Billets qui ont 'Waves (The)' comme oeuvre littéraire.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3 - note 17

Vers l'amont.

Cette note est la dernière: de note en note, nous sommes arrivés au niveau le plus profond. Les notes suivantes commencerons à remonter vers la surface.
Cette note la plus profonde oppose la permanence au changement: la vie est changement et usure, elle est vieillissement, mais la permanence et l'immobilité sont les caractéristiques de la mort. C'est la tragédie de l'homme dans le temps qui est esquissée ici, par petites touches, de façon impressionniste.


***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces (AA, p.221-222)

. «qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement» : Robbe-Grillet, Projet d'une révolution à New York («Les mots, les gestes, se succèdent à présent d'une manière souple, continue, s'enchaînent sans à-coups les uns aux autres, comme les éléments nécessaires d'une machinerie bien huilée.» incipit) ou Renaud Camus Passage («— Et de nouveau: une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.»incipit)
. «le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher» : Saussure cité par Starobinski dans Les Mots sous les mots

Description des automatismes, des associations d'idées, des habitudes qui nous empêchent d'échapper au souvenir, au regret, à la douleur.
Nous pouvons également y voir une illustration de la phrase de Woolf «la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés, que l'on vit un par un en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.»: les mêmes gestes, mots, phrases constituant les "incidents", «l'ouverture violente précipiteuse» la vague vous jetant sur la plage.
La répétition, et surtout mécanique, convoque aussi L'Invention de Morel.

Apparition du motif du "blanc entre les mots", «l'ouverture violente précipiteuse entre les phrases entres les mots et quelquefois entre les syllabes entres les lettres», motif et technique que j'aime tant: il faudra un jour analyser les mots manquants, les blancs, les retours à la ligne, le silence signifiant, la marque de l'indicible enfin écrit, marqué dans l'intervalle entre les signes à l'encre, le cœur qui déborde, le lyrisme exprimé par l'absence. (Ce que je préfère dans L'Amour l'Automne? les mots manquants, les blancs, comme dans L'Inauguration de la salle des Vents. Quand le trop plein nous submerge, quand les mots débordent, il ne reste rien: ce rien n'est visible, dicible, que par contraste, par le blanc entre les mots. Ellipse.)

. «est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais» : phrase de Claudel: «Est-ce là tout ce faste où tu te disais prête?» (Anachronisme pour mémoire: c'est le vers qui vient à l'esprit de Renaud Camus quand il réfléchit sur la vie et la mort de sa mère dans Kråkmo.)

. «ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages» : Virgina Woolf, Promenade au phare et La chambre de Jacob.

. «que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces» : regrets, disparitions, tout ce qui nous échappe, ce que nous perdons sans ni oublier ni nous souvenir, tout ce que nous ne pouvons retenir tandis que nous-mêmes nous glissons, nous sommes engloutis dans le temps. (La littérature pour permettre de retenir ce qui échappe, ou pour constater que nous ne pouvons le retenir? La littérature (les mots, les phrases, les lettres) et le temps, la littérature et la mort.)

  • répétition, souvenir, regret, lettre, plage (thème marin), ellipse

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. (AA, p.222)

Dans La chambre de Jacob, l'ombre d'Archer, le fils aîné, tombe sur la lettre que sa mère est en train d'écrire sur la plage (chapitre I).

  • lettre, arc, ombre

Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. (AA, p.222)

??? Je penche pour Claude Simon, mais c'est à confirmer (ou Poe? rien trouvé).


Comment peut-on être amoureux d’un ? (AA, p.222)

"Comment peut-on être amoureux d'un nom" : question de l'héroïne de Breaking the waves dans l'église silencieuse.
Le lecteur entraîné peut maintenant compléter les phrases lui-même: apparition du blanc, il n'est plus nécessaire d'écrire, il devient possible de se comprendre à demi-mot, ou même sans mot: disparition de la lecture, apparition de la communion d'esprit.

  • nom, Ecosse, vague (thème marin), ellipse

Mais quelle horreur! Mais quelle horreur! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur? Lâchez cela immédiatement!

Variation sur La chambre de Jacob de Virginia Woolf. Betty Flanders retrouve son petit garçon Jacob qui a ramassé un crâne de mouton sur la plage. (Le texte original, au début du chapitre I: «"There he is!" cried Mrs. Flanders, coming round the rock and covering the whole space of the beach in a few seconds. "What has he got hold of? Put it down, Jacob! Drop it this moment! Something horrid, I know. Why didn’t you stay with us? Naughty little boy! Now put it down. Now come along both of you,” and she swept round, holding Archer by one hand and fumbling for Jacob’s arm with the other. »)

"Cette horreur", c'est un crâne de mouton. Là encore, le mot manque.

  • crâne, ellipse

Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes- vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter? (AA, p.223)

. «Il regarda la lettre puis de nouveau moi» : variation sur l'incipit de La route des Flandres, de Claude Simon. «Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi».

. «Êtes-vous sûr de vouloir quitter? Êtes-vous sûr de vouloir quitter?» : Windows ou Word, message qui apparaît quand on quitte une application (un logiciel).

  • répétition, lettre, regard, Claude Simon, incipit

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau) (AA, p.223)

Là encore, variation (ellipse: il manque des mots, et adjonction: virgules ajoutées) sur l'incipit d'un livre de Claude Simon, La bataille de Pharsale: «Jaune et puis noir temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau»
Il s'agit de la description de l'oeil d'un pigeon : là encore, le regard. Le clignement de paupière est le geste répétitif par excellence.

  • regard, répétition, Claude Simon, incipit

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’) (AA, p.223)

Accélération, ellipse, qui profite des connaissances acquises, accumulées par le lecteur parvenu jusqu'à ces lignes. Il y a une dimension pédagogique dans les Églogues, les livres guident leur lecteur dans la lecture (sans identifier les sources, il est possible à tout lecteur de repérer les répétitions, même si les fragments de phrase les indiquant deviennent de plus en plus court, jusqu'à se réduire à un mot, quelques lettres).

Anne Wiltsher (tout ce que l'on sait sur Anne Wiltsher remonte à l'esprit, en particulier qu'elle est morte jeune et que RC imagine que c'est d'un cancer) et incipit de La route des Frandres que l'on vient de voir (autre variation, ce ne sont pas les mêmes mots qui sont repris. Puzzle.)

  • mort, jardin, lettre, regard, répétition

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre). (AA, p.224)

Je n'ai pas identifié le début (Virginia Woolf? Il y a dans le chapitre 6 des Vagues «You are dead now». Il s'agit des jours d'école, de la "terreur" des jours d'école («Now the terror is beginning» est une citation souvent reprise dans L'Amour l'Automne et qui concerne le cours de mathématique: qu'en conclure? Est-il possible d'avoir traduit ce "you" pluriel des jours d'école par un "tu", pour jouer sur l'amphibologie?) ou Bioy Casarès?).
Puis encore l'incipit de ""La route des Flandres"".

  • mort, répétition, lettre

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application (l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce (AA, p.224-225)

Description de la photographie du banc dédié (dédicacé?) à Anne Wiltsher prise par Renaud Camus.
Insertion de quelques mots de La route des Flandres, avec utilisation de "lettre" dans un autre sens que quelques mots auparavant.
Puis variation sur Promenade au phare : l'île est décrite dans le livre comme ressemblant à une feuille (partie 3 chapitre 10), ce qui d'après Renaud Camus ressemble aussi à une main ouverte. (Dans l'île une femme meurt d'un cancer: écho à Anne Wiltsher (ainsi que le fait spontanément l'esprit, une idée ou image amenant toujours avec elle tout son arrière-plan)).
Le passage d'une allusion à l'autre se fait donc très simplement sur deux mots pivots: lettre et main.

  • mort, île, crâne, lettre

Oui. Puis de nouveau moi. (AA, p.225)


Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant... (AA, p.225-226)

Tombe décrite dans Notes sur les manières du temps (p.190), que l'on retrouve dans L'Inauguration de la salle des Vents (p.237). Souvenir d'un voyage avec Rodolfo, mort lui aussi.

Silhouette gravée dans la pierre comme les lettres étaient gravées dans le crâne par la photographie.

Le bégaiement ajoute des mots inutiles tandis que l'ellipse omet le mot indispensable. Le mot manquant est "morts", et son absence dans la phrase le rend plus présent (de même que tout est plus vif chez les morts que chez les vivants).

  • mort, vivant (vie)

Ombres, « que l’ombre efface ». (AA, p.226)

Variation sur Paul-Jean Toulet, Contrerimes «Ombre, que l'ombre efface». Nous assistons à une généralisation, une abstraction, par passage au pluriel: de l'ombre réelle d'une personne en particulier nous passons au sens métaphorique du mot: tous les morts.

  • mort, ombre

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée. (AA, p.225-228)

Renaud Camus, qui se plaint toujours des changements (dégradations) dans les lieux qu'il a connus, explore ici la position inverse. Notons que pour lire ces quelques lignes qui s'oppose au courant dominant de la pensée camusienne, il faut avoir franchi deux cents pages: ces lignes se méritent.
Nous remarquons au fil du texte quelques motifs que nous venons de rencontrer. Nous sommes dans une méditation sur le temps, sur l'épaisseur d'une vie.

Retenir le temps, en marquer chaque heure, chaque minute, chaque seconde, semble d'ailleurs une obsession camusienne, que ce soit par les photos, par les dates marquées dans les disques ou les livres, retenant le moment de chaque audition, marquant la date sur la page quand la lecture s'arrête, ou plus classiquement par le journal. (Et pour le paraphraser, est-ce la disparition de Dieu dans sa vie (ou la non-apparition) qui lui fait ainsi tenir le compte de chacun de ses gestes, jusqu'à ce qu'on puisse reconstituer par une patiente enquête chacun de ses mouvement? Est-ce la conscience exacerbée de la dissolution dans la mort? Quelle insistance dans l'être pour quelqu'un souhaitant disparaître: disparaître, mais en laissant des traces.)

Ce n'est pas tant l'immobilité des sites qui seraient effrayantes, que le constat par contraste du temps en nous. Que tout change autour de nous peut nous donner l'illusion que nous restons les mêmes, mais si tout demeurait immobile, alors apparaîtrait violemment la vérité: nous sommes rongés par le temps.

Les dernières phrases pointent vers plusieurs références camusiennes (de la lecture camusienne comme apprentissage de réflexes pavloviens): le château sur l'autre rive, à tort ou à raison, m'évoque Construire un château de Misrahi, les sites où rien ne bouge Landor cottage.

  • temps, mort, vie

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je... »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue. (AA, p.228)
Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.(AA, p.229)
Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois.(AA, p.229)

L'Année dernière à Marienbad. Donner un sens à ce que nous voyons, raconter des histoires, rassurer, draguer. Les noms manquent: nous les donnons, au besoin nous les inventons.

  • regard, nom, Robbe-Grillet

Retour vers la surface, note 16.


Je copie le texte dans son entier maintenant, c'est-à-dire après les explications et non avant: la lecture devrait en être transformée et permettre d'atteindre la vitesse et les rêves nécessaires à la lecture des Églogues.

***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. Comment peut-on être amoureux d’un ? Mais quelle horreur ! Mais quelle horreur ! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Lâchez cela immédiatement ! Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter ?

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau)

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’)

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre).

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application ( l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce

Oui. Puis de nouveau moi.

Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant…

Ombres, « que l’ombre efface ».

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée.

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je… »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue.

Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.

Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois…

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, pp.221-229

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 16 (creusement)

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde. (AA, p.202-203)

"l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise" : rappelle pages 2001-201 "mais le soupçon nous vient qu’on en trouverait à la présence de n’importe quelle œuvre, le problème dès lors n’étant pas le défaut de raisons ou de liens, mais leur surabondance au contraire'' (voir ici, en fin de billet). On peut voir dans cette remarque de la distanciation, de l'auto-ironie ou de l'inquiétude (ce n'est pas incompatible).
L'appel de note semble se faire autour de race/arc/Serra.

Nous avons ici quelques notations personnelles, de critique d'art, qui change des montages de citations.
Anthony Caro fait partie des artistes exposés à Flaran en 1997.

Le Palace est également un livre de Claude Simon. Quelques lignes en ont été utilisées dans le deuxième fil, qui débute page 164: «moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre»

Caro a produit/construit/créé une sculpture s'intitulant Le déjeuner sur l'herbe.
La «petite exposition» a eu lieu à Orsay du 7 octobre 2005 au 8 janvier 2006. Le nom de l'exposition était très églogale: Correspondance. On ne trouve pas trace de cette visite dans Le Royaume de Sobrarbe, le journal de 2005. Il faut supposer que Renaud Camus l'a vue en même temps que l'exposition sur les Russes.

  • arc, race, Manet, double, Caro/Caron/Charon, correspondance

« Et maintenant cela dépend de toi. (AA, p.202-203)

Non identifié. Apparaît p.199 sous la forme : « Et maintenant tout dépend de toi.»

  • variation

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. » (AA, p.203)

C'est la signification de Mené, décrypté par Daniel (Daniel 5,26) (on trouve aussi Mané)

  • Mené, signe, interprétation (cf.les "virtualités d'interprétation" quelques phrases plus haut)

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). (AA, p.204)

Livre de Pierre Minet. Cette phrase corrige la phrase p.199, qui insinuait qu'il était très difficile de trouver ce livre.

  • Eugène, Minet (Minet/Mené/Manet), Pierre

L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. (AA, p.205)

Encore du spam? Phrase sans rapport avec le reste, sans doute un "accident", mais qui s'insère ici grâce à "acer" (arc) et duo (double). Et par le cocasse de la coïncidence qui tombe à pic.

  • acer, Serra, arc, double

Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA, p.204)

Suite de la page 199 (marqué par le "Ou bien" qui laisse supposer que c'est encore le capitaine qui parle): «Miss Landon, you are a spy.»
Nous avons changé de fil, mais la "conversation" continue avec la page 199, en une sorte de commentaire ou dialogue.

  • Manet/Monet, Landon/ Roland/ Moran/ Morgan,...

Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. (AA, p.204)

Projet d'une révolution à New York, de Robbe-Grillet? à vérifier

  • Morgan

La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the civilisation, after India.(AA, p.204)

Peter Walsh dans Mrs Dalloways, évoquant l'Inde en marchant dans Londres. Toujours en écho à la page 199. On dirait que cette page suit le déroulement des thèmes de la page 199 (principe d'écriture qu'on a rencontré jusqu'ici avec des pages d' Été).

  • Peter (Pierre), Peter Walsh, W, Woolf, Indes, fin de la civilisation (la douceur de vivre), passage.

J’insisterai surtout sur cela. (AA, p.204-205)

Le Vice-Consul de Marguerite, page 179-180: «Peter Morgan parle du livre qu'il est en train d'écrire: — Elle marcherait, dit-il, j'insisterai surtout sur cela.»
En trois phrases successives, nous rencontrons Robbe-Grillet, Virginia Woolf, Marguerite Duras, balayant des sources primordiales (primitives et fondamentales) des Églogues.

  • Peter, Morgan, Duras, Inde

Je pensai à l’obole de Charon. (AA, p.205)

Le Zahir de Borgès. Déjà rencontré page 160 (neuvième note).
Nouvelle du recueil L'Aleph, qui est une lettre.
pièce de monnaie
Charon est le passeur et le meneur de barque.

  • monnaie (Monet, etc), Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… (AA, p.205)

Antonio Machado. Langue espagnole, comme Borgès.

Le poème entier :
Yo era en mis sueños, don Ramón, viajero
del áspero camino, y tú, Caronte
de ojos de llama, el fúnebre barquero
de las revueltas aguas de Aqueronte.
Plúrima barba al pecho te caía.
(Yo quise ver tu manquedad en vano.)
Sobre la negra barca aparecía
tu verde senectud de dios pagano.
Habla, dijiste, y yo: cantar quisiera
loor de tu Don Juan y tu paisaje,
en esta hora de verdad sincera.
Porque faltó mi voz en tu homenaje,
permite que en la pálida ribera
te pague en áureo verso mi barcaje.

Nous trouverons une traduction tâtonnante, tâtonnée, du poème dans les chapitres courts.
A noter : "camino", le chemin.

  • Ramon, Charon, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Jusqu’à « …au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc. (AA, p.205)

Toujour "Le Zahir", cf. plus haut. Insistance sur la pièce de monnaie

  • monnaie/Monet, Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». (AA, p.205)

S'agit-il du capitaine du Manet, qui n'apprécierait pas qu'Emmelene Landon commence ses phrases par «Oui, mais…»? (>Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA p.199))

  • Landon, Manet, oui/non (=>opposition soit double en miroir), bateau, thème marin

Mille amitiés au capitaine Bartock. (AA, p.205)

Tintin. La déformation du nom du capitaine Haddock par Bianca Castafiore (in Les bijoux de la Castafiore? à vérifier)
homophonie avec Béla Bartók, musicien (toujours ce passage par les noms propres)

  • capitaine, bateau, thème marin, musicien

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. (AA, p.205-206)

Je ne sais de quel colloque il s'agit. Le seul dont j'ai retrouvé trace (dans la chronologie) s'intitule "Archives et Création". Il a eu lieu à Marbach, en Allemagne, en novembre 1997.
Je me souviens que Renaud Camus, invité à lire un chapitre de L'Amour l'Automne à Beaubourg en novembre 2006, a évoqué ce colloque. N'était-ce que parce que dans les deux cas, Marianne Alphant était la puissance invitante, ou cette réminiscence était-elle due à L'Amour l'Automne?

Hôtel Colon de Barcelone : voir la première partie de Palace, de Claude Simon. "Palace" est aussi une pièce de Caro, voir le début de ce fil.

  • colon (Colomb), palace, Claude Simon, Barcelone

There was always a woman dying of cancer even here. Même ici il y avait toujours une femme en train de mourir d'un cancer. (AA, p.206)

Promenade au phare. Cela nous ramène également à Anne Wiltsher.

  • Woolf, cancer, mort (de maladie), (Promenade au phare thème marin)

Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (AA, p.206)

Cela reprends Travers, p.240. Il me semble qu'on trouve également une variation sur ce thème dans Notes achriennes (à retrouver).
Je n'ai jamais compris à quoi cela faisait référence: un véritable récit de la part d'un amant (c'est ce que laisse présupposer l'appel de note dans Travers, qui se fait à partir de la phrase:«Il est question également de la soirée de la veille, qui semble-t-il était plus gaie sur la fin. Puis, je ne sais pourquoi, des parcs de Paris, de leurs activités nocturnes, et de l'aventure d'Antoine, qui, je peux bien le dire, aurait été laissé pour mort, près du Carrousel, en décembre dernier, si je n'étais intervenu à son secours»), un livre, un film, la poétisation de la condition fragile (pour dire le moins) de l'homosexualité?

139. — J'ai été assassiné, reprit-il d'une voix blanche, dans tous les jardins de l'Europe. En Arles, on m'a retrouvé mort, un matin, dans un long square triangulaire, en face de la Salle des Fêtes. À La Flèche, j'étais atrocement mutilé. Mon corps, à Athènes, avait été traîné sur le sable jusque dans un fourré, au pied du mur de la caserne des evzones. À La Tour-d'Auvergne, accroché à l'envers à la précaire balustrade de bois, il pendait dans le vide contre les orgues de basalte, tandis que commençaient à peine à se dissiper, à la pointe pâle d'un jour glacial, de longues traînées de brumes, régulières, blanchâtres. Il s'est passé près d'une semaine avant qu'on ne le retrouve, dans les jardins royaux de Caserte, dissimulé à la hâte parmi les broussailles. À Greenwich, j'étais crucifié. À San Severo, dans les Pouilles, ma bouche était pleine de terre. À Tours, près de l'archevêché, un canif de fausse nacre m'était resté entre les côtes. Et j'avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie. Tandis qu'à Mytilène j'étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (Travers, p.240)

Le passage se fait sur Barcelone, et l'on observe que "Nauplie" remplace "Mytilène".

  • Barcelone, mort violente, variation

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit : (AA, p.206)

Variation sur la première phrase de Fragments d'un discours amoureux de Barthes. Camus aime cette forme syntaxique (voir ici quelques exemples.)

  • variation, mort violente, Barthes

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.» (AA, p.207)

Les guillemets signalent une citation, je ne sais de qui.
Diane de Maufrigneuse, Le Cabinet des antiques. Travesti, inversion.

  • Camusot, fleur, inversion, Diane

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile. Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin ("« L’Herbe »") : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. (AA, p.207 à 209)

13 est le chiffre de la mort.
Claude Simon est mort le 6 juillet 2005.

  • guerre, Barcelone, Claude Simon, Robbe-Grillet, mort

«La "sensation" de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres », dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous ? (AA, p.209-210)

Retour au thème du début du fil: l'exposition "Correspondance" au musée d'Orsay.
Peut se lire comme une critique des Églogues (ou tout simplement une interrogation sur le bien-fondé des Églogues, fabriquée finalement selon le même principe de correspondances.

  • double, variation, Manet, Caro, fonctionnement des Églogues

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. (AA, p.210)

Citation de L'Herbe, de Claude Simon, dont on vient de parler.
Les Églogues ressembleraient donc davantage à la réalité…

  • Claude Simon

Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. (AA, p.210)

La maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.
Tous les noms ont des résonances églogales (ce qui est normal puisque la trilogie de Robbe-Grillet est un pilier primitif des Églogues: il ne s'agit pas de coïncidences, mais de construction: ce sont les noms que l'on trouve dans Duras Le Vice-Consul et Robbe-Grillet Projet de révolution, La maison de rendez-vous et Souvenirs du triangle d'or qui ensuite ont amené à eux toux les autres par associations et déformations.

  • Manneret/Manet, Johnson, George (Georges), Tchang (Tintin), Ralph, le roi Boris, confusion sur l'identité, double

Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement. (AA, p.211)

Phrases extraites d'un article de Bruno Patino dans Le Monde du 7 mai 2004. Il s'agit du livre d'Eduardo Manet, Mes années Cuba.
(J'en profite pour citer une autre phrase camusienne fétiche: «Fidel Castro à mon enterrement? Plutôt mourir!»)

  • île, Eduardo, Manet, Castro

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. (AA, p.211)

Là encore, allusion au fonctionnement des Églogues. auto-référence.

  • fonctionnement des Églogues

Vite Nemo, debout ! (AA, p.211)

Le personnage de la bande dessinée qui rêve et tombe du lit.
Voir ici des précisions sur les échos supplémentaires associés à l'auteur Winsor McCay.
Les allusions se font de plus en plus courtes, comme si tout ce qui a été vu était désormais considéré acquis et qu'il était possible de sauter souplement d'une référence à l'autre.

  • Nemo

C’était une bibliothèque. (AA, p.211)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, capitaine Nemo

  • Nemo, bibliothèque, thème marin

Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. (AA, p.211-212)

Texte d'une boîte de CD.

  • Monnet/Nemo

On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. (AA, p.212)

Misrahi à propos de W ou les souvenirs d'enfance de Perec.

  • W, île, double, miroir, destruction des juifs, mort

Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui. (AA, p.212)

Marcel Duchamp s'habille en femme et est photographié sous le nom de Rrose Sélavy par Man Ray.

  • rose (couleur), fleur, travesti, double, identité, inversion

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. (AA, p.212)

Phrase de Lance, nouvelle de Nabokov.
La phrase en son entier: «We are here among friends, the Browns and the Bensons, the Whites and the Wilsons, and when somebody goes out for a smoke, he hears the crickets, and a distant farm dog (who waits, between barks, to listen to what he cannot hear).» Nabokov, Lance fin de la partie 1, utilisé dans Été, p.263

  • Lance, variation, chien, Wilson, Brown, White (couleur)

Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face). (AA, p.212-213)

Nous savons tout sur ce chien grâce à une réponse de Renaud Camus lui-même. Remarquons une fois de plus la cohérence du réel (Lauren est un nom de La maison de rendez-vous).

  • Wilson, folie, île, double, identité (un nom, une ville et une île)

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). (AA, p.213)

Ce petit dessin est reproduit dans Été page 24: «Rencontré Morgan Paul et regardé avec lui des dessins de W., du genre (Woman with two hairs)». Wegman s'appelle William.

  • nom (-man), identité, double (faux doubles), lettre, chien, William

La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. (AA, p.213)

Man Ray : composante "man" commun aux deux noms précédents.

