Billets qui ont 'origines' comme mot-clé.

Les sujets qui fâchent

Lorsque j'ai commencé à lire Parti pris, j'ai souri en arrivant à la page 61, en me disant que ceux qui attendent, qui espèrent, depuis des années (ils ne sont pas nombreux, mais je pourrais donner des noms) que je me brouille avec Renaud Camus, connaîtraient une fausse joie en lisant ces pages: eh non, ce n'est pas encore pour cette fois-ci. (En fait, de récents développements m'incitent à penser que nous nous querellerons plutôt au sujet des espaces insécables, ce qui est plus inattendu et présente davantage de panache, je trouve, qu'un banal désaccord politique ou même historique).

Page 61, Renaud Camus a recopié un extrait d'un mien billet, il a recopié très largement tout ce qui concernait "l'Occident-idée".
Dans la mesure où la copie a été extensive, le procédé me convient: Renaud Camus donne tous les éléments pour que le lecteur se fasse sa propre opinion sans avoir besoin de se reporter à mon blog, c'est parfait, rien n'est tronqué.

Ensuite, RC réfute sur quelques pages mes… j'allais dire arguments, c'est trop dire, disons plutôt ma profession de foi, ma conviction. Cette réfutation couvre les pages 64 à 67: j'indique cela parce que je ne vais pas lui rendre la pareille, et c'est un peu embarrassant (Achetez le livre!): je n'ai pas le courage, avouons-le, de copier ces quatre pages qui développent à leur gré — pour la réfuter — ma conviction centrale (qui ne demeure par ailleurs qu'une hypothèse, évidemment (mais c'est toujours difficile de concilier le statut d'hypothèse et de conviction…)): ce sont les Lumières qui sont à l'origine de "l'Occident-idée", cette conception s'est répandue à travers le monde d'abord grâce à la Révolution française, et il y a tout lieu d'en être fier en tant que Français.

Je vais faire juste une ou deux remarques.

Mme de Véhesse trouve merveilleux que l'Occident ne soit qu'une idée, et qu'une nation ne soit rien d'autre qu'un conglomérat, comme dit ces temps-ci M. Besson, d'hommes de femmes «unis par leurs conceptions de ce que doit être un État et leur idée de la concitoyenneté». Elle dit qu'il en est ainsi, en France en tout cas, depuis la Révolution française, et même depuis que les Lumières.
Elle le dit parce que c'est ce qu'on lui appris. C'est en effet ce qui est enseigné en tout lieu depuis un demi-siècle. Je crois pour ma part qu'il s'agit d'une formidable imposture historique.

Renaud Camus, Parti pris, p.64

J'aime beaucoup «Elle le dit parce que c'est ce qu'on lui appris.». Cela sent le «Petite sotte, vous ne voyez pas que vous êtes endoctrinée, (vous ne pouvez pas le voir), vous ne voyez pas que vous avez gobée la propagande actuelle, vous ne voyez pas que ce que vous dites ne vous appartient pas, mais n'est que l'air du temps» (selon le même raisonnement que «il n'y a pas de goût, mais que des idées culturelles», raisonnement qui n'est pas inexact, d'ailleurs). Mais évidemment, si j'écris cela, RC va se récrier: «Je n'ai pas écrit cela». Et c'est vrai, il n'a pas écrit cela. Il a écrit que je "sais" (que je dis) ce que j'ai appris.
Il y aurait donc une version de l'histoire fautive et enseignée (fautive parce qu'enseignée), et une version exacte, sans doute immanente ou transcendante (j'ai toujours hésité entre les deux mots): l'histoire comme Révélation, peut-être.

Je ferais simplement remarquer que nous (Renaud Camus et moi) n'avons pas reçu un enseignement très différent l'un et l'autre. Ce n'est pas pour rien que je connais le Capitaine Corcoran et les livres de la collection "Signes de piste", et si pour avoir dévoré la bibliothèque de ses grands-parents, lui avait des lectures communes avec Jean Puyaubert, pour en avoir fait autant, j'ai des lectures communes avec Renaud Camus (sur un spectre plus large car nous avons une moindre différence d'âges). Il y a quelques jours encore, je lisais un livre de classe de mon grand-père pour lequel la dernière guerre était celle de 1870 («Souhaitons la paix mais n'oublions pas les Alsaciens et les Lorrains qui souffrent, exilés de la Patrie», à peu près), et quand je lis «Louvois, que dans mon enfantce encore on donnait comme le plus grand des ministres de Louis XIV après Colbert» (Demeures de l'esprit - France Nord-Est p.169), c'est aussi ce que j'ai appris, que la doxa sur ce point n'ait pas changé, ou que mon instituteur n'en ait fait qu'à sa tête, ou encore que l'histoire enseignée soit juste quand elle rencontre ce que "sait" Renaud Camus.

