Billets qui ont 'Marcheschi, Jean-Paul' comme artiste.

Jean-Paul Marcheschi : s'offrir un tableau pour Noël

Samedis 3 et 10 décembre, à partir de 14H, à la galerie de Jean-Paul Marcheschi, 5-7 rue des deux-boules (un nom prédestiné (j'aime bien que la ville de Paris n'ait pas eu le puritanisme de la faire disparaître)) aura lieu une vente "privée" et à des prix exceptionnels.

Faites-le savoir autour de vous aux personnes intéressées qui depuis longtemps regrettent que "les Marcheschis" ne soient pas accessibles à leur bourse.

L'actu de Jean-Paul Marcheschi

Le 4 Novembre, vernissage de l’exposition «Les Dormants» à l’atelier du peintre 5-7 rue des deux Boules à Paris (métro Chatelet).
A partir de 19 heures Jacques Bonnaffé lira des extraits de Piero della Francesca, de Jean-Paul Marcheschi.

Le 26 novembre Alain Finkelkraut recevra Jean-Paul Marcheschi dans son émission «Réplique».

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 14

************** Or c’est précisément ce qui est en train d’arriver. (AA, p.194)

Voici l'ensemble de la citation, d'un fil à l'autre (fin du fil 13 avec appel de note du fil 14):

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l'article déjà cité paru dans L'Arche (à ne pas confondre avec L'Arc !). Or c'est précisément ce qui est en train d'arriver.

La première phrase affirme que l'article "déjà cité" (voir page 178 de L'Amour l'Automne) est paru dans L'Arche.
Or c'est faux, elle est parue dans L'Arc (article de Robert Misrahi paru dans le numéro de L'Arc consacré à Perec, cf. p.178).
Il est donc bien vrai qu'on est en train de confondre les deux; à cela près que la phrase "C'est précisément ce qui est en train de se passer", dans le contexte, insinue que c'est L'Arc qui serait la revue à ne pas retenir, alors que c'est l'inverse. Il y a double confusion: une confusion sur la revue, et une confusion naît de la phrase qui annonce la confusion.

(A quoi se réfère "en réalité" cette phrase: «Or c'est précisément ce qui est en train d'arriver.»? Faut-il imaginer que c'est une phrase de type "journal", Renaud Camus en cours de travail ayant confondu les deux revues et l'ayant noté ici, amusé par le double niveau de confusion qu'il allait produire, mentant dans le texte sans mentir sur ce qui lui était arrivé? Comment savoir?)

  • Perec, double, vérité/mensonge, Arc, Arche, a,r,c

Les avertissements ne servent à rien. Une loi grave préside… (il voit cette phrase, il…, il…, il… fleur sur le plancher ? (AA, p.195)

Les avertissements servent d'autant moins à rien qu'on avertit de façon trompeuse: oui les deux revues sont en train d'être confondues, non, ce n'est pas L'Arche la revue citée.

"Les avertissements ne servent à rien." : c'est une loi. => Une loi grave préside... : exposé de principe, rappel d'une loi élementaire, d'une règle générale.

Une loi grave préside…

Starobinski sur les anagrammes de Saussure. Les pages qui précèdent rappellent qu'il est extrêmement difficile de prendre connaissance d'un fait tel qu'il s'est produit; très naturellement, par manque de mémoire et par approximation, l'histoire glisse dans la légende:

Nul ne songe à supposer une parfaite coïncidence de la légende avec l'histoire, eussions-nous les preuves les plus certaines que c'est un groupe défini d'événements qui lui a donné naissance. Quoi qu'on fasse, et par évidence, ce n'est jamais qu'un certain degré d'approximation qui peut intervenir ici comme décisif et convaincant. (Les mots sous les mots, p.17)
Ce qui fait la noblesse de la légende comme de la langue, c'est que, condamnées l'une et l'autre à ne servie que d'éléments apportés devant elles et d'un sens quelconque, elles les réunissent et en tirent continuellement un sens nouveau. Une loi grave préside, qu'on ferait bien de méditer avant de conclure à la fausseté de cette conception de la légende: nous ne voyons nulle part fleurir une chose qui ne soit la combinaison d'éléments inertes, et nous ne voyons nulle part que la matière soit autre chose que l'aliment continuel que la pensée digère, ordonne, commande, mais sans pouvoir s'en passer. (Ibid, p.19.)

(il voit cette phrase, il…, il…, il… fleur sur le plancher ? (AA, p.195)

Voir page 186 de l'Amour l'Automne: Starobinski sur les anagrammes de Saussure.

"- A chaque instant, par défaut de mémoire des précédents ou autrement, le poète qui ramasse la légende ne recueille pour telle ou telle scène que les accessoires au sens le plus propre théâtral [sic ]; quand les acteurs ont quitté la scène il reste tel ou tel objet, une fleur sur le plancher, un [ ] [espace laissé blanc dans le texte] qui reste dans la mémoire, et qui dit plus ou moins ce qui s'est passé, mais qui, n'étant que partiel, laisse marge à - "
Saussure cité par Jean Starobinski dans Les Mots sous les mots, p.18

Rappelons que "la fleur sur le plancher" est un motif que l'on retrouve à travers toute l'œuvre camusienne, et que la (re)découverte de la source précise de cette référence en mars 2004 (référence alors oubliée) a été l'objet d'une recherche commune sur la SLRC, donnant lieu aux hypothèses les plus diverses: désormais lorsque je croise ce motif, j'y vois aussi un signe de reconnaissance (dans les deux sens du terme) à l'intention de ceux qui ont participé à cette course échevelée à travers les livres, les films et les opéras. («Les mots nous arrivent chargés de vésanies», phrase de Bachelard souvent citée par Camus.)

Notons que la phrase de Saussure se rapporte à une "vérité" ou une fausseté de la légende. (Le contraire de la vérité peut être un mensonge ou une erreur).

  • Starobinski, Saussure, anagramme, fleur, légende, vérité/fausseté

Star malgré elle, Diana Krall s’offre le luxe de célébrer Rowles, Renaud, James P. Johnson :

« Je ne peux le faire qu’à Paris, explique-t-elle. Partout ailleurs leurs noms ne disent rien à personne.» (AA, p.195)

Sans doute une citation de la presse de l'époque (2005, 2006?). Je n'ai pas réussi à retrouver l'article exact. Importance des noms, connus ici, inconnus ailleurs, ce n'est qu'une question d'appréciation, de publicité.

  • Star (stone, stein, stern), Diane, Krall (a,r,c, arc, cra...), Renaud, Johnson

Avec Notions de base, un autre registre est atteint. Sumeni briz — to si Roman prospevuje a vzpomina. (Pisen o krali Romanovi). (AA, p.195)

Article du monde des livres sur le livre de Petr Kral.
La traduction (via google traduction) donne à peu près: «Le Briz bouillonnant, que Roman se rappelle et chante» (in "La chanson du roi Roman") => Roman roi, bien sûr.

  • Kral, Petr (Peter, Pierre, stone, stein, star, stern), Roman

Peu de paysage. Un gros plan pour finir : un Monet vieilli (AA, p.195)

?? Un film, un téléfilm. Il y a sans doute des indices, mais je ne les reconnais pas.

  • Monet (motif + mon nez, money, etc)

tout au bas du jardin, comme sur une poupe à peine naufragée. (AA, p.196)

Est-ce que ce fragment concerne lui aussi Monet? Ce n'est pas certain.

bateau (thème marin), jardin (parc)


Dans le roman de ce titre, bizarrement , le nom Carus n’apparaît pas. L’action (si c’est bien le mot qui convient) se déroule toute entière entre la rue Jacob et la rue du Bac. (AA, p.196)

Roman de Quignard dans lesquels tous les personnages sont désignés par une initiale. Histoire dépréssive d'un personnage dépressif. Voir en lien quelques remarques.

  • Carus (car, a, r, c), lettre, Jacob, Bac (bax, Marx, Saxe, etc)

What’s the trouble in there, Nemo ? Go to sleep ! (AA, p.196)

La bande dessinée 'Little Nemo in Slumberland'.
(Je découvre avec effarement à propos du dessinateur :Winsor McCay les détails suivants: «Winsor McCay was born Zenas Winsor McKay in 1867, probably in Canada. He was named after his father's employer and he quickly dropped Zenas in favor of Winsor. [...]. McCay's father (who by now had dropped the "K" in favor of the "C") belonged to the latter group.»
Duane Michals a été nommé de la même façon, à partir du nom de l'enfant des employeurs de sa mère. Et le père échange le K pour un C. Importance des noms, toujours. Là encore, il s'agit d'un bonus offert par la réalité: Little Nemo aurait sans doute été retenu quoi qu'il arrive, à cause de son nom et de son rapport onirique à l'enfance. Mais on retrouve des parallèles biographiques, entre McCay et Michals, donc, comme on peut en établir entre les morts violentes et politiques des pères de Nabokov et de Perceval le fou.

  • Nemo (Monet), les rêves, l'enfance

Mais certes il leur arrive de déplorer, pour des raisons purement économiques et pratiques, d’ailleurs directement contraires à leurs convictions profondes (pour autant, celles-ci, qu’il soit possible de les connaître sous plusieurs couches alternées de pudeurs, prudences, scrupules, soupçons, délicatesses et sens du ridicule), que le pays (l’île, le royaume) soit resté fidèle à sa traditionnelle livre sterling, d’autant qu’elle ne s’échange contre leur propre monnaie qu’à un cours très élevé, qui ne facilite pas leur errance de White Hart en Cœur couronné, de Cygne noir en Enchanted Hunters. (AA, p.196)

Allusion au voyage en Ecosse qui devrait logiquement se trouver dans un tome de journal.
Jugement, regret, opinion.
Monnaie, livre.
Le nom des hôtels, plus ou moins réels, plus ou moins fantaisistes, évoque les voyages de "Lolita" (en particulier [le dernier nom). Glissement du réel dans la littérature, nappage (légende).
Renaud Camus fait l'aveu embarrassé et souriant d'une contradiction: lui, le champion de la préservation des identités via la conservation des origines, avoue qu'il aimerait bien parfois, pour des raisons purement pratiques, que l'Angleterre abandonne quelques traditions.

  • monnaie (Monet, Nemo, etc), livre, Lolita, noms, nappage, origine/tradition

Le vrai prénom de Crane est Harold. (AA, p.197)

Encore un écart entre un "vrai" nom et un nom d'usage. Personne ne se fait exactement appeler comme il le devrait. Les variations de noms sont l'un des aspects de la légende: «Si un nom est transposé, il peut s'ensuivre qu'une partie des actes sont transposés, et réciproquement, ou que le drame tout entier change par un accident de ce genre.» (Les mots sous les mots, p.16)

  • Crane (crâne, a,r,c), nom, vérité/fausseté

Il a fait irruption dans ma loge comme un des mille auditeurs rayonnants de joie. (AA, p.197)

Je ne sais pas exactement ce que c'est; sans doute une lettre de Mahler à Alma. (S'agit-il d'Hugo Wolf? ou de Schönberg?)


Commençons par l’intelligence des mots, puisqu’elle doit (selon tout bon ordre) précéder celle de la chose. (AA, p.197)

Locke ou Saussure? Pas retrouvé la source exacte.


Mais il y a des jours dans la vie, et qui se font plus nombreux avec l’âge qui vient, où, for the life of me, on ne voit plus du tout qui
was much possessed by death
And saw the skull under the skin.

Quelque faiseur de dictionnaires, il me semble — Johnson ? (AA, p.197-198)

Il s'agit de quelques vers de T.S. Eliot — et effectivement, le nom qui manque est bien celui d'un lexicographe, nom qui sera retrouvé plus tard:

T.S. Eliot: "Whispers of Immortality"

Webster was much possessed by death
And saw the skull beneath the skin;
And breastless creatures under ground
Leaned backward with a lipless grin.

  • Peau, crâne (skull), mort, nom sur le bout de la langue (le nom qui échappe), âge/temps qui passe/immortalité, mémoire (perte de), W

Nous avons jugé plus prudent de décrocher le Marcheschi, à cause du soleil. (AA, p.198)

Il s'agit de ce tableau, une Vanité. Ce tableau jouera un grand rôle dans le chapitre VI, le plus difficile. Voir page 156 de L'Amour l'Automne.
Vanité => temps qui passe, mort (Une vanité est destinée à nous rappeller que nous ne sommes pas immortels, justement).