  • nom, Man, visible/invisible, lumière/ombre

Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. (AA, p.214)

Heidegger. Faut-il supposer que le passage se fait sur "chemin", par Weg-man ?
L'ombre et la brume, l'indistinction, sont un peu ce que produisent les rayogrammes.
Visible/invisible
Faut-il supposer que Camus a fait un détour par les "prairies d'Ehnried" lorsqu'il assistait au colloque à Marbach? Nous trouvons dans le journal de cette année une allusion à une "escalade de Todtnauberg" (Derniers jours, page 392), le chalet de Heidegger ("Todtnauberg" étant également un poème de Celan faisant un partie du recueil Lichtzwang, Contrainte de lumière).
homme = Man

  • man, chemin, brume, visible/invisible, brume/lumière

La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix. (AA, p.214)

Fusion des deux citations qui nous ont été présentées au début du chapitre deux (aboutissement de la sonate).
- «La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre» : Virginia Woolf, Promenade au phare
- « paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle,» Dover beach, Matthew Arnold
La dernière partie de la phrase en revanche est la contraposée des vers du poème d'Arnold: «qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix» célèbre la sérénité tandis que le poème d'Arnold proclame la confusion, le chagrin et la mort: «Hath really neither joy, nor love, nor light, / Nor certitude, nor peace, nor help for pain»

Cette thématique de joie et de lumière vient en contrepoint de la phrase précédente évoquant la brume, mais aussi par allusion, à condition de se reporter au journal Derniers Jours, à Celan, à la mort et à la lumière tout à la fois.

inversion, Woolf, Arnold, vie/mort, brume/lumière, semblant et faux-semblant


En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le Grand Larousse encyclopédique, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.
De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée. (AA, p.216-217)

Cet "En revanche" s'oppose peut-être au précédent grand duc de Bade que nous ayons rencontré à propos de la condamnation à mord de Karl Sand, page 193, et qui se nomme à priori Louis 1er de Bade.
Max de Bade proposera la paix à Wilson à la fin de la première guerre mondiale.
Exemple d'erreur dans une légende… (c'est arrivé également pour une photo de Passage, à propos d'un hôtel de Cannes

  • Max, Bade, Wilson, Charlotte, Karl, mort violente, Manet, variation, double, confusion, légende

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son "journal". Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde : son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. (AA, p.217)

Emmelene Landon s'est embarqué sur le Manet cf. p.199. On peut supposer que les phrases entre guillements pages 204 et 205 sont des citations de son journal.

  • Landon, Manet, journal, thème marin

La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la "Romance" pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.
Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. (AA, p.217-218)

Croisement entre la critique musicale et les souvenirs personnels de Renaud Camus dans Rannoch Moor. Relire les pages 31, 33 à 35 de L'Amour l'Automne. Ces quelques lignes en sont la suite, ou l'écho.

  • Arnold Bax, mer, thème marin

Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis. (AA, p.218)

Voir Le Royaume de Sobrarbre, p.307-308. (Le traducteur de Thucydide est Denis Roussel…)

  • Matthew Arnold, Dover Beach, thème marin

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l'hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". (AA, p.219)

cf. toujours les pages 31, 33 à 35.

  • nom, Arnold, Bax, correspondance

Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ? (AA, p.219)

Le début est une variation sur une phrase de Promenade au phare chapitre 9, partie 1: «how life, from being made up of little separate incidents which one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up and threw one down with it, there, with a dash on the beach.»
La suite reprend la page 24 de L'Amour l'Automne. Il s'agit d'une anecdote concernant le film Breaking the waves, qui a été tourné sur la plage, à Morar: «La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage.»

«Comment peut-on être amoureux d’un nom?» est une phrase que prononce l'héroïne, dans l'église, voir page 30 de L'Amour l'Automne.

  • variation, nom, Morar, sable, mort, Virginia Woolf, Promenade au phare, thème marin

Et maintenant, cela ne dépend que de toi : (AA, p.219)

  • variation. cf p. 199 et 202

« Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…» (AA, p.220)

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle.

La citation entre guillemets est tirée du journal d'André Gide, Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123. Gide évoque sa femme Madeleine. La phrase suivante est un commentaire de Renaud Camus (du moins je suppose).

  • mort, journal, réalité/imagination

L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. (AA, p.220)

Phrase de Virginia Woolf au dos de la première page du manuscrit des Vagues. voir page 25 de L'Amour l'Automne, soit à la suite de la page racontant l'anecdote des tombes. Les pages 24 et 25 de L'Amour l'Automne organisent ces pages, servent de fil directeur des thèmes.



Phrase qu'on peut imaginer Renaud Camus prononcer à propos des Églogues.

  • Woolf, The Waves, les Vagues

Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là.

Phrase citée en anglais page 25. Ce thème continue sur la page 26.

Fer-de-Lance est le premier roman de Rex Stout à introduire le couple de personnages Nero Wolfe et Archie Goodwin.
Rex Stout est né dans l'Indiana, il a écrit The President vanishes, ce qui rappelle A Lady vanishes, film d'Hitchcock que Renaud Camus a toujours désigné comme étant le seul à montre la Caronie, dont le roi (rex) est Roman (cf. Roman Roi).

Notons que "Wolf" ici apparaît sans "e": erreur ou choix? Archie => a, r, c; Nero => noir, thématique des noms reprenant une couleur.
Le détective reste le symbole du lecteur déchiffrant les signes (voir Dupin et Le double assassinat dans la rue Morgue et La lettre volée de Poe.
Fer-de-Lance : Lance, chevalier, Percival, personnage des Vagues de Virginia Woolf.
reptile, serpent, snake => utilisation des lettres a, k (cf. l'exergue à la lettre).

  • Woolf, Wolfe, Wolf, Lance, Archie, Nero (noir, couleur) Wolf, détective/enquête,

On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (AA, p.220-221)

Page 161, on avait déjà «Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard —», phrase qui se poursuivait sans solution de continuité par une citation de Palace de Claude Simon:

Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard — moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre (AA, pp.161 à 169)

Il s'agit sans doute de la bibliothèque souterraine construite dans l'Arkansas par Philip Johnson, bibliothèque déjà rencontrée p.43 de L'Amour l'Automne et souvent citée dans Passage:

Dans la bibliothèque, pas un lecteur. On peut s'avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s'offrent interminablement de part et d'autre, s'aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures. Un récit de voyage s'orne de la photographie d'un kiosque chinois, dans le jardin public de Para, après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (Passage, p.29)

La bibliothèque est clairement identifiée dans Le Royaume de Sobrarbe:

Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix College, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup. (Le Royaume de Sobrarbe, p.484)

  • bibliothèque, Arkansas, Philip Johnson

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by [le poète] from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis **************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art. (AA, p.220-221)

Il s'agit d'un poème que Celan n'a pas retenu pour le recueil de poèmes La Rose de personne. Ces quelques phrases mélangent des vers du poème et les explications du critique et traducteur Michael Hamburger.
Cette traduction et présentation de Hamburger date de 1997. Je ne sais à quelle date le poème Wolfsbohne a été connu du public (en existait-il une version allemande publiée? et si oui, à quelle date, depuis quelle date?
Toujours est-il qu'apparemment, si l'on en croit Été p.211, la grand-mère de Renaud Camus appelait son petit-fils "mon lupin":

— Ah, voilà mon lupin! disait ma grand-mère lorsque j'allais lui rendre visite, au Bon Pasteur, où elle allait mourir. (Été (1982), p.211'')

Cette citation nous ramène à Ralph Sarkonak, vu plus haut dans ce fil. En effet, en 2005 Sarkonak a posé une série de questions à Renaud Camus:

«Page... le narrateur dit que sa grand-mère que sa grand-mère l'appelle volontiers "mon lupin", c'est-à-dire, n'est-ce pas, mon petit loup. Et dès la page suivante vous informez le lecteur que Winifred Wagner appelait Hitler familièrement "Wolf", c'est-à-dire Loup, bien sûr. Pourquoi ce rapprochement? Quel rapport y a-t-il entre petit loup et le loup? (Le Royaume de Sobrarbe (2008), p.197)

  • rose (couleur), mort, loup, Celan, mémoire, destruction des juifs, grand-mère, Sarkonak



Je place après les explications le texte en lecture continue, dans l'espoir que vous puissiez percevoir la rapidité acquise à la lecture, l'impression de dévoilement, de course, d'écho, le plaisir de "passer" sans être arrêté.

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde.

« Et maintenant cela dépend de toi.

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. »

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the _civilisation_, after India. J’insisterai surtout sur cela. Je pensai à l’obole de Charon. Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… Jusqu’à «…au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc.

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». Mille amitiés au capitaine Bartock.

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. There was always a woman dying of cancer even here. Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore.

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit :

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.»

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile.

Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin («L’Herbe») : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. «La sensation de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres», dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la "sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous?

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement.

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. Vite Nemo, debout! C’était une bibliothèque. Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui.

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face).

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix.

En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le _Grand Larousse encyclopédique_, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.

De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée.

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal. Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde: son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la Romance pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.

Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis.

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l’hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ?

Et maintenant, cela ne dépend que de toi :

«Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…»

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle. L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là. On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes.

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by le poète from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art."

Travers III - 3 : les noms

Préambule(s) :

Nous parlons aussi des noms propres:
«Ils sont glissants comme les personnages, changeants, furtifs: ils se décomposent et se recomposent ailleurs en permanence.»
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1059

Les noms, on ne s'en étonnera pas, tenaient une grande place dans nos conversations, moins d'ailleurs par leur prolifération et leur différence que par l'oubli qu'on avait d'eux, leurs ressemblances, et les confusions éternelles qu'elles engendraient. Ces confusions, ces échanges, faisaient se rejoindre, se chevaucher, se mélanger, dans un temps mythique sans avant ni après, un présent perpétuel et suspendu, les fragments les plus éloignés de la chronique.
Renaud Camus, Échange, p.29


Ce billet est consacré au premier fil du troisième chapitre de L'Amour l'Automne. Il est à lire (de préférence) avec le livre ouvert près de soi.

J'entreprends une explication "à la volée" (listes des références, sources, associations, que nous trouvons ou imaginons lorsque nous nous rencontrons lors de nos lectures suivies, dites "des cruchons"). Il s'agit d'une forme possible des compte rendus toujours promis, jamais réellement fournis, à mes compagnons de lecture.

Je mets ici nos réflexions sur le chapitre III pour deux raisons: d'une part parce qu'il est disponible sur le site des lecteurs et que par conséquent je me sens déliée du respect des droits d'auteur; d'autre part parce que cela fait la troisième fois que nous reprenons ces lignes (en juin, septembre et octobre: visiblement nous avons du mal à dépasser ces premières pages). J'espère ainsi arrêter et clarifier un premier état de la lecture du début de ce chapitre.
Il y en a plus dans ce billet que lors de nos rencontres, d'une part parce que je n'ose pas exprimer oralement toutes mes associations (par exemple, plus bas, tous les noms autrichiens), d'autre part parce que j'arrive aux réunions sans avoir fait toutes les recherches que je souhaitais entreprendre.

Pourquoi avoir tant de mal à dépasser le début de ce chapitre (une fois écartées les excuses de la fatigue de fin d'année et de la coupure des vacances)?
C'est que ce chapitre se présente bizarrement, chaque page coupée par un certain nombre de lignes horizontales qui partitionnent la page en autant de cases plus ou moins hautes, obligeant une phrase à courir sur de nombreuses pages successives quand elle apparaît dans une case d'une seule ligne de hauteur, case que pour ma part j'appelle "fil" — comme un fil d'Ariane que l'on suivrait de page en page, mais aussi comme un filet de voix; l'une des explications symboliques possibles de cette disposition étant une représentation, une spatialisation sur la page de multiples voix, comme une présentation simultanée des voix successives des Vagues par exemple. (Mais cet exemple n'est pas choisi au hasard: la mer et l'univers marin ont une place prédominante dans L'Amour l'Automne.)

Le lecteur est donc tiraillé entre deux stratégies de lecture: suivre chaque fil jusqu'au bout pour descendre au suivant quand il a fini le précédent, remontant alors de plusieurs pages dans le livre; ou tenter de lire chaque page comme une unité.
En pratique, il tend vers une voie moyenne, suivant un fil le temps d'une phrase ou d'une idée, puis reprenant le fil suivant, afin d'avancer si possible dans les pages de la façon la plus régulière possible (autrement dit, à remonter du moins de pages possible à chaque fois qu'il descend d'un fil).

Nous avons tenté les deux stratégies.

Dans ce billet je présente la première, qui consiste à lire les fils comme des paragraphes autonomes.
Le premier fil du chapitre III court de la page 149 à la page 164, en une seule ligne en haut de chaque page. Il est présenté ici en un paragraphe compact, ainsi qu'il est mis en ligne sur le site de la Société des Lecteurs.
Grossièrement nous entreprenons deux tâches, avec plus ou moins de succès: identifier les sources, identifier les associations ou échos qui permettent le passage d'une phrase à l'autre.

Je voudrais montrer comment le passage d’une référence à l’autre se fait par les noms, ou inversement comment les noms sont des pistes pour retrouver les sources. Il s'agit finalement de l'application de la contrainte définie dans Eté: «[...], PAR UN MINIMUM ONOMASTIQUE SERVANT INDIFFÉREMMENT À UN MAXIMUM DE «PERSONNAGES». LE NOM SERA ALORS MOBILE PAR RAPPORT À SON RÉFÉRENT, MAIS IL NE SE DISLOQUERA PAS.». (Eté p.57 - C'est moi qui souligne. Citation issue de l'intervention de Jean-Pierre Vidal sur Robbe-Grillet à Cerisy).

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir*. Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold: sa véritable idole, c’est Hart Crane. Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. Le coup partit. Le coup partit. Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. Qu’il est facile et agréable de mourir ! L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire: eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.149 à 164

Reprenons phrase à phrase, ou par unité de sens.

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. (L’Amour l’Automne, p.149)

Référence sans doute (en pratique, « sans doute » est toujours présupposé, d'autant plus que j'élucubre à pleins tubes, comme dirait GC. Toutes ses hypothèses peuvent être sinon démenties, du moins enrichies. Elles s’additionnent; il est rare que l’une d’entre elles doive être complètement abandonnée, pour une raison tautologique : si l’on y a pensé, c’est que c’était pensable, or le principe des Eglogues est l’association d’idées, le glissement) — référence sans doute, disais-je, au voyage aux Etats-Unis en 1976. voir Journal de Travers p.1050 ainsi que L’Amour l’Automne (noté AA dans le reste de ce billet) p.113 :«Et à Paris, qu'est-ce qui se passe?»

Reconstituer l’ordre chronologique : problème des Eglogues… Qu'est-ce qui renvoie à quoi? La même remarque — «il s'est produit pendant leur voyage…» — peut renvoyer à avril 2004, au retour de Corée (cf. Corée l'absente (pourquoi ce voyage-là? parce qu'il s'est accompli en avion et que le chapitre II fait de nombreuses références à l'Angleterre vue d'avion)).
Cependant, et malicieusement, n'oublions pas le reproche: «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Echange p.200.

Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *. (AA, p.149)

Harold Wilson : annonce de son départ le 16 mars 1976, départ effectif le 5 avril. Permet de dater précisément "le voyage", sauf que naturellement, le voyage pourrait avoir eu lieu a une autre date: l'important est d'avoir trouvé un élément réel, de la vraie vie (par opposition à la littérature) liant Harold, Wilson, 1976, cancer (crabe), folie (maladie mentale), mort: autrement dit tout ce qu'aurait pu inventer Renaud Camus dans une fiction pour faire tenir ensemble différents mots leitmotiv de ses Eglogues. Et cependant le voyage de William Burke et de Renaud Camus a bien eu lieu en mars 1976: coïncidence.

Evidemment, cela fonctionne aussi à l'inverse: c'est parce que Harold Wilson a démissionné que Renaud Camus a choisi Harold et Wilson... Oui et non: William Burke (amant américain de Renaud Camus durant les années 1970) s'appelait William indépendamment des Eglogues, et Poe a écrit une nouvelle sur le double intitulée William Wilson et c'est un Harold qui a écrit sur Crane, et il existe bien deux auteurs du nom de Crane, dont l'un s'appelle Stephen, tandis que le Harold biographe s'appelle Bloom, Bloom et Stephen appellent Shakespeare, soit un autre William...
Ici intervient la fascination des Eglogues: que le réel fournisse obligeamment du matériau, des phrases, qui prennent place sans effort dans la fiction. Il y a réellement (en tout cas pour moi) existence ou création d'un entre-deux, la possibilité d'une vie entre les pages.

récapitulatif: Harold, Wilson.

Bloom a beau citer Dover Beach, dans son anthologie (le moyen de faire autrement ?), on sent bien qu’il ne fait pas grand cas du pauvre Arnold : sa véritable idole, c’est Hart Crane.(AA, p.149-150-151)

Il s'agit d'Harold Bloom (encore un Harold), auteur d'une anthologie The Best Poems of the English Language (2004), qui proclame avoir découvert la poésie à dix ans en lisant Hart Crane.
Hart Crane: apparaît également Stephen Crane. Thème du double. Et "crâne": contient "arc", peut facilement mener à "dent" (autres mots générateurs).
Stephen+Bloom = James Joyce, Ulysses. Bloom introduit une thématique de fleurs (dont Flora Tristan).
«Ne fait pas grand cas» : voir AA p.147: «(D'Arnold, Harold Bloom, avec son ssurance habituelle, dit assez drôlement que, longtemps admiré et pour sa poésie et pour son oeuvre de critique littéraire, il n'était très bon ni à l'un ni à l'autre.)».
Matthew Arnold : auteur de Dover Beach, qui a une grande importance dans L'Amour l'Automne (encore un Arnold).

récapitulatif: Harold, Arnold, Bloom, Stephen, Crane.

Le point culminant a donc été atteint hier, juste avant Tristan. (AA, p.151-152)

Mahler à sa femme à propos d'Arnold Schönberg. Cette phrase/cette scène est un leitmotiv des Eglogues depuis Passage.
Tristan et Parsifal sont les deux opéras de Wagner très largement utilisés dans les Eglogues; d'une part à cause de la thématique du nom[1] d'autre part à cause des différentes variantes disponibles de la légende de Tristan: la Folie Tristan de Berne, d'Oxford, etc.
Cela renvoie à l'utilisation de la légende selon Saussure: «Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont 1° La substitution de noms. 2° Une action restant la même, le déplacement de son motif (ou but)» dans Les mots sous les mots p.18 de Starobinski.
Parsifal permettra de glisser vers Perceval, Percival (Les Vagues de Virginia Woolf) et Lancelot (Lance de Nabokov, Lenz de Brüchner).
Enfin, Tristan, c'est l'anagramme de transit (= passage...).

De façon générale, noter l'importance de Vienne et des écoles de Vienne, l'importance de l'Autriche (deux pays: l'Autriche et les Etats-Unis).
Non, cela ne se déduit pas de cette phrase: cette phrase le rappelle à ceux qui ont lu les quatre tomes précédents et L'Amour l'Automne en son entier: Gustav Mahler, Hugo Wolf, Arnold Schönberg, Alban Berg, Ludwig Wittgenstein, Georg Trakl, Sigmund Freud, qui appelleront à leur tour Bertrand Russell, Albert Einstein, Paul Celan, par le biais des correspondances (les lettres échangées aussi bien que les coïncidences).
Ici je décris ce qui se passe quand on lit en reconnaissant les motifs: tout cela est su, on y pense à peine, on n'analyse pas, c'est présent. D'une certaine façon, savoir, c'est ne pas être conscient de ce qu'on sait. Ainsi la lecture est rapide (cette précision pour tous ceux qui me disent effarés: "mais quel est l'intérêt de lire en pensant à tout ça?" Eh bien justement, on n'y pense pas, on sait, on passe dans les mots comme dans des paysages. Ou encore, cela fonctionne comme L'Art de la mémoire: un mot pour ramener à soi tout un univers, une époque, des conversations, une littérature; un nom pour coaguler des noms.)

récapitulatif: Tristan, Wagner, Arnold, Mahler.

Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. (AA, p.152-153)

source: James Joyce, Ulysses. Stephen Dedalus parle de William Shakespeare.
Un peu plus haut dans ce neuvième chapitre d' 'Ulysses' apparaît le "What's in a name?", également shakespearien, repris par Joyce. Encore le thème des noms, comme dans Parsifal.
Et Ulysse = Personne, Ulysse qui se cache (hidden) sous le nom de Personne...

Se souvenir de l'exergue: le livre tout entier est consacré à la magie et le mystère des noms : «Names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.» (poème de Hart Crane). soit à peu près: «Nous avons des noms, de même, pour les faire claquer au vent / mais nous devons mourir, comme toi, pour comprendre.» (le "toi" est un insecte.) Et le poème continue: j'ai rêvé que tous les hommes abandonnaient leur nom.

récapitulatif: William, Stephen.

Le coup partit. Le coup partit. (AA, p.153)

Gide. Les faux-monnayeurs. Boris vient de se suicider (Hart Crane aussi s'est suicidé. Et Woolf, et Trakl => autre thème, la mort, avec un sous-thème, le suicide.)
Boris est un nom qui servira souvent (qui a souvent servi dans Travers I et II), c'est un nom de roi fou chez Robbe-Grillet (La Maison de rendez-vous et Projet pour une révolution à New York), ce qui nous amène au fou qui se prend pour un roi chez Nabokov (Feu Pale).
Stephen (Dedalus ou Crane) permet de passer à Boris par le thème du roi: Stéphane veut dire couronné (voir L'élégie de Budapest: Stéphane=Etienne=couronne).

Rentré ici j'ai souligné les passages qui m'avaient intéressé sur le "double" idéologique de Robbe-Grillet tel que décrit par Lucien Dällenbach[2] et bien sûr contesté par Robbe-Grillet lui-même:
«Il ne s'agit pas du tout de doubles de l'auteur, mais de doubles de la narration.»
C'est bien néanmoins une espèce assez incarnée de double qui multiplie les efforts pour faciliter la diffusion des livres et des films du maître, quitte à attirer lecteurs et spectateurs par des pièges et dans des pièges.
Robbe-Grillet fait aussi part, à ma vive satisfaction, de sa fascination pour Nabokov, et particulièrement pour Pale Fire, celle-ci d'autant plus prévisible qu'il a parlé très éloquemment de la figure du roi fou, personnage double par excellence, «car il est à la fois le meilleur représentant de l'ordre et le meilleur représentant du désordre»; et le roi fou le plus représentatif c'est le Boris Goudounov de Pouchkine, «le roi_fou-assassin qui a supprimé le vrai roi pour se mettre à sa place, etc? et qui est à l'origine du prénom Boris qu'on trouve à de nombreuses reprises dans mes petits travaux.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1281

récapitulatif: Boris.

Un revolver à la main, il débouche dans le hall du théâtre. (AA, p.153-154)

Pas encore clairement identifié. La phrase apparaît généralement dans le contexte suivant:

Et toujours la succession interminable des portes, dont le nombre semble encore avoir augmenté depuis la dernière fois... Un revolver à la main, il dévale quelques marches, et débouche essoufflé dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, se dirigeant vers la sortie, au bras d'un inconnu qu'il ne reconnaît pas (sic).
Renaud Camus, Eté p.247

D'après Renaud Camus, ce pourrait être un roman de Robbe-Grillet qui se passe dans un théâtre ou dans lequel se déroule une pièce de théâtre. Suite à ce que je viens d'écrire, je vais feuilleter Un régicide et Dans le labyrinthe.

Qu’il est facile et agréable de mourir ! (AA, p.154-155)

La phrase est tronquée, elle apparaît en son entier dans Eté p.81: «— Orlando! Orlando! s'écrie Roussel en riant, les veines ouvertes, comme il est facile et agréable de mourir!»
Cette phrase apparaît telle quel dans Vie de Raymond Roussel, de François Caradec, mais une source plus "classique" de Renaud Camus est Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, de Léonardo Sciascia - Cahier de L'Herne, 1972.
Source possible, L'Arc n°68 («Il est le premier, à l'exception d'un court texte de présentation, en italiques, du numéro 67 de L'Arc. Structurellement à la même place, dans le numéro suivant, se trouve un article sur La mort de Raymond Roussel.» (Eté, p.129-130)). A vérifier.
Orlando : permet de bifurquer vers Virginia Woolf, (dont le mari s'appelle Léonard (anagramme approximatif de Roland) (+Léonardo Sciascia)); vers Orlando furioso, soit Roland et Renaud, mais aussi Antoine, Tony, etc. via Antonio Vivaldi et à nouveau vers Les faux-Monnayeurs de Gide.
Roussel : suicide. A fourni certains des procédés de Passage, qui se poursuivent ensuite dans les Eglogues, notamment le jeu sur les homonymes et les homophonies. Permettra de passer vers Michèle Morgan (de son vrai nom Simone Roussel), et de Morgan à la marque de voiture, au docteur Morgan de Robbe-Grillet dans Projet d'une révolution à New York, Souvenirs du Triangle d'or, sans oublier les dérivations vers Morvan, roman, etc.

récapitulatif: Orlando, Roland, Woolf, Roussel (Antonio, Léonard, Morgan). (Entre parenthèses, les "secondaires", qui se déduisent moins immédiatement de la lecture de la phrase. Vous remarquerez que je ne liste pas Gide parmi "nom", car il ne fournit aucun dérivé, aucun jeu: de même Joyce ou Nabokov ou Proust.)