La suite du développement camusien porte sur la France. Or ma réflexion portait sur la légitimité de Barack Obama noir comme représentant d'un grand Etat (du plus grand État) du monde occidental (la question, en tout cas celle à laquelle je réfléchissais ou répondais, était: «Un Noir peut-il représenter les Etats-Unis sans bouleverser totalement notre conception de l'Occident?»). Je vous laisse vous y reporter (en vous présentant encore mes excuses de ne pas recopier les quatre pages de Parti pris (pp.64-67), et donc d'être moins fair-play que Renaud Camus dans son journal).

Je ne vais commenter que cette phrase, qui elle aussi (ou elle encore), me met nommément en cause:

Ce qui me semble infirmer totalement l'histoire telle qu'elle nous est racontée, et telle qu'y adhère sans réserve Mme de Véhesse, c'est la littérature.[…] je suis prêt à parier que dans quatre-vingt-dix huit pour cent des ouvrages littéraires publiés depuis la Révolutions un Français est français parce que ses parent et toute son ascendance sont français, parce qu'il appartient au peuple français au sens génétique du terme, et même à la race française. (Ibid, p.65)

(Et donc si un Arabe (un Français d'origine maghrébine) était élu président de la République, cela changerait-il notre, ou plutôt ma, conception de la France? J'ai envie de répondre que cela dépend quand même beaucoup de l'Arabe en question, de même qu'il me semble que Sarkozy ne change pas ma conception de la France, mais doit être un choc à l'étranger pour ceux qui se souviennent de de Gaulle (et Obama après Bush, oui, cela me paraît un "mieux". Ce n'est que mon opinion.) (Et donc non, ça ne changerait pas ma conception de la France. Elle est indépendante de la personne qui la représente, dieu merci. Mon opinion des Français, en revanche… oui, dépend du résultat des élections. Mais pas que, dieu merci encore.))

Mais il me semble que dans mon billet de 2010, je parlais de la diffusion des idées des Lumières et de la Révolution. Peut-être n'ai-je pas été claire, ou ma pensée se précise-t-elle en lisant les arguments camusiens: je ne sais plus si j'applaudis à toutes les idées des Lumières (trop de lecture de Maistre, de Bonald, trop de guerres napoléoniennes, trop de…), mais j'adhère avec enthousiasme, oui, à la disparition de l'arbitraire, à l'égalité de chacun devant la loi, et à la liberté, la liberté. Rencontrera toujours mon adhésion pleine et entière ce qui garantit à chacun la liberté d'être et d'agir comme bon lui semble tant qu'il ne nuit à personne.
Dans cette perspective, celle de la diffusion des idées, et pour utiliser une preuve —littéraire? je dirais documentaire—, je vais citer Ella Maillart, lecture camusienne dans Fendre l'air:

Nous priâmes l'un des officiels de nous guider jusqu'au fameux sépulcre [la tombe sainte de Mechhed, en Iran]. Temporisant, il voulut d'abord nous montrer les trésors de la bibliothèque. Parmi quelque dix-huit mille livres, il y avait cinq mille corans dont un grand nombre de chefs-d'œuvre magnifiques. Chaque page était un trésor de dessins originaux et de couleurs exquises, les marges contenant assez d'arabesques d'azur et d'or, d'entrelacs fleuris de vert et de rubis, pour inspirer une cohorte d'artistes en quête de motifs nouveaux. Relié en peau de serpent, le Coran d'Ali était composé en splendides caractères coufiques. Inspectant les rayons, je fus surprise d'y voir des livres tels que La Révolution française de Thiers, et même Les Trois Mousquetaires.

Ella Maillart, La voie cruelle, p.169



Je vais terminer sur une note un peu triste. J'ai sursauté en lisant:

Si le public d'un match international livré en 1930, mettons, assistait à un match d'aujourd'hui, il serait convaincu que nous sommes retournés à la barbarie la plus complète. (Parti pris, p.214)

Dix ans plus tard, ou treize, ou quinze, ce même public aurait sans doute regretté de ne pas connaître notre actuelle barbarie.