  • mort, crâne, condition mortelle

Ce n’est pas que Sir Ralph fût un sot, mais il était là tout à fait hors de son élément. (AA, p.198)

Indiana de George Sand.
Intelligence (vue un peu plus haut/sottise)

  • Indiana, Ralph, (George Sand, travesti)

C’est un drôle de nom, pour un Portugais de Macao.

La Maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.

  • Ralph, Indes, Macao, nom

En revanche, que Vaughan Williams n’ait pas été anobli est tout à fait surprenant, je vous l’accorde.
« Il a peut-être refusé.
— Il a peut-être refusé, vous avez raison, mais sa musique, elle… » (AA, p.198)

Le prénom de Vaughan Williams est Ralph.
Discussion entre Pierre et RC durant le voyage en Ecosse?
Cette mention de "l'annoblissement" renvoie à l'histoire anglaise (voir quelques lignes plus haut). Elle me fait également songer à la reine, et par libre association d'idée au film The Queen de Stephen Frears, évoqué dans un chapitre précédent, film qui évoque la mort de lady Diana (2006). (Le scénariste de ce film se nomme Peter Morgan.)
L'annoblissement est aussi une voie vers l'immortalité.
Le "En revanche" s'oppose à quoi? A un autre musicien annobli alors que cela ne se comprend pas vraiment, ou à un autre musicien lui non plus non annobli? S'agit-il de Bax, qui composa la musique d'une messe pour le couronnement d’Élisabeth II?

  • Ralph (annobli => reine? immortalité? Bax?), W

Il attend cette phrase, dont il connaît à l’avance chaque syllabe, chaque hésitation, les moindres inflexions de la voix. (AA, p.198)

La Maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.

  • Ralph, répétition, double

Le Journal de Minet a été récemment édité (aux éditions Le bois d’Orion) mais trouver un exemplaire de La Porte Noire ou, a fortiori, d' Histoire d’Eugène, relève du tour de force. (AA, p.198-199)

Encore un Pierre (Peter).
Pierre Minet est l'un des fondateurs du Grand Jeu. Surtout, il a témoigné de son "échec" littéraire, de son échec à écrire, à de venir sérieusement un écrivain, nous rappelant deux autres écrivains décrits dans L'Amour l'Automne de ce point de vue particulier: Casimir Estène (Rémi Santerre) et Frédérik Tristan.
Il a été cité p.192-193 comme admirateur de Maurice Sachs. Et c'est un diariste. On a vu que son journal avait pour titre En mal d'aurore.

La Porte Noire renvoie à "porta nigra" et Joyce à Trieste.

  • Pierre, Orion, Eugène (Sachs, Aurore Dupin => George Sand, Joyce), journal

« Miss Landon, you are a spy ». Une blague du capitaine, mais qui traduit une certaine suspicion.

Emmelene Landon embarquée sur le cargo Manet pour un reportage au long cours, sorte de journal filmé).

Comment rattacher cela à ce qui l'entoure, comment se fait le passage? Je ne sais pas. thème du bateau, Manet/Monet, Landon/ Roland/ Moran/ Morgan,... tout cela est très lâche.

  • Manet, bateau

PROBABLEMENT C’ÉTAIT PALMYRE CONQUISE QUI EMPÊCHAIT SAINT-MARTIN DE DORMIR. (AA, p.199)

Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne, Volume 37, p.367. Il s'agit d'Antoine-Jean Saint-Martin, orientaliste, ayant entre autre affirmé l'existence d'Ozymandias. Saint-Martin fut spécialiste des Perses et des royaumes de Darius et Xerxès.

Je pense que cette phrase a été retenue avant tout pour sa beauté et son mystère. Cependant cela n'empêche pas quelques points d'accroche:
La phrase exacte est : «Probablement c'étaient les lauriers de Dorion et Palmyre conquise qui empêchait le jeune savant de dormir.»
A Palmyre, le dauphin devint un symbole d'immortalité marine.

Saint-Martin a déchiffré des écritures => langage, lettre, son, sens, signe.
Dorion / Orion

  • Orion, lettre, son, sens, signe, (dauphin, 'immortalité, navire'')

Perdidit antiquum littera prima sonum. (AA, p.199)

Il s'agit d'un passage du Double meurtre de la rue Morgue de Poe dans lequel Dupin explique le cheminement souterrain qui lui a permis de reconstituer le cheminement de la pensée de son ami, cheminement permettant de passer d'une idée à une autre paraissant très éloignée (c'est tout le fonctionnement des Eglogues):

Perdidit antiquum littera prima sonum. « Je vous avais dit qu’il avait trait à Orion, qui s’écrivait primitivement Urion ; et, à cause d’une certaine acrimonie mêlée à cette discussion, j’étais sûr que vous ne l’aviez pas oubliée. [...]»

La phrase signifie: il a perdu le son antique par la lettre nouvelle. (Le son et la lettre, deux mécanismes fondamentaux des Eglogues).

L'ensemble reprend la page 107 d' Été:

Je vous avais dit qu'il avait trait à Orion, qui s'écrivait primitivement Urion. La lettre est, selon Ramus, l'unité élémentaire de la grammaire et elle a trois aspects : le son, la figure et le nom. Ou encore : Nuit pure, le veilleur a signalé des dauphins. (Été, p.107)

  • Poe, Dupin, Orion, son, lettre

VOTRE SERVICE INFORMATIQUE N’EST PAS EN CAUSE. (AA, p.199)

Irruption du présent, de l'immédiateté: soit Renaud Camus a eu un problème informatique pendant qu'il travaillait et a noté ici une réponse exaspérante (en ce qu'elle n'apporte pas de solution), soit il a noté le contenu d'un spam ou le résultat d'une recherche sur internet.

  • nappage, informatique

PAYSAN, 39 ANS, BIEN MONTÉ, BIEN FOUTU, CH. PAYSAN, MÊME ÂGE, POUR S’ENCULER COMME DES FRÈRES. (AA, p.199)

Là encore, soit spam, soit recherche (site de rencontres).
"Frères" est ici amical , alors qu'il est souvent empli d'animosité ou de méfiance (Char et son frère Albert, le jumeau préféré par la mère, le double William Wilson).

  • nappage, P.A., frère/fraternité

Ses amis ont même dit qu’il s’occupa du zend, mais nous penchons à croire qu’il y a là un anachronisme — (AA, p.199)

Source : article sur Saint-Martin dans la biographie universelle Michaud, voir ci-dessus.
zend => zen, nez, etc.
un anachronisme : de la difficulté à reconstituer après coup ce qui a réellement été.

  • lettre, son, sens, signe, zend (zen), reconstitution faussée (l'erreur laisse des traces)

the softness of the distances ; the richness ; the greenness ; the civilisation, after India, he thought, strolling across the grass. (AA, p.199)

Peter Walsh dans Mrs Dalloways, évoquant l'Inde en marchant dans Londres.

  • Peter (Pierre), Peter Walsh, W, Indes, fin de la civilisation (la douceur de vivre)

(Et maintenant tout dépend de toi. (AA, p.199)

Non identifié.


Le veilleur a signalé des dauphins. (AA, p.199)

Gide, Le voyage d'Urien
Urien, Urion (cf Poe ci-dessus), Dorion et Orion.

  • dauphin, Orion, vue (sommeil/réveil)

Elle marche, écrit Peter Morgan. (AA, p.200)

Marguerite Duras, incipit du Vice-Consul. L'apparition ici de "Peter Morgan" renforce mon association d'idée avec The Queen quelques lignes plus haut.

  • Peter Morgan, Peter, Morgan, Indes

C’était émouvant les deux ou trois premières fois qu’il a cité Matthieu Arnold, mais quand va-t-il se décider à se citer lui-même ?) (AA, p.200)

?? Est-ce censé représenter ce que s'est dit RC en lisant certaines biographies, ou ce que se dit le lecteur (nous) en lisant L'Amour l'Automne?


Lors d’un passage à Londres, Colin Wilson invita Charlotte Bach à dîner : il fit la connaissance d’une femme colossale, à large carrure, avec une voix grave, très masculine, et un fort accent d’Europe centrale. (AA, p.200)

Phrase extraite et traduite d'un article de Francis Wheen paru dans The Guardian le 28 septembre 2002.

  • Charlotte (Charles, Carl, arc, etc), Bach (bac, Bax, etc), Wilson, travesti

On rencontre bien un tableau de Monsu Desiderio, à l’exposition sur la Mélancolie, mais l’on n’est pas sûr de distinguer très nettement les motifs de sa présence là — non qu’il n’y en ait aucun, bien entendu (ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit), et que l’on n’en trouve pas du tout lorsque l’on en recherche : mais le soupçon nous vient qu’on en trouverait à la présence de n’importe quelle œuvre, le problème dès lors n’étant pas le défaut de raisons ou de liens, mais leur surabondance au contraire, leur omniprésence comme en suspens dans l’air : de sorte que c’est plutôt de l’exclusion qu’il deviendrait difficile de rendre compte avec rigueur, et qu’il n’y a plus aucune espèce de filtre qui puisse se prévaloir d’une quelconque légitimité. (AA, p.200-201)

Problème des Eglogues: il y a tant de coïncidences qu'au bout d'un certain temps tout semble admissible: voir un entretien radiophonique de Camus: «Tout système s'il est bien construit finit par fonctionner tout seul. Pourquoi les Eglogues ont-elles pris de telles proportions malgré les contraintes très fortes auxquelles elles sont soumises, c'est parce qu'à partir du moment où ces contraintes sont appliquées suffisamment longtemps, elles autorisent de plus en plus de choses. S'appliquant sur des quantités de texte sans cesse croissantes, tout devient possible.».

  • fonctionnement des Eglogues

Très rapidement, donc se trouve encore une fois posée la question des frontières, et de leur pertinence ; et très rapidement s’affiche avec évidence la réponse, encore une fois : à savoir que rien ne les justifie. C’est au point que l’individu non seulement semble parfaitement fondé à les ignorer, dans toute la mesure de ses possibilités (il y a là, à son profit, le droit le plus strict), mais qu’il ne saurait trop s’imposer de les transcender et de les dépasser par tous les moyens à sa disposition, légaux ou illégaux, en vue de l’accomplissement nécessaire de sa personnalité spirituelle (il s’agit pour lui d’un véritable devoir, au regard duquel les limitations et empêchements auxquels les États *************** prétendent le soumettre sont véritablement de peu de poids). (AA, p.201-202)

A partir de cette interrogation se pose celle, plus générale, de la limite ou de la frontière.
Renaud Camus adopte ici la position inverse de celle qu'il affiche le plus souvent: il adopte ici le point de vue de l'individu qui pense son propre développement plus important que la préservation d'Etats clairement délimités. La frontière devient non-sens, absurdité, au vu de l'importance de la réalisation personnelle.

Exposition Jean-Paul Marcheschi du 29 avril au 30 septembre 2011

Une lecture de Camille morte par Hervé Lassïnce aura lieu le 29 et 30 avril. Elle sera suivie de la projection du film Vers la flamme réalisé par Stéphane Bréart et Julien Filoche.








Présentation de l'exposition

À l'occasion de la deuxième présentation des œuvres de Jean-Paul Marcheschi dans son nouveau lieu du 1er arrondissement à Paris, sont présentés des œuvres murales de grande taille, des objets et des sculptures.

Dans cette exposition personnelle intitulée «L'Astre noir», l'artiste poursuit, dans des formes nouvelles, une exploration de la nuit, de la matière noire, de la mémoire et des corps, commencée voilà plus de trente ans. Envisagé depuis les commencements comme une « chrono-biologie totale » de l'existence, l'œuvre, à travers un langage qui lui est propre - la flamme, le verre, le bronze, le papier -ne cesse de conquérir de nouveaux espaces, de nouveaux thèmes, de nouveaux lieux. Depuis les Onze mille nuits (1987-2001) jusqu'à la Voie lactée (2007, vaste voûte de lumière de 35 x 14 m, installée dans la station Carmes du métro de Toulouse) et plus récemment l'exposition «Les Fastes», dans le musée de la préhistoire de Nemours (2009-2010), où fut investie aussi la forêt alentour, c'est un «contre-monde» cohérent et tendu, où le livre et la poésie tiennent une place centrale, peu commune, qui a fini par se constituer. L'air, la terre, l'écriture, le feu et plus récemment l'eau, à travers la présence accrue des Lacs, forment l'alphabet principal du peintre et sculpteur Jean-Paul Marcheschi. Noir et solaire, intime et anonyme, ce sont là les caractéristiques principales de ces États du feu.