L’ennui c’est qu’il n’y a pas de fauteuil roulant, dans Les 39 Marches — ce n’est pas la seule approximation des Derniers Jours de Roland B. (AA, p.155-156)

Auteur : Hervé Algalarrondo => Orlando. Roland Barthes. (L'allusion au fauteuil roulant est expliquée un peu plus loin dans le livre). Le film les 39 Marches se déroule en Ecosse (comme une partie de L'Amour l'Automne); les deux acteurs principaux y tiennent plusieurs rôles (thème du double).
A noter: l'initiale "B". Il y aura ainsi beaucoup de lettres seules dans la suite des pages (cf. la dédicace du livre: "A la lettre").

récapitulatif: Orlando, Roland.

A la fin de la phrase page 55, une flèche -> apparaît sur la page, indiquant que le fil se continue au même niveau (sur la page 156, la première ligne correspond toujours au fil 1, il ne s'agit pas du fil 2 par extinction du fil 1), mais qu'il y a changement de... de sujet, de noms, de paradigmes. Quand le fil est présenté en paragraphe comme ci-dessus ou sur le site de la Société des lecteurs, ce changement est matérialisé par un saut de ligne.

The tracks of which I speak were but faintly perceptible — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — what looked more like green genoese velvet than anything else. (AA, p.157-159)

Landor's Cottage d'Edgar Poe, auteur de William Wilson, nouvelle sur le double et le mal.
Landor = anagramme de Roland.
the tracks : les traces, la trace: le signe, le déchiffrage des signes.
green genoese velvet: déjà rencontré p.82 dans une version étendue (un peu à la façon dont un morceau de musique commence par nous faire entendre toute une phrase avant d'en utiliser quelques mesures): «Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert.» (AA, p.82)
et p.134 : «perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes».
Page 134, la phrase apparaissait dans un contexte de mort, il s'agissait de décrire le parc ou le jardin public où étaient installés des bancs portant le nom de promeneurs morts:

La plupart des bancs, virgule, dans le parc, virgule, arborent de petites plaques de cuivre fixées dans le dossier, virgule, indiquant le nom des personnes qui les ont offerts, point-virgule ; et mentionnant aussi, souvent, celui d'hommes et de femmes dont ils ont (elles ont) [ils ont] pour mission d'honorer la mémoire : promeneurs morts, habitués disparus de ces jardins, familiers en-allés de ces gardénias, de ces arums ou de ces perspectives gazonnées semblables à du velours de Gênes, ombres à venir, spectres en puissance, fantômes alors inachevés [...] (AA, p.134)

Le mot vert n'apparaît pas p.134, mais la mort est omniprésente, tandis qu'il apparaît p.159 ("green") alors que la mort n'est pas citée. Or le vert est la couleur de la mort («C'est Gérald Emerald, de vert vêtu, qui transporte la Mort dans sa voiture. [...] Le vert semble être la couleur de la mort; le rouge celle de la vie» préface de Mary McCarthy à Feu pâle).
D'autre part, Renaud Camus commence par se tromper et à attribuer la plaque où se reflète son crâne (mot générateur déjà vu) à la De Morgan Society sur Russel Square (Morgan, Russell) (voir ici).

récapitulatif: Poe, Landor (William, Wilson) (Poe est si important dans les Eglogues qu'à chaque fois qu'il apparaît il faut penser à Dupin (l'enquêteur, l'interpréteur des signes, celui qui retrace les cheminements de pensée. Passage vers Aurore Dupin, ie George Sand), à William Wilson (le double, la mort, le diable), à Lionnerie (le nez).)

D’ignorantes armées s’affrontent dans la nuit. (AA, p.159-160)

Dover Beach, Matthew Arnold

récapitulatif: Arnold.

Certains admirateurs exaltés de Sir Malcolm vont jusqu’à comparer sa neuvième symphonie (ou du moins son Lento final) avec celle de Mahler. (AA, p.160-162)

Il s'agit de Malcom Arnold.

L'ensemble de ses trois ou quatre phrases reprend un passage des pages 81-82:

Le coup partit. La loge, les couloirs, l'entrée du théâtre. Bax peut être qualifié de génie, évidemment, si on le compare à Arnold. Elle se retourna : ignorantes armées. Les traces dont je parle n'étaient que faiblement visibles — having been impressed upon the firm yet pleasantly moist surface of — ce qui ressemblait, plus qu'à n'importe quoi d'autre, à du velours de Gênes du plus beau vert. (It was grass, clearly.) Orlando, Orlando, comme il est facile et agréable de. Le coup partit : ci-gît Red. (AA, p.81-82)

Malcom Arnold et Arnold Bax p.82, Malcom Arnold et Gustav Mahler p.161: tout se ressemble, mais rien n'est totalement identique.
On remarquera la construction parallèle de Bax, un génie comparé à (Malcolm) Arnold (p.82); et Crane, un génie comparé à (Matthew) Arnold (p.149).
Red = jeu sur raide (mort) , mais aussi «La couleur complémentaire du vert est le rouge.» Mary McCarthy opus cité. (Le rouge est présent dans Passage sous les espèces de Marnie, le rouge est alors couleur de l'hystérie et de la mort.)

récapitulatif: Arnold, Bax, Mahler.

Qu’un film ait été projeté dans l’avion, toutefois, c’est ce qu’on a quelque peine à croire : eux en effet ne volaient guère qu’en charter, à cette époque-là. (AA, p.162-164)

Retour sur l'hésitation du départ: 1976 ou 2004? 1976, car nous sommes sûrs qu'un film a été projeté dans l'avion en 2004 au retour de Corée (au moins Troy avec Orlando Bloom, je le sais par confidence).
Cette dernière phrase permet à la fois de faire un lien vers la fin du chapitre II «sous-titré _ _ _ _ _ mais à cause de la lumière qui afflue à présent à travers un nombre croissant de _ _ _ _ _ les lettres sur l'écran sont de plus en plus» (AA, p.148) qui décrit l'effacement du sous-titrage du film au fur à mesure que le soleil se lève et envahit la carlingue et de boucler sur le début du paragraphe (qui est aussi le début du chapitre): «Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage...»
Cette dernière phrase permet à la fois d'inscrire le passage dans la continuité du livre et d'en faire une unité cohérente, close sur elle-même.


Synthèse et conclusion, a demandé un cruchon. Je ne sais que dire. Nous avons là une liste, un catalogue, de la plupart des noms générateurs dans L'Amour l'Automne (il manque au moins les composés autour de stein, berg, stern, gold (pierre, montagne, étoile, or (dérivé en monnaie)), composés à connotation juive autant qu'allemande).
Sans parler des allusions souterraines, nous obtenons directement Arnold, Bax, Bloom, Boris, Crane, Harold, Mahler, Orlando, Roland, Stephen, Tristan, Wagner, William, Wilson. Les auteurs de référence sont Poe, Gide, Nabokov, Virginia Woolf.

Une hypothèse serait que la disposition des phrases sur la page, une ligne en haut de chaque page, irrigue, commande, oriente, les autres lignes et thèmes de la page. Cette idée provient de la lecture de Journal de Travers: quand Renaud Camus reçoit les épreuves d' Echange, il apporte des corrections afin que le haut et bas de pages de la fin, partitionnées elles aussi (mais en deux seulement), se correspondent comme il l'entend: le haut et le bas se répondent, il y a des rapports, des échos, entre l'un et l'autre.

Puis je me suis relevé, tandis qu'il dormait, pour inspecter d'un peu plus près les nouvelles épreuves. Hélas, les deux textes, dans les cinquante dernières pages, ne coïncident toujours pas. La dernière fois, celui du bas était en avance sur celui du haut — une dizaine de lignes ont été ajoutées à ce dernier: c'était trop, et maintenant c'est lui qui est en avant sur l'autre. Mais, à ce stade, on ne peut plus rien faire. (Journal de Travers, 8 juillet 1976, p.681).

Puis j'ai parlé plusieurs fois au téléphone avec René Hess au sujet des épreuves d' Echange, et nous avons décidé finalement de supprimer six lignes au texte d'en haut afin de tenter une nouvelle fois de rétablir l'équilibre entre celui du haut et celui du bas, renonçant par là même aux lignes rajoutées en bas trois jours plus tôt, selon une correction modeste qui portait seulement sur les deux dernières pages. (Journal de Travers, 12 juillet 1976, p.696).

Les exemplaires d' Echange était là, je pouvais passer les prendre. [...] sur la dernière page figure bien les trois textes. Malheureusement cette dernière page est une page de gauche, ce qui fait paraître un peu bizarre que le texte du milieu s'interrompe brusquement — plus bizarre, en tout cas, moins heureux, plus contrived que s'il s'agissait d'une page de droite. La page de droite, en l'occurrence, n'est même pas blanche: on peut y lire l'avertissement quant à la provenance de certaines parties du texte, ce n'est pas très joli. Mais les dégâts auraient pu être plus graves. (Journal de Travers, 24 août 1976, p.932).

Or lors de ma lecture d' Echange, je n'ai rien remarqué de tel (lecture en 2003, j'en savais tout de même moins qu'aujourd'hui). Donc il est tout à fait possible que ce même phénomène, cette même construction, doive être cherchée dans ce chapitre III.
Ce sera l'objet des deux billets suivants.

Notes

[1] A la suite de la remarque de Philippe[s] dans les commentaires, j'ajoute les dérivations trouvées dans Journal de Travers: «Après la création de Parsifal [FOL PARSI, PERCEVAL (LE PREMIER MINISTRE ASSASSINÉ, SON FILS LE FOU DE BATESON)], PERCIVAL (DES VAGUES), «GONE TO INDIA», LES PERCY (DE SYON HOUSE, DUCS DE NORTHUMBERLAND -> KEW, CANALETTO, ETC. /// LOHENGRIN (SON FILS)] (1882), Wagner [VAGUES, LES VAGUES (-> PERCIVAL), NERF(S)) / AGEN, ANGER(S), DANGER, VENGER, WRANGLER('S) / OTTO WAGNER ->OTTO], n'envisage plus d'écrite d'autres opéras. Son fils, Siegfried veut être architecte.» (Journal de Travers, p.1214)

[2] voir ici.

Un article sur L'Amour l'Automne

Dans Une chance pour le temps, Renaud Camus regrette que mon article pour la presse littéraire n'ait pas porté sur Les Eglogues: je me suis effectivement attachée à traiter autant que possible le sujet, "Renaud Camus infréquentable".

Cependant, si vous souhaitez lire quelque chose sur la dernière églogue parue, j'ai commis un article sur L'Amour l'Automne, publié en ligne par la revue électronique de l'Association Portugaise d’Études Françaises.
(Ce choix peut paraître étrange; c'est tout simplement que le thème me convenait: La mer dans tous ses états.)

L'Amour l'Automne, roman marin

Un article publié dans une revue franco-portugaise en ligne reprend divers aspects de L'Amour l'Automne que j'avais évoqués ici.


Complément le 29/06/2009 : Les deux passages qui organisent mon article (des vers de Virginia Woolf et Matthew Arnold) sont liés par la rumination p.403 de L'Isolation.

Je crois bien, mais j'ai du mal à le croire, que j'ai un moment attribué à Donne, tentatively, le début de la dernière strophe de Dover Beach:

Ah love, let us be true
To one another! for the world...

sur quoi j'embrayais, non moins extraordinairement (mais j'ai dû noter cela dix fois, et les Églogues retentissent de ces toboggans et tunnels sous les siècles), sur une phrase en moi interminablement obsessionnelle de La Promenade au phare :

for the world, from being made up of little separate incidents that one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up with it, etc.''

Je n'hésitais pas, sans m'en rendre compte, ou plutôt la mémoire n'hésitait pas, pour faciliter ces transitions acrobatiques (et dont j'entrevois mal ce qui les rendait si désirables, si obstinément quémandeuxes d'existence), à trafiquer les textes. Ainsi the world pouvait très bien devenir life, comme chez Virginia Woolf (how life, from being made of, tc.), et from se transformer en instead of (sans doute pour éviter la trop grande proximité ave for). Et l'on avait alors, on a encore souvent, dans les couloirs butés de mon cerveau hospitalier, entre le service des urgences et la salle d'opération, avec passage en anesthésie, like a patient etherized upon a table:

Oh love, let us be true to one another!
For life, instead of being made of little separate incidents...

C'est à peu près là, en salle de réanimation, que je me rendais compte, mais un peu tard, que non seulement on était bien loin de John Donne mais qu'ayant dépassé le pauvre Arnold sans crier gare on était entré dans la prose — la plus fluide et délicatement harmonieuse des proses, il est vrai.

Mais je me retourne tout de même sur Arnold pour assister à la terrible bataille

Where ignorant armies clash by night.

Où des armées ignorantes s'affrontent dans la nuit...)

Peut-être faut-il être étranger pour aimer encore Dover Beach, qui pour un anglais cultivé relève d'un lyrisme aussi confit, j'imagine, que Mignonne allon voir si la rose...Oceano Nox serait sans doute une comparaison plus pertinente, mais je m'avise que la charge de poésie d' Oceano Nox est loin d'être épuisée en moi (celle de Mignonne allons voir si la rose... n'a jamais été bien vaillante.)



Quelques temps plus tard, Renaud Camus posta une photo sur Flickr. C'est alors que je m'aperçus que les deux fragments de phrases étaient déjà présents dans Été:

«Oh love, let us be true to one another. FOR THE WORLD, INSTEAD OF BEING MADE OF LITTLE SEPARATE INCIDENTS THAT ONE LIVES ONE BY ONE… Impossible de retrouver cette phrase : il feuillette en vain les livres verts volés jadis à Oxford.
Jean-Renaud Camus & Denis Duvert, Été, p.382

Robert Wilson, Réponses, in Tel Quel n° 71-73, automne 1977

Dans L'Amour l'Automne, Renaud Camus cite Robert Wilson en reprenant une interview parue dans le n°71-73 de Tel Quel (l'indication de la source est donnée en note):

Dans Une lettre à la reine Victoria, par exemple, j'étais surtout intéressé par le contraste entre la voix de Georges et celle de Jim, par la voix de Stephan et celle de [etc. : ce sont les différents acteurs de la création]. IL S'AGISSAIT D'ARTICULER CES DIFFÉRENTES LIGNES DE VOIX, CES RYTHMES, CES FAÇONS DE PARLER, ET DE LES TISSER EN CHAÎNE POUR PRODUIRE UN EFFET DE CHANT.
J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.30-31

On pense à la mise en page particulière du troisième chapitre de L'Amour l'Automne, qui reprend l'idée des voix des Vagues de Virginia Woolf, mais en les présentant spatialement sur une même page, rendant l'intention immédiatement visible (inévitable, non-évitable) mais la lecture acrobatique.
D'autre part, l'idée de "conversation à plusieurs voix" courent dans les Eglogues, les fils croisés d'une conversation menés lors d'un repas s'avérant impossibles à reconstituer, les sujets variant librement, par pure association d'idées, sans logique apparente:

Les aléas d'une conversation, croissant avec le nombre des participants, dont les voix, loin de se succéder régulièrement, se séparent, s'isolent, aux embranchement les moins attendus, en sous-groupes de configuration changeante, comme les parties d'un septuor, pour rejoindre ensuite, en ordre dispersé, l'hypothétique trame directrice, délaissée l'instant d'avant, ou d'après, par celles-là même qui l'avaient tissée, sont trop pervers pour la mémoire, qui ne peut qu'en réagencer les différents éléments d'après un montage que sa simplicité même récuse.
Renaud Camus et Tony Duparc, Travers, p.243


Enfin, L'Amour l'Automne est paru en avril 2007, Théâtre ce soir en janvier 2008. Cette pièce reprend un dispositif textuel ressemblant aux Vagues, chaque personnage parlant indépendamment les uns des autres. Cependant, à la différence des Vagues, à aucun moment leurs discours ne se croisent, il n'y a d'autres points communs entre eux que le fait de partager le même espace.



Dans le texte suivant, paru dans Tel Quel en 1977, j'ai souligné les remarques de Robert Wilson qui me paraissent pouvoir s'appliquer à Théâtre ce soir.

Je travaille d'une façon très intuitive. Je mets en scène ce qui me paraît convenir à un moment, à un espace donnés. Il s'agit en fait d'être sélectif et de retenir ce qui va être juste au bon moment et au bon endroit. Il n'y faut chercher, en ce qui me concerne, aucune signification littéraire, aucun fil narratif ou autre. Je n'essaie pas non plus de prévoir ce que seront les perceptions du public. Ce n'est ni possible, ni souhaitable, sinon la pièce devient trop lourde, trop laborieuse. Je ne cherche pas à transmettre un message au public. Ce que je fais est avant tout un arrangement architectural, le mets souvent en place des séquences ou des objets d'une façon qui me paraît à moi-même tout à fait arbitraire, et il est très fréquent que je ne puisse expliquer pourquoi j'ai fait telle ou telle chose. C'est simplement qu'elle me paraît convenir. Cela fonctionne parfois comme un collage, à partir d'un son et d'une image. Par exemple, dans le Regard du sourd, le morceau de verre est une des premières choses que l'on voie, il reste en place la plupart du temps et, à la fin, il se brise. Je l'ai fait se briser uniquement pour l'effet visuel et sonore du verre qui casse.

Je ne demande pas aux acteurs d'interpréter un texte comme on a coutume de le faire au théâtre, car dans mes mises en scène, il n'y a rien à interpréter. Par exemple, lorsque Lucinda parle, dans Einstein on the beach, c'est en raison du son de sa voix, à cause du «dessin » de sa voix, et surtout pour le contrôle des lignes sonores. En cela, c'est plutôt de la musique que de l'art vocal.
Les acteurs non professionnels n'y sont pas nécessairement meilleurs que les professionnels. Beaucoup de ces derniers peuvent tout à fait travailler dans le sens de mes demandes. Cela dit, dans la plupart des mises en scène que je vois, je remarque une telle emphase, une telle exagération... Tout le «théâtre» est exagéré, les mouvements aussi bien que les émotions. L'effet consiste à tout projeter sur scène et, la plupart du temps, la projection est encore une démultiplication. Au contraire, je m'intéresse surtout à ce que quelqu'un peut faire dans un rapport juste avec lui-même, et non pas pour produire un effet, ni pour appuyer une interprétation. Je pense que les acteurs les meilleurs sont ceux qui jouent pour eux, et tout est une question d'échelle.
Au Metropolitan Opera, on donne généralement Aïda avec Joan Sutherland, dont les gestes sont très démultipliés. Il est prévu qu'elle joue «grand» pour une «grande salle», elle-même est une femme de taille qui joue sur une «grande» scène, pour le « grand » public, un «grand» opéra. Mais à moi, curieusement, tout cela m'a toujours semblé «petit». Je ne peux pas voir véritablement ce qu'elle fait à cause de toute cette exagération. Par contre, dans Einstein, nous avons fait dans cette même et très grande salle des mouvements très minutieux, et même minuscules, et j'ai le sentiment que cela a créé une sorte d'intimité : plus les mouvements étaients petits, plus ils ont retenti dans cet immense théâtre. C'est tout à fait contraire à ce que le Living Théâtre, Grotowski, ou tout le mouvement théâtral des années 60 a choisi de faire. Ce théâtre accentue lourdement l'effort de l'acteur. L'effort qu'il s'impose pour exécuter ce qui lui est demandé est par là même aussi imposé au public, et cela ne m'a jamais intéressé. C'est beaucoup plus intéressant, à mon avis, quand cet effort n'occupe pas la scène, ou même quand il n'y a pas d'effort apparent, alors que ce qui se passe en requiert normalement. J'ai toujours apprécié Madeleine Renaud à cause de cela, elle ne cherche pas à vous occuper avec la difficulté ou l'effort de ce qu'elle a à faire, elle le fait tout simplement, c'est pourquoi je sens autour d'elle cette sensation de légèreté.
A vrai dire, je ne demande rien aux acteurs qu'ils ne puissent en principe faire naturellement, et j'essaie de ne pas me mettre trop «en travers». En conséquence, quoi qu'ils disent, comme ils le disent, eh bien, ils ont la possibilité de le dire aussi simplement que possible avec la quantité minimale d'énergie requise pour que cela ait lieu. Ce n'est pas toujours le cas non plus, bien entendu, car ce qui me guide surtout, comme je l'ai dit c'est que cela me paraisse convenir au moment précis. Comment arriver à ce résultat reste toujours mystérieux. Il vaut mieux parfois ne rien dire du tout, ou faire une suggestion, mais j'ai tendance à penser qu'il vaut mieux ne rien dire. En règle générale — ce n'est pas vrai de toutes mes mises en scène, mais quand même de la plupart —, j'ai remarqué qu'en répétant simplement encore et encore, cela devient mécanique, et par là même beaucoup plus libre. Par exemple, lorsque Lucinda dit le texte «I was in a prematurely air-conditioned supermarket», ce texte qu'elle répète tant et tant de fois, elle le dit tellement qu'elle n'a plus besoin d'y penser vraiment, elle est beaucoup plus libre pour le dire, et le texte peut simplement «avoir lieu». Elle peut en contrôler plus soigneusement les lignes sonores, et c'est en cela que cela se rapproche du dessin.
Normalement au théâtre, nous sommes sollicités de suivre une histoire, de donner un sens à ce qui se passe sous nos yeux. Notre esprit doit rester en éveil pour suivre ce que disent les acteurs. Dans le cas du texte dit par Lucinda, au contraire, il est possible de se laisser flotter avec les mots, il n'est pas nécessaire de les suivre d'aussi près, nous pouvons associer librement à leur propos, rêver éveillé, et nous trouver plongé dans notre propre processus de pensée puisqu'il y a du temps pour cela... Trop souvent, au théâtre, nous n'avons pas le temps de réfléchir, parce qu'il y est question d'un temps accéléré, d'une anecdote, d'une intrigue qu'il faut accompagner pour passer d'un moment à un autre puis à un autre encore, si bien que nos pensées n'ont guère d'espace. Toute cette information à élaborer et tout ce qui va se passer à imaginer... Plus tard, lorsque nous quittons le théâtre, en marchant dans la rue, dans nos rêves, ou n'importe où ailleurs, nous y repensons, et c'est alors qu'une réflexion peut éventuellement avoir lieu. Ou encore nous rentrons chez nous, nous y travaillons et nous prenons le temps de l'étudier.
Dans le style de mise en scène qui est le mien, vous avez le temps de réfléchir à ce qui se passe au moment même ou cela se passe. Disons que c'est une sorte de méditation qui vous donne le temps de songer aux actions qui se déroulent. Il y a place pour une réflexion intérieure. Cela produit d'ailleurs parfois des effets étonnants. Certaines personnes voient ou entendent des choses qui n'ont pas lieu, parce que leurs propres processus mentaux se mêlent aux événements extérieurs qui se produisent sous leurs yeux. Dans la mesure où cette liberté ne lui est pas souvent donnée, il faut quelque temps avant que le public s'oriente et s'ajuste à cela.
A la sortie d'Einstein, certaines personnes m'ont dit qu'elles n'avaient pu véritablement rester assises tant c'était ennuyeux, d'autres que cela ne leur avait pas du tout semblé durer cinq heures, mais au contraire passer comme dix minutes, qu'ils auraient pu rester bien plus longtemps, et qu'ils étaient sortis beaucoup plus détendus qu'à l'arrivée. Certains se souviennent de très peu de choses, d'autres de presque tout. D'autres parlent de choses qui n'ont pas eu lieu. Il y a tant de différentes façons de voir et d'entendre ce qui se produit, aussi bien sur scène qu'ailleurs. Hier encore, une étudiante me disait qu'ayant perdu ses notes, elle avait dû emprunter celles d'une autre étudiante, et qu'elle n'avait tout d'abord pu croire que c'était le même cours, tant les notes étaient différentes, tant était radicalement différent ce qu'elles avaient toutes les deux entendu...

