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Convention et légitimité

Je relis Théâtre ce soir. La première fois j'avais été trop interloquée pour voir la façon dont la fin converge pour mettre en évidence plusieurs axes: la convention comme fiction, le rôle pivot du droit, soutien de la tradition ou fondation d'un ordre nouveau, le caractère conventionnel de la filiation fondant la légitimité.


LA MERE. — Mais c'est fini tout ça : les aînés, les cadets, les hommes, les Blancs, les Noirs, les étrangers, les pas étrangers. C'est fini, toutes ces bêtises. Tout le monde devrait recevoir exactement la même chose. Et pas une fois: en permanence. Alors là, d'accord. Voilà l'héritage tel que je le conçois: l'héritage de l'humanité.

LE FILS. — Non pa'ce c'est vrai: si on commence aller par là... Enfin j'veux dire.. Faut quand même pas... Faut un minimum de... ou alors...

LA FILLE. — Par qui sont aujourd'hui tant de villes désertes, / Tant de grands bâtiments en masures changés, / Et de tant de chardons les campagnes couvertes, / Que par ses enragés ?

AHMED. — C'est ça qui est marrant : Alphonse XIII, il est devenu roi légitime d'Espagne (et de France, bien entendu), cinq ans après avoir perdu son trône. Il a connu successivement les deux états : la royauté effective, pendant plus de cinquante ans, et un beau jour, pas mal de temps après, quand il avait perdu la première, la royauté légitime, beaucoup plus subtile, beaucoup plus précieuse. Ça doit faire quand même une drôle d'impression, de devenir enfin le vrai roi quand on n'est plus vraiment roi, qu'on est en exil. Mais alors là il y a un truc que personne ne comprend jamais, mais jamais, c'est que, si tout à coup il devenait roi légitime, ce n'est pas du tout parce qu'il descendait d'Isabelle II, pas du tout, pas du tout, ça ça ne compte absolument pas, mais en tant que descendant, officiellement, du mari d'Isabelle II, son cousin germain, don François d'Assise de Bourbon, le roi-consort. Qui d'ailleurs n'avait jamais touché sa femme et dont personne n'a jamais cru une seule seconde qu'il était le père de leurs onze enfants, et pour cause : mais ça c'est une autre histoire, on s'en fiche.

LE CHRIST (il se racle la gorge très fort et très théâtralement, comme pour faire remarquer sa présence, ou bien de tâcher qu'autour de lui on évite une gaffe). — Mrrrrrrrrrrrrrrr Mrrrrrrrrrrrrr Mrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr...

LE PERE. — Oh là là : ça serait comme de passer dans un autre monde...

LA BONNE. — Un personnage de fiction, si vous voulez : créé, fabriqué, convenu, oui, voilà, c'est ça, convenu. mais indispensable à la...

LA MERE. — Ah les cartes seraient joliment redistribuées, là : cette fois on passerait vraiment à un autre jeu...

LE FILS. — C'est pas tellement l'coup que... Bon, ça, encore, à la rigueur : quoique... Mais alors là...

LA FILLE. — Lorsque je serai mort depuis plusieurs années, / Et que dans le brouillard les cabs se heurteront, / Comme aujourd'hui (les choses n'étant pas changées)...

AHMED. — Enfin je veux dire : ça n'y change rien. C'est comme le Christ et Saint Joseph...

LE CHRIST. — Oh oh...

Le rideau tombe très violemment.

La mère tient une position progressiste qui voudrait poser de nouvelles règles de droit contre l'ordre social tel qu'il se présente dans un monde capitaliste issu du XIXe siècle: remettre en cause les conventions, les inégalités de salaires, abolir l'héritage, tout partager, au niveau mondial (ce qui pourrait être également un point de vue évangélique: vendre ses biens, distribuer sa fortune, à cela près que c'est alors une décision individuelle, et non imposée par la loi).
Il s'agit de fonder un nouvel ordre économique et social par de nouvelles lois. Quand l'héritage est aboli, la filiation, conventionnelle ou pas, ne compte plus.