Œuvres présentées
- Âmes mortes: l'œuvre à dominante claire, composée de fils de suie, évoque les électroencéphalogrammes du sommeil. Sur ces tracés tremblants, ces ondes, viennent se déposer des objets incertains et sans noms. Ils flottent tels des corps élémentaires déposés sur la grève : scalps, ecce homo, débris de mèches enduits de cire, fagots ou méduses, tous sont des rejets du feu. Ce sont des âmes mortes.

- Trois fragments de la Voie lactée : rétroéclairées, ces pages noircies, enserrées dans des boîtes de lumières, sont extraites de l'installation permanente dans le métro de Toulouse.

- L'Homme clair, Visions, L'Astre noir, Mers de nuages, Stèles (murales) et NY-Volcans : sculptures-objets montrées pour la première fois à Paris. Ces corps noirs, immatériaux, très volatiles, sont composés de suie non fixée, déposée sur 1 à 12 plaques de verre ou de plexi enchâssées dans des boîtes transparentes.

- Crâne-enfant : ce tableau quasi carré (1,2 x 1 m) appartient à la manière « pétrée » de l'artiste. Haut en matière, il a la consistance et la dureté de la sculpture.

Bronzes et cires : L'Ithyphallique, Horus, Ecce homo, Freux, Sanglier.

Suite Dante : composition murale d'antiphonaires et de peinture illustrant la Divine Comédie. Suie, cire, mine noire sur papier.


La peinture et la mort

Jean-Paul Marcheschi a écrit un tout petit livre, Camille morte, sous-titré Notes sur les Nymphéas.

Il me semble en lisant Marcheschi entendre Barthes. Rarement un style m'aura autant rappelé la voix de Barthes : «Le deuil est un effondrement du temps». (p.35) ou «Les Nymphéas font l'objet d'un réglage extraordinairement savant du point de distance. Ni élévation, ni sublime, ni abaissement en direction du cloqaue, c'est le neutre qui préside à la composition de l'ensemble.» (p.45).

(Il est possible que je sois influencée par mes rares rencontres avec Marcheschi. Je crois que pas une fois il ne m'a pas parlé de Barthes.)


Jean-Paul Marcheschi reprend le parcours pictural de Monet, de la mort de sa femme Camille à ses toutes dernières œuvres, conservées à Marmottan. Travail sur la mort, travail du deuil, travail de dessaisissement. Le peintre regarde la mort en face.

[confidence de Monet à Clemenceau]: « Un jour, me trouvant au chevet d'une morte qui m'avait été, et m'était toujours très chère, je me surpris, les yeux fixés sur la tempe tragique, dans l'acte de chercher machinalement1 la succession, l'appropriation des dégradations des coloris que la mort venait d'imposer à l'immobile visage. Des tons de bleu, de gris, de jaune, que sais-je? Voilà où j'en était venu. Bien naturel, le désir de reproduire la dernière image de celle qui allait nous quitter pour toujours2.» Le mot clé dans ce récit est machinalement. C'est là que s'engouffre toute la déprise qui s'ensuit.
Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.17
Peindre, —et quel que soit l'objet à peindre—, c'est faire l'expérience d'un certain dessaisissement. Aucun des langages fournis par la communauté — l'école, la société, la culture — ne préparent à affronter une telle épreuve. Tout peintre, dès lors qu'il se saisit de son pinceau, entre dans ce vertige, cette fente au sein de la pensée — ruinant nom, mot, langue—, défait instantanément la carte psychique, identitaire, essentiellement verbale qui nous constitue. Le peintre a à affronter cet arasement. Il lui faut se débrouiller avec ça! Cette pauvreté: des pigments, du liant, de l'eau.
Ibid, p.21
Et tandis que je lisais Marcheschi nous parler de Monet, j'entendais Marcheschi nous parler de lui-même, d'un futur lui-même, d'une évolution inévitable et redoutée:
Mais ce qu'il y a à affronter aussi, en cette année 1911 de grande solitude, c'est une autre tragédie, bien peu glorieuse, mal étudiée dans l'art et pourtant tellement riche en expérience et en chefs-d'œuvre: et cette dernière épreuve est celle du vieillir. Dans le vieillir, l'ennemi principal c'est le corps. Sa lente dégradation jusqu'à la chute. C'est l'irrémédiable de la mort. Beuys a bein raison de rappeler — il connaît lui-même à la fin de sa vie un étrange affaiblissement — que, ce que l'art a à sauvegarder, à travailler, à saisir, c'est l'interminable «mourir des lignes de vie». Et son cortège, sinistre, illustré par la lente et inévitable défradation de ces organes que rien ne semble prédisposer à une trop longue vie. Pour ceux que la mort ne consent pas à emporter tout de suite, c'est une microscopique, mais lancinante et industrieuse démolition, qu'il va falloir affronter? Dossier immense à rouvrir d'urgence: celui des effets de styles suscités par le vieillir.
Ibid, p.47-48
D'où vient cet ensauvagement de la touche qui s'empare du vieux Monet dans l'œuvre de Marmottan? Plutôt que des tableaux, ce ne sont plus que départs de tableaux, fragments arrachés, chemins égarés qui ne mènent nulle part, couleurs irradiées, dé-situées, dénaturalisées. Plus l'esseulement augmente, plus le jour tombe, plus le voile s'épaissit, et plus la vue et la matière se solarisent et se désincarcèrent.
C'est sous le spectre de l'extinction, dans la diminution progressive des raisons de vivre et des objets du désir, que se peignent les derniers tableaux du vieux Monet. Lorsque tout alentour meurt et s'éteint, lorsque peindre et mourir finissent par se confondre, vers quel objet peut encore se tourner le langage?
Ibid, p.50



La peinture et la mort. Je songeais à notre désarroi à voir Renaud Camus peindre (et Jean-Paul Marcheschi écrire, mais sans doute dans une moindre mesure, puisque ce n'est pas la première fois). Que se passe-t-il?
La lecture de Camille morte me paraît apporter un élément de réponse: Camus et Marcheschi tentent de regarder la mort et d'appréhender la vieillesse, chacun à leur manière, en sortant de leur domaine traditionnel, en s'aventurant dans des contrées nouvelles: «lorsque peindre et mourir finissent par se confondre, vers quel objet peut encore se tourner le langage?»


Comment ne pas avoir remarqué que Renaud Camus a commencé à peindre après la mort de sa mère? (premier tableau photographié le 27 janvier 2010).
Faut-il interpréter cela comme un travail intérieur sur la douleur, sur l'aphasie, comme le besoin de se battre avec la matière? Ou faut-il y voir une libération, une liberté?
(Dernières phrases de Kråkmo : «Sans doute conviendrait-il d'écrire ici un mot sur ma mère, mais je ne m'en sens pas la liberté. […] Paix à son âme inquiète et déçue.»)


Hier, en cherchant une référence pour commenter L'Amour l'Automne, j'ai ouvert Vie du chien Horla et retrouvé cette page:
Il faut dire un mot de l'excrément, hélas. On sait bien que c'est un sujet désagréable, mais ceci n'est pas une hagiographie, encore moins un roman édifiant. Le maître pour sa part trouvait la matière insupportable. Son sentiment sur ce point était peut-être un peu trop fort, même. Il avait un ami peintre qui l'assurait, en ne plaisantant qu'à moitié, que son dégoût exagéré, dans ce domaine, l'empêchait non seulement d'être peintre, ce à quoi il ne songeait guère, mais même d'apprécier tout à fait la peinture pour ce qu'elle est, un art de la sécrétion, des humeurs, des fluides, de la pourriture, des déchets.
Le peintre donnait pour emblème par excellence ce que c'est que de peindre, selon lui, l'exemple de Monet scrutant indéfiniment, le pinceau à la main, le visage et le corps de son épouse morte; et changeant les couleurs sur la toile, en vertu des changements qu'apportait, sur la peau, le travail de la putréfaction. En cette attitude qui a scandalisé, cette manière d'habiter le deuil sur le motif, so to speak, l'ami du maître voyait le geste le plus pieux qui soit sans préciser tout à fait à qui, de la morte ou de la peinture, allait piété si scrupuleuse.
Renaud Camus, Vie du chien Horla, p.37-38
«… ce à quoi il ne songeait guère…» Aurons-nous quelques explications dans le prochain journal?



Notes
1 : C'est nous qui soulignons.
2 : Claude Monet cité par Marianne Alphant, Claude Monet, une vie dans le paysage, Paris, Hazan, 2010.

Tel Beethoven

Monet confia plus tard, à un autre visiteur, qu'il ne choisissait plus ses couleurs que de mémoire, se laissant seulement guider par les étiquettes collées sur les tubes de peinture.

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.47

Peindre la durée

Monet musicalise l'espace pictural — et par là il le soustrait à la vue. Ce n'est pas le réel — non plus que les objets qu'il propose — qui paraît ici, mais son ombre saisie dans le miroir des étangs, tremblante, évoluant sans cesse. Les Nymphéas ne sont pas une capture de l'instant. Ils sont un précipité d'instants distillés dans la durée. Si Monet reste fidèle à la vision albertienne du tableau fenêtre — ou tableau miroir — la médiation introduite par l'élément aquatique les change en anti-miroirs. Et ce sont bien à des condensations de la mémoire que nous avons à faire — blocs de temps saisis, non successivement, mais simultanément — au cours desquels défilent tous les styles antérieurs découverts par le peintre au cours de sa carrière.

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.46

Les artistes vieillissants

Dossier immense à rouvrir d'urgence: celui des effets de styles suscités par le vieillir. En ce domaine quelque peu abandonné par les historiens de l'art, on ne manquerait pas de rencontrer le plus prestigieux des aréopages, et probablement la plupart des grands noms de la peinture, de la musique et de la littérature. Titien y figurerait en bonne place, mais aussi avant lui Piero della Francesca, mort aveugle lui aussi, Michel-Ange, le Tintoret, Rembrandt — qui fera de cet objet le motif exclusif de l'œuvre ultime à travers les autoportraits —, puis Goya, et Matisse (avec son admirable réponse au cancer que représente la chapelle de Vence, 1951).

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.48

Outrepas

Comment achever un travail dont l'objet est précisément ce qui n'en finit pas? Le «''trashumanar''»1 est la visée du paradis.

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.43



Note
1«Trashumanar significar per verba non si poria», («Outrepasser l'humain ne se peut signifier par des mots»), Dante, Paradis, I 70-71, traduction Jacqueline Risset, Paris, Flammarion, 1990.

Peindre l'aimée morte

Honte — ou effroi — de découvrir en soi un double, qui travaille seul et pour son propre compte. Cet , fiché en nous-mêmes, intouché, et indifférent au sort commun des hommes: c'est ce que découvre Monet dans l'ordre du langage, mais après coup, lorsqu'il livre sa confidence à Clemenceau. C'est l'obscène vérité aperçue par le peintre, lorsqu'il prend conscience que là où tout s'afflige et se désespère, lui rencontre de la puissance, et, plus difficile à admettre, du plaisir — d'où le remord.

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.19

Les Nymphéas

A l'Orangerie, les Nymphéas se transforment en nymphée: ils deviennent un lieu — un temple dédié aux nymphes et à l'eau. En réalisant la synthèse de l'architecture et du tableau, Monet sanctuarise pour toujours les conditions de la visibilité. La plante aquatique, essentiellement cultivée en eaux dormantes, en eaux mortes, accueille encore mieux le deuil auquel la version peinte succède. Aux pétales blancs, jaunes, rouges, de ces grosses fleurs solitaires, Monet ajoute de plus en plus de mauve, de violet, d'outre-noir (couleurs de l'endeuillé).

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.41

Deuxième visite à Plieux

(La première visite a eu lieu en 2003.)

Petit déjeuner en chambres d'hôte à Saint-Clar. Chambres et maison merveilleuses, hôtesse bavarde (est-ce ce jour-là qu'elle nous raconta les trois cambriolages de la boulangerie d'à côté, et celui du Crédit Agricole et celui de la perception?), hôte bougon et plutôt amusant dans son dénigrement systématique du département («Daguin nous a fait beaucoup de tort. Il interdit toute évolution car ce serait reconnaître l'échec de sa politique.» Plus tard Renaud Camus à qui on rapportera ces paroles commentera: «Quand je pense que je me suis fait insulter parce que j'avais dit qu'il n'y avait pas de bonne pâtisserie dans le département...»[1]). Moi qui pensais que nous pourrions organiser notre journée au petit déjeuner, c'est raté. Le gâteau et la confiture de figues sont excellents, je mange "comme si j'avais faim", dirait ma grand-mère.