Comme je vous l'ai dit, je n'essaie pas de prédéterminer les réactions du public, ni ce qu'il est supposé percevoir, penser ou sentir. A cet égard, je n'ai pas d'idée directrice. Je me propose simplement d'exposer certaines choses, à quoi vous êtes libre de penser, je pourrais comparer cela à une sorte de supermarché où se promener. Tout se trouve sur les rayons, et vous pouvez choisir ce que vous voulez ou simplement passer. Si vous choisissez quelque chose, vous essayez de vous y tenir autant que possible, sinon il y a d'autres choses tout aussi disponibles que vous pouvez regarder et auxquelles vous pouvez penser. Tout comme en musique, lorsque vous écoutez Mozart, vous ne vous demandez pas «qu'est-ce que cela veut dire?», vous écoutez, simplement. Je vois ce que je fais comme une sorte de musique visuelle où il est donné à voir et à entendre dans un certain ordre, dans une certaine structure, mais il n'est pas du tout nécessaire de percevoir ou de comprendre la structure ou la composition de la pièce. Si cette composition est réussie, le résultat a simplement l'air «right». Lorsque vous êtes dans un jardin japonais, vous ne savez pas nécessairement pourquoi les choses sont ici plutôt que là, mais elles ont simplement l'air d'être là où il faut, pour quelque raison que ce soit qu'il n'est pas non plus nécessaire de chercher à connaître, bien que vous puissiez tout aussi bien le faire, si vous le désirez... Il se trouve que certaines personnes réussissent ces arrangements, d'autres pas... Il en est qui y arrivent de telle ou telle façon, d'autres encore par des voies tout à fait différentes. Quand on songe à cet art d'assembler ainsi les choses, c'est très étrange qu'il n'y ait véritablement qu'une poignée de chorégraphes qui travaillent en Occident. On peut presque les compter sur les deux mains. On se demande, par exemple, pourquoi il y a tant de danseurs, mais si peu de chorégraphes.

Lorsque je prépare une pièce, mon approche est dans chaque cas très différente, et ce ui s'applique à l'une, ne s'applique pas du tout à une autre. Dans Une lettre à la reine Victoria, par exemple, j'étais surtout intéressé par le contraste entre la voix de Georges et celle de Jim Neu, entre la voix de Stephan et celle de Scotty, entre la voix de Sheryl et celle de Cindy. Il s'agissait d'articuler ces différentes lignes de voix, ces rythmes, ces façons de parler et de les tisser en chaînes pour produire un effet de chant. J'ai donc choisi des voix dont je pensais qu'elles s'allieraient de la façon la plus intéressante possible. La voix de Cindy était très coupante, de lignes très droites, la voix de Sheryl plus riche, plus colorée, de lignes plus baroques, celle de Jim très «cool», très directe, Georges plus modulée, plus forte. Stephan plus expressif essayait de donner leur sens aux mots, Jim disait tout simplement ce qu'il avait à dire. Il y avait ainsi toute une gamme de façons de parler qui tenait à la façon d'être et au naturel de chacune de ces personnes. Chacun d'eux réagissait aux mots du texte à sa manière, et il fallait simplement choisir c'est toujours de cela qu'il s'agit —, il fallait décider qu'un tel serait ici, un autre là, à tel moment précis ces quatre autres parlant à la fois, ou ces trois, ou toute autre combinaison.
Nous avons répété la Reine Victoria très souvent avant de la jouer pour la première fois. La répétition avait lieu chaque fois exactement de la même façon, jusqu'à ce que cela devienne tout à fait mécanique. Mais, par contraste, ce que nous faisions, Chris [1] et moi, relevait de l'improvisation. Tout ce que faisait Chris dans la pièce était largement improvisé. Il se trouve que l'essentiel du texte de la Reine Victoria est né de l'utilisation très particulière de la langue par Chris. Dans les interludes, on le voyait donner dans son langage propre la source du matériel développé dans les autres séquences, qui se trouvait ainsi présenté dans le contexte qu'il avait lui-même produit. Pour être précis, Chris peut organiser son langage selon des groupements qui relèvent spontanément de catégories mathématiques, géométriques ou numériques, alors que moi-même, par exemple, je n'y arrive pas aussi bien. Je veux dire que, pour régler certaines suites de rythmes, je dois m'y prendre par écrit sur du papier, et cela me prend assez longtemps avant d'y arriver, alors que Chris peut le faire spontanément. Répéter par exemple «there» dix fois de suite, en trois lignes successives, en les comptant très rapidement, pour moi c'était très difficile.
Puisque Chris était à la source de la plupart de ce à quoi j'avais réfléchi, et qu'il était la raison même des décisions que j'avais prises concernant l'usage de la langue dans cette pièce, il était naturel qu'il se trouve lui-même dans le contexte de la pièce. Ce qui, je dois le dire, a été à New York tout à fait mal compris, à cause de la menace ressentie par le public à la vue de cet enfant autistique que sur le terrain institutionnel personne n'avait pris la peine d'écouter, et dont, a fortiori, personne n'avait remarqué l'utilisation très particulière du langage. Cette menace a été ressentie surtout parce cet enfant sortait de ce qu'on appelle «une institution», et pour le public qui y a du sensationnalisme, c'était choquant, alors qu'en fait j'étais essentiellement intéressé par le langage et la façon de penser de Chris. Je le suis toujours d'ailleurs.

Les enfants sont visuellement très doués lorsqu'ils sont encore jeunes. En grandissant il semble que quelque chose s'arrête de fonctionner à cet égard. Il se peut que cela soit dû au processus et aux systèmes éducatifs. Il m'arrive de faire intervenir de jeune enfants dans la mise en scène, parfois même de très jeunes enfants. Je leur donne de tâches très précises, quasi minutées. Je dis par exemple à une enfant qui doit rester couchée au sol d'écouter sa propre respiration, de ne pas penser au public, que ça va durer exactement 27 minutes, de façon qu'elle sache exactement ce qui va se passer. Ou bien, je leur donne une montre ou un chronomètre, pour qu'ils puissent contrôler le temps que cela va prendre. Ou encore je leur donne à compter, par exemple jusqu'à 78, je leur demande de le faire lentement, par exemple à partir de mille et un mille et deux, mille et trois, etc., et d'aller lentement d'un point à un autre pendant ces 78 comptes, de mon côté, je compte de même au départ, et disons que nous nous rencontrons quelque part au milieu. Dans Einstein tous les gestes sont ainsi nombrés, pas vraiment tous, mais presque tous; ils ont une sorte de rythme musical propre, tel geste en 16, un autre en 32, d'autres en 8, etc.
J'ai parfois travaillé avec des groupes très fermés, d'autres fois, dans The life and Times of ]oseph Stalin, par exemple, tous ceux qui le voulaient pouvaient en être. Ou bien encore, je retiens certains critères particuliers : dans Einstein on the beach, tout le monde devait pouvoir chanter, pas vraiment tout le monde, mais la majorité devait savoir lire une partition ou au moins une suite de notes. En contradiction avec les précédents, quelques personnages n'avaient pas à savoir chanter, Mr Johnson ou Lucinda, par exemple, et, dans leur cas, j'ai joué simplement sur le rythme naturel de leurs voix.

En fait, le titre de mes productions est un substitut à la partie narrative absente, si bien qu'en donnant ce fil narratif dans le titre, je n'ai plus besoin de raconter vraiment l'histoire, elle est déjà connue. Einstein, par exemple, c'est toute une histoire et nous la connaissons bien. Tout ce que nous voyons dans ce contexte va lui être alors associé, dans la mesure même où nous apprenons à voir les choses à partir de ce qu'il a pensé, et tant est énorme l'influence qu'il a encore sur la façon dont nous voyons et pensons — bien qu'en même temps ce ne soit peut-être pas encore suffisant. De toute façon, Einstein est maintenant superficiellement accessible, ses idées sont généralement connues, les gens savent qu'il a parlé de la vitesse de la lumière, du temps et de l'espace. Dans ce contexte, quoi que nous voyions sur scène, nous le voyons en liaison avec ces références, avec ce cadre de pensée. J'aime aussi que le titre, tout comme l'œuvre, soit accessible, de telle sorte qu'il puisse être simplement dit et compris. Par exemple nous annonçons en ouverture «A letter for queen Victoria», nous lisons une lettre à la reine Victoria, nous contrastons le langage du XIXe siècle avec le langage du XXe siècle, et toute l'histoire de la pièce. Ou encore nous appelons un autre spectacle The Life and Times of Joseph Stalin et à cause de nos idées sur Staline nous allons peut-être voir dans ce qui nous est présenté, tel ou tel trait en liaison avec lui. C'est la fonction que je dirai un peu mythique de ces titres ou de ces personnages. La vue du portrait de Marilyn Monroe par Andy Warhol produit immédiatement ce type d'effet assez universel où que nous soyons, nous savons tous qui elle est, aussi bien en Inde, qu'en Afrique elle est immédiatement repérable. De même avec The Life and Times of Sigmund Freud ou The Dollar Value of Man.
Le titre de ma prochaine pièce sera probablement I was sitting on my patio, this guy appeared, I thought I was hallucinating. J'ai écrit cela un soir, en travaillant mes notes, comme je le fais constamment. Et quelques jours plus tard je l'ai choisi comme titre provisoire, comme titre de travail. Quelque temps auparavant, j'avais retenu comme titre possible Friends and Lovers. Pour l'instant, il s'agit d'un personnage seul dans une pièce et qui parle. C'est, par contraste avec la précédente, une pièce très courte, très simple, que je ferai sans doute ici en mai à New York, et en été ou en automne en Europe, je l'espère.

... Un théâtre classique, en fait c'est une boîte dans laquelle toute la mécanique qui permet de faire un spectacle est en grande partie cachée, dirigée des coulisses : avec des poulies pour faire avancer un train (dans Einstein par exemple), des écrans pour contrôler les projecteurs. Tout est dissimulé, et le théâtre ainsi obtenu est un théâtre de surface, avec un aspect quasi magique. À cause de la bi-dimensionnalité, c'est un théâtre plat. Au contraire en extérieur tout est exposé, toute la structure, tout le travail est visible, et par exemple sur la montagne (Ka Mountain and Guardenia Terrace) c'était visible de toutes les directions sur 360°, alors que sur un proscenium l'angle de vision est de 180°. Il m'est arrivé de faire des demandes un peu spéciales aux équipes techniques de certains théâtres à l'italienne. Par exemple, au lieu de régler les éclairages par comptes de 20, j'ai demandé des comptes qui allaient jusqu'à 300. Cela leur paraissait étrange, et il faisaient parfois des résistances à la minutie de mes demandes. En fait, c'est au Metropolitan Opera que, paradoxalement, cela s'est le mieux passé parce que l'équipe technique s'est révélée très sensible et très disciplinée.
Cette utilisation très minutieuse de l'appareil scénique est en fait très éloignée de ce qui s'est produit dans le théâtre des années 60, où justement on ne voulait plus utiliser toutes ces techniques du XIXe siècle. Ni Yvonne Rainer, ni Merce Cunningham, par exemple, n'auraient utilisé de décors peints qu'on fait descendre et remonter pendant le spectacle, ils n'auraient pas mis en scène de «salon victorien» ni de «temple», ni de «forêt». C'étaient des décors peints qui suggéraient la forêt, des décors vieux-jeu, et donc inhabituels pour le théâtre de cette époque qui rejetait tout cela. A la fin des années 60, un spectacle supposé être une sorte de somme de l'art de ces années-là, a été donné au «Whitney Museum»; un spectacle qui s'appelait Art against illusion. Or, à ce moment-là, je faisais le King of Spain qui traitait précisément d'une illusion. Vous voyez que ce que je faisais n'a pas toujours suivi ce qui se faisait alors, bien que certaines de mes pièces participent certainement aussi de ce courant. En tout cas je me situe tout à fait à l'opposé de Grotowski et de tous ceux qui travaillent une sorte de théâtre expressionniste ou émotif. Je recherche en fait l'élimination de l'émotion apparente. Cela dit, cette présentation mécanique n'est pas une idée si nouvelle non plus. C'est Nijinsky qui a dit qu'il voulait que sa danse devienne purement mécanique. Par ailleurs, je ne crains pas d'utiliser ni d'inclure la tradition. Donc, si l'on peut dire que ce que je fais est tout à fait nouveau, par certains aspects c'est aussi très traditionnel. L'appareillage technique utilisé pour Einstein n'a pas grand-chose à voir avec les concepts de l'art du XXe siècle. En matière de plaisanterie, on pourrait d'ailleurs l'appeler «19th Century Fox présents»...
Par contre, certains solos que je fais sont beaucoup plus proches de la façon dont Cage ou d'autres travailleraient. C'est une sorte de collage d'éléments scéniques visuels auditifs ou autres, sans narration d'aucune sorte. Un collage d'éléments recueillis et assemblés avec, bien sûr, un début, un milieu et une fin, mais simplement un collage d'activités variées.

Je m'intéresse aussi beaucoup à la danse. Il y a longtemps de cela, j'ai vu et aimé ce que faisait Balanchine. Depuis, j'ai vu le travail de Merce Cunningham et je l'ai énormément aimé, justement parce que toute la partie narrative était éliminée, ainsi que les données et les effets psychologisants. C'était principalement un arrangement architectural de l'espace et du temps, avec un danseur ici, un autre là, quatre autres ici, huit là-bas, seize ensuite. Voir se dérouler cette architecture mouvante était extrêmement passionnant. Il me semblait que le théâtre pouvait faire de même, et que, si cela pouvait se passer ainsi, sans plus se préoccuper du sens, des intrigues, des effets à la Tennessee Williams ou autre, alors le théâtre pouvait à nouveau m'intéresser. Voir Roméo détailler son amour à Juliette ne m'a jamais beaucoup passionné, mais observer l'homme qui jouait Roméo, ou celle qui jouait Juliette, la façon dont il ou elle se tenait, ou s'asseyait, me retenait beaucoup plus. A vrai dire, c'est cela même que j'ai voulu mettre en scène.
Il se trouve que les danseurs comprennent parfois mieux comment travailler avec moi, précisément parce qu'ils sont sensibles au mouvement : prendre tel ou tel point de départ, compter 62, porter la main à la tête, gratter à quatre reprises, cela ressemble plus à la façon dont Merce Cunningham travaillerait, bien que ce ne soit pas du tout son vocabulaire de mouvement, bien entendu. Je veux dire que ce sont des «comptes» qui règlent les mouvements, et c'est par ces «comptes» que les acteurs savent ce qu'ils ont à faire et que le tout tient ensemble. Personne ne pense à incarner ou à décrire des émotions, ni à s'inscrire dans une forme narrative. Il m'arrive aussi d'utiliser des séquences entières de danse, en particulier chorégraphiées par Andy de Groat. Ou bien encore, si l'on veut, tout ce que je fais peut être vu comme de la danse. L'improvisation y a sa place, mais reste d'une certaine façon rigoureusement produite. Dans Einstein les séquences de Lucinda sont de l'improvisation si l'on veut, mais elles sont aussi méticuleusement réglées quant à la direction, la durée et l'espace qu'elles occupent.

Je ne fais plus beaucoup d'ateliers de travail, car je n'y crois plus guère. Je peux même dire que je suis à présent opposé aux ateliers ou à toute sorte d'entraînement, je ne crois pas que j'aie à transmettre quoi que ce soit, ni que cela ait une quelconque importance. Je crois au contraire que c'est plutôt une véritable perte de temps. C'est un peu comme si vous demandiez à Andy Warhol comment faire un film. Ça a marché pour Andy, mais ça ne marcherait pas forcément pour qui que ce soit d'autre. Dans les ateliers, nous avons principalement encouragé les gens à se sentir à l'aise avec eux-mêmes. Une fois cela établi, ils peuvent, placés dans le contexte plus large d'un spectacle, faire naturellement ce qu'ils font, et si l'on ne crée pour eux aucune exigence particulière, alors ce qui se produit est beaucoup plus authentique. Toutefois, je dois dire que je n'ai véritablement aucune doctrine en la matière et, par exemple, je peux très bien imaginer de contredire aussi bien cette proposition que n'importe quelle autre qui la précède.

(propos recueillis par Jacqueline Lesschaeve. )

PRINCIPALES PRODUCTIONS DE ROBERT WILSON
Theater Activity
Pôles, Byrdwoman
1969 King of Spain
1969-1970 The Life and Times of Sigmund Freud
1970-1971 Deafman Glance
1972 New York Overture
1972 Ka Mountain and Guztdenia Terrace
1972 Paris Overture
1973-1974 The Life and Times of Joseph Stalin
1974-1975 A Letter for Queen Victoria
1974 The $ Value of Man
1976 Einstein on the beach

EN FRANCE : 1971, Deafman Glance, Festival de Nancy, Théâtre de la Musique, Paris. 1972 : Overture, Opéra-Comique. 1974 : A Letter for Queen Victoria, Théâtre de Variétés. 1976 : Einstein on the beach, Avignon, Opéra-Comique.


«Le titre de mes productions est un substitut à la partie narrative absente, si bien qu'en donnant ce fil narratif dans le titre, je n'ai plus besoin de raconter vraiment l'histoire, elle est déjà connue.» : cela en particulier me paraît très important.
La pièce de Renaud Camus s'appelle Théâtre ce soir: tout Français de plus de 35 ans sait aussitôt de quoi il s'agit. Il n'est plus nécessaire de monter l'une de ces habituelles pièces riche en quiproquos, malentendus et rebondissements, qui sauvera finalement les couples légitimes, les amours naissantes et rétablira les fortunes compromises. Tout est dit dans le titre, il est dès lors possible, à partir d'un décor et des costumes conçus comme des ex-votos, d'oublier le théâtre bourgeois et s'intéresser à la seule chose qui intéresse Renaud Camus: la langue, et d'explorer la langue en train de se figer dans les erreurs de syntaxe et les stéréotypes (car le paradoxe est bien qu'elle se fige tandis qu'elle abandonne toute règle).


Notes

[1] Chris Knowles : l'un des principaux acteurs de Une lettre à la reine Victoria.

L'Amour l'Automne, un livre marin

L'Amour l'Automne est un hommage à Virginia Woolf, et en particulier à deux de ses livres, Promenade au phare et Les Vagues. Cela explique l'univers maritime omniprésent dans la cinquième Eglogue camusienne. Le texte et profondément marin, empli de mer, de vagues, de flux et de reflux, d'îles, de ponts, de plages, et la forme elle-même rappelle ces aspects, d'une part dans les rapports que les chapitres entretiennent entre eux, et d'autre part dans la construction interne des chapitres.
L'ensemble du livre, dans son détail et dans sa globalité, explore différentes manières de représenter les vagues.

Au niveau le plus général, les chapitres alternent à la manière des vagues :
I - p.1 à 106 : 106 pages
II - p.107 à 148 : 42 pages
III - p.149 à 258 : 110 pages
IV - p.259 à 312 : 64 pages
V - p.313 à 487 : 175 pages
VI - p.488 à 506 : 19 pages
VII - p.507 à 538 : 32 pages

106/42/110/64/175/19/32 : la taille des chapitres de 1 à 6 reflète le mouvement des vagues, tandis que le septième, reprenant au niveau des lettres le jeu du niveau des pages, représente lui-même un ressac régulier, apaisé, dont le contenu reprend et complète un certain nombre de fils (unités de sens) laissés en suspens jusque là, fils qui évoquent les "événement vécus un à un" (cf Virginia Woolf).

La matière très condensée du chapitre VI, à la fois compacte et morcelée, chaque mot, expression, bribe de phrase comme autant de gouttes amalgamées en paquet d'eau, ou comme autant de particules de matière arrachées et entraînés par le flux, peut rappeler le dash on the beach: «Ainsi la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés que l'on vit un par un en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.»
Le chapitre six devient la conclusion "fracassante" du mouvement des vagues des chapitres précédents, qui eux détaillaient les "petits incidents séparés" vécus un à un.

Un autre chapitre propose lui aussi une représentation des vagues, c'est le chapitre III, qui présente des pages partitionnées en fils à suivre sur plusieurs pages, évoquant la technique des différentes voix dans Les Vagues: mais tandis que Virginia Woolf a choisi de faire se suivre successivement les voix, chacune parlant tour à tour, Renaud Camus préfère les faire parler toutes à la fois, certaines se taisant plus tôt que d'autres, jusqu'à ce que la grande vague enveloppante, le deuxième fil, finisse par écraser tous les autres et rester seul à la fin où il s'écrase sur trois pages.

Le chapitre IV est appelé par l'auteur lui-même "Les archipels", îles de texte dans la page, poussière de textes parcellisés jusqu'à perdre leur sens qu'on ne retrouve que par référence aux continents des chapitres précédents (exemple "ni de, ni de", p.279 (référence à Dover Beach)). Il reste trois chapitres, le premier, le deuxième et le cinquième.
Le cinquième, avec sa présentation statique de 173 chapitres de 937 signes, autorise difficilement la métaphore maritime, sauf à en faire le phare, les phares, qui tout à la fois éclairent et orientent: la forme des textes courts, rassurante, permet de reprendre pied dans des unités de sens, de recenser des références, d'attribuer des filiations à toutes les bribes accumulées jusque là. C'est un chapitre intermédiaire, qui permet de reprendre des forces avant la commotion du chapitre six.

Quant aux chapitres I et II, si on veut leur attribuer une image dans ce système de représentation marin, ils figureraient les vagues au large, peu marquées, peu houleuses, devenant plus heurtées en se rapprochant de la côte (chapitre II). Dans le chapitre I, le texte occupe souvent la largeur de la page, les caractères varient peu. La mer n'est jamais immobile, mais calme.
Le chapitre II peut évoquer soit la formation des vagues à l'approche de la terre, soit la mer s'ouvrant pour contourner les îles: en effet, ce chapitre forme une sorte de diptyque avec le chapitre IV, dont il présente une version moins morcelée, plus fluide: la version marine complémentaire de la version terrestre.

Il devient possible de donner un titre aux chapitres, non d'après leur sens, mais d'après leur forme:
I - Les vagues au large - début du jeu sur les caractères et la mise en page. La largeur de la page est encore souvent occupée.
II - Les vagues près des côtes, contournant les îles - accentuation de ce jeu, la taille et les polices de caractères varient beaucoup. C'est ce mouvement qui sera repris et exarcerbé dans le chapitre IV.
III - Les vagues en mouvements parallèles - à rapprocher de la technique des Vagues de Virginia Woolf
IV - Les archipels - îles de textes jetées sur la page
V - Les phares - courts textes composés d'une phrase
VI - Le paquet d'eau qui s'écrase sur la plage - événements vécus un par un agrégés en masse
VII - Le ressac - retour à la lettre, autre forme de vagues. événements vécus à un


La métaphore maritime au niveau de la forme se double au niveau du sens de multiples références littéraires ou cinématographiques ou musicales, directes ou indirectes.
Concernant les îles, on relève l'île de Skye (de La Promenade au Phare et de Rannoch Moor), l'île du Scarabée d'or (Edgar Poe), l'île de la seconde partie de W ou les souvenirs d'enfance (Perec), l'île de Rügen (Voyage à l'île de Rügen), l'île de L'invention de Morel («Aujourd'hui, dans cette île, s'est produit un miracle»), sans compter l'utilisation métaphorique du mot («Tu étais l'île où je n'abordais qu'avec terreur» p.240), etc.
Les marins sont également très nombreux, particulièrement repérables dans le chapitre V, et la plage et l'océan, dans des poèmes, des films, des symphonies.

Les ponts sont présents par le poème de Hart Crane (Le pont de Brooklyn), par l'allusion à un pont utilisé dans Breaking the Waves, mais aussi, de façon beaucoup plus secrète, par la référence au livre de Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, dans un passage étonnant de pertinence par apport à l'œuvre et à la volonté camusiennes.
Qu'on en juge plutôt: dans un chapitre intitulé Passages (!), on trouve le texte suivant:

[...] Couper les ponts, meurtrir les hommes, fossoyer les civilisation, c'est tout un.
[...]
Le pont, plus encore que la route, témoigne de cette capacité humaine à concevoir à la fois l'écart et la jonction, la distance et la destination. En effet, pour nous, les rives ne sont pas seulement éloignées, nous les percevons comme séparées, ce qui implique de les associer et ce qui conduit à vouloir les rapprocher: «Surmontant l'obstacle, le pont symbolise l'extension de notre sphère volitive dans l'espace[1]». Faisant passer le franchissement du pensable au possible, il réalise le désir de l'autre rive et matérialise durablement l'intervalle, la transition, l'espace de médiation qui permet à la fois la séparation et la relation.
De là sans doute cette séduction si particulière des ponts qui, du moins «avant que l'accoutumance quotidienne n'émousse nos réactions», nous donnent «le bizarre sentiment de planer entre ciel et terre un instant[2]». Plus ironique, Daniel Oster dit autrement le même suspens: «Sur le pont on est toujours entre guillemets, parfois entre parenthèses. Il n'est pas tout à fait terrestre, pas vraiment aérien, et son rapport à l'eau n'est pas clair[3]». Qu'il s'agisse d'une construction grandiose, d'un gigantesque pont suspendu enjambant un bras de mer ou de vieilles arches de Pierre, la rêverie et l'imaginaire flânent volontiers sur les ponts. Ce sont des espaces poétiques, des lieux privilégiés du rapprochement, de la rencontre, du coup de cœur ou du coup de foudre.
Et parfois de désespoir. Dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, le poète Paul Celan se donne la mort en se jetant dans la Seine, sans doute du pont Mirabeau. [...]
Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, p.31 coll. Folio

Thèmes et références, tout y est, ce passage pourrait être incorporé tel quel dans L'Amour l'Automne. Renaud Camus n'a pas pris cette peine, délaissant la technique de la citation et du collage, il s'est contenté de citer le titre à plusieurs reprises. La pertinence du texte que je viens de citer, son exacte inscription dans les obsessions camusiennes permet d'alimenter une autre obsession, celle des signes et des coïncidences, étonnamment nombreux ici (Lapierre tandis que "pierre" est un mot actif des Églogues, Nicole, qui rappelle Eugène Nicole, l'ami de Saint-Pierre (et-Miquelon) (encore une île), le pont, l'écart et la jonction, Paul Celan,...).
Pensons ailleurs devient une sorte de note de bas de page à L'Amour l'Automne, obéissant à l'invitation de son titre dans une ultime pirouette: ce que contient Pensons ailleurs est au sens propre "pensé ailleurs" que dans L'Amour l'Automne, bien qu'en en faisant partie intégrante.

