réduire à cela?
On voit affleurer en filigrane la question du nominalisme et des universaux, et donc Wiggenstein (finalement, n'est-ce pas le sujet de L'Amour l'Automne? «à la lettre»).

Il faut accepter sa nationalité comme un vieux sage accepte les honneurs : pour la seule raison que les refuser serait faire un éclat complètement inutile, et leur accorder beaucoup plus d’importance qu’il ne convient de leur en concéder. Il serait absolument vain de perdre une heure ou deux, ou deux jours, ou deux ans, à dénoncer son appartenance à tel ou tel État. (AA, p.214-219)

La logique serait donc de se proclamer apatride, voyageur. Mais à quoi bon faire un éclat? Le temps presse, la mort attend, vivre est plus urgent.

Au fond de soi l’on sait bien que cette appartenance n’est rien. Cette assurance doit suffire. (AA, p.219-220)

Soumission à l'état des choses, appel à la sérénité intérieure.
(Lorsqu'on connaît un peu (les écrits de) Renaud Camus, cela fait sourire: comme s'il se résignait jamais au raisonnable… [1])

Détachement à la fois du fond («on sait que cette appartenance n'est rien») et de la forme («il faut accepter sa nationalité»). Liberté intérieure par soumission extérieure.

Quel contemporain, surtout s’il est un voyageur, et ne le sommes-nous pas tous (et le serions d’autant plus que nous ne quitterions jamais notre bibliothèque), saurait se résigner à “appartenir” à autre chose que lui-même, à son pas qui résonne dans une ville inconnue, à la fenêtre qu’il ouvre aussitôt pour s’y pencher en entrant dans la chambre d’hôtel anonyme, à cette brume amicale et blonde où il s’apprête à s’enfoncer avec volupté, à peine débarqué dans une île? (AA, pp.220-226)

Ici le monde et la bibliothèque coïncident: ici l'être et la lettre (les lettres) coïncident; à la différence de la personne et de son passeport. (Peut-être après tout n'est-ce qu'une question de quantité: si la personne était décrite par une bibliothèque, pourrait-il y avoir coïncidence? Est-ce ce que Renaud Camus cherche à réaliser par son œuvre? N'est-ce pas ce que Renaud Camus cherche à réaliser par son œuvre?))

«Appartenir à soi-même» ne doit pas être confondu avec «soi-mêmisme»: il ne s'agit pas d'affirmer son être en l'imposant à ce qui nous entoure, en écrasant ce qui nous entoure; mais au contraire, il s'agit en vivant pleinement l'instant de glisser dans l'éternité du présent et de laisser le monde nous envahir. Symbiose.

«à peine débarqué dans une île»: retour à l'expérience vécue. L'Ecosse. La réflexion se nourrit de l'expérience.

Tout juste veillera-t-il avec le plus grand soin à n’être pas rendu ou maintenu captif, par la facilité, par l’intérêt, par la prudence ou par la peur, de ce dont il a su s’affranchir par l’esprit, par le cœur et par le désir. Les États d’aujourd’hui ne comptent ni sur leur force, d’ailleurs bien déclinante, heureusement, ni sur l’amour pour eux de leurs ressortissants, pour maintenir ceux-ci dans un semblant de dépendance à leur égard (et le semblant est tout ce qui leur importe, comme à toutes les autorités épuisées). Leur pouvoir n’est pas là, et ils le savent bien : il est dans les misérables petites sécurités qu’ils prodiguent encore, qu’elles soient sociale, financière ou sanitaire. (AA, pp.227-233)

Qu'est-ce qui nous empêche d'être libre? La peur.
L'attachement à un pays : plus par amour, mais par intérêt.

Un homme n’est jamais libre s’il n’a pris son parti de mourir comme un chien sur les bords d’un lac de montagne bien après la fin de la saison ; sur les pavés luisants, la nuit, près des flaques noires et entre les rails de tramways abandonnés de boulevards ou de quais des confins, dans une ville portuaire au nom imprononçable ; à Patras, à Madras, à Bakou, dans le lit d’un hôtel inconnu, parmi des étrangers qui ne comprennent pas sa langue, et qui sans aucune méchanceté voudraient surtout que tout cela ne fasse pas trop de bruit, n’attire pas trop d’attention et ne prenne pas trop de temps. (AA, p.233)

Les noms encore, les langues.
Le chantage à la sécurité et à la santé est dénoncé, chantage auquel nous sommes bien trop heureux de nous soumettre. On retrouve ici l'un des thèmes majeurs de Loin (remarque qu'il était impossible de faire lors de la parution de L'Amour l'Automne puisque Loin n'était pas encore paru.)
Prière pour une mort rapide et discrète.
Il s'agit d'un thème classique, voir "Le Loup et le Chien" de La Fontaine, par exemple.

Spatialement, le texte sur la page prend de l'ampleur et occupe dix-huit lignes d'affilé: un lecteur qui feuilletterait les pages en dédaignant les lignes partitionnées pourrait lire ces phrases au hasard et s'y arrêter. Ces thèses ne sont pas totalement dissimulées par la mise en page du texte, elles demeurent facilement accessibles.

Nous craignons l’âge, le cancer, l’immobilité, la folie, l’anonymat, le froid, l’oubli, la misère, la mort solitaire ; et c’est en jouant sur ces craintes-là que nos patries nous tiennent encore, par leurs allocations et leurs retraites, si bien nommées, par nos cotisations et nos affiliations. (AA, p.233)

La seule façon d'être libre: accepter par avance toutes les insécurités, celles de la pauvreté, de la maladie, de la solitude. Mais nous préférons notre sécurité à la liberté.
Retraite si bien nommée: reculade devant l'ennemi. Nous battons en retraite devant la liberté par peur pour notre sécurité et notre santé, nous laissons s'échapper la possibilité d'être libres.

Une sécurité sociale universelle, qui ne tiendrait aucun compte de la nationalité, serait un immense progrès, bien sûr: le protecteur serait plus loin, plus vague, plus flou; il aurait à peine de visage et de nom.

Si l'on ne veut pas dépendre d'un pays, l'une des solutions consisterait à renoncer à toute protection sociale.
Une autre solution serait de ne pas faire dépendre cette protection d'un pays: une sécurité sociale universelle, non seulement en ce qu'elle s'appliquerait à tous sur un territoire donné (sens habituel de "sécurité sociale universelle"), mais à tous sur tous les territoires, sans aucune référence à l'origine ou à la résidence ou au lieu de travail géographique.
Le détachement envers un pays protecteur serait total, permettant également la dissolution des devoirs envers une entité devenue floue à l'excès.

Mais c’est à l’idée même de la sécurité que les plus hardis d’entre nous savent bien qu’ils doivent renoncer. Ceux-là n’habitent que leur nom. Et quelques-uns ne sont pas loin de se demander, même, si ces papiers d’identité qui sont tout ce qu’ils ont gardé, pour des raisons de pure commodité, de leurs affiliations nationales respectives, ne sont pas une contrainte encore trop forte, dont il faudrait trouver quelque moyen de s’affranchir.

Le détachement ultime: abandonner la sécurité et la protection. Ne conserver que son nom.
«pas loin de se demander, même, si ces papiers d'identité»: ce "même" est un peu étrange, comme si les papiers étaient garants du nom autant que de la nationalité.

Il s'agit également d'une citation d' Exil de Saint-John Perse:

Étranger, sur toutes grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire :

Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil des Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre...

« J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port. Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire,

Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre.

Monnaie, étranger. "«J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port." a été cité dans Été, p.79

Est-ce que le nom, en effet, ce n’est pas la filiation, l’origine, les racines, tout ce qui situe et localise, autant dire qui limite, précise et diminue? Et cette identité dont un document officiel, carte ou passeport, se permet d’attester qu’elle est la nôtre — et, ce faisant, il nous l’impose —, n’est-elle pas d’abord identité à nous-même, et des choses aux choses, des heures avec les heures, de notre vie elle-même, dans sa quotidienneté ordinaire (ces petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser) avec un simple agenda, une liste des courses à faire, des gens à voir, des engagements à tenir, des lettres auxquelles il faut répondre, des formulaires qu’il convient de remplir, toutes choses incompatibles non seulement avec un destin, sans doute, mais avec un mode honorable, inventif, dynamique, vraiment indépendant et libre, intrépide et joyeux, d’habiter la terre et de tenir tête au sort?

Phénoménologie, existentialisme? Comment ne pas penser à la lettre de Mark Alizart analysant Du sens, lettre qui argumentait qu'en se montrant attaché à l'origine, Renaud Camus attaquait (involontairement) la position sartrienne romantique de détachement de l'être.