Détour pour arriver par l'ouest (nous expliquons à Jean[2] que c'est fondamental).
Plieux au soleil du matin, nous nous arrêtons sur la route pour faire des photos, Plieux à contre-jour contre lequel je lutte armée d'un parapluie comme d'une ombrelle.
Nous découvrons que Plieux est fermé le matin, ouvert l'après-midi jusqu'à la fin de l'été (le 23 septembre).
Nous faisons le tour du château, tâchant de deviner de quelle fenêtre est tombé W. Il me semble que c'est au sud, mais je ne sais sur quel souvenir inconscient s'appuie cette conviction.
Photos de nous, du château, de nous et du château. Un chat noir avec une tache blanche. Une belle chartreuse. J'attrape, vole et mange des figues dans son jardin (le figuier est contre le mur, et les figues éclatent sur les branches). Jean proteste.

Nous partons pour Saint-Créac, bien sûr parce qu'il s'agit d'un site mineur, mais aussi parce que nos hôtes nous ont parlé de fresques, peut-être accessibles en cette journée du Patrimoine. Arrêt le long de l’Arratz. Le paysage est bien plus beau que dans mon souvenir, nous nous perdons, faisons demi-tour, frôlons les fossés cachés par les herbes hautes, Patrick maîtrise bien mieux que moi l’encombrement (l’empattement ?) de ma voiture. La terre change de couleur d’un champ à l’autre, sable, ocre ou chocolat. Etrange. C’est à peine l’automne, discernable davantage à la lumière qu’aux couleurs. Saint-Créac. Point de château d’eau (je me rappelle de la présence de Dieu et d’une soucoupe volante, je cherche une cuve en alluminium) mais d’atroces mannequins. Nous allons chercher la clé dans la maison d'en face comme l'indique un mot sur la porte de l'église, l'homme très aimable avec juste ce qu'il faut d'accent chantant nous accompagne dans l'église (son nom apparaît sur la liste des noms morts à la guerre de 14-18). J'en profite pour lui demander ce que sont ces mannequins: des épouvantails, une tradition des Pyrénées importée par une jeune conseillère du... canton (? je ne sais plus), les communes adhèrent volontairement au programme, Saint-Créac a choisi le thème du cirque cette année, c'est facile à faire, le difficile c'est de trouver l'idée.

Je sens la déception de mes compagnons dès qu'ils posent les yeux sur les fresques, de couleurs vives et pimpantes, notre mentor va chercher une feuille explicative, restauration au XIXe siècle, c'est comme neuf, mieux que neuf. Il nous laisse regarder, puis nous indique les éclairs rose plus pâle de la voûte qui correspondent à une intervention très récente pour masquer des fissures. Les artisans des Monuments historiques en ont profité pour enlever un badigeon mauve qui couvrait les fresques peintes contre l'arc séparant le chœur de la nef, du côté du chœur et donc invisible des travées: les fresques dans leur fragilité médiévale sont là, à moitié effacées. Un autre test a été mené sur la manche de Saint Thomas, bleu délavé par endroits, montrant la grande fidélité au dessin et à la couleur de la restauration du XIXe siècle: «C'était très difficile à enlever, pas comme le badigeon violet, alors ils ont décidé de laisser comme ça: on n'allait pas se lancer dans des frais alors qu'on était même pas sûr de ce qu'il y avait en dessous.»

Cet homme est vraiment très aimable. Nous remarquons une statue de Saint Loup, patron de la commune (et Saint Créac?) Il y a au mur quelques modes d'emploi pour indulgence plénière. Et il me semble que c'est dans cette église que j'ai trouvé que les fesses des légionnaires romains du chemin de Croix étaient particulièrement musclées (décidément, j'ai de bien mauvaises fréquentations si j'en viens à faire ce genre de remarques).
Nous ressortons, un coup d'œil circulaire ne nous révèle nul château d'eau, nous n'osons poser la question de peur de paraître un peu idiots (un château d'eau, ça se voit, non? Et puis est-ce que Philippe ne nous a pas dit qu'il avait été peint? Ou c'est celui de Homps?) Nous passons un long moment dans le cimetière, à discuter entre les tombes de wikipédia, Claude Mauriac, Renaud Camus, nous disons du mal des absents (soyons précis: je râle contre ceux qui râlent contre les fautes de wikipédia mais ne les corrigent pas: «je n'ai pas que ça à faire!» Ah parce que nous, peut-être...? Mentalité de profiteurs, de consommateurs, toujours prêts à critiquer, jamais à partager, à coopérer... Je m'égare), nous allons marcher dans le champ derrière l'église, nous remarquons un papillon («Il n'y a plus de papillon», dixit notre hôte du matin) et des chaises colorées attachées au panneau d'entrée du village. (Nous avons mauvais esprit.)

Que faire maintenant? Direction Lachapelle (et non, ce n'est pas dans le Gers, il n'y a rien dans le Gers), c'est un village sur une butte, ocre, l'église sera-t-elle ouverte il est presque midi.
En fait la place est encombrée de visiteurs en chemise blanche et cravates roses fluo, ou t-shirt avec décoration rose. Apparemment ils sont en "rallye", sorte de chasse au trésor à base de questions. Et ils sont "pleins" dans l'église, ils la remplissent (l'église est pleine d'eux) physiquement et sonorement, une guide donne des explications mais pas trop, il ne faut pas que ce soit elle qui réponde mais son auditoire qui trouve, le papier peint du plafond a été remplacé, au-dessus du chœur il comporte des motifs dorés qui varient en luminosité quand on bouge, le croyant doit être ébloui («L'amour rend aveugle, le mariage rend la vue» commente la guide, et je me demande un instant s'il s'agit d'un enterrement de vie de garçon). Quel est le nom de la coiffe du pape? (ce doit être une des questions du rallye), «la mitre» propose quelques participants, «la tiare», murmure Jean. Tous ces gens sont gentils mais très bruyants, la personne qui tient le stand de cartes postales est très aimable, je n'en dis pas plus sur Lachapelle car elle vaut aussi par la surprise, le contraste entre l'extérieur et l'intérieur.
Nous faisons un tour autour de l'église, des restes du château. Les rallymen sont partis. Où allons-nous déjeuner, il est bien tard, mais Patrick qui est déjà venu en juillet chez une autre camusienne, nous propose un restaurant de sa connaissance. Persuadés qu'il est trop tard, nous tentons l'aventure.

Bardigues, excellente table, la cantine des ingénieurs de la centrale nucléaire proche si j'ai bien compris (ils ne s'embêtent pas). A table, Jean ouvre les Onze sites mineurs et nous lit la description du château d'eau:

Le château d'eau de Saint-Créac n'est pas de cette espèce-là. Il s'élève à peine au-dessus du sol, il a l'air d'une soucoupe volante, voire d'une modeste marmite, une cocotte-minute un peu montée en graine : rond, bien entendu, coiffé d'une calotte arrondie, elle-même surmontée d'un clocheton plat, dépourvu de toute fantaisie. Le seul élément auquel un damné putatif ou le Sort pourraient parvenir à faire un sort, avec beaucoup de bonne volonté (on aura remarqué que nous n'en manquons pas), c'est sa porte, qui s'ouvre à même le sol ou plutôt qui ne s'ouvre pas, et qui pourrait faire office, dans un rêve à budget limité, d'entrée de service des Enfers. Un autre accès possible, plus brutal, à l'intérieur de cette coupole intersidérale démodée, ce serait le couvercle du clocheton de faîte, qui pourrait bien un jour prochain s'effondrer sous le poids d'un promeneur mégalomane, ou curieux; un panneau de bois cloué sur un poteau prévient peut-être de ce danger; mais comme l'inscription est effacée, sur le panneau, et que le poteau est tombé, on choisit de ne pas leur accorder de valeur légale. On trouve seulement que ce ciment sonne bien creux, sous le séant ou le pied.

L'origine du prestige à mes yeux du château d'eau de Saint-Créac, c'est un peu son village éponyme, qu'on voit de mon propre village, d'où il figure avec sveltesse la hauteur prise, le grand air, le familier commerce avec le ciel — tel que le mènent, en l'occurrence, les hauts cyprès noirs que j'ai dits, déjà, près de la petite église à fresques; mais c'est surtout un symbole de la carte routière, parmi les plus précieux : on remarque d'abord un triangle régulier, majestueusement posé sur sa base, et qui sans aucun doute possible désigne un sommet (252, peut-on lire à proximité); et tout autour de ce triangle des rayons divergents, bleus, qui vont s'élargissant à mesure qu'ils s'éloignent de lui, et qui sont l'indication bien claire, eux, et même spectaculaire (lire les cartes, c'est aller au-devant d'émotions parfois trop fortes, pour les coeurs sensibles), d'une vue sensationnelle dans toutes les directions (on a clear day you can see forever...). A vrai dire, si l'on ne bénéficiait pas d'une expérience solide et même clermontoise des légendes et de l'esprit Michelin, on se laisserait aisément persuader, face à cette inscription rituelle, qu'il s'agit, enfin, de la précise localisation du Très-Haut; ou du moins de quelque maçonnique Etre Suprême ou Grand Architecte, dont il n'y aurait rien de bien étonnant, au demeurant, qu'Il ait choisi d'habiter Saint-Créac, si tant est que ce soit la créance qui crée les dieux, et qui les entretienne sur leurs sommets, ceux-ci ne s'élevassent-ils qu'à deux cent cinquante mètres.

...denn gegenwärtger sind die Götter auf den Höhn.

Et la vérité nous accable: pourquoi avoir douté? Il y avait bel et bien un château d'eau, une soucoupe volante (coupole intersidérale), mais miniature, au ras du sol... Ah que nous sommes punis de notre manque de foi, et pourquoi ne pas avoir lu sur place?

La conversation est un réel plaisir, évocations littéraires à chaque détour de phrase, vocabulaire, anecdotes, citations...
— A Mons, dans la prison où était détenu Verlaine...
— Verlaine a été détenu à Mons? Zut, chuis trop nul, je suis allé à Mons et je ne le savais pas.
— On ne peut pas tout savoir.
— Mais si, tu sais bien, c'est là qu'il a écrit «Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme ! / Un arbre, par-dessus le toit, / Berce sa palme....»
— Cela dit Mons... on aurait pu l'annexer, c'est pas loin...
Et de feuilleter le Guide littéraire de la France.

Déjeuner sans doute un tout petit peu trop copieux mais tant pis. «Qu'est-ce qu'on fait, on retourne à Saint-Créac? — Non, il est presque quatre heures, il faut aller à Plieux, sinon nous n'y serons jamais.»
Nous passons dans l'église, dont le Saint-Louis en vitrail est brun avec une moustache Napoléon III. Références à la famille Esparbès de Luçon, dont est un membre est mort à la guerre de 1870 (il est seul sous cette date sur le monument aux morts).
Giono: «J'aime beaucoup Giono, même si on en parle plus beaucoup... Après sa mort, pendant des années on a continué à sortir un livre par an... Elles sont comment les âmes... Je perds la mémoire, c'est terrible... Ah oui, elles sont fortes les âmes, les âmes fortes
Et donc: «"il fallait me le demander plus tôt, je t'y aurais emmené directement." C'est dans Faust au village (je comprends Fausto village), à la fin le héros rencontre quelqu'un que nous comprenons être le diable, et il lui demande son chemin. Et l'homme répond: "il fallait me le demander plus tôt, je t'y aurais emmené directement."»

Direction Plieux, non sans avoir croisé une moissonneuse-batteuse dont on ne peut pas exactement dire qu'elle se gare (car où se garer?) mais elle s'arrête et nous laisse passer comme nous pouvons. Plieux, visite, Madame Lloan commence une visite juste devant nous et nous dit de sonner, Pierre descend: «Nous commencions à nous inquiéter de vous.» (Et moi donc, je n'avais découvert que la veille à quel point le rendez-vous était imprécis, pas d'heure, pas de lieu, était-ce bien raisonnable?)
Nous commençons la visite, à l'extérieur Patrick s'interroge sur la distance entre le château et l'église, mystère non résolu. Le sol est en train de se dérober sous le château (cela prendra quelques siècles). Dans les salles du bas nous attendent les Marcheschi, le triptyque d'Emmeline Landon que je n'avais jamais vu (je n'avais pas compris ou je ne me souvenais pas que la plaque centrale est une vraie plaque rouillée). Les tableaux ont un peu souffert depuis ma visite de 2003, l'œuvre de Marcheschi est vraiment fragile (papier mangé par la suie, j'aurais pu m'en douter), l'évocation de Dante est toujours aussi prenante. Il y a désormais deux pétrés dans la première salle.
Premier étage, la bibliothèque a gagné du terrain, elle a envahi un pan de mur. La pièce est plus chaleureuse ainsi et paraît moins grande. Je ne me souvenais plus que les poutres avaient été peintes. «Où est Renaud Camus?» murmure Jean. «Il se réfugie dans la tour, comme le narrateur de Proust», réponds-je, sûre qu'il comprendra. Sur la table, de nombreux livres concernant Jean Paul Marcheschi, mais seuls quelques Demeures de l'esprit. D'ailleurs Pierre ne prononce pas le nom de Renaud Camus, se contentant de préciser que la bibliothèque est privée quand on lui posera la question à l'étage du dessus (il paraît que cela arrive souvent). Au fond se trouvent les canapés de cuir, disposés comme si la cheminée était en usage.