Notes

[1] Georg Simmel, La tragédie de la culture et autres essais, p.160, éditions Rivages 1988

[2] Ibid, p.160

[3] Daniel Oster, «Fragments d'un cadastre», Territoires, frontières, passages, L'Inactuel, n°8, automne 1997, p.63

Deux motifs entrelacés jusqu'à la fusion

[...] how life, from being made up of little separate incidents which one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up and threw one down with it, there, with a dash on the beach.
Virginia Woolf, To the lighthouse, partie I, chapitre 9

Ah, love, let us be true
To one another! for the world, which seems
To lie before us like a land of dreams,
So various, so beautiful, so new,
Hath really neither joy, nor love, nor light,
Nor certitude, nor peace, nor help for pain;
And we are here as on a darkling plain
Swept with confused alarms of struggle and flight,
Where ignorant armies clash by night.
Matthew Arnold, dernière strophe de Dover Beach


Ces deux passages sont construits de la même façon, ils présentent ce que paraissent être la vie et le monde, qu'ils ne sont pas en réalité. En réalité la vie est un mouvement qui vous emporte pour vous abandonner brutalement, le monde n'est que bruit et crainte. Cette similitude de construction va permettre de mêler les deux extraits jusqu'à les rendre indiscernables.
Le texte insiste d'autre part sur les effets d'échos, sur cette impression d'avoir déjà entendu ce mot cette phrase sans parvenir à les saisir, et d'autre part sur les déformations involontaires que nous faisons subir aux citations, accentuant les effets d'échos:


Dans le chapitre I est introduite la référence à La Promenade au phare, aussi bien en français qu'en anglais, jusqu'à devenir un refrain familier. La source est donnée explicitement en fin de chapitre.

Ainsi la vie, instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
instead of being made of little separate incidents that one lived one by one,
...AU LIEU D'ÊTRE FAITE DE
PETITS INCIDENTS SÉPARÉS,
QUE L'ON VIT UN PAR UN...
en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.60

Car la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés que Ouane vit un par un... (there, with a splash on the beach,—a splash, not a dash'').
Ibid, p.66

[...] et les incidents d'une vie (ceux-là même que one lived one by one, there, avec un quelque chose sur la plage) [...]
Ibid, p.69

Et ce n'est pas with a splash on the beach, mais with a dash. La référence à la vague a sans doute abusé le copiste: en tout cas ce n'est pas dans The Waves, où il l'a recherchée par un automatisme plus ou moins conscient, qu'il retrouve cette phrase fétiche, ni dans Jacob's Room, qu'il a écumé tout aussi fébrilement, mais entre les pages de La Promenade au phare.
Ibid, p.84

Car la vie, instead of being made of...
Ibid, p.99

[...] des mêmes incidents that one lives one by one, instead of being made of little separate incidents that one lived one by one... [...]
>Ibid, p.106


Le chapitre II introdruit la dernière strophe de Dover Beach selon les mêmes procédés et commence à confondre les deux thèmes de façon explicite tout en introduisant des modifications dans les citations, en particulier en mettant les verbes de Virginia Woolf au présent: les phrases ainsi formées deviennent de véritables exhortations.

Dover
[...]
Lover (OH, LOVE,LET US BE TRUE/TO ONE ANOTHER: [...]
Ibid, p.107

for the world, instead of being
made of little separate incidents
Pas «le monde» :
la vie
Ibid, p.127

(Car le monde...)
(Car la vie...)
Ibid, p.130

Ah, love, let us be true / to one another! For the world, instead of being made of little separate incidents, which one lives one by one...
Ibid, p.135 (début: Dover Beach, fin: La Promenade au phare, avec verbe au présent: la portée de la phrase est généralisée.)

comme si le monde, au lieu d'être fait de
[THERE, with a dash, on the beach.]
Ibid, p.136

Oh, love, let us be true. FOR THE WORLD, INSTEAD OF BEING MADE...
[...] Car le monde...
Ibid, p.141

FROM being made, not INSTEAD OF. Et c'est la vie, pas le monde: car la vie, la vie, la vie, au lieu d'être faite de petits éléments séparés...
car le monde, qui paraît s'étendre devant nous comme une terre de rêves (so various, so beautiful, so new)
Ibid, p.142

O, those were the times: car la vie, car le monde, au lieu d'être faits de
[so various, so beautiful, so new]
N'a vraiment ni de joie, ni d'amour, ni de lumière,
Ibid, p.144


Dans le chapitre III, ces deux extraits vont être utilisés ensemble jusqu'à ne plus faire qu'un.

(For the world, instead of being made on little separate incidents that one lives one by one...).
Ibid, p.167 ( Dover Beach puis La Promenade au phare)

(car la vie, comment la vie, combien la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés qu'on vivrait rencontrerait éprouverait un par un l'un après l'autre devenait bouclée se présentait soudain de façon circulaire et totale devenait enveloppante et complète comme une vague qui vous emporte avec elle et vous précipite avec elle, là, avec un bel éclat avec un heurt violent avec un élan violent sur la plage et vous précipite avec elle sur la plage, avec un élément formidable.

(Oh mon amour, soyons nous fidèles l'un à l'autre
Car le monde, qui semble étendu devant nous
Comme une terre de rêve)
Ibid, p.171 (La Promenade au phare puis Dover Beach)

(So various, so beautiful, so new...)
Ibid, p.172 (Dover Beach)

car le monde, qui paraît s'étendre devant nous comme une terre de rêve, n'a vraiment ni de joie, ni d'amour, ni de lumière; et nous sommes ici-bas sur une plaine obscure, balayées d'alarmes confuses, où des armées aveugles s'affrontent dans la nuit.
Ibid, p.185 à 188 (Dover Beach, il manque un vers: "Nor certitude, nor peace, nor help for pain")

La vie, en effet, au lieu d'être faite de petits moments séparés qu'on éprouve l'un après l'autre, paraissait s'étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu'aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, d'amour ni de lumière au sein de cette paix.
Ibid, p.214 (début La Promenade au phare, puis Dover Beach, puis une déformation de Dover Beach s'appuyant sur le vers manquant précédemment : "ni certitude, ni paix, ni consolation dans la douleur", avec étrangement la douleur introduite au même niveau que l'amour ou la lumière.)

Que le monde est beau, bien-aimé! Que le monde est beau! Soyons-nous fidèles: il semble s'étendre devant nous domme le territoire des rêves, tellement varié, tellement neuf, tellement ninninninnin; et la vie, au lieu d'être faite de petits moments séparés qu'on vivrait un à un, paraît devenir une et ronde comme une énorme vague qui nous emporterait avec elle pour se jeter avec nous sur la plage, où d'ignorantes armées s'affrontent dans le noir.
Ibid, p.245


L'un des premiers paragraphes (dits "les archipels") du chapitre IV reprend ces deux thèmes en y mêlant celui de l'amour comparé au tennis, issu du Jardin des Finzi-Contini, et une allusion aux lettres de l'alphabet devant être atteintes successivement au cours d'une vie selon M.Ramsay dans La Promenade au Phare.
C'est un paragraphe long pour ce chapitre principalement composé de bribes. Les autres échos seront minimaux (si minimaux qu'il s'agit d'hypothèses, même si j'ose les citer avec certitude).

(alors son magnifique cerveau n'avait
aucune espèce de difficulté à parcourir
en courant ces lettres que nous vivons
une par une tandis que l'amour, au lieu
que l'amour, alors que l'amour, bien
loin d'être fait de petits incidents réso-
lus à l'emporter l'un sur l'autre à tour de
rôle, était un sport cruel, féroce, ben piu
crudele e feroce dal tennis, étendu
devant nous comme une terre de rêves,
so various, so beautiful, so new et qui
nous emportait avec lui comme une
vague et se jetait avec nous sur la
plage, là, sur la plage, avec un grand
dash on the beach.)
Ibid, p.258

(en réalité n'a pas de joie ni de ni de) p.261
(''there, with a dash on the) p.270
(n'offre vraiment pas de consolation ni de ni de) p.276
(car le monde qui semble est tout ce qui est) p.278
(ni de ni de) p.279
(point de consolation, point de / ignorantes armées ///hmm hmm hmm of rivers) p.288
(au lieu que tandis que alors que au lieu d'être faite de et de est est est comme une qui vous emporte et vous soulève et vous et vous pschchchch là avec un grand paschchchch sur la) p.304
(si variée, si belle, si nouvelle) p.304


Le chapitre V présente des textes de longueur fixe. Le titre du paragraphe est bien sûr une allusion au titre du poème, Dover Beach, mais on peut également y voir une allusion à l'extrait de La Promenade au phare qui a été précédemment si largement mêlé à celui-ci.

La plage
Oh mon amour, soyons-nous fidèles, car le monde et notre vie, qui, de là où nous nous tenons dans les bras l'un de l'autre, nous paraissent étendus à nos pieds comme un jardin d'Éden, semblable à ceux que l'on voit dans les rêves tellement divers, tellement beaux, si nouveaux, avec tous leurs petits incidents séparés qu'on rencontre un à un à mesure qu'on s'avance en eux et que le regard se soulève, n'ont, à la vérité, nulle joie à nous offrir, aucun amour en réserve à notre intention, pas la moindre lumière, aucune certitude, aucun repos ni de consolation d'aucune sorte, ni de soulagement pour les douleurs qui nous guettent; et nous sommes ici comme des voyageurs qui ont quitté leurs pays et sont arrivés à l'orée d'une plaine où l'obscurité croît, balayée par les échos lointains et les alertes contradictoires de batailles inintelligibles et de déroutes trop certaines, car d'aveugles arméees s'affrontent dans la nuit.
Ibid, p.315

Un autre paragraphe analyse les transitions dans À recherche du temps perdu, liant ainsi de façon originale Proust et Virginia Woolf:

[...] il offre ainsi l'exemple le plus parlant de ces transitions où l'enchaînement des causes et des effets paraît n'entrer pour rien, et qui font de la Recherche l'énorme archipel qu'on sait , plein de marées et de contre-marées, de courants et de contre-courants, de ressacs et de vagues qui vous emportent et se jettent avec vous sur la plage, là, avec un grand éclat d'écume et de mémoire, de désinvolture et d'obsession.
Ibid, p.402


Le chapitre VI mêle les références de façon très serrée et très rapide.

nor help for pain p.491
à Dover with a dash p.492
au lieu d'être faite d'une myriade de petits sternes p.492
tandis que l'amour au lieu que l'amour (mentre l'amor (cosi almeno se le imaginava qu'on vit un par un était un à la fois nous emporte nous soulève nous emporte avec un grand fracas féroce cruel décidé à l'emporter sur la plage comme des armées aveugles ignorantes aveugles indifférentes p.492
nor joy nor love nor light nor certitude p.500
son propre pays de rêve si varié si nouveau si beau p.501
so beautiful so new si varié p.503

pourquoi Indiana

Après tout, c'est sa tante. (Passage)

Epouse en 1912 Mme Dudevant, née Indiana de Serrans, veuve du président de la cour d'Appel. Celui du court séjour à Pondichéry, d'une part, celui des récits voilés de sa grand-mère, qui lui sont bien sûr antérieurs. Une fille, Guillemette, née aux îles Marquises en 1913. (Passage, p.38)

Puis, sans qu'il y ait de lien apparent, la femme répond qu'un de ses amis fait à l'université un cours sur Indiana. Il a choisi ce roman, dit-elle, en souvenir d'une grand-tante morte depuis longtemps, et qui portait ce prénom. (Passage, p.171)

Les Lasserre viennent d'avoir une fille, que sa grand-mère, admiratrice de Sand jusqu'à faire tous les ans le voyage de Nohant, dans l'Indre, désire qu'on l'appelle Indiana. C'est une famille venue des îles. (Passage, p.176)

Sans doute était-ce à cause de ma mère, disait-elle, qu'on avait toujours comparée à une créole. Elle était à l'origine, parmi les femmes de la famille, d'une tradition de la sieste et du transatlantique, encore vivace un demi-siècle après sa mort. (Échange, p.36)

Ai-je raison ou tort de lier ces phrases?

                                         *************

Message de Le fou de Ginette (RC) déposé le 19/05/2004 à 06h27 (UTC)

Objet : Pourquoi Indiana comme pivot de Passage

Diana, hein, Diana, Diana, la déesse à l'arc, Pierre Cardin, Dyna, Dyane (deux chevaux), l'Indiana, T-shirt aux armes de l'université d'Indiana, Indianapolis (préface à Levet), Inde, Indre, Nohant, Sand, Ralph, Sir Ralph, "notre chaumière indienne", Émorentienne de Gaudin de Lagrange (avocat au barreau de Clermont-Ferrand et auteur immortel de "Louis XVII aux îles Seychelles"), Montbrison (salle "La Diana"), Levet, Boulez, Guyotat, "Intervalles", "Le Sentiment géographique", indice, nid, "Passage to India", "La Comtesse de Rudolsdtatt" (spell.?), police, l'ambassadeur Carindberg (ttt ttt ttt...), "La Maison de rendez-vous" (via Ralph), Réunion, France, Bourbon, néant,

                                         *************

Ma question

Mais tout cela n'est-il pas davantage des conséquences que la cause? Dans quel sens se fait le choix? Choisit-on une œuvre, Indiana par exemple, pour ensuite, rendu sensible aux rimes et aux passages possibles, lui lier toutes sortes de désinences et consonnances, ou par amour de certains mots ou noms ou assonnances (Diane, les îles, etc) cherche-t-on l'œuvre qui permettra de les fédérer en une cohérence?

Qu'est-ce qui point, comme dirait Barthes.

En retrouvant la trace de cette grand-tante, je faisais l'hypothèse de l'ancrage des premières œuvres directement dans ce que la mythologie familiale avait de plus littéraire.

                                         *************

Message de Ralph de Serrans (RC) déposé le 20/05/2004 à 09h59 (UTC)

Objet : Ce qui vient d'abord, c'est la perte

Est-ce que tout le système ne consisterait pas, justement, à faire en sorte que rien ne soit "premier"? A parasiter l'"origine"? A souligner l'amont de tout amont (ce ne serait pas mal, comme titre, "L'Amont" (de préférence "chez Minuit", comme on dit à France Culture...))? A subsituer le cercle à la ligne ? A faire des conséquences des causes? (C'est une hypothèse).

Je crois avoir relevé une arrière grand-mère Serrans, ou Sarrans, ou Sarran, épouse du "beau Léon", et "fameuse" pour avoir ouvert le bal, à la sous-préfecture de Riom, avec Napoléon III (1869? - elle meurt vers 1926, dans la maison japonaise, les Hautes-Roches).

Son fils André épouse en secondes noces (c. 1923) une femme qui quarante plus tard lit beaucoup George Sand et fait grand cas d"Indiana" et surtout de "Consuelo", suivi de "La Comtesse de Rudolstatt" (plus difficile à intégrer, et d'ailleurs je ne sais même pas comment cela s'écrit)

Je pense que peu de choses sont plus proches d'être "premières", justement, que l'Inde, que le désir d'écrire un roman qui se passerait en Inde - mais il s'agit d'une Inde déjà toute imaginaire, une Inde où les vrais "Indiens" ont peu de part, une Inde des "Compoirs des Indes", et donc de la perte ("On a perdu l'Indo-Chine"). A cet égard Virginia Woolf et Marguerite Duras sont très "opératoires" : "Perceval had gone to India" (Les Vagues), et bien sûr Le Vice-Consul, archi-présent dans Passage (l'Inde du Vice-Consul correspond assez bien au type d'Inde" d'emblée "romanesque" que je désignais plus haut). Denis Duparc est autant fils des Indes, bien entendu, que du "parc".

L'Indiana de Sand permet un passage lui aussi très "opératoire", je veux dire très attesté, non seulement avec La Maison de Rendez-Vous, en particulier via Ralph, Sir Ralph, présent ici et là, mais aussi avec La Jalousie, à travers certaines dispositions des lieux, de la galerie autour de la maison ("Que va un tremblement du principal pilier / Précipiter avec le manque de mémoire"[1]).

Pardon, tout cela est bien flou, et nécessairement décevant. C'est sans doute cette déception qui est au centre. Toute origine est incertaine. (P., le grand critique néo-freudien, insisterait certainement sur le thème de la "bâtardise"). Et cet autre P., l'Auvergnat : « Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.» [355]

Je ne saurais trop recommander l'article de Mary Mccarty dans le numéro de L'Arc sur Nabokov[2] (et, encore une fois, Lolita ("This is royal fun"), spécialement dans l'édition The Annotated Lolita).

                                         *************

Ma réponse

Non ce n'est pas décevant. Je ne croyais pas réellement à un début ou une origine saisissable, nommable. Ce n'était qu'une invitation, à laquelle je suis bien heureuse que vous ayez répondu.
Il n'y a pas d'origine, mais un désir qui germe, dont ne sait ce qu'il lie, et ce qui l'a lié. Nostalgie d'un paradis perdu.

Cette énigmatique source, à la fin de Passage, p.207: «Le reste est constitué, pour la moitié au moins, de citations tirées d'écrits antérieurs de l'auteur.» Perdus?
Car il reste ce mystère d'un auteur qui à à peine trente ans publie directement un livre comme Passage.


Pour le plaisir, je profite du début de votre réponse pour citer ces phrases qui m'enchantent (et qui à la réflexion, éclairent bien ce qu'est une origine...):

D'autant moins que la redoutable Blandine est toujours de ce monde, à jamais insupportable pour avoir ouvert le bal, à 18 ans, dans les salons de l'hôtel-de-ville, avec l'empereur en visite officielle. Elle est très fière de ses origines, et parle volontiers des croisades. Un Serrans se fait effectivement au siège de Saint-Jean d'Acre, où il semblerait, d'après certains obscurs récits de l'époque, avoir à lui seul retourné la situation. Ce rôle est d'ailleurs controversé. Mais l'annuaire des familles nobles de la province, consulté à son nom de jeune fille, indique que la maison de Sarrans est éteinte depuis 1033. Lorsqu'un neveu enchanté de sa découverte le lui signalera, elle ne se laissera aucunement démonter, et elle ira répétant, au contraire: mes ancêtres avaient déjà disparu trois siècles avant que le premier clerc de notaire, parmi les vôtres, n'ait appris à écrire.
Renaud Camus, Echange p.60

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Message de Le Jeune Homme de Perth (RC) déposé le 20/05/2004 à 13h46 (UTC)

Le "n'" final est bien fâcheux, mais bon... Isabelle Aguillon de Sarran, voilà, ça me revient... (De façon assez voisine, Saint-John Perse, accusé d'avoir forgé ses prétendues "Lettres d'Asie", ou du moins de les avoir immensément antidatées, puisque dans l'une d'entre elles il prend position contre Lénine en janvier 1917, répond : «J'étais déjà antiléniniste au lycée!»)

Complément le 04/01/2008
Toutes ces pages s'éclairent par la lecture de Journal d'un voyage en France, explications reprises par L'Amour l'Automne. Concernant Angèle, explication dans le début du tome II du Journal de Travers.''


Notes

[1] et Mallarmé, comme il est précisé ailleurs

[2] repris en préface de Feu pâle dans Folio

Une fleur sur le plancher : début de la quête

remise en forme d'une réponse faite sur la SLRC le 29 février 2004. Un lecteur du forum se plaignait qu'il n'y soit pas suffisamment parlé de l'œuvre. J'ai répondu par une question très précise et une bibliographie.

Sauriez-vous me dire ce qu'est cette "fleur sur le plancher" qui apparaît dans Echange, que l'on revoit dans L'Inauguration? S'agit-il d'un poème, d'une allusion à Wagner, à Virginia Woolf? Qu'est-ce donc que cette fleur?

J'aimerais saisir ce qui dans l'œuvre de Renaud Camus m'arrête et me retient. Si je dis "c'est beau", je n'ai rien dit. Il y a autre chose. Mais quoi? Où?
Comment parler de l'œuvre? Programme de lecture : lire RC, Barthes, Ricardou, Duras (les premiers), Robbe-Grillet, Henry James, Raymond Roussel, Borges, Pessoa, Celan, Rilke, Tibulle, Mazo de la Roche, George Sand, Genette, Cazotte, Amiel, Proust, Mallarmé, Virginia Woolf, Shakespeare, Rimbaud, Laforgue, Wittgenstein, Nietzsche, Del Guidice. De temps en temps s'arrêter, regarder par la fenêtre. Ecouter quelques musiciens dont je ne connaissais même pas l'existence il y a un an. Aller voir une exposition. Ecrire sur le site "c'est beau". Et recommencer.

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Message de Guinglain (RC) déposé le 03/03/2004 à 08h28 (UTC)

«(Sauriez-vous me dire ce qu'est cette "fleur sur le plancher" qui apparaît dans Echange, que l'on revoit dans L'Inauguration? S'agit-il d'un poème, d'une allusion à Wagner, à Virginia Woolf? Qu'est-ce donc que cette fleur? (Mais si je lis suffisamment longtemps avec suffisamment d'attention, je trouverai peut-être.))»

Non, hélas, je ne saurais. J'aurais eu tendance à chercher du côté de "Tristan" et du cycle breton, mais deux ou trois premiers coups d'oeil n'ont rien donné. Très marginalement, et en attendant mieux, je me demande si on ne pourrait pas songer 1/ au thème de "la figure dans le tapis", chez Henry James (je ne sais plus s'il existe un texte de lui de ce titre) 2/ à certain riche dessin de Twombly, expressément hommage à quelque poète antique (Sappho ? Théocrite ?), où il est question, en une calligraphie hâtive et apprêtée, et en anglais, d'une "hyacinthe écrasée sur un sentier de montagne" 3/ à "Carmen", tout simplement («la fleur que tu m'avais jetée, dans ma prison m'était restée») ?

«2/ à certain riche dessin de Twombly, expressément hommage à quelque poète antique (Sappho ? Théocrite ?), où il est question, en une calligraphie hâtive et apprêtée, et en anglais, d'une "hyacinthe écrasée sur un sentier de montagne".»

Précisions : Sans titre, 1976, 149,6x162cm, huile, craie grasse sur papier dessin. Sur la moitié inférieure droite quelques vers de Sappho : "Second voice like a Hyacinth in the mountains, tremped by sheperds until only a purple stain remains on the ground" [j'espère que cette citation ne figure pas déjà sur le web!]. Collection : Galleria Sperone, Rome. Exposition : Galleria Sperone, Rome, du 23 novembre au 17 décembre 1976. Reproduction : Cy Twombly, Catalogue raisonné des oeuvres sur papier, par Yvon Lambert, avec un texte de Roland Barthes, Volume VI, 1973-1976 (p. 180, en noir et blanc, hélas)

Mais ce n'est toujours pas la fleur sur le plancher…

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Ma réponse 03/03/2004 à 22h33 (UTC)

La première fois que m'est apparu le motif de la fleur dans L'inauguration, j'ai cru qu'il s'agissait simplement d'une variation sur les massifs de fleurs du vétérinaire. Ces fleurs sont changeantes, (pardonnez-moi, je n'ai pas le courage ce soir de chercher les noms et les pages), elles sont rhododendrons une fois, puis bien d'autres choses. On rencontre une fleur sur le sol (mais est-elle "sur le plancher"? Je ne puis l'affirmer), et effectivement une hyacinthe dans la montagne. Mais ce n'est pas une fleur dans le tapis, car même si je pensais qu'il s'agissait d'une variation sur les fleurs du vétérinaire, j'avais tout de même vaguement cherché des références littéraires. J'avais trouvé Henry James, et étais restée perplexe : pouvais-je rattacher une fleur sur le plancher ou sur un sentier à une fleur dans le tapis? C'était tentant, mais bon.