Et ceci s'explique très simplement par le fait que le romantisme se caractérise métaphysiquement par l'idée que la liberté coïncide avec l'arrachement (l'arrachement à la société, aux conventions, au lieu, et jusqu'au corps, jusqu'à sa propre âme). Ses manifestations les plus éclatantes : le théâtre romantique qui brise les lois de la tragédie classique (au nom précisément du "libéralisme en littérature", dit Hugo dans sa préface d' Hernani); le Bateau ivre de Rimbaud et sa dislocation finale (en effet comment devenir un Peau-Rouge, libre de toute attache, comment devenir un sauvage et s'arracher à tout, à sa culture, à la raison, aux anciens parapets, et y compris à soi-même, sans se disloquer? sans sombrer dans la célèbre folie romantique?); et l'existentialisme sartrien bien sûr, dernier romanticisme s'il en est (l'existence devant l'essence, l'arrachement comme condition humaine). A cet égard, il n'est pas indifférent que tous les signataires de la contre-pétition aient tous été à des degrés divers des sartriens (Lanzmann au premier chef, et toute la rédaction des Temps modernes derrière lui, mais aussi Derrida, Milner, Miller ou Vernant, et ailleurs BHL, grand thuriféraire sartrien s'il en est, ou Spire). Vous avez fait face au dernier grand sursaut sartrien. Et si je dis dernier sursaut, c'est parce qu'il y avait encore sous l'affaire manifestement autre chose : et c'est bien le fait que le sartrisme et en général le romantisme est en train de commencer à se fissurer, et que l'origine revient partout à grand pas, fût-ce sous une forme violemment névrotique.
lettre de Mark Alizart citée par Renaud Camus dans Outrepas (2004), p.143

Nous serions notre seule preuve, et notre vie vécue notre seule identité.
Remarquons que les «petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser» est une adaptation de la phrase déja rencontrée à maintes reprises de Promenade au phare, dans lequel Mr Ramsay, philosophe, travaille sur "sujet et objet de la réalité", justement (notre identité: quelle réalité, de quoi dépent-elle, de nous-mêmes en tant qu'individu ou de papiers d'identité, ou encore de notre vie vécue?) (voir la fin de la note 16 en aval immédiat de cette note)).

What's in a name? Question de Shakespeare, reprise par Joyce, reprise par Camus (Renaud Camus: précision qui aussitôt laisse entrevoir toute l'acuité de la question pour celui qui la pose: nous ne sommes pas entièrement dans la théorie, la question prend corps, elle est incarnée quand on est écrivain et qu'on s'appelle Camus).

L’identité fait de notre existence, dans le meilleur des cas, un de ces romans plats et trompeurs, mensongers, menteurs, où les personnages, du début à la fin, ne semblent aspirer, comme les plus conventionnelles et les plus rigoureusement programmées des adolescentes invitées sur les plateaux de la télé-réalité ou bien tentant leur chance à la Star Academy, qu’à «être eux-mêmes», «elles-mêmes», sinistrement, et en général ils ne le sont que trop; et dont les phrases font leur honnête et pourtant illusoire travail de phrases, sans jamais ressentir ni exprimer un doute sur leur sens ni celui de l’histoire, sans jamais un retour sur elles-mêmes, sans jamais la moindre de ces failles, de ces ouvertures, de ces interruptions aux milieu de l’amour, de ces parenthèses, de ces notes en bas de page qui sitôt repérées s’élargissent en autant de gouffres, de précipices, d’abîmes et d’abymes où le sens, le récit, la cohérence psychologique et la vraisemblance choient à la manière de ces malheureux qui tombent du sommet d’un gratte-ciel et qui à chaque étage se rassurent en passant et constatent que «jusqu’à présent tout va bien».(AA, p.235)

Cette phrase lyrique se termine en boutade, mais la question du sens est posée: adhérer à son nom et à son origine, est-ce s'interdire le doute, la fantaisie, la folie, toute la beauté du monde qui réside dans son imprévisible?

Et que vaut une phrase, un texte, qui fait de même, qui ne dit rien d'autre que son sens facial, sans laisser d'ouverture à l'interprétation, aux rapprochements, à la contradiction, qui ne permet aucun "jeu", dans tous les sens du terme?

(Rappelons à ce point que Renaud Camus en tient pour le nom et l'origine — et cependant, que de doutes sur son propre nom et sa propre origine… Jusqu'où cette faille est-elle programmatique de son écriture et de ses choix, ou n'est-elle que le prétexte qui autorise l'auteur à jouer à sa guise sur tous les tableaux? Sans certitude sur son père, et donc sur son nom, il a choisi de conserver ce nom, qui est le sien ou pas, mais qui à coup sûr est celui d'un prix Nobel de littérature… Serait-ce la contrainte maximale qu'il serait possible d'imaginer, et son acceptation qui rendrait libre?)

Qui était, par exemple, le professeur Charlotte Bach, qui tint dans les milieux universitaires anglais des années 1970, grâce à sa théorie relative à «la ritualisation des activités de déplacement», la place d’une sorte de Lacan au petit pied (si l’on peut dire, car c’était, et pour cause, une femme gigantesque)? (AA, p.236)

Voir l'article de Francis Wheen.
Lacan/canal/Venise, etc.
Changements de noms, de sexe, de nationalité: qui est Charlotte Bach, véritablement, alors qu'il reste si peu de qui "il" est né. (On songe à Locke (déjà intervenu dans L'Amour l'Automne), De l'identité: l'identité d'une personne est son histoire, et plus précisément, sa mémoire, la conscience et le souvenir de son histoire).
ritualisation des activités de déplacement = passage

  • Bach, nom, sexe, identité, Lacan, passage

Quelle assurance autorise le poète à décrire la mort sous les espèces d’un peu profond ruisseau?(AA, p.236)

Tombeau de Verlaine de Stéphane Mallarmé.
La mort = passage. Mort peu effrayante dans son aspect de peu profond ruisseau, facile à franchir, dans un sens ou un autre.
Dans tout ce passage de L'Amour l'Automne, la mort n'est pas effrayante. Il faut l'accepter (la mort l'état et la mort l'acte de mourir) pour être libre.

  • Bach = ruisseau, mort

Et qui ne connaît les circonstances dont sont issues les Variations Goldberg?(AA, p.236)

Ces circonstances ont été expliquées pages 59 et 60 de L'Amour l'Automne:

C'est le tout-puissant comte Brühl, l'éminence grise d'Auguste III, qui aurait eu l'idée de faire commande à Bach d'une composition destinée à être interprétée par le jeune Goldberg, claveciniste prodige, afin d'apaiser, s'il se pouvait, les insomnies qui ravageaient le malheureux ambassadeur russe à la cour de Saxe : cet Aria avec trente variations constitue donc, au premier chef, une cure musicale nocturne.

  • Bach, variation, Goldberg = or, monnaie

Écrit en 1917, le poème symphonique November Woods résonne à la fois des longues promenades du compositeur dans les bois, près de la maison de son frère, et des difficultés que connaissait alors sa vie privée, déchirée qu’il était lui-même entre son épouse russe et sa maîtresse : dès le début de l’année suivante, il aurait quitté la première pour la deuxième (qu’il ne tarderait pas à tromper avec une troisième, comme le lecteur le sait déjà, et ainsi de suite). (AA, p.236)

Arnold Bax. Musicien anglais ressentant une grande affinité pour l'Irlande.

Cette série de questions ("Qui était le professeur Bach? quelle assurance autorise le poète? Et qui ne connaît les circonstances?) m'évoque irrésistiblement une autre série de questions souvent citées par Renaud Camus, et qui constitue l'exergue du "Double assassinat de la rue Morgue":

Quelle chanson chantaient les sirènes ? quel nom Achille avait-il pris, quand il se cachait parmi les femmes ? — Questions embarrassantes, il est vrai, mais qui ne sont pas situées au delà de toute conjecture.
Sir Thomas Browne, en exergue du Double assassinat de la rue Morgue de Poe.


Nous remontons vers la surface, note14.


*************** Cela d’autant plus, bien entendu, que ces États, et tout particulièrement dans l’hypothèse où ils coïncideraient (ou prétendraient coïncider) avec une supposée “nation”, avec un peuple, une “ethnie”, une “race****************, semblent bien, et nous serions les derniers à le déplorer, avoir fait leur temps. Ils sont un cadre d’évidence inadéquat à l’économie, à la pensée bien entendu, à la gestion des ressources de la terre ou de la qualité de l’air ; mais d’abord à l’homme, tout simplement, à la femme, à la vie, à l’être, à la personne. Comment imaginer en effet qu’à l’heure où chacun de nous vibre de phrases, de mots, d’images, d’idées et d’associations d’idées qui proviennent des coins les plus divers de la planète, de ses langues et de ses cultures, de ses bibliothèques et de ses écrans, de ses chansons et de ses serments d’amour, comment imaginer qu’on puisse consentir à voir son identité réduite aux quelques indications qui sont portées sur un passeport, quand bien même il s’agirait d’un passeport “européen” ?