La salle des Vents me surprend aussi : je la pensais moins profonde. La Barque des Ombres est toujours aussi ténébreuse et attirante. Les visiteurs posent des questions mais semblent plutôt avertis ; je suis un peu embarrassée car je crains de me comporter trop librement, or il faut que le groupe reste groupé (eh oui), afin d’être manœuvrable, dirigeable, comment dit-on ? Un jeune couple tend déjà à s’écarter.
« Attention à la marche » indique Pierre en passant dans la bibliothèque («Phrase reprise dans L’Inauguration de la salle des Vents», murmuré-je à Patrick. Moi qui l’ait connue quasi vide, la bibliothèque (la pièce) est désormais bien encombrée: un bureau supplémentaire, couvert d’objets sortis de Jules Vernes ou Roussel (un kéfier, des mâchoires avec dents, une carte postale avec le général de Gaulle, une loupe, ce chaleureux dans cette accumulation, de vivant qui excite la curiosité), une table ronde collée à la table de travail dans l’encoignure de la fenêtre, quelques fauteuils. Les étagères ont gagné du terrain et entourent désormais la fenêtre sud, mangeant de la lumière : la bibliothèque me paraît étrangement sombre en cette belle après-midi.
J’essaie d’analyser les livres en passant: quels sont ceux que le Maître garde près de son bureau? Je note des exemplaires des Eglogues très usés. Mais nous allons trop vite, déjà la chambre, si haute, si dépouillée. L’appartement fonctionne comme un décor, rien ne transparaît des coulisses, les armoires, les vêtements, les papiers administratifs, la cuisine, tout ce qui fait qu’une vie est quotidienne. Ici, dans les pièces que l’on visite, tout est fait pour que les jours ressemblent aux jours, éternellement, consacrés au travail.

Une fois les autres visiteurs partis, nous revenons au premier étage faire des photos. Afin d’illustrer le groupe sur L’Amour l’Automne, Patrick prend en photo diverses couvertures (à venir sur Flickr), dont le Lang de Luc Moullet[3]. Je prends également un Tractacus que j’ai la surprise de voir surligné (un instant la tentation de photographier toutes les phrases surlignées me prend, il faudrait tant de temps, trop de temps…), RC aurait donc menti (oups, il ne va pas aimer ce verbe) en disant qu’il ne l’avait pas lu. Non non, il ne pourra pas se défendre en disant qu’il l’a feuilleté, il est bel et bien surligné (en rouge, feutre Pilote épais) jusqu’aux dernières pages. Nous sommes excités comme des gosses (peut-être qu’il serait plus exact de dire «je»), partagés entre l’envie de profiter de cette autorisation inespérée de rester et de farfouiller, et la crainte d’exagérer : pas un instant ne me quitte la conscience qu’au-dessus de nos têtes Renaud Camus doit entendre du bruit et ne pas oser sortir de la tour.

A l’origine nous avions rendez-vous à l’auberge de Gramont, mais il s’y déroulait un mariage. Pierre nous a informés du contretemps et invités au château. Cest à ce moment-là que j’ai découvert que c’était justement l’endroit où je souhaitais déjeuner ou dîner : le restaurant à la propriétaire revêche que j’avais découvert dans Rannoch Moor[4], celui où il y a toujours une bonne raison de ne pas réussir à avoir une table… : merveille des merveilles, j’avais réussi les deux mouvements sans même le savoir : y être invitée, et ne pouvoir y aller… (Le soir tandis que nous confirmions l’excuse de la restauratrice (notre hôtesse de Saint Clar aurait elle aussi voulu nous recommander ce restaurant qu’elle connaissait mais avait dû y renoncer à cause de ce mariage), j’ai souri devant la réflexion de Renaud Camus qui laissait transparaître un peu de paranoïa : « C’était donc vrai ».

Il y a une heure et demie à tuer, nous hésitons sur la conduite à tenir: retourner à Saint Clar nous reposer et nous changer, repartir à Saint Créac pour trouver ce château d'eau? Nous nous décidons pour Lectoure. En chemin nous nous arrêtons prendre les mêmes photos que le matin, mais cette fois-ci avec le soleil dans le dos. Il fait vraiment très beau, lumière merveilleuse, grande douceur.
Lectoure, la cathédrale. Jean qui recherchait le nom de la propriété bretonne de Lamennais où se réunissait un grand nombre d'écrivains vient de s'en souvenir: La Chesnaye, tout en commentant: «cela ne se visite pas, on peut juste suivre le chemin, et voir l'étang» (ou la rivière). Nous pensons soudain à vérifier ce qu'il en est dans le Guide littéraire de la France.
Stupéfaction et éclats de rire en découvrant le passage suivant:

Il [Lamennais] y reçut Berryer, Gerber, Liszt, La Morvonnais, Lacordaire, Maurice de Guérin, Montalembert, etc. (ni Sainte-Beuve, ni Mickiewicz n'y sont venus); […]
Guide littéraire de la France, p.556, édition 1964

Ni Sainte-Beuve, ni Mickiewicz n'y sont venus... Cela vaut «Les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant»[5] Depuis quand reprend-on dans un index ce qui n'a pas été? C'est toute la folie des obsessionnels que je vois s'engouffrer par cette porte. Incrédule, je vérifie l'index à Sainte-Beuve, qui renvoie bien à la page 556... Misère... (J'en profiterai plus tard pour me faire donner des informations sur Mickiewicz. Zut, j'ai déjà oublié qui le traduisit: Lamartine? Lamartine connaissait le polonais?[6] Patrick se souvenait que Mickiewicz avait donné des cours au Collège de France... Et mes deux compagnons de faire acte de contrition pour ne l'avoir jamais lu... Qu'est-ce que je devrais dire…)

Cathédrale de Lectoure, Thermes («— C'est ça les thermes? Il n'y a pas d'eau chaude... — L'eau chaude est à l'intérieur»), les librairies ferment, sont fermées, l'entrée "Lectoure" du Guide littéraire évoque Pierre de Garros, connu sous le nom de Pey de Garros, qui a écrit des Eglogues. Nous cherchons en vain la fontaine de Diane. Il faut dire que nous n'avons plus beaucoup de temps, nous ne voulons pas être en retard.

Château de Plieux, pour la troisième fois. Nous sommes plutôt embarrassés. Dans l'escalier j'entends Renaud Camus et Jean Allemand échanger quelques mots, je saisis "Il était très girardien". Plus tard Jean nous confiera le choc qu'il avait éprouvé quand, ayant évoqué Pierre Gardeil, Renaud Camus lui avait répondu être allé à son enterrement le matin même...
Les mâchoires et les dents [DENT, Léonard de Vinci, Léonard Woolf, Celan, Char, Camus (Albert) = Amour l'Automne, je devrais peut-être annoter ce billet à la façon de Journal de Travers] que j'ai vues sur le bureau proviennent de rennes: Pierre et RC ont vu beaucoup de rennes cet été, il viennent jusque dans les villes, les élans sont beaucoup plus rares. (Mais où ai-je lu que l'élan (mâle et solitaire) était très dangereux? Le caribou, plutôt?) Sur le bureau je remarque une pile de livres dont beaucoup en langue nordique. Le suédois est très facile à apprendre, enfin, à lire, dans les grandes lignes, nous assure Pierre.
Je pose des questions sur le voyage, sur le froid, est-ce que ce fut un été réparateur, qu'en est-il de la lumière? Il a fait très chaud, visiblement la température ressemblait davantage à celle de la Russie qu'à celle de la France. La nuit est particulière, très lumineuse, jamais noire. J'ai l'impression qu'une fois encore la nourriture a été sacrifiée. Quelques restaurants ou hôtels désagréables (en France) sont évoqués, et des anecdotes.

Foie gras dans la bibliothèque, le cadre est somptueux, j'aime bien les sièges variés autour de la table, du tabouret au fauteuil, la conversation est embarrassée, Madame Lloan est là. Nous parlons photographies, groupe Flickr, Renaud Camus vient d'ajouter un tableau de Carus, tableau dont le musée semble très fier, nous assure Pierre. Carus? je suis un peu perdue, je pense à Quignard, mais non, il s'agit du peintre, éboulis de silex à perte de vue. Renaud Camus évoque la possibilité d'ajouter au groupe Flickr des éléments n'apparaissant pas dans L'Amour l'Automne mais qui auraient pu, auraient dû, en faire partie s'ils avaient été connus plus tôt, des "postchroniques" en quelque sorte. De nouveau la folie de l'indexation de ce qui n'a pas été m'effleure, non non, je ne veux pas, ça me fait peur; mais plus raisonnablement j'explique que je conçois le groupe de photos comme un "produit d'appel", un lieu à la fois rassurant et explicatif, susceptible je l'espère de décomplexer quelques lecteurs qui auront la curiosité d'aller y voir, intrigués: si c'est bien cet objectif qui est poursuivi, ce ne serait pas une bonne idée d'aller ajouter à la confusion en ajoutant des photos (disons que l'idée n'est drôle que pour ceux qui maîtrisent déjà bien les principes. On pourrait faire un fanzine, écrire nos propres Eglogues de lecteurs... (Mais quel était donc le personnage que Renaud Camus se proposait d'ajouter? Quelque chose Dax: Mathew Dax, Arnold Dax? je ne sais plus.[7])

Pierre et Patrick parlent d'index, Patrick pose quelques questions très précises sur Wolf, Wolfe (il me semble), et sur le Vierge de Ladin (p.457), objet de ses dernières recherches; nous descendons au premier étage où la table est mise. Les chiens sont là, âgés et amicaux.
Il faut sans doute chercher du côté d'Orlan, nous répond Renaud Camus[8], ce qui signifie pour moi, dans ma tentative de recomposition des écrits et des lectures (puisque nous ne disposerons d'aucun manuscrit, il faut s'appuyer sur d'autres détails pour reconstituer le travail de l'écrivain) que cette page a dû être plus ou moins composée au moment du choix des projets artistiques pour le métro de Toulouse. L'index plus gros que les livres, c'est la crainte de Patrick, ce qui fait rire Renaud Camus pour qui ce fait doit être une évidence depuis le début (du moins je suppose, j'extrapole). Le dernier tome devrait sortir en décembre, il serait un chapitre de l'Amour l'Automne (Je me demande ce que je peux écrire. Je viens de vérifier que c'est un scoop, cela ne fait pas partie des trois livres annoncés par Renaud Camus sur le forum. D'un autre côté... d'ici décembre, c'est si court, et cela ferait quatre livres...; mais c'est impossible, cela fait trop de travail.)
Quoi qu'il en soit, voilà une information bien intrigante: un chapitre de L'Amour l'Automne. Mais qu'est-ce que cela peu bien vouloir dire?

Nous posons deux questions précises, une sur "il surgit dans ma loge", qui me semble avoir un rapport avec la deuxième école de Vienne, Renaud Camus nous donne la source exacte: une lettre de Mahler à sa femme au sujet de Schönberg.
Je pose une autre question à propos d'une autre phrase qui revient sans arrêt depuis Passage, qui évoque la traversée d'un hall en oblique. (Bien sûr je n'avais pas alors la phrase exacte en tête puisque je me souviens toujours très inexactement des phrases, mais maintenant que je suis à mon bureau je vous en fournis la première occurrence dans l'œuvre: «Il dévale quelques marches et débouche dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, de l'autre côté, se dirigeant vers la sortie.» Passage, p.52. Première occurrence d'après mes recherches, qui donnera lieu ensuite à des variations.) Nous avons deux pistes, j'ai pensé au Ravissement de Lol V. Stein, tout au début, quand Lol V. rencontre son grand amour pour la première fois dans la salle de bal, Patrick songe lui à une scène de Prima della Rivoluzione. Renaud Camus est embarrassé, il ne semble pas voir de quoi nous parlons et semble un peu pinçé.