Puis je lis Echange, et je rencontre de nouveau cette fleur, "fleur sur le plancher", cette fois. Donc ce n'était pas les fleurs du vétérinaire qui était à l'origine de la variation, elles s'inscrivaient dans un motif préexistant, elles n'étaient que le matériau. Qu'était-ce donc? J'ai pensé à Carmen, mais sans grande conviction : trop de références à Lucia de Lamermoor ou Wagner ou Verdi dans ce livre pour que je puisse réellement "croire" à Bizet. A moins qu'il y ait des références à Carmen que je n'ai pas reconnues?

Je suis un peu embarrassée par cette chasse à l'indice que j'ai lancée presque par hasard, en posant une question sur "le peu profond ruisseau". J'entends au fond de la salle (et dans un coin de ma tête) des voix qui disent "à quoi bon, à quoi bon identifier les sources? Le texte, le style, ne te suffisent-ils pas?" Je n'étais pas loin de le penser il n'y a pas si longtemps.
Mais en lisant Passage, déjà nous connûmes m'avait rempli d'aise, sans compter le «Marcel, y va pas». Puis j'ouvre Levet, je reconnais «Paul je vous aime»… Trop tard, j'ai attrapé le virus.
A quoi peut servir de connaître l'origine des motifs? C'est un peu comme connaître les peintures utilisées pour un tableau, cela permet de mieux apprécier l'art de la couleur et l'étendue de la palette. Il y a aussi le jeu, «une lourde glycine» p114 dans Echange, suivi de «comme elle est belle, Madame Leparc, votre glycérine» p115, «mains pascales de glycine» dans Levet (que de fleurs dans Levet)… De Levet à Roussel en deux coups…

Merci beaucoup pour la hyacinthe de Towmbly. Je ne l'aurais jamais trouvée.

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Message de Florian Cagny (RC) déposé le 04/03/2004 à 08h38 (UTC)

Ah,on peut dire que vous m'avez joliment refilé le "problème". Fleur sur le plancher, fleur sur le plancher - cela me dit bien quelque chose, mais quoi ? En tout cas il n'y a rien dans le numéro 10, 1975, "la voix", de "l'autre scène" (sic), "cahiers du groupe de recherches théâtrales" (ou pourtant il y a tant, Kutukdjian, Mesnage, etc.). Jacques Clergié (ou Clergier?), le père de Sophie, disait de Babitt, de Sinclair Lewis, que l'unique souvenir qu'il en avait c'était que le héros, tous les jours, mettait sa lame de rasoir (où l'on retrouve Sarkozy, ce sparadrap (komençacécri?) de Tintin), sur la petite armoire de sa salle de bain et se disait qu'il faudrait bien un jour qu'il se débarrasse de ces lames accumulées). Il me semble que la phrase "originelle" est de cet ordre. Opéras dont on se rappellerait seulement "une fleur sur le plancher" (ou un glaive?). Serait-ce pousser trop loin votre patience que de vous demander si vous auriez l'obligeance de citer ici le passage où le "thème" fait sa première (?) apparition, dans Échange (une ou deux phrases avant, une ou deux phrases après) ? Il y aurait peut-être là un indice… J'ai pensé à cela toute la journée d'Yerres (et ce Duparc injoignable…). Des recherches dans la grande "Littérature française" Larousse, du côté des Tristan et du Chevalier à la Charette n'ont rien donné non plus (sauf "Guinglain" et ce ridicule "Bel Inconnu"…

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Ma réponse le 05/03/2004 à 10h40 (UTC)
Passage 139. Roussel meurt en 1933, à Palerme, au Grand hôtel et des Palmes, où furent écrites plusieurs sections de Parsifal. Le véritable nom de Remarque est Kramer. Un filet de sang se répand sur le tapis. Il s'agit bel et bien de Nice, comme l'affirme la légende: une fleur sur le plancher. Vérification faite, c'est la résidence des Princes qui est à Cannes. Mais l'erreur laisse des traces. Mais les dates ne coïncident pas.
Denis Duparc, Echange, p.143


Il arrive d'ailleurs qu'elle s'embrouille dans ses récits, dont la trame varie, et où ne demeurent alors que quelques détails, apparemment secondaires, une fleur sur le plancher, une voilette, une cage à oiseaux, des adieux sur un quai, une main au-dessus des yeux, deux ou trois larmes.
Denis Duparc, Echange, p.144
Je n'ai pas trouvé d'autre endroit où revenait "une fleur sur le plancher". Si ces quelques mots m'ont retenue, c'est qu'ils faisaient écho à ''L'inauguration'' (il me semble que cela doit être alors "une fleur sur le sentier"). L'évocation d'une légende, aussi, m'a intriguée. J'ai cherché autour de Nice et Wagner, mais je n'ai rien trouvé de probant.

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Message de Perceval le Gallois (RC) déposé le 05/03/2004 à 17h25 (UTC)

Et encore, ou déjà, p. 120 :
Mais il continue vers Récife, dont ce n'était pas encore le nom, et où l'on perd provisoirement sa trace. J'ai perdu également celle de Perceval, qu'ils aiment tous. Ce qui demeure, à travers les aléas de la légende, remarque-t-il, ce ne sont que quelques épisodes et certains accessoires, apparemment secondaires : une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, une intonation singulière, toujours la même, toujours au même endroit.
Denis Duparc, Echange, p.120
Perceval / The Waves («Perceval has gone to India») / Parsifal / Venise / Tristan / The Portrait of a Lady («James ne partage pas l'interprétation du thème offert par l'opéra»)/ Barthes ????? («Et je lis un livre sur Sade et autres logothètes») / Paul Nash, "View from the hotel des Princes, Nice" («Vérification faite, c'est la Résidence des Princes qui est à Cannes») (Cf. "Pass.", 169) / la fleur semble alterner avec un filet de sang, mort de Roussel à Palerme, P. 66 et ill.4, retour à Parsifal, hôtel des Palmes / Mon gros loup, pas vu ton foulard bleu. Fais-moi signe, Suzy1 / The Wings of the Dove (Venise, miss Archer)/ Fleur, Bloom (en fleur), Virag, «La Flora indeed» (Ulysses) / Est-ce la mère de Tristan ou celle de Perceval qui se nomme Blanchefleur ? / Désolé, je n'y arrive pas.

«Il s'agit bel et bien de Nice, comme l'affirme la légende: une fleur sur le plancher.»

Il me semble évident que là le mot pivot est "légende" : il s'agit bel et bien de l'hôtel des Princes à Nice, comme l'affirme la légende de la photographie de Paul Nash (cf. "Passage" 209, "Images"), et non pas de Cannes et de la promenade des Anglais comme on n'a pu l'imaginer un moment ; mais le mot "légende" entraîne aussitôt la "fleur sur le plancher" - donc celle-ci doit être liée à des considérations sur la légende en général ("Tristan", "Perceval", etc.) et son évolution dans le temps (tout change, sauf quelques éléments immarcescibles qui pourtant auraient semblé les plus mobiles, une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, toujours le même, toujours au même endroit...) Je ne sais pourquoi, j'ai dans la tête le nom de Pierre Champion (mais pas un livre de lui dans ma bibliothèque).

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Une mienne réponse qui bifurque
c'est comme ces romans dont on ne garde en mémoire qu'un seul épisode et parfois moins encore tout à fait mineur marginal secondaire presque sans lien avec le cours principal du un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste une balustrade le parfum entêtant d'un massif de mélangé à des ombres obliques qui se brisent sur les marches d'un errant le long d'une à la recherche d'un tout a disparu surnage un regard la brusque inclination d'un visage de femme une fleur sur le plancher une figure dans le tapis une hyacinthe écrasée sur un sentier de une simple saveur une main au-dessus des yeux
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.234
Au fur à mesure des réponses apportées, il apparaît clairement que tout a une origine précise, qu'il s'agisse d'histoires personnelles, de mythologie familiale, d'histoire petite ou grande, de musique ou de littérature. Je ne crois plus à la métaphore, comme j'y croyais encore au sortir de Passage. (Ou alors, si métaphore il y a, elle appartient à un autre livre, un autre film, une autre photo, et elle est reprise telle quelle).

Les explications données ces jours derniers montrent que chaque phrase ou membre de phrase a son histoire. C'est vertigineux : combien de tomes en écrivant l'histoire des membres de phrases des Eglogues? Et que sera l'index des Eglogues? Justement ce méta-livre, l'histoire des phrases?


Je distinguerais des niveaux en comparant ce texte paru en 2003 de celui paru en 1976. Les notions générales (un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste) n'apparaissent qu'en 2003, «le parfum entêtant d'un massif de mélangé à des ombres obliques qui se brisent sur les marches d'un errant le long d'une à la recherche d'un» sont expliqués dans L'Inauguration même, "la brusque inclination d'un visage de femme une fleur sur le plancher une figure dans le tapis une une main au-dessus des yeux" apparaissent en 1976, l'image dans le tapis est un texte d'Henry James, la hyacinthe écrasée fait référence à Towmbly, le sentier de (montagne) peut rappeler tout aussi bien Celan que la monitrice du groupe en cours de réadaptation sociale. Il reste une main au-dessus des yeux, mais je vois des affiche ou des films avec ce geste, ce motif ne m'interroge pas, l'inclination du visage me rappelle "grande beauté des femmes le soir sur les terrasses", il reste "une fleur sur le plancher".

C'est cet "isolement" qui m'ennuie: avec quoi faire rimer cette fleur? Tant que je raccordais ce motif à celui des fleurs du vétérinaire, tout allait bien. A partir du moment où je trouve ce motif près de trente ans avant, c'est qu'il y a autre chose.


Le texte de 1976: «Il arrive d'ailleurs qu'elle s'embrouille dans ses récits, dont la trame varie, et où ne demeurent alors que quelques détails, apparemment secondaires, une fleur sur le plancher, une voilette, une cage à oiseaux, des adieux sur un quai, une main au-dessus des yeux, deux ou trois larmes.» Echange p.144

C'est moins long que le texte de L'Inauguration. Celui-ci fonctionne en entonnoir : les premiers éléments sont généraux, les suivants se trouvent dans la diégèse de L'Inauguration, les derniers reprennent presque mot pour mot l'énumération d'Echange.

C'est pour cela que j'admets que les premiers motifs puissent ne pas faire référence à un texte ou un fait précis («un fragment de phrase une intonation un échange de regards un geste») tandis que les derniers, fonctionnant à la manière d'Echange, ont (auraient) bel et bien une origine précise (Towmbly, Henry James, un film ou une photo pour «une main au-dessus des yeux»,etc).

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Message de Indiana Jones (RC) déposé le 11/03/2004 à 14h37 (UTC)

Au niveau le plus immédiat, le passage semble concerner les récits d'Indiana de Serrans, cette très vieille femme qui a plusieurs reprises, sur un bateau, en croisière, ailleurs, évoque non sans répétitions et contradictions une enfance en Inde, dans les Comptoirs, un premier voyage en Europe, un exil, un Eden abandonné.

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23 mars 2004: la clé de l'énigme.

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Une source trouvée en août 2005

"Une main au-dessus des yeux" vient sans doute de La Chambre de Jacob, même si dans ma version il s'agit d'«une main en visière au-dessus des yeux».





1 : rien à voir : termes d'un ultimatum d'un groupe terroriste menaçant la SNCF en 2004. (attentant en Espagne) (c'est moi qui note).

Les mois d'été de Renaud Camus de Sjef Houppermans

LES MOIS D'ÉTÉ DE RENAUD CAMUS
Extrait de Lecture du Désir de Sjef Houppermans 1997, pp. 359 à 384



Le Fétiche, c'est le désir même. Chroniques achriennes, p. 43

Introduction

Eté (Travers 2) est le quatrième volumes des "Eglogues" (1), "trilogie en quatre livres et sept volumes", vaste suite romanesque de la main de Renaud Camus (il faudrait mettre tous ces prédicats entre guillemets pour les raisons qu'on va voir). Saluée à l'époque comme une entreprise intéressante dans la lignée du Nouveau Roman, l'oeuvre a évolué depuis selon ses propres voies, sans trahir toutefois ses origines. Globalement on peut affirmer en effet que les "Eglogues" à leur façon (re)travaillent un certain nombre de procédés qu'ont inaugurés les Nouveaux Romanciers et qui ont été lus, sinon voulus, d'abord comme autant d'attaques contre le récit dit classique gagnant au fil des années une relative autonomie. Notre but ne sera pas d'en dresser l'inventaire, mais de nous concentrer sur quelques notions centrales comme la portée thématique, le jeu intertextuel ou encore la position du 'sujet', approches dont nous essayerons de montrer la cohérence. Vu que l'essentiel de la problématique (du jeu) se met en place dès les premiers romans du cycle, un détour par ces 'origines' paraît nécessaire d'abord.

Passage et Echange, les deux premiers textes, inscrivent d'emblée la décentralisation et la multitude dans leur titre : série de fragments venus d'ailleurs, qui essaient de se lier de toutes sortes de manières. On peut y inventorier un stock de passages, on peut essayer de formuler certaines règles de passage, mais il convient de ne pas oublier que l'être de passage est un être toujours déjà ailleurs. La traversée, la fuite, incurvent le passage allant du morceau choisi au changement constant. On le verra : le roman est familial à ses racines, mais les liens de parenté vont connaître une folle débandade. Cela va parler en passage, d'échange en échange, et, dès le début, de travers : un dire du fou opposé à la ligne droite des tours massives. La folie insiste partout (personnages, références) comme cet autre de la doxa (2) qui encore, en tant que pas-sage, se livre à "d'allègres copulations" de toute nature. Ce que le titre d' Echange met plus particulièrement en lumière, c'est l'interaction dans ce cadre (et débordant ce cadre justement), interaction entre textes, entre instances narratrices, entre joueurs, entre scripteurs et lecteurs aussi. Le jeu de la règle (celle de la surdétermination par exemple au niveau des signifiants, ou bien des signifiés pour le choix des éléments du livre) et du dérèglement (les brèches de l'ouverture, la fuite ailleurs, l'insistance de la pulsion) se lit par exemple à la fin de Passage dans l'évocation du tennis. Les règles du jeu s'y disent, mais il s'agit en même temps d'autre chose que de l'enregistrement d'un événement réglé ; c'est justement l'événement en tant que tel qui intervient : le tennis fait penser à Den(n)is et l'image de la beauté du joueur fausse le jeu, ou encore la partie rappelle Duras et l'hallucinante insistance hors image des balles qui rebondissent. On y suit un rythme, un tempo, qui dans sa régularité n'a rien de mécanique, mais qui fonctionne selon la répétitivité du désir, 'love-party' (mot qui ménage ici la transition entre tennis et jeu amoureux ; cf. fin Eté).

Passage

Quels sont donc les ingrédients que propose Passage? (3) D'abord ce que dit la postface : une série de (quasi) citations littéraires et d'anecdotes sur la vie d'un certain nombre d'auteurs plus ou moins connus. En outre des textes antérieurs de Renaud Camus - qui, pour troubler à jamais l'avant-après, se 'retrouvent' dans Echange (souvenirs d'enfance ou bien récits racontés par la grand-mère ou le père notamment)...sous une autre plume (celle de Denis Duparc, pseudonyme de Camus). La recherche peut se proposer de tracer un circuit des composantes, une circulation, mais, est-il possible d'y trouver un point de départ ? Il nous semble fondamental que celui-ci manque pertinemment (cf. les titres) : si Echange par exemple revient à une prime enfance anecdotique, celle-ci se montre bientôt trop éphémère, incertaine, emprunté (à Proust par exemple). Ce qui est donné comme réel s'avère être fictif dès le départ ; qu'on reprenne la première phrase du livre : «- Et de nouveau : Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.» La phrase qui suit indique qu'il s'agit d'un tableau, et en la comparant avec le texte de la couverture on découvre que c'est le monde de Magritte qui est évoqué. Le texte continue alors par un enchaînement apparent avec la fenêtre «ouverte sur combien de paysages» et la mention des feuilles blanches. «Puis, entre la table et la fenêtre (but that's what Virginia Woolf is all about (my dear)) - Jacob! Jacob» Et le va-et-vient entre vue, souvenir et lecture est lancé.

Les auteurs qu'on rencontre en route ont un indéniable air de famille : Woolf, James, Nabokov, Proust, Roussel, Duras, Robbe-Grillet, Ricardou, pour ne nommer que les plus insistants, sont tous des chercheurs, des expérimentateurs dans le domaine de la narration ; tous se demandent d'une façon ou d'une autre ce que narrer peut être dans le monde moderne. Camus met donc cette interrogation à un second niveau.

Avec les grands navigateurs, explorateurs des "passages", les auteurs nous emmènent en voyage : à New York, aux Indes (s'y croisent par exemple le Perceval des Vagues de Virginia Woolf, le Vice-Consul de Duras et les personnages de Passage to India de Forster) ou encore à Venise, véritable plaque tournante. Les transitions et recoupements se font essentiellement selon trois séries : les transformations du signifiant, des données géographiques ou "vécues", des souvenirs littéraires ou historiques. Et insistent partout, sourdement, les thèmes inquiétants de la mort, du suicide et de la folie. Une dimension supplémentaire de passage est fournie par une série de photos - de vues - avec lesquelles le texte entretient une relation de renvoi (en biais, par des liens accidentels, ténus, relevant des détails, des bouts de phrase marginaux en apparence). (5) Tout ceci se présente (sans indications directes) comme souvenirs, lectures, imaginations, combinaisons du narrateur qui parfois intervient en tant que 'je' : évidemment, le livre ne tardera pas à miner une position trop centrale de cette instance : le 'je' se multiplie, et passe à d'autres personnages, de sorte qu'au niveau du livre entier il devient impossible de préciser qui dit quoi.
L'incertitude de la voix parlante se manifeste aussi dans l'emploi de formules qui expriment souvent le doute, l'hésitation, la multitude des possibilités, la contingence de la succession ; ainsi page 10 «ou bien», p. 12 «une chose que je sais», p. 116 «mais les dates ne coïncident pas», p. 30 «versions divergentes», p. 92 «Chacun y va de son petit récit».

Relisons enfin le texte de la couverture pour voir un abrégé de quelques lignes supplémentaires, une méditation sur la notion de 'passage' : le récit combine départ-voyage-destination et les retraverse : tout est en phrase - il s'agit de suivre leur illusion tout en se méfiant de leurs caprices.
En suivant les permutations (cf. Passage p. 151) entre partenaires, passons à Echange et notons le chiasme : début Passage = fin Echange et fin Passage = début Echange, respectivement le tableau de Magritte et les règles du tennis.

Echange

Le début d' Echange a l'air d'une mise au point : on se dit «voilà, tous les fragments de Passage vont retrouver leur berceau, constituer une belle unité!» Tout a donc commencé dans le parc de la grande maison de Chamalières (même si tous les noms ne sont pas donnés, il est aisé de retracer dans ces premières pages Clermont-Ferrand et ses environs), et le narrateur se met à raconter son enfance (le pastiche et la présence d'éléments comme le Bois Noir peuvent avertir le lecteur des dangers à venir). Mais tout comme Tristram Shandy, notre narrateur n'ira pas loin ou plutôt, bientôt il ira beaucoup trop loin. Les pistes se multiplient, les versions divergent, les histoires vont pulluler, les données valser, les noms tourbillonner. La population du quartier est uniforme et tout le monde a sa saga ; la disposition géographique ne cesse de changer, surtout quand les différentes époques vont se succéder sans ordre. Bientôt aussi l'histoire d'une petite ville s'ouvre sur l'encyclopédie, et vers le milieu du livre le texte, ayant infiniment compliqué les relais et réseaux, s'est complètement rebranché sur Passage. Le narrateur lui aussi a bientôt perdu sa position centrale et le lecteur doit essayer de se repérer parmi une foule de conteurs d'histoires, où seuls le père et la grand-mère ont un relief plus prononcé.

Indiquons d'abord les grands thèmes d' Echange en citant le texte (p. 155): «Episodes et détails ne cessent de changer, mais la trame demeure la même, de versions en versions, la ruine, l'amour, la folie, la mort.» Ajoutons les reines blanches, les grands voyageurs, les opéras de prestige et leurs compositeurs, les architectures compliquées, la généalogie, les périples de grands auteurs-chercheurs, les séjours dans les saunas et 'tasses', les recoupements entre films (cf. p. 170), livres, pièces, musique, tableaux (par exemple le coin de rue de Canaletto qui ne cesse de revenir). Roland Barthes dit sur la couverture : «L'écriture n'a-t-elle pas été pendant des siècles la reconnaissance d'une dette, la garantie d'un échange, le seing d'une représentation ? Mais aujourd'hui l'écriture s'en va doucement vers l'abandon des dettes bourgeoises, vers la perversion, l'extrémité du sens, la folie, le texte...» (cf. Eté, p. 160, où cette citation est réinsérée). L'auteur apparaît comme ce personnage qu'est le fou (la folle) d'Angèle (cf. p. 158), comme le pauvre hère des grands rois fous, les compagnons des clients du Dr. Blanche à Ivry ou des mystérieux docteurs provenant de Robbe-Grillet. A la page 173 nous tombons sur un phénomène qui va prendre une place importante dans la suite de l'univers de Renaud Camus ; une note se greffe sur le texte, scindant la page en deux et, qui plus est, cette note va continuer à buissonner sur le bas de page jusqu'à la fin du livre, p. 238. Là elle reste d'ailleurs inachevée, juste après l'introduction d'un ultime 'je' et une remarque picturale sur l'encrage de différentes couleurs, qui «ne coïncident pas exactement avec les contours de cha-». Une autre petite note termine la page, reprenant donc le début de Passage (il y a de la sorte un certain décalage dans le chiasme). L'importance que prend la première note permet de parler d'une véritable bifurcation, où le lecteur devra choisir quelle voie il va suivre - c'est comme si deux mains écrivaient à la fois. La hiérarchie entre les deux textes en devient indécise.

Travers

Travers va exploiter et étendre ce système de notes. Celles-ci vont tellement proliférer que le récit premier se rétrécit fortement, jusqu'à ne plus former le plupart du temps qu'une mince bande marginale, la première ligne des pages. Ce récit premier raconte l'histoire d'un voyage à New York (7), qui a lieu du 20 au 26 mars 1976. C'est une histoire assez simple, support et source des notes et qui a comme trait principal le morcellement propre au journal, renforcé par la nature des activités du couple qui raconte : promenades, visites à des amis, rencontres avec certains artistes, aventures érotiques, fréquentations de musées et d'expositions, conversations sur l'art en général, sur la peinture et la littérature en particulier. Si à ce niveau-là les noms propres (d'endroits à New York ou bien d'artistes tel que Warhol, George et Gilbert et Rauschenberg) désignent un référent réel, une autre dimension réintroduit l'ambiguïté et fait que réel et fictif se mêlent inextricablement. C'est que le voyage est en même temps une sorte de pastiche de Robbe-Grillet (on pense notamment à Projet pour une révolution à New York) : le départ imitant un roman d'espionnage, les périples dans les souterrains de New York, où Renaud va à la recherche du docteur Travers. Ce médecin a traité Denis, double de Renaud retrouvé dans la métropole et qui paraît être impliqué aussi dans de mystérieuses activités clandestines. Le statut des personnages devient incertain, état de cause aggravé par les complications de la narration : les auteurs s'y présentent comme les rédacteurs du texte qui essaient de composer un ensemble à partir de brouillons et de bouts de manuscrits, dans lesquels une bonne vingtaine d'écritures se mélangent et se superposent. La plupart du temps il devient indécidable quel "je" parle, ce qui vaut encore pour les rédacteurs eux-mêmes (et leur texte en italiques).
Revenons aux notes. En comparaison avec les livres précédents, le système (et par conséquent le brouillage des frontières entre la réalité et la fiction) se complique encore de deux façons. D'abord par le moyen de la superposition : une note peut toujours en engendrer une autre, ce qui donnera jusqu'à six étages de renvois, au cours desquels le sujet peut changer du tout au tout, créant de déconcertant va-et-vient dans la lecture. Ensuite par le fait que les aspects anecdotique, fictif, critique et métalangagier se renvoient constamment la balle.