Il faut accepter sa nationalité comme un vieux sage accepte les honneurs : pour la seule raison que les refuser serait faire un éclat complètement inutile, et leur accorder beaucoup plus d’importance qu’il ne convient de leur en concéder. Il serait absolument vain de perdre une heure ou deux, ou deux jours, ou deux ans, à dénoncer son appartenance à tel ou tel État. Au fond de soi l’on sait bien que cette appartenance n’est rien. Cette assurance doit suffire. Quel contemporain, surtout s’il est un voyageur, et ne le sommes-nous pas tous (et le serions d’autant plus que nous ne quitterions jamais notre bibliothèque), saurait se résigner à “appartenir” à autre chose que lui-même, à son pas qui résonne dans une ville inconnue, à la fenêtre qu’il ouvre aussitôt pour s’y pencher en entrant dans la chambre d’hôtel anonyme, à cette brume amicale et blonde où il s’apprête à s’enfoncer avec volupté, à peine débarqué dans une île ?

Tout juste veillera-t-il avec le plus grand soin à n’être pas rendu ou maintenu captif, par la facilité, par l’intérêt, par la prudence ou par la peur, de ce dont il a su s’affranchir par l’esprit, par le cœur et par le désir. Les États d’aujourd’hui ne comptent ni sur leur force, d’ailleurs bien déclinante, heureusement, ni sur l’amour pour eux de leurs ressortissants, pour maintenir ceux-ci dans un semblant de dépendance à leur égard (et le semblant est tout ce qui leur importe, comme à toutes les autorités épuisées). Leur pouvoir n’est pas là, et ils le savent bien : il est dans les misérables petites sécurités qu’ils prodiguent encore, qu’elles soient sociale, financière ou sanitaire. Un homme n’est jamais libre s’il n’a pris son parti de mourir comme un chien sur les bords d’un lac de montagne bien après la fin de la saison ; sur les pavés luisants, la nuit, près des flaques noires et entre les rails de tramways abandonnés de boulevards ou de quais des confins, dans une ville portuaire au nom imprononçable ; à Patras, à Madras, à Bakou, dans le lit d’un hôtel inconnu, parmi des étrangers qui ne comprennent pas sa langue, et qui sans aucune méchanceté voudraient surtout que tout cela ne fasse pas trop de bruit, n’attire pas trop d’attention et ne prenne pas trop de temps. Nous craignons l’âge, le cancer, l’immobilité, la folie, l’anonymat, le froid, l’oubli, la misère, la mort solitaire ; et c’est en jouant sur ces craintes-là que nos patries nous tiennent encore, par leurs allocations et leurs retraites, si bien nommées, par nos cotisations et nos affiliations.

Une sécurité sociale universelle, qui ne tiendrait aucun compte de la nationalité, serait un immense progrès, bien sûr : le protecteur serait plus loin, plus vague, plus flou ; il aurait à peine de visage et de nom. Mais c’est à l’idée même de la sécurité que les plus hardis d’entre nous savent bien qu’ils doivent renoncer. Ceux-là n’habitent que leur nom. Et quelques-uns ne sont pas loin de se demander, même, si ces papiers d’identité qui sont tout ce qu’ils ont gardé, pour des raisons de pure commodité, de leurs affiliations nationales respectives, ne sont pas une contrainte encore trop forte, dont il faudrait trouver quelque moyen de s’affranchir.

Est-ce que le nom, en effet, ce n’est pas la filiation, l’origine, les racines, tout ce qui situe et localise, autant dire qui limite, précise et diminue ? Et cette identité dont un document officiel, carte ou passeport, se permet d’attester qu’elle est la nôtre — et, ce faisant, il nous l’impose —, n’est-elle pas d’abord identité à nous-même, et des choses aux choses, des heures avec les heures, de notre vie elle-même, dans sa quotidienneté ordinaire (ces petits événements séparés que nous vivons un à un sans jamais parvenir à en faire un tout, une boucle, un élan, quelque chose qui nous saisit et nous emporte au risque de nous briser) avec un simple agenda, une liste des courses à faire, des gens à voir, des engagements à tenir, des lettres auxquelles il faut répondre, des formulaires qu’il convient de remplir, toutes choses incompatibles non seulement avec un destin, sans doute, mais avec un mode honorable, inventif, dynamique, vraiment indépendant et libre, intrépide et joyeux, d’habiter la terre et de tenir tête au sort ?

L’identité fait de notre existence, dans le meilleur des cas, un de ces romans plats et trompeurs, mensongers, menteurs, où les personnages, du début à la fin, ne semblent aspirer, comme les plus conventionnelles et les plus rigoureusement programmées des adolescentes invitées sur les plateaux de la télé-réalité ou bien tentant leur chance à la Star Academy, qu’à «être eux-mêmes», «elles-mêmes», sinistrement, et en général ils ne le sont que trop; et dont les phrases font leur honnête et pourtant illusoire travail de phrases, sans jamais ressentir ni exprimer un doute sur leur sens ni celui de l’histoire, sans jamais un retour sur elles-mêmes, sans jamais la moindre de ces failles, de ces ouvertures, de ces interruptions aux milieu de l’amour, de ces parenthèses, de ces notes en bas de page qui sitôt repérées s’élargissent en autant de gouffres, de précipices, d’abîmes et d’abymes où le sens, le récit, la cohérence psychologique et la vraisemblance choient à la manière de ces malheureux qui tombent du sommet d’un gratte-ciel et qui à chaque étage se rassurent en passant et constatent que «jusqu’à présent tout va bien».

Qui était, par exemple, le professeur Charlotte Bach, qui tint dans les milieux universitaires anglais des années 1970, grâce à sa théorie relative à «la ritualisation des activités de déplacement», la place d’une sorte de Lacan au petit pied (si l’on peut dire, car c’était, et pour cause, une femme gigantesque)? Quelle assurance autorise la poète à décrire la mort sous les espèces d’un peu profond ruisseau? Et qui ne connaît les circonstances dont sont issues les Variations Goldberg? Écrit en 1917, le poème symphonique November Woods résonne à la fois des longues promenades du compositeur dans les bois, près de la maison de son frère, et des difficultés que connaissait alors sa vie privée, déchirée qu’il était lui-même entre son épouse russe et sa maîtresse : dès le début de l’année suivante, il aurait quitté la première pour la deuxième (qu’il ne tarderait pas à tromper avec une troisième, comme le lecteur le sait déjà, et ainsi de suite).

Notes

[1] Voir «Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet.», Rannoch Moor p.434, et L'Amour l'Automne'' p.178.

Deuxième visite à Plieux

(La première visite a eu lieu en 2003.)

Petit déjeuner en chambres d'hôte à Saint-Clar. Chambres et maison merveilleuses, hôtesse bavarde (est-ce ce jour-là qu'elle nous raconta les trois cambriolages de la boulangerie d'à côté, et celui du Crédit Agricole et celui de la perception?), hôte bougon et plutôt amusant dans son dénigrement systématique du département («Daguin nous a fait beaucoup de tort. Il interdit toute évolution car ce serait reconnaître l'échec de sa politique.» Plus tard Renaud Camus à qui on rapportera ces paroles commentera: «Quand je pense que je me suis fait insulter parce que j'avais dit qu'il n'y avait pas de bonne pâtisserie dans le département...»[1]). Moi qui pensais que nous pourrions organiser notre journée au petit déjeuner, c'est raté. Le gâteau et la confiture de figues sont excellents, je mange "comme si j'avais faim", dirait ma grand-mère.

Détour pour arriver par l'ouest (nous expliquons à Jean[2] que c'est fondamental).
Plieux au soleil du matin, nous nous arrêtons sur la route pour faire des photos, Plieux à contre-jour contre lequel je lutte armée d'un parapluie comme d'une ombrelle.
Nous découvrons que Plieux est fermé le matin, ouvert l'après-midi jusqu'à la fin de l'été (le 23 septembre).
Nous faisons le tour du château, tâchant de deviner de quelle fenêtre est tombé W. Il me semble que c'est au sud, mais je ne sais sur quel souvenir inconscient s'appuie cette conviction.
Photos de nous, du château, de nous et du château. Un chat noir avec une tache blanche. Une belle chartreuse. J'attrape, vole et mange des figues dans son jardin (le figuier est contre le mur, et les figues éclatent sur les branches). Jean proteste.

Nous partons pour Saint-Créac, bien sûr parce qu'il s'agit d'un site mineur, mais aussi parce que nos hôtes nous ont parlé de fresques, peut-être accessibles en cette journée du Patrimoine. Arrêt le long de l’Arratz. Le paysage est bien plus beau que dans mon souvenir, nous nous perdons, faisons demi-tour, frôlons les fossés cachés par les herbes hautes, Patrick maîtrise bien mieux que moi l’encombrement (l’empattement ?) de ma voiture. La terre change de couleur d’un champ à l’autre, sable, ocre ou chocolat. Etrange. C’est à peine l’automne, discernable davantage à la lumière qu’aux couleurs. Saint-Créac. Point de château d’eau (je me rappelle de la présence de Dieu et d’une soucoupe volante, je cherche une cuve en alluminium) mais d’atroces mannequins. Nous allons chercher la clé dans la maison d'en face comme l'indique un mot sur la porte de l'église, l'homme très aimable avec juste ce qu'il faut d'accent chantant nous accompagne dans l'église (son nom apparaît sur la liste des noms morts à la guerre de 14-18). J'en profite pour lui demander ce que sont ces mannequins: des épouvantails, une tradition des Pyrénées importée par une jeune conseillère du... canton (? je ne sais plus), les communes adhèrent volontairement au programme, Saint-Créac a choisi le thème du cirque cette année, c'est facile à faire, le difficile c'est de trouver l'idée.

