Billets qui ont 'syn04' comme livre de Renaud Camus.

La logorrhée, ou la fin de la honte

La honte est une conscience qu'il y a de l'autre, et qui nous juge.
La honte est une conscience qu'il y a du jugement.
[...] En effet, le sentiment, même exagéré, que ses propres actions puissent prêter à mésinterprétation implique qu'on s'estime exposer au jugement de l'autre, et qu'on s'en soucie.

Renaud Camus, "Eloge de la honte" in Syntaxe, p.128 puis 134

Selon Renaud Camus, ce qui s'oppose à la honte, c'est l'honneur (Ibid. p.161), et il associe l'honneur à la parole: tenir parole, c'est avoir de l'honneur, tenir à son honneur, c'est tenir parole.
Ne plus avoir d'honneur est la honte suprême.
C'est pour ne pas avoir honte, pour ne pas perdre son honneur, qu'on tenait parole.

Peut-être faudrait-il ajouter : qu'on retenait ses paroles.



Toujours selon l'analyse camusienne, avec la disparition de la notion, du "ressenti", de l'honneur et de la honte disparut l'importance de la parole donnée, ou l'inverse (qui le sait? Mais c'est sans doute parfaitement réversible, pour une fois): avec la disparition de la parole donnée disparut l'honneur.

Que s'est-il passé? Se pourrait-il que l'inflation des discours ait submergé la parole?

Autrefois, de façon quasi-tautologique, ce qui était honteux était ce qu'on cachait, ce qu'on cachait était ce qui était honteux. Et le honteux devait être caché: c'était un code de politesse, de morale, de bonne conduite. De la même façon que nous n'étions pas censés exposer nos plaies et handicaps physiques mais les dissimuler aux regards[1], nous étions censés cacher nos plaies morales, nos mauvaises pensées et nos mauvaises actions: certes à l'occasion pour échapper à un éventuelle sanction, mais surtout comme preuve de notre honte, de notre conscience d'avoir mal agi ou mal pensé. C'était la première forme du remords ou du repentir.

Nous étions d'ailleurs censés tout cacher: les attraits (moraux et physiques) par modestie, les défauts (moraux et physiques) par honte, à la fois pour nous protéger du regard des autres, mais aussi (et c'est aujourd'hui ce dont il faut se souvenir) pour protéger le regard des autres, ne pas l'induire en tentation, éveiller sa jalousie, le blesser ou lui répugner.

La honte de la honte, c'était d'être exposé, ainsi certains supplices: exposition en place publique.
La plus grande humilité, la reconnaissance de sa honte, c'était la confession publique: voir les futurs saints François et Ignace. (Soulignons qu'ils s'engageaient à faire de leur mieux pour ne plus pécher: il ne s'agissait pas de se confesser publiquement chaque semaine afin de continuer une vie de débauche, ou même ordinaire.)

Quand Renaud Camus a commencé à écrire (sur) l'homosexualité, son discours était bien celui-ci: "j'en parle parce que ce n'est pas honteux" (corollaire de: "si c'était honteux, je n'en parlerais pas").

L'inconvénient de ce type de discours est qu'il peut s'extrapoler en: "tout ce dont je parle n'est pas honteux", ce qui aboutit à: "si j'en parle, alors ce ne sera pas honteux".
(En d'autres termes, Renaud Camus a sans doute participé au mouvement qu'il déplore aujourd'hui, dans l'un de ces mouvements dialectiques que nous observons régulièrement.[2])

Aujourd'hui, tout est exposé, chacun s'expose. Est-ce l'espoir d'être infiniment pardonné à partir d'une perpétuelle confession? Faut-il voir dans le débordement des journaux et des correspondances et des blogs un gigantesque cri, «Pardonnez-moi, voyez ce que je suis, je ne suis que cela?»

Mais sont oubliés les corollaires de la confession: le repentir et l'engagement de ne plus pécher (toujours à reconduire, bien entendu, mais enfin).
Aujourd'hui ne reste que la logorrhée.
Trop de paroles a tué la parole; l'honneur, la honte, ont disparu.



Notes

[1] Je songe à l'homme qui a perdu un œil dans Les raisins de la colère.

[2] Ajoutons que Renaud Camus ne "dit pas tout" dans ses journaux, les lecteurs qui l'approchent ou fréquentent les forums le savent: la vie des personnes privées (par opposition à personnages publics) n'est pas dévoilée; de même les actes peu glorieux des amis ou lecteurs, etc: seule l'exaspération, à ma connaissance, peut le conduire à être indiscret concernant autrui.

sur comment

Au lieu du triste amphithéâtre que j'attendais, c'est une salle magnifique, grande sans être impersonnelle. Aux murs, des boiseries et des portraits de Pascal, Bossuet, Descartes et Racine. Le plafond est peint également, que représente-t-il exactement, une allégorie à la gloire de la République, je ne sais, deux caissons portant les initiales RF nous rappellent que la salle a été restaurée par la IIIe République.

Le public est clairsemé, aucun étudiant (ils préfèrent tenir meeting dans le hall devant les portes de la salle), on reconnaît quelques figures, les camusiens sont peu nombreux mais fidèles (mais quel dommage de ne pas avoir été prévenu plus tôt).

Le contenu de l'intervention de Renaud Camus reprend à peu près l'article publié par Le Monde, à cela près que Renaud Camus commence ainsi (de mémoire): «J'ai pensé trop tard intituler cette conférence "sur comment"». Hein, quoi, que dit-il, je n'entends pas bien, je ne comprends pas. Mais aussitôt les exemples pleuvent, «Les Turcs ont été interrogés sur comment ils se reconnaissent dans leurs institutions», «Platon et Glaucon, c'est une réflexion sur comment vivre ensemble dans la cité», «Matrix 3 c'est un film sur comment il faut comprendre les concepts du 1 et du 2». (Tout cela est de l'à-peu près, la phrase sur Matrix était bien plus drôle, bien plus prétentieuse.) La salle rit. La conférence se déploie, qu'est-ce qu'une faute de syntaxe, comment la caractériser, que peut-on exactement reprocher à "sur comment", de faire suivre une préposition d'un adverbe, mais c'est le cas de "à jamais", ou d'introduire une proposition personnelle par une préposition, mais Aragon a employé à plusieurs reprises ce tour...

Un instant Renaud Camus fait une apparté, «la forme c'est l'autre», mais de qui est la formule, de Robert Misrahi ou de lui-même? Robert Misrahi est dans la salle, Renaud Camus nous explique que pendant qu'il préparait le texte de son intervention, il lui a téléphoné pour tenter d'éclaircir ce point. Robert Misrahi a revendiqué la paternité de la phrase, mais on sent bien que Renaud Camus n'est pas convaincu.
A la fin de la conférence, lorsque vint le temps des questions («la parole est à la salle»), Robert Misrahi prit la parole. La formule qu'il revendiquait était «l'autre est une forme» (cf. Construction d'un château), c'est-à-dire une figure vide, un contenant dont le contenu nous est d'abord inconnu, et qui nous est à découvrir. Ainsi la formule «la forme c'est l'autre» était une nouvelle formulation, une nouvelle interprétation qui revenait entièrement à Renaud Camus.


La version étendue de cette conférence constitue la première partie de Syntaxe.

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