Pour compléter la mosaïque nous trouvons mêlés au texte premier un grand nombre de passages en majuscules, constituant des citations en différentes langues, provenant de toutes sortes de textes et dont le lien avec le récit autour invite à un jeu de découvertes continuel. Un exemple : à la page 183 figure le début de Locus Solus de Raymond Roussel, entouré de fragments de conversation sur la directrice de galerie Illeana Sonnabend. Or, on sait que le parc de Martial Canterel est aussi une sorte de galerie en plein air, et la phrase qui suit la citation "combine" Illeana, Roussel et le livre qu'on est en train de lire : «Elle parle plusieurs langues et les confond un peu.» Citons encore la phrase suivante (p. 123), qui commente sa propre nature : «Or, l'efficacité de la notion d'intertextualité, c'est qu'elle frappe d'impertinence la question métaphysique par excellence qui est celle de l'origine.» C'est aux différents niveaux du livre qu'on retrouve cet auto-commentaire (pas dénué de contradictions) et une réflexion sur sa visée.

Pour résumer l'errance des trois premiers livres des "Eglogues", voici une citation qui à sa façon, prenant le "contexte" comme un «facteur de polysémie», trace les contours de l'entreprise, mais où, d'autre part, la fin de la phrase ne laisse pas de tout remettre en question (p. 275, nous soulignons) : «l'histoire, la géographie, l'étymologie, l'anagramme, la biographie, l'actualité, l'érudition la plus folle, la coïncidence, le précédent, jusqu'à l'erreur une seule fois commise, toutes les marques, claires ou moins claires, que d'autres ont laissées dans l'infinie forêt des associations, tous les signes, enfin, de la cohérence précaire, échevelée du monde, ouvrent à travers l'espace et le temps de merveilleux passages où s'échangent, défiant la mort et ses vertiges, réponse patiente et méticuleuse à la folie, à l'oubli et au manque d'amour, les petits caractères noirs, serrés, étonnamment réguliers, d'une seule et longue phrase sans césure (8), comme dirait le pauvre Duane, à jamais inintelligible.»

Eté

Eté est signé Jean-Renaud Camus et Denis Duvert (cf. l'auteur Tony Duvert)). Le sous-titre est "Travers II", ce qui indique déjà le lien étroit avec le livre précédent : c'est le journal d'une seconde semaine à New York, récit de départ sur lequel se greffe toute sorte d'autres énoncés, principalement des citations et des notes. Si la première semaine était datée (mars 1976), cette précision manque ici, de sorte qu'on ne peut pas dire avec certitude s'il s'agit de deux périodes qui se succèdent immédiatement dans le temps. Pourtant le début d' Eté paraît enchaîner avec la fin de Travers («reprise de la scène de la veille», p. 13), et il est bien question d'un séjour de deux semaines (cf. p. 304). Pourquoi alors cet escamotage de la date précise ? La raison pourrait en être qu'en ce qui concerne Eté le récit de départ fonctionne beaucoup moins comme vraie 'base' que dans le cas de Travers. La première cause en est que les notes prises aux Etats-Unis sont élaborées après et que des remarques parfois fort détaillées, concernant la période intermédiaire ou bien appartenant au présent de la narration, se mêlent au récit 'premier', sans que les limites soient toujours bien claires.

Cette perturbation d'une temporalité nettement fixée est aggravée par l'insertion des citations, changeant de registre de phrase en phrase, sautant d'époque en époque, créant ainsi une sorte d'achronie (selon la terminologie de Genette), un été suspendu où il convient de lire 'été' aussi comme participe : ce qui a été, le passé.

En ce qui concerne les notes, il faut remarquer que celles-ci perdent pour une grande partie leur fonction antithétique ; au lieu de saper, par une réaction hypertrophique, le récit premier, elles 'l'oublient' et continuent en toute indépendance après un rapide départ, se ramifiant à leur tour suivant la complexité des greffes. Ainsi on retrouve aux deux niveaux les mêmes énoncés se faisant écho, se renvoyant la balle (l'image du tennis insiste toujours). A la page 80 par exemple on retrouve les périples à New York dans la note (autre cas pareil p. 235) ; à la page 36 les propos concernant Mister Travers et Lady Ava passent et repassent du niveau 1 à la note, compliquant ainsi le mystère de leurs activités, tandis que dans Travers les énoncés en majuscules ne hantaient que le texte premier, ici on les trouve également dans les notes et le reste du texte. Ou plutôt, il faut dire que cet équilibre s'instaure peu à peu, se gagne sur un début qui forme la transition avec Travers : au début le texte s'enfonce vite dans la note, par le moyen d'un appel quasi-irrésistible en forme de devinette (p. 14). Dans ces notes commencent alors à s'ébaucher les bribes de récit qui reviendront ensuite au premier niveau.

Quant au contenu, la thématique élabore celle des livres précédents : on pourrait parler d'un essai d'embrasser la réalité et l'imaginaire dans leur entrelacement constamment changeant. En avançant dans le livre, l'alternance des sujets devient de plus en plus saccadée, tandis que les phrases elles-mêmes gardent leur élégance classique. Le texte commente ce mécanisme d'après Barthes (p. 202) : «Ce que le livre de Denis Duparc démontre brillamment, c'est que la toute-puissance narrative est venue se réfugier dans l'unité flaubertienne par excellence, la phrase, curieusement laissée intacte par le démantèlement du roman ; il apparaît alors une nouvelle catégorie, que l'on pourrait appeler le micro-récit, le récit minimal : toute une vie dans une phrase.» Et pour la lecture vaut le précepte suivant (p. 55) : «Ce qu'il faudrait, c'est que de chaque phrase on se demandât quel est son rapport, quel est l'ensemble de ses rapports, avec tout le reste ; de chaque mot». travail gigantesque que chacun n'accomplira que fort imparfaitement, démontrant ainsi la 'puissance' du texte (400 pages, chacune présentant une vingtaine de micro-récits - avec des répétitions, certes, mais qui ne font que multiplier les liens) (9). En ce qui concerne l'enchaînement on trouve encore une précision importante (pp. 202 et 356) : «Des liens multiples apparaissent, qui tissent un réseau que le savoir ignore mais que le désir irrigue après l'avoir fait naître.» La lecture complique le cheminement : «Tout lecteur multiplie ou caviarde le texte des branchements non programmés de sa propre culture» (p. 364). Lisons aussi : de son propre désir, de sa propre imagination. Car c'est d'abord et surtout le désir qui se manifeste selon 'l'oscillation métaphoro-métonymique' dont parle G. Rosolato (10). Les accouplements et ruptures miment les fixations et l'errance du désir. La répétition (obsessionnelle) de telle phrase, tels mots, tels noms dessine une figuration du travail inconscient. Ainsi ce système empêche le texte de se refermer sur soi : «Chacun des éléments distingués peut, certes, se prêter à une dialectisation représentative, mais ce qui importe, c'est ce principe de connexion comme tel qui, "oubliant" les effets de sens, maintient l'oeuvre ouverte à la production désirante» (p. 378). Revenons au contenu des énoncés.

On s'est déjà aperçu qu'il y a un vaste réseau 'théorique' allant de l'auto-commentaire (parfois contradictoire) et de l'insertion de propos d'autres critiques sur les "Eglogues" à une théorisation plus générale concernant la littérature, l'écriture, la logophilie, le sujet et son désir, etc. Répétons qu'il s'agit d'une partie intrinsèque du livre à cause des multiples concordances avec les autres niveaux. Le voyage à New York et les nombreux liens avec d'autres personnes qui se font là-bas comme à Paris (donnant lieu à des visites d'expositions, des discussions sur l'art, des pratiques homosexuelles, des expériences avec différentes drogues, etc.) se répercute dans une intertextualité fictionnelle : le livre se présente comme un recueil de manuscrit déchiffrés par une police secrète, qui cherche à détecter une mystérieuse conspiration, des réseaux clandestins, une sorte de 'French connection' (cf. la présence de ce mot dans la citation ci-dessus). L'intertextualité proprement dite réside surtout ici dans les innombrables références aux romans de Robbe-Grillet.

On peut conclure au niveau général qu'il faut lire le livre comme une vaste entreprise de sape contre des écritures garantes de l'ordre traditionnel. L'importance de l'intertextualité se remarque aussi quand on regarde toute la constellation de textes littéraires qui se présente selon des citations spécifiques ; celles-ci sont accompagnées d'une série de remarques concernant la vie de leurs auteurs (fixant surtout ces points où la biographie se pénètre d'éléments fictionnels mythiques). On trouve entre autre Carroll, Melville, Ramus, Chateaubriand, Proust, Woolf, Joyce, James, Nabokov, Poe, Duras, Perec, Roche, Pessoa, Roussel, Brisset, Wolfson, Camus - Albert ! - Leiris, Simon, Sand, Barthes, Loti, Gide, Maupassant, Flaubert, Virgile, Théocrite, Mann, Ricardou, Verne; entre eux s'établit un vaste champ de combinaisons autour de certaines notions-clef (l'été, la mort, les masques, la conception de la littérature etc.), et de noms propres privilégiés comme l'Inde ou Venise. Le livre par là accentue sa généalogie. Un texte n'existe, ne prend sa force que dans le champ culturel où il surgit. Ses choix dans ce domaine, ses points d'attache, dessinent la spécificité de son imaginaire.

Des réseaux parallèles s'établissent dans le domaine de la musique avec une prédilection pour l'opéra (Malher, Wolf, Berg, Duparc, Debussy, Ravel, Händel, Monteverdi, Verdi, Boulez, Wagner e. a.) et dans celui de la peinture (Monet, Canaletto, Cézanne, Léger, Duchamp, Man Ray, Matisse, Rauschenberg, Johns, George et Gilbert, Warhol e. a.) (11). Et ces réseaux communiquent aussi entre eux évidemment.

Un thème récurrent supplémentaire chez R. Camus est l'histoire des différentes maisons royales. Il semble alors donner la préférence aux anciens rois du Balkan dont les tribulations paraissaient mieux se situer dans un monde d'opéra et d'opérette que dans une réalité politique (depuis l'auteur a élaboré avec virtuosité cette thématique dans Roman Roi et Roman Furieux). Pourtant, il parle aussi longuement de Louis II de Bavière par exemple et de la reine Astrid de Belgique ou encore du Prince Charles d'Angleterre à l'occasion de son mariage dont l'impact mythique n'est pas moins insistant. A travers ces récits morcelés reviennent toujours les motifs de la mort, de la folie, de l'exil, de lents mouvements figés par les après-midi d'été. Il faut d'ailleurs que la problématique politique et sociale actuelle ne manque pas de s'introduire dans l'ensemble : l'affaire Jonestown, la torture à travers le monde, la situation au Cambodge, les enfants maltraités, le racisme par exemple qui, placés dans ce contexte, en reçoivent un éclairage particulier, celui-ci entre autres : «Il s'ensuit naturellement qu'il n'y a pas de rupture de substance entre le livre et le monde, puisque le "monde" n'est pas directement une collection de choses, mais un champ de signifiés : mots et choses circulent donc entre eux de plain-pied, comme les unités d'un même discours, les particules d'une même matière» (p. 39).
Sans vouloir être exhaustif, nommons encore comme réseaux complémentaires qui traversent le livre le récit des grands voyageurs, les précisions curieuses sur les vedettes de l'écran et le récit d'autres voyages du (des) narrateur(s), en Grèce par exemple, thèmes qui se laissent comprendre comme d'autres spécimens de la traversée et de l'exploration des signes.

Roussel en Eté

Revenons un moment au domaine de l'intertextualité littéraire pour donner une illustration détaillée des mécanismes du livre. On pourra voir ainsi comment les références à tel auteur se répartissent sur le texte et quelles sont les lois précises qui sur une page donnée président à l'insertion. Raymond Roussel est un exemple représentatif, choisi aussi parce que pour lui nous étions à peu près sûr de repérer toutes les allusions (12). Roussel occupe une place préférée dans l'univers littéraire d'Eté à cause d'une parenté spéciale entre les deux auteurs : la mise en texte du désir et de l'imaginaire passent par un travail méticuleux sur les signes. Roussel a expliqué sa méthode dans Comment j'ai écrit certains de mes livres. Or, comme "appendice" des "Eglogues" nous est annoncé un volume signé Denis Duparc s'intitulant "Lecture (Comment m'ont écrit certains de mes livres)". La relation et la distance entre arts poétiques passent par l'écart et la ressemblance entre deux titres. Aux yeux de Camus, Roussel possède en outre certaines qualités particulièrement intéressantes : son appartenance à une famille liée à la noblesse de l'empire ; son homosexualité ; son usage de stupéfiants ; ses séjours en clinique ; sa "folie" ; son suicide ; ses voyages ; l'exotisme dans ses livres ; son admiration pour Loti et pour Verne ; sa vie "cachée" ; sa visible recherche de l'ineffable. Voilà autant de traits qui le lient plus ou moins directement à d'autres personnages figurant dans le livre.

Cette insertion peut se lire aussi dans un schéma de la dérivation des noms et des mots (Eté, p. 199) ; Roussel s'y trouve à deux extrémités, un peu comme dans les récits brefs de cet auteur, cherchant la voie de fiction qui permet de lier deux phrases (quasi)homonymes. Dans le schéma Roussel enchaîne sur Michèle Morgan (la star dont le vrai nom de famille est Roussel - cf. p. 115) et l'Arc (un numéro important de cette revue lui a été consacré) pour arriver à sa doublure par les deux derniers pas suivants : mon nez (d'une évidence capitale pour un auteur nommé Camus) et Ney (la branche noble des parents de Roussel), passant par toute une série de termes intermédiaires élaborés dans Eté : car Otto, Renaud, Reno, Nero, Nemo, Monet, Monnaie ; on y détecte facilement le jeu des transformations. Ajoutons que dans la série des musiciens on n'est pas étonné de tomber sur Albert Roussel (p. 86, 198 e. a.), ni de trouver une mention des laboratoires Roussel (comparés à ceux de Roche naturellement, p. 190) et pas moins d'en arriver à Eric Roussel, l'historien, p. 340 ou encore à plusieurs personnages nommés Russell ou bien Russel (et ainsi de suite). Cadet Roussel enfin est présent p. 393 (on dirait que le numéro de cette page n'est pas dû au hasard), comme ailleurs la rousserolle qui imite si bien ses frères ailés (p. 38). C'est le texte de Camus qui échafaude ici une fascinante famille imaginaire. Voyons maintenant la présence directe de Roussel dans Eté sans entrer dans tous les détails.

D'abord il y a une suite sur la vie de Roussel concernant principalement son suicide à Palerme (avec une réfutation p. 346 de la thèse selon laquelle il se serait brûlé la cervelle - p. 109) - cf. pp. 22, 81, 170 ; on y apprend entres autre que l'année de la mort de Roussel (1933) est la même que celle de Duparc : voilà Roussel lié à la série 'parc' aussi. Suivent des remarques sur la famille (pp. 58, 257, 302, 321, 356) ; on a vu que Ney se lie à 'nez' - or le mot se retrouve encore retravaillé p. 405 : il s'agit d'une flûte de roseau "symboliquement considérée comme l'instrument substitut de l'âme" (et Roussel a écrit un poème intitulé Mon âme).

Ensuite on trouve quelques autres détails de sa vie, comme le fait qu'il se servait de détectives pour la confection de Comment j'ai écrit certains de mes livres (p. 288 ; cf. les policiers d'Eté), et surtout les notes sur son grand amour pour Venise, histoire construite par Georges Perec et qui figure dans le numéro de l'Arc (p. 99, 165 - Venise, ville-clef dans Eté). S'y ajoutent des détails biographiques empruntés à Comment... : le voyage sur la trace de Loti (pp. 51, 163), la crise lors de l'écriture de La Doublure (p. 202). Une autre catégorie est constituée par certaines remarques critiques sur les livres de Roussel (La Vue, p. 112 ; Mon Ame, p. 296 ; Nouvelles Impressions d'Afrique, dont le système d'imbrication est certainement une des sources des "Eglogues", p. 379) et sur Roussel et Duchamp (p. 258) ou bien de jugements généraux («tout cela est roussellien», p. 130 ; «néanmoins, n'est pas Roussel qui veut», variante d'une phrase de Comment...p. 392). On peut dire en général que c'est plutôt le "mythe Roussel" qui est mis en scène de la sorte.

Un autre groupe primordial est constitué par les citations : p. 64 se trouve la phrase initiale du conte "Parmi les Noirs" : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard formaient un incompréhensible assemblage», assemblage à démêler donc comme pour Eté (bandes, billards etc. reviennent souvent, cf. par exemple p. 363) ; p. 162 nous pouvons lire une citation de Mon Ame sur un pâtre au théâtre (deux autres motifs de Camus) ; p. 173 et p. 183 mentionnent la rencontre entre Séil-Kor et Nina (Impressions d'Afrique) dont certains éléments comme l'amour, le tremblement et le nom de Tulle entrent en frayage avec le texte environnant parlant de copulations ou d'amour théâtral, de peur, de menaces, de luttes ; p. 240 donne «Je prenais le mot palmier (...)» - il s'agit d'une illustration du Procédé roussellien exposé dans Comment... ; p. 251 présente le départ du Lyncée (Impressions d'Afrique), mot entrant dans le système de Camus ; pp. 282-284 se trouve le pedigree de Souann (Impressions d'Afrique) lié à la généalogie dans Eté, à Swann aussi et par là à cygne, signe, Tristan, Gilberte etc. ; p. 292 se lisent les reflets de La Vue - sorte de mise en abyme donc ; p. 293 nous trouvons : «On dominait de là l'ensemble du vaste jardin» : il s'agit du Béhuliphruen dans Impressions d'Afrique ; enfin, p. 318 on rencontre Canterel dans son parc (Locus Solus). Il s'agit donc de citations présentant des motifs qui sont également actifs dans Eté ou bien soulignant une parenté dans le processus d'écriture, tandis qu'il s'établit de subtiles connexions avec le contexte immédiat. Il s'agit là d'un jeu aussi, procédés qu'accentue une dernière série de renvois, rapprochant par exemple (implicitement) Carrousel et "cas Roussel" (p. 369), ou encore introduisant un docteur Roussel armé d'une seringue (dans ce dernier cas il y a une interférence aussi avec La Prise de Constantinople de Jean Ricardou).

Pour terminer examinons dans cette dernière catégorie l'exemple suivant (p. 246) :
Man Ray l'aveva già fotografato in un travestimento femminile che ha carrattere ironico, ma poi rientra perfattamente nella petica di Duchamp che in molto opere, e specialmente nel Grande Vetro, con sottile ambiguità ha giocato con l'ambivalenza dei sessi. Une main au-dessus des yeux, la rousse, elle, prend son temps pour observer le panorama dans ses moindres détails. (...) elle est la fille adorée d'un riche marchand d'Ussel, dans la Corrèze. Jouez, jouez donc, ce n'est pas de vous que nous parlons.

Dans notre collection figurait le lien Duchamp-Roussel (inspirateur du Grand Verre) (13), Roussel chez qui la subtile ambiguïté dans l'ambivalence des sexes est connue, et la citation de la devinette proposée à Séil-Kor sur le chef-lieu de la Corrèze (p. 284-285). Or de cette rencontre naît une nouvelle dilettante : (14) la rousse, elle, (fille d'Ussel en Corrèze. On a donc suivi l'incitation-emblème du livre (reprise de Passage), figurant ailleurs en italien : Giocate... Jeu gratuit, byzantinismes ? Nous ne le croyons pas : jouer avec les signes est notre liberté et nous entraîne à en détecter les pièges cernant toute réalité. Le livre invite donc à ces constructions de rapprochement pour toute mention faite concernant Roussel, comme pour chacun des autres noms surgissant dans le texte : le plaisir de jouer est virtuellement infini. Ce que nous a appris de toute façon notre petit voyage, c'est que Roussel, selon ses multiples aspects, l'homme, l'oeuvre, le mythe, son influence, a été parfaitement intégré dans la grande machinerie d' Eté.

Enfin, on pourrait dire que l'image de Roussel telle qu'elle apparaît ici fonctionne d'une façon plus générale comme emblème des intentions de Renaud Camus. C'est que pour l'un comme pour l'autre il s'agit de s'écrire, de se trouver à partir (essentiellement) du langage déjà dit (Roussel s'est servi comme matière première à soumettre à la machine du procédé, aussi bien d'extraits littéraires, de chansons populaires que de textes publicitaires, voire de l'adresse de son bottier).

Dans une interview (14) accordée par Michel Foucault quelque temps avant sa mort, à l'occasion de la traduction anglaise de son Raymond Roussel, l'auteur de Les Mots et les Choses s'est exprimé de la façon suivante :
«Nous vivons dans un monde dans lequel il y a eu des choses dites. Ces choses dites, dans leur réalité même de choses dites, ne sont pas, comme on a trop tendance à le laisser penser parfois, une sorte de vent qui passe sans laisser de traces, mais en fait, aussi menues qu'aient été ces traces, elles subsistent, et nous vivons dans un monde qui est tout tramé, tout entrelacé de discours, c'est-à-dire d'énoncés qui ont été effectivement prononcés, de choses qui ont été dites, d'affirmations, d'interrogations, de discussions etc. qui se sont succédé. Dans cette mesure-là, on ne peut pas dissocier le monde historique dans lequel nous vivons de tous les éléments discursifs qui ont habité ce monde et qui l'habitent encore.»

Selon nous, ces paroles concernent autant l'oeuvre de Renaud Camus que celle de Raymond Roussel. Or, il pourrait très bien souscrire aux paroles de Gilbert Lascaux dans l'Arc, «Roussel est nécessairement celui qui parle d'oeil» (15) (de la Vue à la Mort). Etudions donc à notre tour le lien entre le langage, le regard et la mort dans Eté pour préciser ensuite qui oriente le langage.

La mort l'été

Curieusement le roman Eté est "annoncé" sur la page hors-texte du même livre qui donne l'index de la série sous le titre La mort l'été. Finalement n'est resté qu' Eté comme titre (16) qui en tant que substantif et participe comporte aussi bien l'idée de la mort que celle de la saison estivale. En sourdine on peut encore entendre "Léthé" comme harmonique. La grande frénésie qui caractérise les activités dans ce livre trouve sa contrepartie dans la constante référence à la mort. On a même régulièrement l'impression de la présence tangible (lisible) d'un au-delà du principe de plaisir, de Thanatos entraînant irrésistiblement les sujets vers le néant. Examinons d'abord de plus près le lien mort-été comme point significatif.

La reproduction du tableau "Eté" de Monet au début du livre se combine dans un sens avec l'exergue provenant de Tony Duvert : «L'été passait, un peu moins clair chaque jour». Chez Monet aussi le ciel est lourd de menace, il y a comme un voile de poussière qui pétrifie les choses. «La mort nous affecte plus profondément sous le règne pompeux de l'été» (p. 350). C'est en effet toujours un cadre luxueux, baroque qui accompagne la mort dans le livre ; c'est souvent une mort poétique ou théâtrale ; l'on peut dire aussi que la mise en scène, d'une certaine manière, essaye de la conjurer. Voici par exemple p. 21 : «Avec les fleurs les plus belles tant que durera l'été et que je vivrai ici, Fidèle, j'adoucirai ta triste tombe» (variante en anglais p. 178) ; ou bien page 44 : «ce fut un bel été, fade, brisant et sombre, / Tu aimas la douceur de la pluie en été / Et tu aimas la mort qui dominait l'été / Du pavillon tremblant de ses ailes de cendres.» Parmi d'autres occurrences signalons encore vers la fin du livre (p. 410) : «Sommer lächelt erstaunt und matt - in den sterbenden Garten-Traum.» La mort se présente donc comme une sorte de séductrice dans son apparat de grande cérémonie ; elle est comme sacrée. Souvent se mêle à la comparaison mort-été un air sensuel ; on y sent «ces arômes touffus de cet été suspendu» (p. 340), un peu comme dans le Paradou de Zola ; l'érotisme des adolescentes fiévreuses y interfère avec l'orage. Pourtant l'opposition restera active et recreusera le récit : «Il se produit alors une antithèse terrible entre la profusion tropicale de la vie extérieure et la noire stérilité du tombeau. Nos yeux voient l'été et notre pensée hante la tombe» (p. 288). La mort, si elle prend peut-être son point de départ au coeur de l'été, se propage pourtant d'une façon beaucoup plus générale sur le livre.