Je sens la déception de mes compagnons dès qu'ils posent les yeux sur les fresques, de couleurs vives et pimpantes, notre mentor va chercher une feuille explicative, restauration au XIXe siècle, c'est comme neuf, mieux que neuf. Il nous laisse regarder, puis nous indique les éclairs rose plus pâle de la voûte qui correspondent à une intervention très récente pour masquer des fissures. Les artisans des Monuments historiques en ont profité pour enlever un badigeon mauve qui couvrait les fresques peintes contre l'arc séparant le chœur de la nef, du côté du chœur et donc invisible des travées: les fresques dans leur fragilité médiévale sont là, à moitié effacées. Un autre test a été mené sur la manche de Saint Thomas, bleu délavé par endroits, montrant la grande fidélité au dessin et à la couleur de la restauration du XIXe siècle: «C'était très difficile à enlever, pas comme le badigeon violet, alors ils ont décidé de laisser comme ça: on n'allait pas se lancer dans des frais alors qu'on était même pas sûr de ce qu'il y avait en dessous.»

Cet homme est vraiment très aimable. Nous remarquons une statue de Saint Loup, patron de la commune (et Saint Créac?) Il y a au mur quelques modes d'emploi pour indulgence plénière. Et il me semble que c'est dans cette église que j'ai trouvé que les fesses des légionnaires romains du chemin de Croix étaient particulièrement musclées (décidément, j'ai de bien mauvaises fréquentations si j'en viens à faire ce genre de remarques).
Nous ressortons, un coup d'œil circulaire ne nous révèle nul château d'eau, nous n'osons poser la question de peur de paraître un peu idiots (un château d'eau, ça se voit, non? Et puis est-ce que Philippe ne nous a pas dit qu'il avait été peint? Ou c'est celui de Homps?) Nous passons un long moment dans le cimetière, à discuter entre les tombes de wikipédia, Claude Mauriac, Renaud Camus, nous disons du mal des absents (soyons précis: je râle contre ceux qui râlent contre les fautes de wikipédia mais ne les corrigent pas: «je n'ai pas que ça à faire!» Ah parce que nous, peut-être...? Mentalité de profiteurs, de consommateurs, toujours prêts à critiquer, jamais à partager, à coopérer... Je m'égare), nous allons marcher dans le champ derrière l'église, nous remarquons un papillon («Il n'y a plus de papillon», dixit notre hôte du matin) et des chaises colorées attachées au panneau d'entrée du village. (Nous avons mauvais esprit.)

Que faire maintenant? Direction Lachapelle (et non, ce n'est pas dans le Gers, il n'y a rien dans le Gers), c'est un village sur une butte, ocre, l'église sera-t-elle ouverte il est presque midi.
En fait la place est encombrée de visiteurs en chemise blanche et cravates roses fluo, ou t-shirt avec décoration rose. Apparemment ils sont en "rallye", sorte de chasse au trésor à base de questions. Et ils sont "pleins" dans l'église, ils la remplissent (l'église est pleine d'eux) physiquement et sonorement, une guide donne des explications mais pas trop, il ne faut pas que ce soit elle qui réponde mais son auditoire qui trouve, le papier peint du plafond a été remplacé, au-dessus du chœur il comporte des motifs dorés qui varient en luminosité quand on bouge, le croyant doit être ébloui («L'amour rend aveugle, le mariage rend la vue» commente la guide, et je me demande un instant s'il s'agit d'un enterrement de vie de garçon). Quel est le nom de la coiffe du pape? (ce doit être une des questions du rallye), «la mitre» propose quelques participants, «la tiare», murmure Jean. Tous ces gens sont gentils mais très bruyants, la personne qui tient le stand de cartes postales est très aimable, je n'en dis pas plus sur Lachapelle car elle vaut aussi par la surprise, le contraste entre l'extérieur et l'intérieur.
Nous faisons un tour autour de l'église, des restes du château. Les rallymen sont partis. Où allons-nous déjeuner, il est bien tard, mais Patrick qui est déjà venu en juillet chez une autre camusienne, nous propose un restaurant de sa connaissance. Persuadés qu'il est trop tard, nous tentons l'aventure.

Bardigues, excellente table, la cantine des ingénieurs de la centrale nucléaire proche si j'ai bien compris (ils ne s'embêtent pas). A table, Jean ouvre les Onze sites mineurs et nous lit la description du château d'eau:

Le château d'eau de Saint-Créac n'est pas de cette espèce-là. Il s'élève à peine au-dessus du sol, il a l'air d'une soucoupe volante, voire d'une modeste marmite, une cocotte-minute un peu montée en graine : rond, bien entendu, coiffé d'une calotte arrondie, elle-même surmontée d'un clocheton plat, dépourvu de toute fantaisie. Le seul élément auquel un damné putatif ou le Sort pourraient parvenir à faire un sort, avec beaucoup de bonne volonté (on aura remarqué que nous n'en manquons pas), c'est sa porte, qui s'ouvre à même le sol ou plutôt qui ne s'ouvre pas, et qui pourrait faire office, dans un rêve à budget limité, d'entrée de service des Enfers. Un autre accès possible, plus brutal, à l'intérieur de cette coupole intersidérale démodée, ce serait le couvercle du clocheton de faîte, qui pourrait bien un jour prochain s'effondrer sous le poids d'un promeneur mégalomane, ou curieux; un panneau de bois cloué sur un poteau prévient peut-être de ce danger; mais comme l'inscription est effacée, sur le panneau, et que le poteau est tombé, on choisit de ne pas leur accorder de valeur légale. On trouve seulement que ce ciment sonne bien creux, sous le séant ou le pied.

L'origine du prestige à mes yeux du château d'eau de Saint-Créac, c'est un peu son village éponyme, qu'on voit de mon propre village, d'où il figure avec sveltesse la hauteur prise, le grand air, le familier commerce avec le ciel — tel que le mènent, en l'occurrence, les hauts cyprès noirs que j'ai dits, déjà, près de la petite église à fresques; mais c'est surtout un symbole de la carte routière, parmi les plus précieux : on remarque d'abord un triangle régulier, majestueusement posé sur sa base, et qui sans aucun doute possible désigne un sommet (252, peut-on lire à proximité); et tout autour de ce triangle des rayons divergents, bleus, qui vont s'élargissant à mesure qu'ils s'éloignent de lui, et qui sont l'indication bien claire, eux, et même spectaculaire (lire les cartes, c'est aller au-devant d'émotions parfois trop fortes, pour les coeurs sensibles), d'une vue sensationnelle dans toutes les directions (on a clear day you can see forever...). A vrai dire, si l'on ne bénéficiait pas d'une expérience solide et même clermontoise des légendes et de l'esprit Michelin, on se laisserait aisément persuader, face à cette inscription rituelle, qu'il s'agit, enfin, de la précise localisation du Très-Haut; ou du moins de quelque maçonnique Etre Suprême ou Grand Architecte, dont il n'y aurait rien de bien étonnant, au demeurant, qu'Il ait choisi d'habiter Saint-Créac, si tant est que ce soit la créance qui crée les dieux, et qui les entretienne sur leurs sommets, ceux-ci ne s'élevassent-ils qu'à deux cent cinquante mètres.

...denn gegenwärtger sind die Götter auf den Höhn.

Et la vérité nous accable: pourquoi avoir douté? Il y avait bel et bien un château d'eau, une soucoupe volante (coupole intersidérale), mais miniature, au ras du sol... Ah que nous sommes punis de notre manque de foi, et pourquoi ne pas avoir lu sur place?

La conversation est un réel plaisir, évocations littéraires à chaque détour de phrase, vocabulaire, anecdotes, citations...
— A Mons, dans la prison où était détenu Verlaine...
— Verlaine a été détenu à Mons? Zut, chuis trop nul, je suis allé à Mons et je ne le savais pas.
— On ne peut pas tout savoir.
— Mais si, tu sais bien, c'est là qu'il a écrit «Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme ! / Un arbre, par-dessus le toit, / Berce sa palme....»
— Cela dit Mons... on aurait pu l'annexer, c'est pas loin...
Et de feuilleter le Guide littéraire de la France.