Il sort une phrase merveilleuse, qui dit à peu près: «Il faut envisager que certaines phrases soient de l'auteur». La tournure emphatique et détachée est très drôle, et comme il a l'air un peu vexé, je n'insiste pas et ne lui fais pas remarquer que les phrases qui reviennent régulièrement (que j'appelle leitmotives) sont des citations (ce n'est pas une règle a priori, mais un acquis de l'expérience). Cependant, après cette première réponse RC joue le jeu et cherche des pistes. Il pourrait s'agir d'une scène d'un roman de Robbe-Grillet qui se déroulerait dans un théâtre, peut-être Un régicide (si vous avez des idées... Je n'ai lu que Projet pour une révolution à New York et La Maison de rendez-vous. J'ai au moins Souvenirs du triangle d'or à lire absolument, mais si vous avez d'autres idées concernant un livre de Robbe-Grillet paru avant 1975...)

La conversation roule; Mme Lloan est discrète et je suis gênée d'être si bavarde devant son silence, est-ce poli; à un moment Jean Allemand prononce cette phrase qui me marque profondément: «Rien de grand ne peut être accompli sans une vie réglée».
Poulet au citron, moelleux, excellent (je ne sais plus faire cuire le poulet, il est toujours desséché), fromage, dessert bleu (une crème chantilly bleutée sur un fond de génoise, peut-être, ce qui nous vaut une apparté vers le manque de pâtissier déjà évoqué (car il est important de cultiver la rumination à titre de preuve (il s'agit d'une remarque personnelle qui n'engage que moi))); grande prudence hélas envers le vin en pensant au retour à Saint-Clar par des petites routes mal connues...
Je ne sais plus comment la conversation est arrivée à la maison natale de Courbet, est-ce en parlant du retour du grand Nord (mais comment ont-ils fait pour être revenus à temps pour la rentrée, cela m'intrigue encore), ou des photos sur Flickr, ou des Demeures de l'esprit... je ne sais, et j'ai d'ailleurs mis un moment avant de comprendre qu'il s'agissait de Courbet. En écoutant la description du futur musée, je me suis souvenue de la photo d'une terrible maquette que j'avais vue en son temps, et qui promettait de dénaturer cette maison aussi sûrement que le fut celle de Champollion par son musée des écritures (confirmant également qu'il vaut mieux ne pas être trop connu si l'on veut que les lieux qui vous ont vu aient une chance de vivre tranquilles).
C'était en avril; Renaud Camus et Pierre se sont de nouveau arrêtés à Ornans le 31 août. Renaud Camus s'anime, il raconte cette seconde visite, la façon dont un (''pas compris, un guide'') les a retenus pour leur démontrer le bien-fondé des travaux en cours. Il est persuadé qu'ils ont été reconnus, les photos du mois d'avril ayant donné lieu à un petit scandale. Pierre renchérit: «Je suis persuadé que nous avons été retenus le temps qu'ils aillent vérifier la tête de Renaud sur le net.» Et Renaud Camus, près de moi, de murmurer dans un soupir: «Ils sont allés jusqu'à écarter le président de l'association qui était là depuis trente ans...»

Forte de ces informations un peu déformées dans mon esprit par l'heure tardive (le vin et la fatigue), j'ai fait quelques recherches afin d'être la plus précise possible:
- les photos du "projet Courbet" sont là;
- je suppose, par recoupements, que l'homme mis à l'écart est Jean-Jacques Fernier;
- homme terriblement mis en cause dans ce billet de blog.
La justice a tranché, cela pourrait suffire, et cependant... Que penser des commentaires sous cette photo, où celui qui intervient ne semble pas se rendre compte que c'est lui qui insulte la province à vouloir à tout prix ressembler aux projets culturels ambitieux et novateurs parisiens (comme si nous aimions le n'importe quoi qui se passe à Versailles (par exemple)), incapable de comprendre qu'aimer un lieu, un site, un artiste, n'a rien à voir avec préparer son avenir politique (car le plus drôle/triste, c'est que ces personnes si promptes à proclamer qu'elles font tout par amour de leur région n'ont rien de plus pressé que de "monter à Paris" dès qu'elles se sont ainsi fait remarquer. Ambitieux, oui, oui, nous vous croyons, nous avons lu Balzac.)
Enfin, il est trop tard, visiblement. Il ne nous restera que les photos pour nous faire une idée d'avant.

Avec la fin du repas et cette conversation animée s'est produit une certaine détente (car dîner avec Renaud Camus, chez Renaud Camus, est toujours impressionnant), et je crois que nous aurions pu rester longtemps à bavarder à l'ombre des étagères si la perspective du long voyage de retour le lendemain ne nous avait rendus, hélas, raisonnables.
Au moment de partir, je pose une dernière question, demande une dernière faveur: où donc se trouve la fenêtre par laquelle est tombé W.? Renaud Camus m'entraîne dans la cuisine (j'imaginais un réduit, elle est immense), devant une fenêtre coupée à un mètre du sol par un tirant. Je reste interdite, seul un enfant de cinq ans pourrait passer là-dessous sans se contorsionner, qu'a pu bien faire, vouloir faire, W.? Je me tourne vers Renaud Camus pour lui confier mon incompréhension, il la partage, me pousse vers la fenêtre en murmurant/s'exclamant: «Une herméneute enthousiaste voulant comprendre le geste du héros le reproduit et tombe de la fenêtre...»
Houla, mais c'est que sa conviction me ferait peur... et plaisir, aussi, c'est un compliment étrange et puissant. J'ai l'impression de me retrouver dans Lars von Trier, Element of crime, qui me poursuit jusque dans mes rêves.

Pierre et Renaud nous raccompagnent jusqu'à la voiture, il fait nuit noire, j'indique le figuier, Pierre fait le singe dans un arbre, il faut rentrer.

Il faudrait tout de même que je revienne ici un été. Un mois c'est trop long (famille oblige), mais quinze jours...



Notes

[1] «C'est là que choisit de m'agresser un bonhomme qui fut un temps directeur, ou rédacteur en chef, je ne sais plus, de La Gazette du Gers. Ce titre, en son esprit, l'érige en arbitre de la vie littéraire, semble-t-il. Voilà en effet que sans le moindre préambule il se met à déverser sur moi une mercuriale en bonne et due forme, selon laquelle Le Département du Gers est une escroquerie puisque le système de notes et de renvois rend l'ouvrage totalement illisible. On peut en lire suffisamment, néanmoins, pour s'apercevoir qu'il est plein d'inaxectitudes, et de jugements péremptoires erronés. Ainsi je déclare qu'il n'y a pas dans le Gers un seul pâtissier digne de ce nom, alors qu'exerce son art parmi nous un certain Uraca, ou quelque chose comme cela, Meilleur ouvrier de France, auquel toute l'Arabie Saoudite adresse ses commandes... (J'espère que l'Arabie Saoudite est une meilleure recommandation pour un pâtissier que pour un décorateur.» Hommage au Carré, p.362 (La dernière phrase m'avait fait rire: discrète et efficace. Apparemment l'homme avait été très violent, Renaud Camus parlant de «fureur pure» à la page suivante.

[2] Jean Allemand, spécialiste et ami de Claude Mauriac

[3] Nathalie Granger? Je me demande si ce n'est pas un film qui joue un rôle dans Passage

[4] «Nous songeons beaucoup par ici à certaine dame qui tient une auberge dans les environs de Plieux, et qui est fameuse, au moins entre nous deux, pour l'extrême difficulté qu'elle oppose à toute tentative de dîner dans son établissement; ce n'est jamais le bon jour, il fallait retenir quarante-huit heures à l'avance, il n'y a pas assez de réservations et elle a décidé de fermer ce jour-là, ou bien il y en a trop au contraire et elle n'a pas de place pour vous. Enfin c'est la croix et la bannière pour être admis à l'honneur de prendre chez elle un repas. Sa devise est l'inverse de celle de la Poste: «Ça va pas être possible». Dernièrement, toutefois, elle s'est montrée plus coulante. Nous sommes arrivés trois fois de suite en un mois à nous faire accepter entre ses murs, après une dizaine de refus consécutifs. Pierre dit qu'elle se relâche, et qu'elle devrait venir faire un stage par ici, pour recouvrer sa vraie personnalité.» Rannoch Moor p.469

[5] Demeures de l'esprit France Sud-Ouest (p.159)

[6] Ici je trouve George Sand. Je suppose que Chopin n'y est pas étranger.

[7] Dax Berg, bien sûr, et je comprends soudain pourquoi RC semblait si empressé...

[8] (Et en effet, voici le résultat des recherches patriciennes ultérieurs, la Vierge est donc au musée de Rabastens (où nous avons un envoyé spécial, nous attendons une photo d'un jour à l'autre).)

Journal d'un voyage en France : billets créés et billets mis à jour

Des billets mis à jour

Hérédité, généalogies, destin

Marcheschi aurait-il raison?

1-3-8-3-1-1-2-1-10. Flatters est convaincu que tout le mal vient du nom — que le mien ne m'est pas accordé. C'est la raison qu'il offre à l'insuccès de mes livres. Lui-même est furieux que son propre patronyme, Marcheschi, soit couramment prononcé de toutes les façons imaginables, et qu'en particulier les gens s'ingénient à rendre mou ce qui est dur. Par exaspération d'être couramment Marchéchi il menace de se faire polonais (ou caronien, justement) et de s'appeler une bonne fois Markesky (ou Markeskÿ).

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

Il faut dire qu'avoir conservé ce nom de Camus est étrange. Pour ma part, je me souviens m'être dit aux environs de 1987, en voyant ce nom pour la première fois sur une couverture, qu'il ne fallait pas être bien malin, ou terriblement prétentieux, pour ne pas utiliser un pseudonyme. C'est l'objet de mille petites humiliations, de la plus courante «Camus, comme l'écrivain?» à la redoutable «Camus (no relation to the writer)» (Hommage au Carré, p.473).
Pourquoi ne pas avoir changé de nom? Jan Baetens pense qu'il s'agit d'un mouvement de fierté, d'un défi, qu'il s'agit de se poser comme objectif de devenir plus connu qu'Albert Camus:

Signalons, par parenthèse et sans aborder ici de front le rôle que joue le Nom dans l'économie scripturale de cette oeuvre, qu'il n'est pas indifférent que le nom finalement retenu soit Camus, et non pas les hétéronymes Duvert ou Duparc. S'agissant de gloire, s'agissant plus spécifiquememnt du désir de se faire un nom, ce choix est un paradoxe nécessaire. D'un côté, accepter un nom tellement chargé, c'est s'infliger un handicap certain, puisqu'avec lui Renaud risquera fortement d'etre confondu avec Albert. De l'autre, reconnaître ce handicap et agir en conséquence en laissant tomber le nom Camus, ce serait faire aveu de faiblesse et admettre implicitement une incapacité à relever un si formidable défi. Se rabattre sur Duvert (et se battre alors avec Tony Duvert, par exemple) ou prendre un autre nom de plume, ce serait s'avouer trop faible pour affronter et vaincre Albert.