PS: J'avais prévu d'écrire ce billet dès ma lecture des pages 60 de Parti pris, mais je n'ai pas voulu le mettre en ligne avant de partir en vacances, afin d'être là pour contrôler d'éventuelles malveillances.
Beaucoup d'événements redoutables ont eu lieu ces dernières semaines, j'ajoute donc quelques mots concernant l'actualité récente:

Alain Finkielkraut a dû s'étrangler en se voyant cité dans l'énorme manifeste d'Anders Breivik, responsable de la mort de la mort de 77 personnes en Norvège le 22 juillet. A la page 616 de ce texte délirant, le tueur écrit :
«Le philosophe français Alain Finkielkraut a prévenu que la noble idée de la guerre contre le racisme devient peu à peu une idéologie affreusement erronée. Cet antiracisme sera au XXIe siècle ce que le communisme fut au XXe : une source de violence.
Or c'est au nom d'un combat contre le «marxisme culturel» que Breivik a commis l'un des pires meurtres de masse de l'histoire récente. (Rue 89 le 6 août 2011)

Bien sûr nous savons que Finkielkraut n'y est pour rien, et que n'importe qui peut récupérer n'importe quel discours pour lui faire dire n'importe quoi. Mais il faut admettre aussi que certains discours sont plus faciles à récupérer que d'autres, nécessitent moins de coupes, moins de mise en scène.

Jouer avec le feu nécessite au moins de reconnaître qu'il s'agit de feu. Sinon c'est de l'inconscience.

Une chance pour le temps

Ce qui est étonnant finalement, c'est que chaque tome de journal ait sa propre tonalité. Comment expliquer cela? Du 31 décembre N au 1er janvier N+1, pas de rupture, et pourtant chaque journal possède une saveur propre, comme une récolte ou une vendange.
Je reste d'ailleurs persuadée que le journal serait bien différent s'il allait du printemps à la fin de l'hiver ou de l'automne à la fin de l'été : c'est sans doute cette dernière formule qui donnerait les journaux les plus guillerets, suivant le rythme des vendanges, justement. L'année civile, s'achevant au plus noir de l'année, avec les trois mois d'hiver à venir, est vraiment la pire des coupures.

Quelle est donc la cause de cette différence d'un journal à l'autre? N'est-ce dû qu'au lecteur, de son état d'esprit qui a évolué durant les quelques mois qui séparent chaque nouveau tome du journal, le conduisant à lire et ressentir différemment le volume suivant?
Ou chaque journal possède-t-il son esprit propre, la délimitation physique du livre, un an contenu visiblement dans un nombre de pages, permettant réellement (ou plus réellement que pour nous autres, non-écrivants) de tourner la page, de commencer une nouvelle page?

Après le journal âpre, difficile, inquiétant, qu'était L'Isolation, Une chance pour le temps paraît étal, plus calme, plus résigné peut-être. Un certain nombre de décisions sont prises, des état de faits s'installent et perdurent: Madame Camus est hôte permanent au château, ce qui est un souci de moins pour la famille, une charge de plus pour l'écrivain (mais un souci de moins également, malgré la culpabilité de faire reposer le soin "d'occuper sa mère" sur Pierre et sur une voisine), les pompes à chaleur ne fonctionnent pas et une interminable procédure judiciaire se met en branle, très poussivement, la nouvelle voiture ne donne pas satisfaction, les avances sur les livres sont absorbées si vite qu'il faut travailler toujours davantage, sans répit...
Bref, la vie ne se fait ni plus douce ni plus apaisée, et pourtant, le journal est moins désespéré / désespérant que le précédent, on y sent comme une acceptation des choses qui sont ce qu'elles sont... — A Dieu vat.