Déjeuner sans doute un tout petit peu trop copieux mais tant pis. «Qu'est-ce qu'on fait, on retourne à Saint-Créac? — Non, il est presque quatre heures, il faut aller à Plieux, sinon nous n'y serons jamais.»
Nous passons dans l'église, dont le Saint-Louis en vitrail est brun avec une moustache Napoléon III. Références à la famille Esparbès de Luçon, dont est un membre est mort à la guerre de 1870 (il est seul sous cette date sur le monument aux morts).
Giono: «J'aime beaucoup Giono, même si on en parle plus beaucoup... Après sa mort, pendant des années on a continué à sortir un livre par an... Elles sont comment les âmes... Je perds la mémoire, c'est terrible... Ah oui, elles sont fortes les âmes, les âmes fortes
Et donc: «"il fallait me le demander plus tôt, je t'y aurais emmené directement." C'est dans Faust au village (je comprends Fausto village), à la fin le héros rencontre quelqu'un que nous comprenons être le diable, et il lui demande son chemin. Et l'homme répond: "il fallait me le demander plus tôt, je t'y aurais emmené directement."»

Direction Plieux, non sans avoir croisé une moissonneuse-batteuse dont on ne peut pas exactement dire qu'elle se gare (car où se garer?) mais elle s'arrête et nous laisse passer comme nous pouvons. Plieux, visite, Madame Lloan commence une visite juste devant nous et nous dit de sonner, Pierre descend: «Nous commencions à nous inquiéter de vous.» (Et moi donc, je n'avais découvert que la veille à quel point le rendez-vous était imprécis, pas d'heure, pas de lieu, était-ce bien raisonnable?)
Nous commençons la visite, à l'extérieur Patrick s'interroge sur la distance entre le château et l'église, mystère non résolu. Le sol est en train de se dérober sous le château (cela prendra quelques siècles). Dans les salles du bas nous attendent les Marcheschi, le triptyque d'Emmeline Landon que je n'avais jamais vu (je n'avais pas compris ou je ne me souvenais pas que la plaque centrale est une vraie plaque rouillée). Les tableaux ont un peu souffert depuis ma visite de 2003, l'œuvre de Marcheschi est vraiment fragile (papier mangé par la suie, j'aurais pu m'en douter), l'évocation de Dante est toujours aussi prenante. Il y a désormais deux pétrés dans la première salle.
Premier étage, la bibliothèque a gagné du terrain, elle a envahi un pan de mur. La pièce est plus chaleureuse ainsi et paraît moins grande. Je ne me souvenais plus que les poutres avaient été peintes. «Où est Renaud Camus?» murmure Jean. «Il se réfugie dans la tour, comme le narrateur de Proust», réponds-je, sûre qu'il comprendra. Sur la table, de nombreux livres concernant Jean Paul Marcheschi, mais seuls quelques Demeures de l'esprit. D'ailleurs Pierre ne prononce pas le nom de Renaud Camus, se contentant de préciser que la bibliothèque est privée quand on lui posera la question à l'étage du dessus (il paraît que cela arrive souvent). Au fond se trouvent les canapés de cuir, disposés comme si la cheminée était en usage.

La salle des Vents me surprend aussi : je la pensais moins profonde. La Barque des Ombres est toujours aussi ténébreuse et attirante. Les visiteurs posent des questions mais semblent plutôt avertis ; je suis un peu embarrassée car je crains de me comporter trop librement, or il faut que le groupe reste groupé (eh oui), afin d’être manœuvrable, dirigeable, comment dit-on ? Un jeune couple tend déjà à s’écarter.
« Attention à la marche » indique Pierre en passant dans la bibliothèque («Phrase reprise dans L’Inauguration de la salle des Vents», murmuré-je à Patrick. Moi qui l’ait connue quasi vide, la bibliothèque (la pièce) est désormais bien encombrée: un bureau supplémentaire, couvert d’objets sortis de Jules Vernes ou Roussel (un kéfier, des mâchoires avec dents, une carte postale avec le général de Gaulle, une loupe, ce chaleureux dans cette accumulation, de vivant qui excite la curiosité), une table ronde collée à la table de travail dans l’encoignure de la fenêtre, quelques fauteuils. Les étagères ont gagné du terrain et entourent désormais la fenêtre sud, mangeant de la lumière : la bibliothèque me paraît étrangement sombre en cette belle après-midi.
J’essaie d’analyser les livres en passant: quels sont ceux que le Maître garde près de son bureau? Je note des exemplaires des Eglogues très usés. Mais nous allons trop vite, déjà la chambre, si haute, si dépouillée. L’appartement fonctionne comme un décor, rien ne transparaît des coulisses, les armoires, les vêtements, les papiers administratifs, la cuisine, tout ce qui fait qu’une vie est quotidienne. Ici, dans les pièces que l’on visite, tout est fait pour que les jours ressemblent aux jours, éternellement, consacrés au travail.

Une fois les autres visiteurs partis, nous revenons au premier étage faire des photos. Afin d’illustrer le groupe sur L’Amour l’Automne, Patrick prend en photo diverses couvertures (à venir sur Flickr), dont le Lang de Luc Moullet[3]. Je prends également un Tractacus que j’ai la surprise de voir surligné (un instant la tentation de photographier toutes les phrases surlignées me prend, il faudrait tant de temps, trop de temps…), RC aurait donc menti (oups, il ne va pas aimer ce verbe) en disant qu’il ne l’avait pas lu. Non non, il ne pourra pas se défendre en disant qu’il l’a feuilleté, il est bel et bien surligné (en rouge, feutre Pilote épais) jusqu’aux dernières pages. Nous sommes excités comme des gosses (peut-être qu’il serait plus exact de dire «je»), partagés entre l’envie de profiter de cette autorisation inespérée de rester et de farfouiller, et la crainte d’exagérer : pas un instant ne me quitte la conscience qu’au-dessus de nos têtes Renaud Camus doit entendre du bruit et ne pas oser sortir de la tour.

A l’origine nous avions rendez-vous à l’auberge de Gramont, mais il s’y déroulait un mariage. Pierre nous a informés du contretemps et invités au château. Cest à ce moment-là que j’ai découvert que c’était justement l’endroit où je souhaitais déjeuner ou dîner : le restaurant à la propriétaire revêche que j’avais découvert dans Rannoch Moor[4], celui où il y a toujours une bonne raison de ne pas réussir à avoir une table… : merveille des merveilles, j’avais réussi les deux mouvements sans même le savoir : y être invitée, et ne pouvoir y aller… (Le soir tandis que nous confirmions l’excuse de la restauratrice (notre hôtesse de Saint Clar aurait elle aussi voulu nous recommander ce restaurant qu’elle connaissait mais avait dû y renoncer à cause de ce mariage), j’ai souri devant la réflexion de Renaud Camus qui laissait transparaître un peu de paranoïa : « C’était donc vrai ».

Il y a une heure et demie à tuer, nous hésitons sur la conduite à tenir: retourner à Saint Clar nous reposer et nous changer, repartir à Saint Créac pour trouver ce château d'eau? Nous nous décidons pour Lectoure. En chemin nous nous arrêtons prendre les mêmes photos que le matin, mais cette fois-ci avec le soleil dans le dos. Il fait vraiment très beau, lumière merveilleuse, grande douceur.
Lectoure, la cathédrale. Jean qui recherchait le nom de la propriété bretonne de Lamennais où se réunissait un grand nombre d'écrivains vient de s'en souvenir: La Chesnaye, tout en commentant: «cela ne se visite pas, on peut juste suivre le chemin, et voir l'étang» (ou la rivière). Nous pensons soudain à vérifier ce qu'il en est dans le Guide littéraire de la France.
Stupéfaction et éclats de rire en découvrant le passage suivant:

Il [Lamennais] y reçut Berryer, Gerber, Liszt, La Morvonnais, Lacordaire, Maurice de Guérin, Montalembert, etc. (ni Sainte-Beuve, ni Mickiewicz n'y sont venus); […]
Guide littéraire de la France, p.556, édition 1964

Ni Sainte-Beuve, ni Mickiewicz n'y sont venus... Cela vaut «Les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant»[5] Depuis quand reprend-on dans un index ce qui n'a pas été? C'est toute la folie des obsessionnels que je vois s'engouffrer par cette porte. Incrédule, je vérifie l'index à Sainte-Beuve, qui renvoie bien à la page 556... Misère... (J'en profiterai plus tard pour me faire donner des informations sur Mickiewicz. Zut, j'ai déjà oublié qui le traduisit: Lamartine? Lamartine connaissait le polonais?[6] Patrick se souvenait que Mickiewicz avait donné des cours au Collège de France... Et mes deux compagnons de faire acte de contrition pour ne l'avoir jamais lu... Qu'est-ce que je devrais dire…)

Cathédrale de Lectoure, Thermes («— C'est ça les thermes? Il n'y a pas d'eau chaude... — L'eau chaude est à l'intérieur»), les librairies ferment, sont fermées, l'entrée "Lectoure" du Guide littéraire évoque Pierre de Garros, connu sous le nom de Pey de Garros, qui a écrit des Eglogues. Nous cherchons en vain la fontaine de Diane. Il faut dire que nous n'avons plus beaucoup de temps, nous ne voulons pas être en retard.