Jean Baetens, Etudes Camusiennes, p.24

Une explication du manque de succès pourrait donc être le nom. Une autre pourrait être le pouvoir catastrophique du journal. Une dernière, hélas, pourrait être tout simplement que l'œuvre camusienne soit mauvaise. Aux heures de doute, Renaud Camus s'interroge dans son journal. Ces heures se tiennent le plus souvent en décembre aux environs de Noël, quand la mère de Renaud Camus est présente dans le château glacé:

Ce qui rend mes relations avec ma mère si éprouvantes pour mes nerfs, toujours, et pour mon humeur, et même pour mon état mental, c'est qu'elle figure pour moi l'abîme du dérisoire — de tout ce que je pense et de tout ce que je suis.
Tous mes défauts, et surtout mes défauts intellectuels, sont chez elle épouvantablement grossis, poussés à l'extrême, de sorte qu'ils sont beaucoup plus nettement observables. J'ai mis longtemps à découvrir [...] que son goût affiché et prétendu pour la culture ne s'attachait qu'à son écume, et ne visait qu'à tuer le temps, et à s'assurer de la compagnie. Je n'ai pas de temps à tuer, et je ne cherche pas de compagnie, la ressemblance n'est pas là. Elle est plutôt en ceci : quand j'écris sur la maison de Montaigne, c'est en grande partie parce que je n'ai rien à dire d'original ou d'intéressant sur les Essais; si je vais à Montaigne, le château, c'est en grande partie au lieu de — c'est le cas de le dire — lire sérieusement Montaigne. Ce goût des maisons d'écrivains ou d'artistes, c'est une paresse, un aveu d'impuissance. Et je rencontre constamment mille occurrences, en moi, dans les débats un peu soutenus, par exemple, de ces moments où j'ai recours au biographique, au topographique, au superficiel, au plaisant, à l'écume, pour échapper à l'échange au fond, parce que j'ai peur de m'y noyer, ou de devoir avouer que je ne sais pas nager.
[...] Mais je soutiens, et même de plus en plus, et tout récemment, et plus expressément que jamais, dans La Grand Déculturation, qu'il y a dans la culture quelque chose de nécessairement héréditaire. Du coup cette dérision du sens, chez ma mère, devient pour moi une dérision au carré: de quoi suis-je l'héritier en effet, sinon de cette parodie de la culture, qui ne s'attache qu'à des noms, à des titres d'ouvrages, des épisodes, des incidents, et me pousse à acheter pou cette bibliothèque toujours plus de livres dont je ne lis pas un sur dix, ce qui s'appelle lire?
[...] C'est ce que j'appelle l'abîme du dérisoire: tout n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une prétention vide qui se dénonce elle-même, une invitation à se taire une bonne fois, car tout ce qu'on pourrait dire, venant d'une telle mère, naîtrait ridicule.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, journal 2007 (Fayard, 2009) p.480-483

Ainsi, Camus s'est piégé dans ses propres théories. En affirmant que toute culture est nécessairement héréditaire, il se condamne, en tant que fils de sa mère, à n'être qu'un songe creux, une parodie d'écrivain et d'intellectuel. Si la théorie camusienne de la culture héréditaire est juste, lui-même n'est qu'un imposteur et il est normal que son œuvre ne reçoive aucun écho.

Si cette théorie est fausse... alors Renaud Camus a dit une bêtise, et s'il est une chose qu'il n'aime pas reconnaître, c'est bien que ses théories, au moins sur certains sujets, sont fumeuses.

Que faire dès lors? Renaud Camus qui lit L'homme sans qualité recopie une phrase de Musil:

"L'idée qu'il faut faire son devoir là où le destin vous a placé est une idée inféconde; on gaspille de l'énergie inutilement; le véritable devoir consiste à choisir sa place et à modeler consciemment sa situation."

Renaud Camus, Hommage au Carré, journal 1998 (Fayard, 2002) p.466

Musil propose de rejeter son hérédité pour choisir son destin; Camus, s’il partage cette conclusion, souhaite s’inscrire dans une généalogie, même s’il lui faut pour cela la réécrire.

Dans L’Elégie de Chamalières, il assignera d’ailleurs cette fonction à la littérature : permettre de réécrire les généalogies.

Mais à quoi servirait la littérature, is what we want to know, si ce n'est à corriger les généalogies déplaisantes? [...] retourner le passé, faire, et l'inverse, que ce ne fut pas ce qui fut, transmuer l'origine en conséquence, réduire la douleur à des stances, en élégie la faille, en un mythe efficace autant qu'harmonieux la terreur initiale ou la honte, la seule alchimie des lettres en est capable, et de redistribuer les cartes, de nous corriger, de nous recréer, de nous offrir un autre jeu, d'autres îles, et la page blanche, encore, sous la tache et sous la rature de cet éternel brouillon que nous sommes de nous-même, ou d'un autre.

Renaud Camus, L’Elégie de Chamalières, p.98, éd. Sables


Il la réécrit de deux façons: d’une part en doutant de sa filiation, en se supposant bâtard, sans que l’on sache bien si cela lui fait horreur en ce que cela suppose la faute de la mère et un défaut d'origine ou si cela le séduit en cela qu’il peut s’inventer le père qu’il souhaite; d’autre part en décrivant du côté maternel un arbre généalogique rêvé qui remonterait à... Vénus:

982. Mes frère et sœur et moi vouvoyons notre mère, mais tutoyons notre père. Le fantasme aristocratique, ou l'influence des mythes aristocratiques, totalement absent chez les Camus, sont parvenus jusqu'à moi, très guillemetés, mais bien présents, à travers les Gourdiat, qui se donnaient pour les descendants d'une noble maison, celle des marquis de Féliçan. Il y avait dans le salon des Garnaudes, dans mon enfance, deux portraits du XVIIIe siècle représentant le marquis et la marquise de Féliçan [...]
984. « Le nom de Féliçan paraît être d'origine italienne, ou au moins savoyarde, ou piémontaise. J'ai plusieurs fois remarqué, sur une autoroute du nord-est de l'Italie, l'indication d'une sortie pour Felissano. Je suppose que c'est par les Féliçan que les Gourdiat se rattachaient comme ils pouvaient, mais avec insistance, à une famille autrement illustre, celle des Frangipani, ou Frankopan, dont une branche est originaire de l'île de Krk, près des côtes de l'Istrie, mais qui elle-même se rattache à je ne sais plus quelle gens antique, laquelle à son tour descendrait de Vénus... de sorte que je pourrais prier cette déesse, comme font les Lévis-Mirepoix la sainte vierge, en l'appelant ma cousine (la folie, évidemment, serait la solution la plus commode. Une fois que l'on a pris sa carte, c'est alors que l'on peut, sans doute, coller en permanence à l'invraisemblable réel, à ses emportements, à ses sautes, à ses gouffres, sans se soucier de justification. Mais...

Vaisseaux brûlés

Le principe des citations de "Théâtre ce soir"

Quelques vers repris dans Théâtre ce soir par la fille habillée en gothique sont déjà présents dans Journal d'un voyage en France: il s'agit bien d'une collection de vers sans autre motivation que l'amour que leur porte Renaud Camus.

Le principe de ces citations est en quelque sorte expliqué par l'exemple:

La scie du jour: Puget, mélancolique empereur des forçats. Faute de radio en voiture, des airs que j'estropie ou des fragments de vers me tiennent compagnie, suscités par les hasards de la route ou bien inexplicables autant qu'irrépressibles. Le Chant d'amour de Sigmund s'obstine, peut-être parce que le printemps, jusqu'à présent, n'a guère semé au ciel d'or ni de saphir. Mourir est un pays que tu aimais. Où étiez-vous alors? Pourquoi sans Hippolyte Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite? Je t'aimais. C'est pourquoi, tirant de mes mains ces marées d'hommes, j'ai inscrit en étoile ma volonté dans le ciel. Ainsi, tu sourirais peut-être pour moi à notre retour. Tous les chemins du monde nous mangent dans la main. Aux yeux où je m'étends s'égarent les présages...
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France (1981), p.210



Les quelques citations que j'ai relevées :

Les frères Davy du Perron, dont les orants sont là côte à côte [cathédrale de Sens], furent successivement archevêques de Sens. Mais la gardienne n'a pu me dire lequel était Jacques, auteur de l'un des vers les plus harmonieux, selon moi, de la langue:
Au bord tristement doux des eaux, je me retire.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France (1981), p.43, Théâtre ce soir (2008), p.87

Mon sentiment géographique est le reposoir de toutes mes fidélités. Quand je rencontre un inconnu, je lui demande toujours, presque d'emblée, d'où il est, comme si je ne concevais d'existences que liées à des paysages, à des noms de lieux. O Corse aux cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de Messidor! Mais Jean-Paul n'a pas du tout les cheveux plats. [...] Dans la grande maison de Mr Pontifex, à Battle, près d'Hastings, où j'ai passé l'été de mes quatorze ans, chaque petit Français avait ses vanités: l'un était le fils du musée Guimet, un autre habitait rue Raynouard, un troisième précisait que Dupuy devrait en fait s'écrire du Puy, et quand l'on me demandait si j'étais parent d'Albert Camus un autre encore protestait que j'avais l'air d'excellente famille. Un malheureux n'avait d'autre gloire à revendiquer que d'être l'arrière-petit-fils d'Auguste Barbier. Aucun d'entre nous ne savait qui c'était: «Le grand rival de Victor Hugo», expliquait son descendant. Nous riions. Je ne connaissais pas encore le grand soleil de Messidor. C'était une cavale indomptable et rebelle...
Voyage, p.247; Théâtre, p.35

Je pensais que la citation suivante était due aux lectures nécessaires à L'Amour l'Automne (lecture de Max Jacob entre 2004 et 2006). En fait elle vient de plus loin:

Et soudain l'on voit Minerve (oh, je suis saoul, d'un malheureux demi-litre de Minervois rosé!), Minerve qu'on a toujours voulu voir, depuis le début de ce voyage, depuis qu'à dix ou onze ans on a lu Henri Martin et [ici un mot indéchiffrable, qui semble commencer par so. Je cherche dans un petit dictionnaire de table les mots s'ouvrant ainsi, et découvre incidemment qu'existe bel et bien socquette (nom déposé), dont j'avais plus haut oublié le c. Socquette, correctement orthographié, figure parfaitement dans le Grand Larousse, entre socque et Socrate. La marche de Lusace, après l'extinction de la famille de Géron, passe aux Wettin (1034-1298), puis aux Ascaniens du Brandebourg (1235). « Connaissez-vous Henri Suso? / Ruysbrock surnommé l’Admirable? / et Joseph de Cupertino / qui volait comme un dirigeable?» Mais ayant éclairci ce point oublié, je n'ai pas retouvé le mot que je cherchais et j'écrirai donc, carrément:]
Voyage, p.356; Théâtre, p.74

Dans ce passage, Renaud Camus est en train de relire et d'annoter ses notes quelques mois après son voyage. En italique ses annotations, entre guillemets la citation reprise dans Théâtre ce soir. Ce qui est amusant, c'est que l'ivresse présente dans le corps du texte semble envahir le contenu des crochets, écrit quelques mois plus tard. Procédé des Eglogues, toujours: écrire ce qui vient à l'esprit par associations, sur un mot, un son, ou moins encore, trace infime du souvenir et de l'amour.

Les citations de Théâtre ce soir ont donc chacune une histoire[1], ce qui illustre un autre passage de Journal d'un voyage en France:

Je vois à lire le Guide Bleu qu'il y est question, à propos de la maison de Roaldès, d'un balcon dans le goût du XVie siècle, le «soleiho». Tel était donc bien, probablement, le nom du restaurant indiqué par le Spartacus. Mais il aura changé de mains, sera devenu «chinois», et vu son nom transformé en Soleil Ho. N'est-ce pas étonnant?
Peu de temps après ma rencontre avec D. , en 1969, je lui avais offert une lettre d'Artaud, assez insignifiante pour l'essentiel, mais qui se terminait par ces mots, au-dessus de la signature: «N'est ce pas étonnant?» De sorte qu'à cette question toute rhétorique se superposent toujours pour moi le visage d'Artaud et la lumière tremblantes d'amours à leur début. De quelles vésanies chargés nous arrivent les mots? Quelles vésanies de lecteurs désorienteront les nôtres? Les plus interdits dans ma famille étaient sous, gosse et vélo, «vulgaires». Mon cher, si lourd d'insinuations pompeuses et ridicules qu'on a vu isolée, un temps, une catégorie de pédéraste «genre Mon cher» (ou Ma chère?), Mon cher, prononcé M' cher parce qu'un jeune Américain s'y trompant, ou pudique, ou inventif, s'en servait comme de l'expression même de la tendresse ou de l'intimité, pour nous a fini par le devenir. Comment pourrions-nous espérer être compris?
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.464



P.S. : Finalement, la plupart des auteurs cités par Renaud Camus proviennent de L'anthologie de la poésie de Gide dans la Pléiade.

Notes

[1] Avouons que je soupçonne que le geai gélatineux soit là pour moi.

Exposition des œuvres de Jean-Paul Marcheschi jusqu'au 10 juillet

Marcheschi expose ses œuvres (quelques œuvres) dans son nouvel atelier, deux pièces aux beaux volumes permettant l'accrochage de plusieurs toiles d'un peu plus d'un mètre de côté (sans compter l'immense fleuve Maroni).
J'ai choisi mes deux toiles préférées, il ne me reste qu'à me trouver une Liliane Bettancourt.