La grande innovation littéraire de ce journal, ce sont les Demeures de l'esprit: après la note à la note dans la parenthèse dans le crochet, Renaud Camus vient d'inventer la note au journal — notule de la taille d'un volume. Et si les Demeures peuvent être lues sans le journal, il me semble que la réciproque est moins vraie, qu'il faut lire les Demeures de l'année en même temps que le journal, dans le temps où les visites sont décrites, jour après jour: ainsi le journal 2007 est bien plus épais qu'il n'y paraît à première vue.
Mais quel travail! A la fin de la lecture de L'Isolation, je m'étais étonnée du nombre de livres parus depuis fin 2006, me demandant où et comment Renaud Camus avait trouvé matériellement le temps de les écrire: la réponse était très simple: entre quatre et huit heures du matin, dans les chambres d'hôtel... (et de se plaindre, ensuite "d'avoir perdu la main", quand après un ou deux mois de ce régime, son esprit décide de paresser et rentré en France refuse de continuer sur ce rythme (mais de façon général, Renaud Camus ne semble pas vraiment conscient de ce que c'est qu'un corps: se bourrer de charcuterie, donc de lipides, quand on travaille par quatorze ou quinze degrés, c'est tout simplement un réflexe de survie esquimau, et non un accès de boulimie...)) Cette technique d'écriture explique également une différence que j'avais relevée entre les tomes anglais et les tomes français: bien peu de références bibliographiques dans les tomes anglais.
Travail, froid, souci, et l'obsession, par régime ou par économie, de ne pas manger... Est-ce bien raisonnable?

Parenthèse me concernant: je remercie Renaud Camus d'avoir indiqué mon départ du parti, et d'avoir cité in extenso le contenu du communiqué qui m'a fait prendre conscience que décidément, il valait mieux que je m'efface, que mes convictions étaient vraiment trop malmenées et que mon appartenance à ce parti était une erreur de jugement de ma part.
Je le remercie d'autant plus que j'ai failli m'étouffer quelques pages plus loin en découvrant ce qu'il écrit à propos de la possible élection de Barak Obama:

Le "monde occidental", jusqu'à présent, c'était le monde qu'avaient bâti les blancs, les blancs d'origine européenne. C'était aussi le leur. Ce restera le monde qu'ils ont bâti, mais il est vraisemblable que cela ne restera pas le leur. Et déjà il n'est plus tel qu'ils l'ont bâti, bien loin de là. Ils ne semblent pas s'en affliger et paraissent tout à fait disposer, même, à partager ce morceau de monde avec toutes les autres races — et cela d'autant plus volontiers, bien entendu, qu'il n'y a pas de race. Ce qui est troublant, c'est qu'ils sont absolument seuls dans leurs convictions, et que les autres non-races, s'agissant de leur propres territoires, ne donnent pas le moindre signe d'adhérer à cette façon inédite de voir les choses. [...] Il reste que le plus grand pays occidental, si Obama est élu, donnera un signe éclatant que l'Occident n'est pas le territoire des blancs, mais celui des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté. L'Occident sera une idée, et sans doute l'est-il déjà. [...]
Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.457

Ces lignes m'ont plongée dans la stupéfaction. Ainsi, ce qui me paraissait une évidence — que l'Occident était (devenu) une idée, Renaud Camus le découvrait, et ce qui me paraît la base du contrat social, la base de nos sociétés modernes, il paraissait le découvrir — et s'en attrister: «[le territoire] des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté».
Oui, c'est ainsi, et c'est merveilleux!! Mais comment Renaud Camus, chantre "d'une certaine idée de la France", a pu ne pas voir cela durant toutes ces années, alors que cette idée de l'Occident, d'un Occident-idée, vient directement des Lumières, de Voltaire à Rousseau en passant par Diderot (avec sans doute un petit détour par Kant...)? Comment ne voit-il pas que, dans un accès de chauvinisme, il serait possible d'attribuer cette idée de l'Occident à la France, et que c'est en grande partie pour cela que nous sommes aimés (la France, la langue française) à travers le monde? Et que c'est pour cela que les réfugiés politiques espèrent en nous, et que décevoir cet espoir ne peut que faire honte à toute personne "fière d'être française"?