Château de Plieux, pour la troisième fois. Nous sommes plutôt embarrassés. Dans l'escalier j'entends Renaud Camus et Jean Allemand échanger quelques mots, je saisis "Il était très girardien". Plus tard Jean nous confiera le choc qu'il avait éprouvé quand, ayant évoqué Pierre Gardeil, Renaud Camus lui avait répondu être allé à son enterrement le matin même...
Les mâchoires et les dents [DENT, Léonard de Vinci, Léonard Woolf, Celan, Char, Camus (Albert) = Amour l'Automne, je devrais peut-être annoter ce billet à la façon de Journal de Travers] que j'ai vues sur le bureau proviennent de rennes: Pierre et RC ont vu beaucoup de rennes cet été, il viennent jusque dans les villes, les élans sont beaucoup plus rares. (Mais où ai-je lu que l'élan (mâle et solitaire) était très dangereux? Le caribou, plutôt?) Sur le bureau je remarque une pile de livres dont beaucoup en langue nordique. Le suédois est très facile à apprendre, enfin, à lire, dans les grandes lignes, nous assure Pierre.
Je pose des questions sur le voyage, sur le froid, est-ce que ce fut un été réparateur, qu'en est-il de la lumière? Il a fait très chaud, visiblement la température ressemblait davantage à celle de la Russie qu'à celle de la France. La nuit est particulière, très lumineuse, jamais noire. J'ai l'impression qu'une fois encore la nourriture a été sacrifiée. Quelques restaurants ou hôtels désagréables (en France) sont évoqués, et des anecdotes.

Foie gras dans la bibliothèque, le cadre est somptueux, j'aime bien les sièges variés autour de la table, du tabouret au fauteuil, la conversation est embarrassée, Madame Lloan est là. Nous parlons photographies, groupe Flickr, Renaud Camus vient d'ajouter un tableau de Carus, tableau dont le musée semble très fier, nous assure Pierre. Carus? je suis un peu perdue, je pense à Quignard, mais non, il s'agit du peintre, éboulis de silex à perte de vue. Renaud Camus évoque la possibilité d'ajouter au groupe Flickr des éléments n'apparaissant pas dans L'Amour l'Automne mais qui auraient pu, auraient dû, en faire partie s'ils avaient été connus plus tôt, des "postchroniques" en quelque sorte. De nouveau la folie de l'indexation de ce qui n'a pas été m'effleure, non non, je ne veux pas, ça me fait peur; mais plus raisonnablement j'explique que je conçois le groupe de photos comme un "produit d'appel", un lieu à la fois rassurant et explicatif, susceptible je l'espère de décomplexer quelques lecteurs qui auront la curiosité d'aller y voir, intrigués: si c'est bien cet objectif qui est poursuivi, ce ne serait pas une bonne idée d'aller ajouter à la confusion en ajoutant des photos (disons que l'idée n'est drôle que pour ceux qui maîtrisent déjà bien les principes. On pourrait faire un fanzine, écrire nos propres Eglogues de lecteurs... (Mais quel était donc le personnage que Renaud Camus se proposait d'ajouter? Quelque chose Dax: Mathew Dax, Arnold Dax? je ne sais plus.[7])

Pierre et Patrick parlent d'index, Patrick pose quelques questions très précises sur Wolf, Wolfe (il me semble), et sur le Vierge de Ladin (p.457), objet de ses dernières recherches; nous descendons au premier étage où la table est mise. Les chiens sont là, âgés et amicaux.
Il faut sans doute chercher du côté d'Orlan, nous répond Renaud Camus[8], ce qui signifie pour moi, dans ma tentative de recomposition des écrits et des lectures (puisque nous ne disposerons d'aucun manuscrit, il faut s'appuyer sur d'autres détails pour reconstituer le travail de l'écrivain) que cette page a dû être plus ou moins composée au moment du choix des projets artistiques pour le métro de Toulouse. L'index plus gros que les livres, c'est la crainte de Patrick, ce qui fait rire Renaud Camus pour qui ce fait doit être une évidence depuis le début (du moins je suppose, j'extrapole). Le dernier tome devrait sortir en décembre, il serait un chapitre de l'Amour l'Automne (Je me demande ce que je peux écrire. Je viens de vérifier que c'est un scoop, cela ne fait pas partie des trois livres annoncés par Renaud Camus sur le forum. D'un autre côté... d'ici décembre, c'est si court, et cela ferait quatre livres...; mais c'est impossible, cela fait trop de travail.)
Quoi qu'il en soit, voilà une information bien intrigante: un chapitre de L'Amour l'Automne. Mais qu'est-ce que cela peu bien vouloir dire?

Nous posons deux questions précises, une sur "il surgit dans ma loge", qui me semble avoir un rapport avec la deuxième école de Vienne, Renaud Camus nous donne la source exacte: une lettre de Mahler à sa femme au sujet de Schönberg.
Je pose une autre question à propos d'une autre phrase qui revient sans arrêt depuis Passage, qui évoque la traversée d'un hall en oblique. (Bien sûr je n'avais pas alors la phrase exacte en tête puisque je me souviens toujours très inexactement des phrases, mais maintenant que je suis à mon bureau je vous en fournis la première occurrence dans l'œuvre: «Il dévale quelques marches et débouche dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, de l'autre côté, se dirigeant vers la sortie.» Passage, p.52. Première occurrence d'après mes recherches, qui donnera lieu ensuite à des variations.) Nous avons deux pistes, j'ai pensé au Ravissement de Lol V. Stein, tout au début, quand Lol V. rencontre son grand amour pour la première fois dans la salle de bal, Patrick songe lui à une scène de Prima della Rivoluzione. Renaud Camus est embarrassé, il ne semble pas voir de quoi nous parlons et semble un peu pinçé.

Il sort une phrase merveilleuse, qui dit à peu près: «Il faut envisager que certaines phrases soient de l'auteur». La tournure emphatique et détachée est très drôle, et comme il a l'air un peu vexé, je n'insiste pas et ne lui fais pas remarquer que les phrases qui reviennent régulièrement (que j'appelle leitmotives) sont des citations (ce n'est pas une règle a priori, mais un acquis de l'expérience). Cependant, après cette première réponse RC joue le jeu et cherche des pistes. Il pourrait s'agir d'une scène d'un roman de Robbe-Grillet qui se déroulerait dans un théâtre, peut-être Un régicide (si vous avez des idées... Je n'ai lu que Projet pour une révolution à New York et La Maison de rendez-vous. J'ai au moins Souvenirs du triangle d'or à lire absolument, mais si vous avez d'autres idées concernant un livre de Robbe-Grillet paru avant 1975...)

La conversation roule; Mme Lloan est discrète et je suis gênée d'être si bavarde devant son silence, est-ce poli; à un moment Jean Allemand prononce cette phrase qui me marque profondément: «Rien de grand ne peut être accompli sans une vie réglée».
Poulet au citron, moelleux, excellent (je ne sais plus faire cuire le poulet, il est toujours desséché), fromage, dessert bleu (une crème chantilly bleutée sur un fond de génoise, peut-être, ce qui nous vaut une apparté vers le manque de pâtissier déjà évoqué (car il est important de cultiver la rumination à titre de preuve (il s'agit d'une remarque personnelle qui n'engage que moi))); grande prudence hélas envers le vin en pensant au retour à Saint-Clar par des petites routes mal connues...
Je ne sais plus comment la conversation est arrivée à la maison natale de Courbet, est-ce en parlant du retour du grand Nord (mais comment ont-ils fait pour être revenus à temps pour la rentrée, cela m'intrigue encore), ou des photos sur Flickr, ou des Demeures de l'esprit... je ne sais, et j'ai d'ailleurs mis un moment avant de comprendre qu'il s'agissait de Courbet. En écoutant la description du futur musée, je me suis souvenue de la photo d'une terrible maquette que j'avais vue en son temps, et qui promettait de dénaturer cette maison aussi sûrement que le fut celle de Champollion par son musée des écritures (confirmant également qu'il vaut mieux ne pas être trop connu si l'on veut que les lieux qui vous ont vu aient une chance de vivre tranquilles).
C'était en avril; Renaud Camus et Pierre se sont de nouveau arrêtés à Ornans le 31 août. Renaud Camus s'anime, il raconte cette seconde visite, la façon dont un (''pas compris, un guide'') les a retenus pour leur démontrer le bien-fondé des travaux en cours. Il est persuadé qu'ils ont été reconnus, les photos du mois d'avril ayant donné lieu à un petit scandale. Pierre renchérit: «Je suis persuadé que nous avons été retenus le temps qu'ils aillent vérifier la tête de Renaud sur le net.» Et Renaud Camus, près de moi, de murmurer dans un soupir: «Ils sont allés jusqu'à écarter le président de l'association qui était là depuis trente ans...»