D'une part une longue série de morts illustres revient à presque chaque page du roman, et d'autre part l'art (et l'écriture en particulier) est consubstantiellement lié à la mort. C'est surtout cette dernière circonstance qui impose l'importance globale du thème. Ainsi p. 309 : «Je veux dire que l'écriture nous rend à la mort.» Ceci doit se lire probablement selon l'insistance du principe de mort dans le texte, caractérisé par la dispersion et la dissémination. Cependant, une régression moins radicale parait déjà induire l'instance létale : «La mort, c'est le nom-de-la-Mère» (p. 385). En d'autres termes (et pour garder le vocabulaire lacanien qu'Eté cite et mime) : si la "sublimation" textuelle implique ses voies régressives, en pratiquant une invasion de l'aire symbolique par les dit-mentions de l'imaginaire et du réel, ceci ne va pas sans le risque majeur, sinon calculable, de la rencontre de la mort. Ainsi le texte peut répondre à la définition suivante : «Rien, donc, ici, qui ne désigne et vérifie, comme on passe le doigt sur une plaie béante, la perte incicatrisable : arrachement d'un Eden imaginaire, absence de l'autre en sa présence même, cri d'horreur à la face du réel, c'est-à-dire du mal» (p. 366). Oui, «La mort nous guette au tournant de chaque phrase» (p. 194). Il faut donc tromper la mort : montrer qu'elle 'est pas rien ; l'inscrire dans les règles - les séries, les dates, les coïncidences (ainsi selon le 13, «qui paraît être dans les "Eglogues" le chiffre de la mort(...)» - p. 21.

La mort en deviendra de moins en moins réelle (et cet autre moyen de dé-réalisation qu'est l'incorporation selon Abraham est également exposé dans le livre - p. 131). Jones et Moro, les enfants de Malher et les fils des impératrices Eugénie et Sissi, la reine Astrid ou encore la chienne Vania : tous meurent selon leur légende. Et s'il est vrai que «nous aimons qu'il en soit ainsi : le simulacre du représenté, c'est la légèreté de la mort. Il n'y a que des représentants ; la mort n'est rien. Mais ses représentants encore moins que rien» (p. 232), s'il est vrai que le texte est cette négativité, celle-ci se lira aussi comme refus, refus par exemple de ne pas inscrire la mort-limite. On pourrait ainsi considérer l'exemple de Maurice Roche (p. 32) : «Serai-je le dernier qui s'arme pour les morts ? » aurait été l'indication donnée par l'auteur de Macabré, et Camus vient donc prendre la relève.

Il n'y a qu'un pas de la mort à la folie : les pères perdant leurs filles s'égarent, les rois fous se suicident, la schizophrénie de Wolfson veut être "saturation" et "suturation" (p. 308) du langage contre la mort, l'incorporation met les mots à l'abri du deuil et risque d'ouvrir sur le deuil de soi-même. Les grandes folies de l'histoire et de la littérature se rencontrent dans Eté pour lui imprimer sa marque : les rois et les stars, Orlando et Tristan, Louis II et son frère, William Wilson et son collègue du "Horla", leur délire mime le texte : «Il parlait sans cesse et sans suite, avec une fébrilité frénétique, et mélangeait à des récits obscènes d'une précision dont elle n'avait que faire de vagues souvenirs de vacances en Grèce, le tout noyé, sous le signe de la mort, dans un vertigineux fatras historico-intellectuel» (p. 237) Mais cette allure de fou, cette marche de travers a son but stratégique comme celle de Tristan ou encore de Wolfson. L'écriture doit être schizophrénique, si «les schizophrènes se distinguent des témoins par la prédominance de mécanismes associatifs jouant sur le signifiant (contraintes phonologiques et syntagmatiques) ou sur le référent (associations idiosyncrasiques renvoyant à des éléments autobiographiques précis) au détriment de contraintes du niveau du signifié (...)» (p. 347 ; cf. encore p. 286). L'écriture est un délire réglé contre des affres du réel : «Car si des règles folles, et précises comme la folie, n'étaient là toujours pour nous contraindre et nous maîtriser, pourrions-nous jamais produire autre chose qu'un long cri d'amour, d'horreur et de désespoir, sur la basse continue du malheur ?» (p. 383).

Le mécanisme-clef de cette écriture paraît être la citation : «la citation, c'est la porte ouverte à la folie». Disons avec Antoine Compagnon (17) qu'il s'agit ici d'un emploi moderne, sériel, de la citation (comme chez Joyce, longuement présent dans Eté, bien sûr). Celle-ci devient "symptôme" à l'opposé de ses différents emplois traditionnels (18). Compagnon esquisse aussi les conséquences de cet emploi "moderne" de la citation pour la position du sujet dans le texte : «Mais le sujet du symptôme n'en est pas un, il n'est pas vraiment sujet, car il n'est pas un, mais dispersé, éclaté, éparpillé : il est effet du discours, c'est-à-dire sujet au symptôme.» (19) Dans ce qui suit il s'agira pour nous d'interroger la pertinence de cette affirmation pour Eté. Remarquons d'emblée que pour la folie, le livre (le sujet du livre) l'attribue plutôt au frère : «Certes le nombre de mots que s'interdisait votre frère, de noms propres qu'il refusait de prononcer, par exemple, a considérablement diminué : il a fait beaucoup de progrès de ce côté-là. En revanche la cohérence de ses propos semble s'amoindrir régulièrement, les sautes de discours vont croissant, et c'est cela qui me préoccupe, je ne vous le cacherai pas». (p. 327).

Narrateurs

Qui raconte donc, qui revendique ces paroles ? Qui soutient ce discours ? Examinons d'abord les aléas de la situation narratrice. Dès le début, une première instance de narration se présente qui n'est pas identique aux noms d'auteurs figurant sur la couverture ; elle ménage plutôt, avec plus de raffinement, un léger décalage à leur égard (n'oublions pas que la mention auctoriale trempe dans le jeu). On trouve donc p. 13-15 "nous", spécifié ensuite comme "Je et Renaud". Remarquons que ce nous-là se différencie également du couple à la fin de Travers dont Eté paraît reprendre le journal : "nous" y était Denise Camus et Duane (Marcus). Mais à l'intérieur d'Eté aussi les changements de registre vont bientôt proliférer. Ainsi se heurtera-t-on à un large va-et-vient entre "nous" et "ils" : dès la page 17 on lit "nos deux Parisiens". En outre, en poursuivant la lecture on s'aperçoit que les différents "nous" et "ils" ne recouvrent pas (toujours) les mêmes personnages : les prénoms font une sarabande continuelle. Si le narrateur est difficilement saisissable en tant que personne, il l'est encore dans le temps et l'espace. Il s'y crée plusieurs dimensions, comme celle-ci sentant le pastiche (de tradition dans l'espèce): «Comme tout cela me paraît loin, à relire encore une fois ces lignes dans ma petite maison perdue au fond des bois, si glaciale aujourd'hui malgré la saison» (p. 48) ou bien il s'y ajoute des remarques comme «écrit à Paris» (p. 141). Ce double registre reste mobile et sujet à l'extension : «Néanmoins comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets, s'il en survient de nouveau durant la narration de précédents, ou doubles crochets, ou triples etc.» (p. 260).

D'autre part une suite de remarques faites à d'autres niveaux s'ajoute au récit de "base", un commentaire métatextuel parlant entre autres de l'écriture et de la composition du livre présent. Il y est fait mention du travail du narrateur (20), des éditeurs (p. 80), des rédacteurs (p. 141) ou encore des "transcripteurs anonymes" (p. 264). Un va-et-vient, une certaine confusion entre ces différentes instances ne manquent pas de déboussoler le lecteur. Comme dernier ancrage (pas moins piégé que les autres néanmoins, ne serait-ce que par les allusions à la folie) il peut s'en tenir aux indications suggérant que l'ensemble constitue le dossier de la police qui a enquêté sur tous ces personnages (cf. p. 141). Pour en revenir au récit "premier" (si l'on ose dire), signalons encore qu'à côté des "nous" et des "ils" se présentent des "vous" et des "tu" comme sujets de la phrase (p. 48, 139, 364 par exemple). Et, en effet, ces pronoms indiquent peut-être une ultime ingérence, celle du lecteur qui, à son tour, s'empare du texte.

Tout est fait pour installer une motilité continuelle ; de multiples transitions sont ménagées pour aller d'un discours à l'autre, d'une référence à sa semblable, d'un personnage à son sosie. Motilité incessante, décentrée qui propulse sans cesse l'écrit et la lecture qui ne sauraient s'accrocher à aucun repère stable. Le livre commente : «Plus un texte est pluriel, plus il présuppose une voix narrative mobile, contradictoire et désoriginée» (p. 115), ou encore «Il y a une voix narrative mobile qui est en train de sautiller à travers le jeu du "je". Pourquoi s'agirait-il de la voix de l'auteur ? » (p. 378)

Il faut noter que ces pratiques auxquelles nouveaux-nouveaux romanciers et telquelistes avaient tant bien que mal initié le lecteur vagabond des années 70, dépassent chez Camus comme chez ces prédécesseurs le stade du jeu gratuit, des acrobaties formelles arbitraires. Les thèmes de la mort, de la folie, des longues errances exploratrices, de l'effervescence contactuelle dans une métropole comme New York, des flux incessants et entrecroisés de messages que nous délivrent les médias, du réseau inextricable de l'univers culturel, se lient intimement au traitement que subissent les voix du livre.

Un exemple typique est fourni par la scène homosexuelle ou les gais accouplements (21) entraînent maint échanges de personnalité. Ainsi, entre les pages 53 et 65, a lieu une longue partouze variée pendant laquelle, concurremment à la manipulation des corps, le récit saute de personnage en personnage. On commence en groupe : «Denis, Gilbert, Walter, Georges, Renaud et moi sommes donc allés sans lui au Toilet » (p. 53). L'endroit se présente tel un labyrinthe au-dessus de vastes entrepôts. Page 54 le texte se divise en deux colonnes pour décrire une scène m-s selon deux versions, dédoublant ainsi l'instance narratrice, étape de sa mise en jeu. C'est un certain "Bruno" qui se lance dans la mêlée (p. 57) pour changer en "je" (p. 60) voulant s'informer de ce que font les autres. Il ressurgit (p. 61) comme Arnaud, qui retrouve ces autres, et «essaie de décider avec eux de la suite des opérations (...)». Mais c'est une longue et difficile entreprise, car il en manque toujours un. Aussi, lorsqu'il revient vers son ami à la casquette à carreaux, celui-ci s'est perdu dans la foule, et il ne le retrouvera pas. Il caresse alors «un garçon torse nu, très jeune, assez beau, large d'épaules, avec quelques poils blonds, courts, soyeux, sur des pectoraux ronds et saillants, très durs, et un sexe lourd que je sors de sa braguette et caresse un moment.» Et ce va-et-vient entre prénoms et "je" continue. Les amis se perdent tout le temps et «nous n'avons plus une très grande conscience du temps» (p. 62). Ainsi «la soirée se prolonge interminablement, car chaque fois que nous sommes prêts à partir, quelqu'un a disparu, qu'il faut aller chercher, et alors le chercheur se perd, ou bien découvre des inconnus nouveaux qui l'excitent une fois de plus, de sorte que tous nos efforts pour reconstituer notre petit groupe ne font que l'effriter davantage.»

Je et Renaud se retrouvent pour rentrer en taxi, mais cette journée de samedi ne se terminera sans que survienne, sur le coup de minuit, un certain Tom qui fait bénéficier le je (assez "symboliquement" remarque-t-il) de son septième moment suprême. Juste avant ce bouquet final, on lit, comme dernière citation du chapitre cette phrase de Roussel : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard formaient un incompréhensible assemblage». On connaît la solution (Roussel, Comment j'ai écrit certains de mes livres, p. 170) : «Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard», c'est-à-dire la paraphrase du titre d'un livre, "Parmi les Noirs", qui donne également son nom au conte de Roussel. Parmi les noirs, parmi les «Didots ou Garamonds se pressant dans les bas de casse» (22) : c'est là que se jouent les «allègres copulations», celles de la lettre, ponctuant le sujet. Ou bien comme le dit Eté : «Le premier paradoxe, c'est que celui qui écrit se trouve écrit» (p. 381). Faut-il conclure de tout ceci qu'il s'agit d'un sujet perdu ? Il convient d'y regarder de plus près.

Sujets

Une relecture patiente (23) de Freud fait apparaître le narcissisme originaire comme mythique, de formation comparable à l'androgyne de Platon. Tout sujet du désir ne surgit que sur fond d'identification (24) (celui qui a / n'a pas - comme l'autre - précédant celui qui est, qui croit être). Ainsi, exemplaire chez Freud, le rêve de la belle bouchère. «Dès lors que l'homme est toujours un enfant d'homme, soumis à la loi de la procréation, il est impossible qu'il soit sujet autrement que par fiction». (25)

Si la littérature est refonte - et refente - du sujet, c'est de l'exploitation de cette fiction qu'il s'agit. Le texte nous dit quelque chose de "vrai" sur le sujet, à cause de son caractère fictionnel. Une fiction fragmentarisée - comme celle de Camus - relance sans cesse la malléabilité du sujet, sa permanente ouverture. Ce n'est donc pas de la mort du sujet qu'il s'agit mais de son protéisme. Eté peut dire : «l'idée d'un sujet cohérent et unifié est mise en question par les images discontinues et logiquement incompatibles d'une imagination désirante» (p. 99). "Je" suis vagabond selon "mes" projections et ceci non pas selon une réception de l'autre par quelque foyer intime, mais dans ce néant subjectoral instauré par l'Autre. Le je est l'interstice ; le bâillement qui permet à la porte de s'ouvrir vers l'extérieur, et ce fors (26) permet de dire qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. (27)

La survie du sujet se protège quand celui-ci renonce à s'exprimer - p. 136 - (il n'y a rien à exprimer sinon une stase narcissique aliénante) et on peut alors conclure - p. 138 - : «il parle peu de lui-même, mais il y pense beaucoup et ses livres après tout n'ont pas de sujet plus important.» C'est que le livre, comme l'a souligné Roland Barthes, "cité" dans le texte, est aussi «un espace pulsionnel, où il y a tout ce qui bouge dans le sujet» - p. 144 - permettant en deçà de la stase imaginaire le champ pervers «d'une littérature achrienne (28) inappropriable, inattribuable, inqualifiable, vacante» - p. 153. Ceci peut se poser par aphorismes : «J'existe de moins en moins et je jouis de plus en plus» - p. 260 - ou encore «Loin du corps dispersé, le discorps est un corps multiple.»
Le pôle contraire est mis en scène aussi comme piège et danger constant. Ainsi le paranoïaque qui note : «(...) où j'écris frénétiquement ceci, moi, MOI, la dernière voix et la dernière chance de la Vérité» (p. 194). Ainsi encore la mise en scène de la menace du double - Poe, Gogol, Nabokov e.a. -, à quoi parent ces mots de Rank disant que «l'angoisse du double peut être contournée par la dérive éternelle du corps des signes» (p. 394). Si le narrateur peut viser à «grouper en un même tableau toutes sortes de données hétéroclites relatives à ma personne pour obtenir un livre qui soit finalement, par rapport à moi-même, un abrégé d'encyclopédie (..)» - p. 268 - c'est à lire aussi avec le clin d'oeil qu'implique la phrase suivante : «Désarmés, comme Bouvard et Pécuchet, incapables de nous percevoir plus longtemps comme sujets constitués face au fourmillement innombrable des faits, des convictions, des discours, nous avons cherché au monde et à nous-mêmes du côté de l'écriture dans une mécanique maniaque de mots, de renvois, d'échanges, de substitutions une cohérence fraîche, avérée, méticuleuse et dérisoire» (p. 229).

On peut donc conclure que malgré l'accent mis sur la multiplicité, les échanges, le dialogue ou plutôt le polylogue, c'est tout de même un sujet qui cherche ainsi à se dire - ultérieurement, ou mieux simultanément, voire consubstantiellement. Narcisse a la peau tatouée de ses désirs de rencontre ; son derme n'est, n'a jamais été, que ce tatouage. (29)

Noms

Pour préciser quelque peu cette problématique, prenons comme ultime instance de cette altercation du mien et de l'Autre qui le constitue le Nom Propre. Le nom propre est un exemple-clef de l'oscillation constante dans le texte entre le narcissisme et le dialogue. Il y a un mouvement de va-et-vient qui projette le nom sur tous les chaînons du réseau scriptural, se l'appropriant et s'y engouffrant à la fois.

Le texte de la couverture précise : «les noms sont indices, sans doute, d'identités floues, prêtes à lâcher, et d'un roman du nom. Or, le nom propre, dit Barhes, "c'est la voie royale du désir". Mais Blanchot : "Je me nomme : c'est prononcer mon chant funèbre."
Lisons alors l'histoire de l'archi-nom, Renaud Camus. Renaud figure dans le schéma exemplaire de la page 199, à un endroit légèrement (mais essentiellement) décentré. Ce noyau se présente ainsi :
DAUPHIN - RENAULT - OTTO OTHON RENAUD - RENO - NERO
En fait ce schéma donne plusieurs indications sur la façon dont le nom concurremment envahit la langue et en est (re)pris. Renaud, dans le livre, s'empare des attributs et des histoires de ses homonymes (celui du Tasse et de Händel - alias Rinaldo - ; le chanteur populaire ; le héros de Montauban) et s'y fictionnalise ; d'autre part, il glisse vers les choses par un "nom" comme Renault, qui désigne l'objet standardisé, robotisé, fabriqué en série plutôt que tel baron de l'industrie. Pourtant, comme on sait, la publicité fait tout pour "personnaliser" la bagnole-fétiche (dissimulant que tout conducteur y roule vraiment "à tombeau ouvert") : ainsi les différentes appellations évoquant tout le champ de l'imaginaire. Ici par exemple Dauphine, qui devient un véritable sobriquet du 'je' (cf. pp. 76, 155, 185) - comme 'lupin' ouvrant à d'autres séries. "Othon" et "Otto" constitue de leur côté une seconde variante de la "remise en nom" de l'objet.

Mais reprenons l'itinéraire de "Dauphine" : si d'une part il donne lieu à une significative féminisation, d'autre part il permet de rejoindre le monde des animaux, mais là encore par voie indirecte, par subterfuge, vu que le dauphin est d'abord présenté comme emblème, figuration typique où l'objet se fait nom. Cet emblème est en première instance celui du fameux Aldo Manuce (p. 290), mais encore celui de la maison Thames and Hudson (p. 35, concernant un livre sur Joyce). Ensuite, bien sûr, surgit le gracieux poisson : «Voici, en bonds légers, le cou velu de soie, la face courte et camuse, chiens de mer à la marche agile, les dauphins qu'aiment tant les Muses.» La joie de la phrase fête comme une miraculeuse réunion : Renaud-Dauphine rejoint par court-circuit l'animal qui est camus par excellence et dont les muses font grand cas ; le fait que Manuce aussi anagrammatise le nom entérine et fixe l'image du désir -"delphis delphikos".

Sans vouloir être complet, suivons encore un moment le nom de famille Camus pour voir comment cette famille se dilate. D'une part le mot est exploité pour son allusion au nez (Gogol, Ney, Monet etc.). Puis ne manquent pas un grand nombre d'anagrammes, ainsi : Macus, Duane Marcus, Yma Sumac, la Sumac, Ranuce Dumas, Sumac Aparu, Marc du Saune e.a. (30). Mais, évidemment, les différents Camus qui ont fait plus ou moins histoire reviennent également, que ce soit Madame Camus portraiturée par Degas (p. 104), le cinéaste Marcel Camus (Orféo Negro), ou bien le boutiquier de Combray dans La Recherche (là où se concentre l'été, p. 62 ; là où se trouve le sel, p. 129). ce sont pourtant les homonymes-auteurs qui méritent une attention toute spéciale. Il y a d'abord bien sûr Albert Camus, auteur de L'Eté. Entre Eté et L'Eté il y a des traverses, des liens, des passages, et on pourrait gloser sur une méditation apparentée quant à la terre, la mort, l'art, la lumière etc. Pourtant on ne trouve pas de véritables citations et Eté paraît bien vouloir se donner surtout comme un texte plus "indéfini". Peut-être que cette lecture s'appuie sur une critique de Camus, un double sens introduit dans le titre ; ainsi on lit p. 50 : «Le plus étrange dans cette histoire de retour, c'est que le besoin de Camus qu'il révèle n'est pas celui d'une pensée mais d'une attitude.» (31) La question p. 278 reste ensuite ouverte : «Et quelles sont les raisons profondes de ce retour à Camus ?» Et puis c'est encore chez Barthes que le tout se met peut-être à glisser (cf. l'anecdote p. 172). Un enchaînement ludique se trouve énoncé p. 285 :
«Il ressortait en effet des propres réponses du nez qu'il n'y avait rien de sacré pour cet homme. A commencer ici par le nom même de "l'auteur" qui semble renvoyer avec rature et ironie à celui du romancier trop oublié du XVIIème siècle et à celui de L'Envers et l'Endroit. Je ne suis plus qu'été, et midi de l'été...»

Une citation d'Albert Camus prise dans le dernier texte nommé pourrait peut-être servir d'exergue à Eté : «Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre».
Mais il y a un autre renvoi qui se remarque ici : celui à Jean-Pierre Camus, l'évêque de Bellay, grand producteur de romans et de nouvelles, dont Coulet (32) dit qu'il écrit «d'un style fleuri, surchargé de métaphores, abondant en jeu de mots même dans les passages les plus graves» et que cet évêque indulgent et optimiste est un des authentiques précurseurs du roman noir.» Sur ces différents terrains Renaud Camus se montre son digne successeur. N'y aurait-il pas en plus une présence secrète ? Les noms des "auteurs" Jean-Renaud Camus et Denis Duvert ne renvoient-ils pas aussi à ce Jean-Denis François Camus, vicaire général du diocèse de Nancy, qui annonce en 1795 à Constance son livre Voyage fait en Italie pendant les années 1791, 1792 et 1793? On n'a pas retrouvé ce texte, resté probablement à l'état de manuscrit ; seuls nous restent deux exemplaires du "Prospectus" écrit pour le présenter et lancer une souscription. Le ton qui se dégage de cette présentation est proche de celui de Renaud Camus voyageur. (33) «Il Voyage dovebbre essere un saggio di scrittura felice olre che di profonda erudizione» conclut G. Toso Rodinio (34). Si notre lecture nous a conduit dans une région d'ombre ouvrant sur des horizons inconnus (35), exploration à laquelle invite d'ailleurs Eté, le livre contient aussi un ultime renvoi explicite, plongeant la pseudo-filiation du nom dans des lointains mythiques. Nous pensons au personnage de Cadmus dont le nom revient au moins cinq fois dans le texte (36). En deçà de toute histoire de peste, de sphynge et d'aveuglement, le fondateur de Thèbes fut aussi un inventeur de langue.

«Les Parques, à vrai dire, auraient inventé sept lettres, dont toutes les voyelles, et au fils de Nauplios ne seraient dues ainsi que les autres : Cadmus, quant à lui, tout en laissant alpha à sa place, à cause de la signification et de l'importance de l'aleph dans sa propre langue, transforma leur ordre» (p. 356).
Inventer sa propre langue par un vaste jeu de transpositions, de redistributions, de mises en réseau et sur orbite partant de la culture et de la littérature héritées, n'est-ce pas là le noyau de l'entreprise de Renaud Camus ?

Le livre réfléchit sur cette situation du nom propre à l'aide de textes théoriques cités (Barthes ; Derrida, Glas ; Cixous, Prénoms de personne) ou encore d'expériences onomastiques littéraires (Pessoa, Levet etc.). Ainsi peut-être formulé l'énoncé suivant : «Un texte n'existe, ne résiste, ne consiste, ne refoule, ne se laisse lire ou écrire que s'il est travaillé par l'illisibilité d'un nom propre» (p. 294). Rien ne lui est propre, au sujet, surtout pas son nom, indice de sa dépendance généalogique. Pourtant, ce nom propre marquant la place absente du sujet permet d'activer l'impropre de la langue. Le nom propre est illisible car il est le signifiant pur qui dynamise le texte, fait exister le texte comme vêtement multicolore et diapré de la subjectivité, masque ne déguisant rien. «Pessoa, en portugais, signifie personne ; qu'on veuille bien se souvenir qu'en latin persona veut dire masque» (p. 36), à rapprocher de ceux qui tirent l'épingle du jeu en se déclarant "Outis" ou encore Nemo. (37) «Le grand enjeu du discours - je dis bien discours - littéraire : la transformation patiente, rusée, quasi animale ou végétale, inlassable, monumentale, dérisoire aussi, mais se tournant en dérision, de son nom propre, rébus en chose, en noms de choses» (p. 335). Narcissisme fétichiste si l'on veut, mais, en aire de sublimation, aussi, par la même, dialogue inlassable avec le monde qui fait qu'un sujet prenne sens. (38)

«Mais de ce fait, le nom prend corps. Il se fait écriture. Il trouve lieu où le travail de la perte produit un propre et se construit un être-là» (p. 337).

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