Curieusement, de découvrir ceci m'a "réconciliée", si je puis dire, avec la partie politique de Renaud Camus. J'ai compris qu'il n'y avait rien à faire, rien à dire.
En effet, il ne s'agit plus de se demander si Renaud Camus est plus ou moins de droite, si oui ou non il fait le lit de l'extrême-droite, mais tout simplement d'accepter l'idée très étrange qu'il (que sa pensée) appartient à l'Ancien Régime. Ce que Renaud Camus n'appréhende pas, n'accepte pas, refuse, c'est le monde moderne et la primauté de l'individu, des droits de l'individu et même du citoyen [1]. La sauvegarde de la société, et de préférence dans ses formes les plus anciennes, prime.
Certes, l'individu pourra, par exception, échapper à sa condition, à lire Renaud Camus on a même le sentiment qu'il y est encouragé: cf. la jeune actrice jouant Goldoni (p.218-219) dans ce volume, l'universitaire africaine du Royaume de Sobrarbe (p.601-602), et je suppose que même Barack Obama, en tant qu'homme, ne pourra qu'être félicité, dans cette logique, d'avoir échappé au destin commun à force de travail et de sculpture de soi.
Mais cela doit rester individuel. L'idée qu'un peuple entier, une société entière, non blanche, puisse adhérer aux idéaux occidentaux (l'idée d'un contrat social, le respect d'une constitution) ne paraît pas à Renaud Camus une éclatante victoire occidentale, mais une défaite.
Qu'ajouter? C'est si étrange, si inconcevable à mes yeux, que je n'aurais jamais imaginé que ce fut possible, que quelqu'un puisse penser ainsi de nos jours.

Bref, je ne l'ai pas fait exprès, mais je suis contente d'être sortie du parti avant ces quelques lignes du journal, qui me sont totalement étrangères, même si elles m'ont donné soudain l'impression de comprendre tout ce que je ne comprenais pas des positions camusiennes.


Dernier point: de même que les journaux n'ont pas tous la même tonalité, de même les mois varient. J'ai remarqué que je préfère le mois de décembre, peut-être parce que c'est le temps des bilans, peut-être parce que c'est souvent le moment où madame Camus est au château (faux pour ce journal puisqu'elle y séjourne longuement), ce qui provoque la remontée des sentiments ressassés depuis l'enfance, la colère, la frustration, l'impuissance, tout ce qui rend l'auteur plus proche et plus compréhensible, dans ses goûts, ses dégoûts, ses manières d'aimer et de détester... C'est souvent pour Renaud Camus l'occasion de s'ouvrir, lui qui réussit, malgré des milliers de pages écrites, à éviter de dévoiler certains de ses sentiments, ceux-là même qui permettent de mieux comprendre certaines de ses réactions. Ainsi ces pages découragées en fin de volume:

Ce qui rend mes relations avec ma mère si éprouvantes pour mes nerfs, toujours, et pour mon humeur, et même pour mon état mental, c'est qu'elle figure pour moi l'abîme du dérisoire — de tout ce que je pense et de tout ce que je suis.

Tous mes défauts, et surtout mes défauts intellectuels, sont chez elle épouvantablement grossis, poussés à l'extrême, de sorte qu'ils sont beaucoup plus nettement observables. [...]. [...]; quand j'écris sur la maison de Montaigne, c'est en grande partie parce que je n'ai rien à dire d'original ou d'intéressant sur les Essais; si je vais à Montaigne, le château, c'est en grande partie au lieu de — c'est le cas de le dire — lire sérieusement Montaigne. Ce goût des maisons d'écrivains ou d'artistes, c'est une paresse, un aveu d'impuissance. Et je rencontre constamment mille occurrences, en moi, dans les débats un peu soutenus, par exemple, de ces moments où j'ai recours au biographique, au topographique, au superficiel, au plaisant, à l' écume, pour échapper à l'échange au fond, parce que j'ai peur de m'y noyer, ou de devoir avouer que je ne sais pas nager.

[suit une page et demie qui se termine ainsi:] C'est ce que j'appelle l'abîme du dérisoire: tout n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une prétention vide qui se dénonce elle-même, une invitation à se taire une bonne fois, car tout ce qu'on pourrait dire, venant d'une telle mère, naîtrait ridicule.

ibid, p.481-482

Ces lignes, par leur intensité de découragement, n'appellent que le silence navré du lecteur.

Cependant je ne peux m'empêcher de noter un parallèle entre la pensée d'un Occident forcément blanc et celle de la médiocrité obligatoire d'un fils issu "d'une telle mère": selon Renaud Camus on n'échappe ni à l'origine ni à son destin, il n'y a pas de salut.

Et je songe à ce que les Arabes disaient de Lawrence d'Arabie: qu'il avait prouvé que tout n'était pas écrit dans le Ciel, qu'on pouvait y écrire soi-même.

Notes

[1] catégorie plus restreinte et plus contraignante, de plus en plus souvent abandonnée dans les "Déclaration de droits" contemporaines.

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.