Forte de ces informations un peu déformées dans mon esprit par l'heure tardive (le vin et la fatigue), j'ai fait quelques recherches afin d'être la plus précise possible:
- les photos du "projet Courbet" sont là;
- je suppose, par recoupements, que l'homme mis à l'écart est Jean-Jacques Fernier;
- homme terriblement mis en cause dans ce billet de blog.
La justice a tranché, cela pourrait suffire, et cependant... Que penser des commentaires sous cette photo, où celui qui intervient ne semble pas se rendre compte que c'est lui qui insulte la province à vouloir à tout prix ressembler aux projets culturels ambitieux et novateurs parisiens (comme si nous aimions le n'importe quoi qui se passe à Versailles (par exemple)), incapable de comprendre qu'aimer un lieu, un site, un artiste, n'a rien à voir avec préparer son avenir politique (car le plus drôle/triste, c'est que ces personnes si promptes à proclamer qu'elles font tout par amour de leur région n'ont rien de plus pressé que de "monter à Paris" dès qu'elles se sont ainsi fait remarquer. Ambitieux, oui, oui, nous vous croyons, nous avons lu Balzac.)
Enfin, il est trop tard, visiblement. Il ne nous restera que les photos pour nous faire une idée d'avant.

Avec la fin du repas et cette conversation animée s'est produit une certaine détente (car dîner avec Renaud Camus, chez Renaud Camus, est toujours impressionnant), et je crois que nous aurions pu rester longtemps à bavarder à l'ombre des étagères si la perspective du long voyage de retour le lendemain ne nous avait rendus, hélas, raisonnables.
Au moment de partir, je pose une dernière question, demande une dernière faveur: où donc se trouve la fenêtre par laquelle est tombé W.? Renaud Camus m'entraîne dans la cuisine (j'imaginais un réduit, elle est immense), devant une fenêtre coupée à un mètre du sol par un tirant. Je reste interdite, seul un enfant de cinq ans pourrait passer là-dessous sans se contorsionner, qu'a pu bien faire, vouloir faire, W.? Je me tourne vers Renaud Camus pour lui confier mon incompréhension, il la partage, me pousse vers la fenêtre en murmurant/s'exclamant: «Une herméneute enthousiaste voulant comprendre le geste du héros le reproduit et tombe de la fenêtre...»
Houla, mais c'est que sa conviction me ferait peur... et plaisir, aussi, c'est un compliment étrange et puissant. J'ai l'impression de me retrouver dans Lars von Trier, Element of crime, qui me poursuit jusque dans mes rêves.

Pierre et Renaud nous raccompagnent jusqu'à la voiture, il fait nuit noire, j'indique le figuier, Pierre fait le singe dans un arbre, il faut rentrer.

Il faudrait tout de même que je revienne ici un été. Un mois c'est trop long (famille oblige), mais quinze jours...



Notes

[1] «C'est là que choisit de m'agresser un bonhomme qui fut un temps directeur, ou rédacteur en chef, je ne sais plus, de La Gazette du Gers. Ce titre, en son esprit, l'érige en arbitre de la vie littéraire, semble-t-il. Voilà en effet que sans le moindre préambule il se met à déverser sur moi une mercuriale en bonne et due forme, selon laquelle Le Département du Gers est une escroquerie puisque le système de notes et de renvois rend l'ouvrage totalement illisible. On peut en lire suffisamment, néanmoins, pour s'apercevoir qu'il est plein d'inaxectitudes, et de jugements péremptoires erronés. Ainsi je déclare qu'il n'y a pas dans le Gers un seul pâtissier digne de ce nom, alors qu'exerce son art parmi nous un certain Uraca, ou quelque chose comme cela, Meilleur ouvrier de France, auquel toute l'Arabie Saoudite adresse ses commandes... (J'espère que l'Arabie Saoudite est une meilleure recommandation pour un pâtissier que pour un décorateur.» Hommage au Carré, p.362 (La dernière phrase m'avait fait rire: discrète et efficace. Apparemment l'homme avait été très violent, Renaud Camus parlant de «fureur pure» à la page suivante.

[2] Jean Allemand, spécialiste et ami de Claude Mauriac

[3] Nathalie Granger? Je me demande si ce n'est pas un film qui joue un rôle dans Passage

[4] «Nous songeons beaucoup par ici à certaine dame qui tient une auberge dans les environs de Plieux, et qui est fameuse, au moins entre nous deux, pour l'extrême difficulté qu'elle oppose à toute tentative de dîner dans son établissement; ce n'est jamais le bon jour, il fallait retenir quarante-huit heures à l'avance, il n'y a pas assez de réservations et elle a décidé de fermer ce jour-là, ou bien il y en a trop au contraire et elle n'a pas de place pour vous. Enfin c'est la croix et la bannière pour être admis à l'honneur de prendre chez elle un repas. Sa devise est l'inverse de celle de la Poste: «Ça va pas être possible». Dernièrement, toutefois, elle s'est montrée plus coulante. Nous sommes arrivés trois fois de suite en un mois à nous faire accepter entre ses murs, après une dizaine de refus consécutifs. Pierre dit qu'elle se relâche, et qu'elle devrait venir faire un stage par ici, pour recouvrer sa vraie personnalité.» Rannoch Moor p.469

[5] Demeures de l'esprit France Sud-Ouest (p.159)

[6] Ici je trouve George Sand. Je suppose que Chopin n'y est pas étranger.

[7] Dax Berg, bien sûr, et je comprends soudain pourquoi RC semblait si empressé...

[8] (Et en effet, voici le résultat des recherches patriciennes ultérieurs, la Vierge est donc au musée de Rabastens (où nous avons un envoyé spécial, nous attendons une photo d'un jour à l'autre).)

Robbe-Grillet lit "La Jalousie"

Maintenant l'ombre du pilier - le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit - divise en deux parties égales l'angle correspondant de la terrasse. Cette terrasse est une large galerie couverte, entourant la maison sur trois de ses côtés. [...]
Alain Robbe-Grillet, La Jalousie, incipit

L'enregistrement trouvé ou plutôt proposé par Ubuweb a été l'occasion de partir à la recherche de certains passages de L'Inauguration de la salle des Vents. Je rappelle le contexte: le narrateur, Renaud Camus, tente d'imaginer la vie de son ami Rodolfo retourné chez lui au Brésil dans un ranch dans le cerrado. L'évocation de la maison possible fait glisser le texte vers La Jalousie, par association d'images.



[...] de vagues souvenirs de westerns avec un tremblement de jalousie du principal pilier tout cela mélangé à précipitant avec le manque de mémoire sans émettre jamais le moindre jugement de valeur sur l'espèce de galerie entourant la sur trois de ces où ils sont réunis pour discuter des lieux des événements des personnages exactement comme s'il s'agissait de choses réelles de personnages bien vivants dont on s'interrogerait pour savoir ce qu'on aurait fait à leur s'il n'aurait pas été plus judicieux de leur part de [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p. 179 (Fayard 2003)

Le tremblement est celui du texte de La Jalousie, dont tous les motifs sont repris plusieurs fois et se chevauchent, sauf un: le plus important, l'accident.
Parler d'un roman, c'est ce que font les personnages de La Jalousie, dans une mise en abyme puisque le roman dont ils parlent et le roman dont ils sont les personnages se situent en Afrique: «Tous les deux parlent maintenant du roman que A. est en train de lire, dont l'action se déroule en Afrique.» La Jalousie p.26

[...] comme dans la jalousie que vient un tremblement il lui revient un tremblement un doute un pilier une ombre un défaut de coïncidence entre l'image entre les images entre les différentes phases de la car il lui revient qu'il que Romano Reynaldo Rolando Orlando Ronaldo Rodolfo Renozinho [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 181

[...] reprend son travail tout à fait comme dans la jalousie c'est toujours une question de tout dépend de la façon dont les personnages sont assis sur la véranda sur la galerie qui entoure la maison sur trois de ces et ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelle décision ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien comme si la m'existait pas [...]
Ibid., p 229

Rodolfo est mort au Brésil, et les allusions à Robbe-Grillet sont tressées avec celles à deux poèmes de Mallarmé évoquant la mémoire et la mort:

Tombeau
[...]
Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond -
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine

A ne surprendre que naïvement d'accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

et

Le silence déjà funèbre d'une moire

Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier
Que doit un tassement du principal pilier
Précipiter avec le manque de mémoire.
[...]