Ahmed, lui, explique le principe de primogéniture dans la succession aux trônes d'Espagne et de France. Le droit ici défend les principes ancestraux et la tradition.
Ce principe fondé sur la descendance mâle n'est qu'un principe fondé sur l'apparence : le père est le mari de la mère (selon la règle du droit romain), que ce soit réellement le père ou pas n'a pas d'importance. Ainsi, au moment où le principe s'applique avec le plus de force, n'admettant aucune exception («Pas de renonciation possible au trône, primogéniture par les mâles : on en revient toujours à ça.» (p.81)), ce principe ne s'appuie lui-même que sur une convention, une fiction.

La convention, c'est justement ce que défend la bonne, en exigeant qu'on reconnaisse la nécessité, dans tout dialogue, de parler comme en présence d'un tiers, invisible, «convenu».
Est-ce le rôle que remplit le Christ, parole et vérité et fiction, dieu muet, ne parvenant pas à se faire entendre, par manque de voix ou d'attention? Comment déterminer si le Christ est "plus invisible" que les autres dans une pièce où aucun personnage ne dialogue avec personne?

Alphonse XIII, Jésus, Renaud Camus, trois personnages à la filiation incertaine... Ironie, clin d'œil, recherche de réassurance? «Après tout, cela n'a aucune importance aux yeux de qui défend le respect de la tradition et des conventions. Aucune importance. Pourquoi tant chercher une filiation impossible à déterminer, puisque c'est la tradition qui ouvre les droits ?»
Oui mais.
Les faits sont têtus, et même le plus fervent défenseur de la convention et de la fiction cherche la vérité. La convention ne suffit pas.
A moins qu'il ne faille lire dans l'autre sens: c'est cette faille à propos de l'origine qui fonde l'importance donné à la convention et à l'apparence.

La maison d'Espagne

Dans Journal de Travers, il y a une note de bas de page à l'érudition un peu folle qui m'intrigue.

À quoi serait préférable encore, au même niveau fantasmatique, une forme encore plus archaïque, par exemple le retour sur le trône du prétendant "légitime", à savoir le duc d'Anjou et de Ségovie, ou, à défaut, de son fils aîné. Les carlistes sont fous, et nient touts leurs principes d'hérédité en reportant leurs suffrages sur les Bourbon-Parme. En vertu des principes carlistes et bourboniens, la branche isabello-alphonsine est devenue légitime en 1936, à la mort du dernier descendant de Don Carlos, et cinq ans après qu'elle eut perdu le trône, Alphonse XIII devenant alors chef de la maison de Bourbon, non pas en tant que descendant d'Isabelle II, mais en tant que descendant (théoriquement) de son falot (et fascinant) mari, François de Paule. Ce que personne ou presque personne, ajouta-t-il tristement, ne semble bien comprendre...
Renaud Camus, Journal de Travers p.388


C'est exactement le discours tenu par Ahmed dans Théâtre ce soir. Est-ce une note de bas de page originale, c'est-à-dire existe-t-elle dans la version manuscrite du journal de 1976? Est-ce en la rencontrant que Renaud Camus a eu l'idée de faire de ce thème l'un des sujets du monologue d'Ahmed?

Ou à l'inverse a-t-elle été ajoutée au journal au moment de sa transcription informatique, parce que l'auteur qui travaillait à ce moment-là à Théâtre ce soir n'a pu s'empêcher d'ajouter ces précisions en relisant les lignes de 1976 concernant le roi Juan Carlos?


Dans le premier cas, nous aurions la trace de la genèse d'une idée.
Dans le second cas, l'auteur aurait dérogé au principe de stricte transcription (ce qu'il a déjà fait par ailleurs en écartelant le texte de mots-clé, y compris de mots anachroniques par rapport à 1976).

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