Ces thèmes entremêlés seront repris dans L'Amour l'Automne dans trois des textes de 937 signes. Le style glisse de Robbe-Grillet à Mallarmé, devenant de plus en plus opaque:

La galerie
Maintenant l'ombre du pilier — le principal pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit — divise en deux parties égales l'angle correspondant de la terrasse, ou plutôt de la large galerie couverte qui entoure la maison sur trois de ses côtés, et dont la largeur est la même dans la portion médiane et dans les branches latérales, de sorte que le trait d'ombre projeté par le principal pilier, malgré son tassement, arrive exactement au coin de la maison mais s'arrête là, précipité par le manque de mémoire, car seules les dalles de la terrasse sont atteintes par le soleil d'automne, le seul dont personne ne songe à se protéger dans l'air déjà frais qui suit le lever du jour, où le chant des oiseaux remplace celui des criquets nocturnes, et lui ressemble, quoique plus inégal, quoique plus inégal, restant à couvert avec le manque de mémoire, quoique plus inégal, sous les panaches de larges feuilles vertes autour de la maison.
J.R.G. le Camus & Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.323 (P.O.L. 2007)

La mémoire
Maintenant l'ombre du principal pilier — le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit — divise en deux parties égales l'angle correspondant de la large galerie couverte qui entoure la maison sur trois de ses côtés, et dont le silence est le même dans la portion médiane et dans les branches latérales, de sorte que de sorte que le tassement du principal pilier, précipité avec le manque de mémoire sur les dalles de la terrasse atteintes par le soleil du matin (le seul dont personne ne songe à se protéger dans l'air déjà frais qui suit le lever du jour), remplace celui des criquets nocturnes, et lui ressemble, quoique plus inégal, irradiant un sacre, restant à couvert avec le manque de mémoire sous les panaches touffus de larges feuilles vertes qui entourent la maison sur trois de ses côtés, où le désordre, mal tu par l'encre même, a maintenant pris le dessus, car les parcelles sont situées plus en amont.
Ibid., p.343

Le sacre
Maintenant le silence du principal pilier — le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit — divise en deux parties égales l'angle correspondant de la large galerie couverte qui entoure la maison sur trois de ses côtés, et dont la largeur est la même dans la portion médiane et dans les branches latérales, de sorte que le tassement déjà funèbre d'une moire, irradiant un sacre, précipité avec le principal pilier sur les parcelles les plus anciennes qui sont situées plus en amont, remplace déjà, dans l'air presque frais qui suit le lever du jour, le chant des oiseaux nocturnes, et lui ressemble, irradiant un sacre, mal tu par l'encre même, quoique plus inégal, restant à couvert plus en amont, avec le manque de mémoire, sous les panaches mal tus de larges feuilles vertes, qui entourent la maison sur trois de ses côtés, où le désordre déjà funèbre, quoique plus inégal, irradiant un, a maintenant pris le dessus.
Ibid., p.350

Le peu profond ruisseau

Comment avez-vous interprété "ce ruisseau peu profond" qui apparaît vers le milieu du livre? Pour vous, qu'était ce ruisseau?
J'avais pensé que c'était la fiction, dans le sens de mise en récit d'événements, réels ou fictifs. Le ruisseau était pour moi ce qui séparait la vie de l'écriture, même lorsque celle-ci s'attachait à raconter celle-là:

[...] et de la juste distance sans cesse remise en cause sont-ils la vérité des choses et a fortiori des êtres et pourquoi sonnent-ils d'autant plus faux qu'ils sont plus vrais comme si vrai en l'occurence ne voulait plus ne voulait rien ne voulait dire que cette distance cet écart ce ruisseau calomnié que la barque s'apprête chargée du poids trop lourd de l'ombre des noms qui serait ce dépôt de suie ce travail de la flamme cette écriture d'effacement cette renonciation ce livre brûlé [...]
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p 207

[...] ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien [...]
Ibid, p 229

Mais cherchant ce soir autre chose dans Du sens, j'ai trouvé cela: «La garantie est vaine parce que "l'écriture" et "la vie" ne se rejoignent jamais tout à fait, malgré qu'on en ait, ni la lettre et le temps. Entre les deux «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort». Mieux vaut que la coïncidence n'ait pas lieu, d'ailleurs, car ce serait que le ruisseau a débordé, et qu'il recouvre tout le pays : nous ne serions plus là pour en parler.» p 380

Alors? Qu'était ce ruisseau, pour vous, lorsque vous avez lu L'Inauguration de la salle des Vents? Etait-ce la mort, aviez-vous cette phrase à l'esprit?

Je poursuis la citation de Du sens p 380 : «Mais je constate avec amusement, en lisant Daniel Sibony, que cette conception du journal, que je viens d'exposer, correspond presque point par point avec le tableau qu'il offre... du christianisme!»
Et je pense à tous les éléments de L'inauguration évoquant le Nouveau Testament, de Lazare à la dormition en passant par la communion et la résurrection...
Il y a quelque chose là, mais qui se dérobe, quelque chose que je ne parviens pas à saisir.

                                       ******************

Message de Stéphane Mallarmé déposé le 21/12/2003 à 10h18 (UTC)

Objet : Caché parmi l'herbe

Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond -
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine

A ne surprendre que naïvement d'accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

                                      ******************

Message de Alain Robbe-Grillet déposé le 21/12/2003 à 10h42 (UTC)

Objet : La Jalousie

ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la se demandant ce qu'ils auraient fait à leur quelles décisions ils auraient prise tout à fait comme dans la vie comme s'il n'y avait pas de comme si ce ruisseau décidément n'était rien

Jamais ils n'ont émis au sujet du roman le moindre jugement de valeur, parlant au contraire des lieux, des événements, des personnages, comme s'il se fût agi de choses réelles : un endroit dont ils se souviendraient (situé d'ailleurs en Afrique), des gens qu'ils y auraient connu, ou dont on leur aurait raconté l'histoire. Les discussions, entre eux, se sont toujours gardées de mettre en cause la vraisemblance, la cohérence, ni aucune qualité du récit. En revanche il leur arrive souvent de reprocher aux héros eux-mêmes certains actes, ou certains traits de caractère, comme ils le feraient pour des amis communs.


«Le roman africain, de nouveau, fait les frais de leur conversation»

                                      ******************

Message de Stéphalin Malgrillé déposé le 21/12/2003 à 11h03 (UTC)

Objet : Manque de mémoire [1]

Le silence déjà funèbre d'une moire dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier que doit un tassement du principal pilier précipiter avec le manque de mémoire.

Maintenant l'ombre du pilier - le pilier qui soutient l'angle sud-ouest du toit - divise en deux parties égales l'angle corespondant de la terrasse. Cette terrasse est une large galerie couverte, entourant la maison sur trois de ses côtés.

(Tous les deux parlent maintenant du roman que A. est en train de lire, dont l'action se déroule en Afrique.)

                                      ******************

Message de Staline Robbarmé déposé le 21/12/2003 à 11h25 (UTC)

Objet : Jalousie au château

Sur le pont de rondins, qui franchit la rivière à la limite aval de cette pièce, il y a un homme accroupi. C'est un indigène vêtu d'un pantalon bleu et d'un tricot de corps, sans couleur, qui laisse nues les épaules. Il est penché vers la surface liquide, comme s'il cherchait à voir quelque chose dans le fond, ce qui n'est guère possible, la transparence n'étant jamais suffisante malgré la hauteur d'eau très réduite.

Sur ce versant-ci de la vallée (etc.)


Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides.
incipit du Château''

                                      ******************

Message de Jacques Jouasse déposé le 21/12/2003 à 11h53 (UTC)

Objet : Alpha Male Plus

Will you be as gods ? Gaze in your omphalos. Hello. Kinch here. Put me on to Edenville. Aleph, alpha : nought, nought, one.

                                      ******************

Message de Georges-Louis Bourge déposé le 21/12/2003 à 12h01 (UTC)

Objet : Nought nought one

Tout langage est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passe que les interlocuteurs partagent : comment transmettre aux autres l'Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ?

                                      ******************

Message de Guillaume, j'expire déposé le 21/12/2003 à 12h06 (UTC)

Objet : Eden Eden Eden

O God, I could be bounded in a nutshell and count myself King at infinite space.

                                      ******************

Message de Jean-Luc Godard déposé le 21/12/2003 à 12h11 (UTC)

Objet : Alphaville

But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); which neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an infinite greatness of Place. [2]

                                      ******************

Message de Crypto-Eudes déposé le 21/12/2003 à 12h16 (UTC)

Objet : L'Aleph

Ces idées me parurent si ineptes, son exposé si pompeux et si vain, que j'établis immédiatement un rapport entre eux et la littérature ; je lui demandai pourquoi il ne les mettait pas par écrit.

                                      ******************

Message de VS déposé le 13/01/2004 à 03h26 (UTC)

Objet : dictionnaire

Je suis un malade de littérature. Si je continue ainsi, aussi bien va-t-elle finir par m'avaler, tel un pantin dans un tourbillon, jusqu'à ce que je me perde dans ses contrées sans limites. La littérature m'asphixie chaque jour un peu plus, penser, à cinquante ans, que mon destin est de me transformer en un dictionnaire ambulant de citations m'angoisse.

Enrique Vila-Matas, Le mal de Montano

source

Notes

[1] sera repris dans L'Amour l'Automne

[2] deuxième exergue de L'Aleph, tiré de Hobbes, Le Léviathan. cf. Rannoch Moor p.287

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.