Il suffit de prendre rendez-vous (Osez ! Téléphonez l'après-midi (jamais le matin) à l'un de ces numéros: 01 40 39 03 09 ou 01 40 39 07 72 ou 06 09 56 22 58 ).
Ou tentez votre chance en passant.

ouverture de 14 à 19 heures.
Adresse de l'atelier: 5-7, rue des 2 Boules 75001Paris

Code porte: A1846 Code cour RDC droite: B1407

Appel à souscription pour les Livres rouges de Jean-Paul Marcheschi

Le site de la SLRC, rénové, nous annonce sans plus de précision une lecture de Jacques Roubaud dans les ateliers de Jean-Paul Marcheschi le 26 juin.

(A ce propos, je ne peux que vous recommandez chaleureusement le catalogue des Fastes contenant des poèmes inédits.)


Je pars à la recherche d'informations supplémentaires sur le site du peintre — en vain — mais j'y découvre ceci :

La Galerie Plessis et les Editions du Phâo ouvrent une souscription en faveur de la publication intégrale des volumes de la Bibliothèque des Livres Rouges - 1981-2010 - de Jean-Paul Marcheschi.


Paraphrasant encore un coup Mallarmé, on pourrait dire que tout, chez Marcheschi, existe pour aboutir à un dessin. Mais il n'est même pas besoin de paraphraser. Car le mythe fondateur et final, étrangement de la part d'un peintre (qui convoque, il est vrai, tous les styles et toutes les traditions, comme tous les moyens d'expression, de l'encre de Chine à la merde, du foutre à l'or) c'est ici, au-delà du dessin, le Livre. Chaque dessin, chaque chose vue, chaque minute vécue n'est jamais, dans cette œuvre, qu'une page d'un livre à venir: un de ces beaux livres reliés de rouge vif, couleur du sang qui bat, où nous serons un jour, et le bonheur; où nous sommes déjà, puisque toute leur alchimie, ludique et obstinée, vise à combler la béance qui nous sépare d'eux, et les signes du monde.

Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.135

Les Fastes, exposition Marcheschi au musée de la préhistoire de Nemours.

Pluie et froid, panne de voiture. Problèmes d'organisation, besoin d'ubiquité, comme d'habitude. Aller à Nemours voir des statues, imaginant les talons aiguilles s'enfoncer dans la boue, cela valait-il la peine, je connaissais déjà le musée, dépouillé et solitaire parmi les arbres.

Il ne pleuvait plus, il faisait encore froid. A l'entrée nous attendaient des corbeaux autour d'un lac noir, oiseaux mazoutés, réminiscence de Poe, «son frère», nous dit Rémi. Horus est magnifique contre le fond vert, dansant et prêt à s'envoler, il appartient aux lieux et semble jailli de la forêt. Des habitués reconnaissent un "clone" de Raülh, le sanglier corse (clone puisque en bronze et non en cire). Un officiel terminait son discours sous un auvent, je reconnus Jean-Paul Marcheschi, superbe en chemise et blanche et veste noire, et Jacques Roubaud en bleu marine, les cheveux plus courts qu'au dernier jeudi de l'oulipo, ayant (à ma grande surprise) troqué ses pataugas pour quelques chose qui ressemblait à des converses.

J'ai vite abandonné l'espoir d'approcher du buffet, disons que je n'y tenais pas, et je suis entrée dans le musée par une porte de service, ce qui fait que je me suis trouvée brutalement en face du Grand Lac.




C'est tout simplement splendide. Les pages claires rétro-éclairées fournissent juste la lumière nécessaire à faire de l'eau un miroir pour les pages noires, et les angles ajoutent à la profondeur, à l'abîme et l'abyme (comment choisir?) Le tout communique une profonde impression d'apaisement et de méditation, face à ces pages noircies et ce lac sombre remontent des souvenirs de forêts, de cascades claires et de lacs de montagne. C'est très étonnant.

A l'étage se trouve une salle réservée aux œuvres claires, Oracles, Morsures de l'aube, Paradis (inspiré du Titien, il me semble) et magnifique Scapulaire de la scriptrice que je ne connaissais pas.

Dans d'autres salles les œuvres marcheschiennes se mêlent aux pièces préhistoriques et se fondent étrangement, entre clin d'œil et appartenance.
J'ai ri en voyant Raüh et son ancêtre (si l'on considère Raülh contemporain) ou Raülh et son petit frère (si l'on considère que Raülh remonte à l'ancienne Egypte).




J'ai passé un long moment, très long moment, dans l'auditorium, à écouter Jean-Paul Marcheschi parler de son œuvre et raconter des légendes, à voir l'eau couler en surimpression sur le feu, m'endormant à demi, la voix me poursuivant dans mes songes.


Le catalogue de l'exposition contient des poèmes de Jacques Roubaud écrits pour l'occasion. Celui-ci semble être entré totalement en résonance avec l'œuvre marcheschienne.

Exemple : les poèmes "Tridents" (13 syllabes de trois vers de 5, 3, 5 syllabes)

que les couleurs sont
des noms propres
descendant de l'ombre

noir gris très noir gris
plutôt noir
monstres ordinaires

regarde le Lac
enfermé
dans sa gaze noire

Roubaud a également décliné la forme "pharoïne": «une pharoïne a six strophes, chacune de six vers. Les vers de chaque strophe sont terminés par des mots-rimes, toujours les mêmes, ou des équivalents des mêmes, dans chaque strophe, mais tournant de strophe en strophe selon un mouvement, toujours le même, qui caractérise la forme.» (p.44 du catalogue Les Fastes, éditeur Lienart).
Voici une strophe, ce qui ne montre rien de la complexité de la pharoïne, mais prouve l'art de Roubaud:

Un mot contient la nuit entière, entière une voix dit la nuit.
Une nuit se concentre jusqu'au point d'un mot,
Celui qui aura charge de parler un monde:
Le «brouillas» d'espace et de temps
Que manifestera la voix,
Emplie de reconnaissables fantômes.

in C Déductions des sommeils, iii: mots

Transpositions

Les différents traitements de la première rencontre entre Renaud Camus et Jean-Paul Marcheschi permettent de se faire une idée du travail de transposition effectué pour protéger les identités des uns et des autres.
Le paradoxe, c'est que le voile est tout à fait transparent pour ceux qui connaissent les personnes concernées, tandis que pour ceux qui ne les connaissent pas, leur véritable identité aurait tout aussi bien fait l'affaire.

Dans la première édition de Tricks en 1979, Flatters (Jean-Paul Marcheschi) n'apparaît pas.

Dans la deuxième édition, il apparaît sous le nom de "Jean-Marc le Breton".

— Tu vas souvent en Bretagne?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Bretagne?
— Tu connais?
— Je connais le Nord, la région de Saint-Malo, et le Sud, le Morbihan, mais pas la pointe, pas le Finistère.
— Moi je suis juste de la pointe, justement.
— De Brest ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Brest il n'y a plus rien, non, ou alors les îles? Tu es d'Ouessant?
— Presque. Du Conquet. C'est là qu'on prend le bateau par Ouessant; tout au bout de la Bretagne.
— Je croyais que c'était la pointe du Raz, l'extrémité?
— Oh, la pointe Saint-Mathieu, la pointe du Raz, ça se vaut...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]

Renaud Camus, Tricks, édition Persona, 1982, p.292-293


Dans la troisième édition, en 1988, il apparaît sous son vrai prénom et sa véritable région: "Jean-Paul le Corse".

— Tu vas souvent en Corse?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Corse?
— Tu connais?
— Non, je vois à peu près comment c'est fait, géographiquement, mais je n'y suis jamais allé.
— Moi je suis juste de la pointe, tout au nord.
— De Bastia? ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Bastia il n'y a plus rien, non, ou alors ce bidule qui dépasse, là, le doigt pointé?
— Justement, c'est ça mon coin, le «bidule», comme tu dis. C'est là que ma famille a sa maison.
— C'est beau?
— Oui, là où nous sommes, c'est très beau, très sauvage, pas du tout abîmé...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]
[... et l'est resté.]

Renaud Camus, Tricks, édition P.O.L, 1988, p.292-293

A noter la dernière expression entre crochets: elle n'a de sens que pour celui qui la lit après avoir lu l'édition Persona, ce qui n'est le cas de pratiquement personne, puisque cette édition est épuisée.
Le lecteur pense que la dernière remarque entre crochets est une bizarrerie, une façon de mettre l'amitié en exergue (c'est ce que j'avais cru à la première lecture), ou que c'est une coquille. En réalité, c'est un clin d'œil, un fil tendu à travers le temps (mais également un hommage à l'amitié: la lecture précédente reste valable).


L'étonnant, c'est que Jean-Paul apparaît sous son vrai prénom et sa vraie origine dans Journal d'un voyage en France, en 1981: à croire qu'il fallait le "protéger" dans Tricks mais que c'était inutile dans une œuvre moins délibérément dédiée au sexe.

O Corse aux cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de Messidor! Mais Jean-Paul n'a pas du tout les cheveux plats. Je regrette beaucoup de n'avoir pas inclus dans Tricks le récit de notre première rencontre, derrière Notre-Dame: elle est survenue pourtant pendant la période couverte par ce livre, mais elle n'avait rien en soit de remarquable, il y avait déjà trop de pages, il fallut la sacrifier. Les lecteurs attristés par l'abondance des «Jamais revu» en fin de chapitre auraient peut-être été consolés d'apprendre qu'on peut découvrir, la nuit, dans les buissons du square Jean-XXIII, l'ombre qui deviendra votre meilleur ami.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981), entrée du 18 mai 1980, p.247

Jean-Paul Marcheschi expose à Nantes à partir du 2 octobre.

L'ouverture de l'exposition aura lieu en musique le 2 octobre 2008 à 20 heures à la cathédrale Saint-Pierre.

Si vous souhaitez recevoir des invitations pour le vernissage, merci de m'envoyer un message en précisant le nombre d'invitations qui vous serait utile.

NB : sur le site de Jean-Paul Marcheschi.

PS: si vous assistez à cette ouverture, ne vous laissez pas intimider et n'hésitez pas à saluer Jean-Paul Marcheschi : il sera ravi de vous rencontrer.

Scies

Selon le beau titre de l'ouvrage de Mme la Comtesse de Paris, qui nous a servi de scie tout l'été: «Tout m'est bonheur!»
Flatters, lui, est obsédé par le titre d'Aragon, qui pour une raison ou pour une autre le met en joie, et il répète à tout propos: «Il ne m'est Paris que d'Yvon», «Il ne m'est Lisbonne que de Ruy», «Il ne m'est Tolède que de José». Jaune le soleil et Rauque la ville l'inspirent aussi et il dit volontiers «Ambrée la plage», «Denses les buissons», «Sombre la beauté», «Glauque le regard», ou bien, comme nous rentrons à neuf heures du matin, passablement défaits, après une nuit d'errances dans Lisbonne, de boîtes, de jardins, de saunas, et un auroral pèlerinage pessoan: «Durs les miroirs.» Quant à moi je suis poursuivi par cette formule verdurinesque: «Sont-ils assez choux, ces deux-là?» «Fait-il assez t'as un ami?», «Fallait-il que tu sois en rut!», «Plus ginette se conçoit-il seulement?» (Ma mère me disait: «Êtes-vous assez sot, mon pauvre enfant!»)

Renaud Camus, Notes achriennes, p.82

Echo, rime, coïncidence

Didier Goux ayant fait un billet sur le texte court de L'Amour l'Automne p.352: «elle fait un fond de rêve pour les portraits photographiques qu'on est tenté de prendre là.» que je n'avais pas commenté, je vais ajouter une précision, de celle qui relève de ces coïncidences que j'aime tant.

Les deux toiles intitulées Le Fleuve Maroni sont à l'origine des variations sur Les Nymphéas de Monet. Or ce que je portais ce jour-là, c'était ceci, que je porte rarement:





D'un autre côté, on pourrait considérer que ce n'est pas une coïncidence, et que c'est à cause de ce pendentif que RC m'a très gentiment demandé si j'acceptais d'être photographiée devant les tableaux.
Reste que je ne savais pas que ces tableaux, que j'avais vus dans l'atelier parisien de Marcheschi, seraient présents à Rodez (ils sont si grands qu'on peine à imaginer qu'on puisse les déplacer) et que ce pendentif constitue pour moi une rime supplémentaire inattendue, "un coup de bonheur", selon l'expression de Compagnon.

Il fut dansé, sauté, ballé [enfin presque]

La salle s'éclaire, nous nous levons. Je cherche à repérer les têtes connues, presque personne, Eudes et son amie, je désigne à Zvezdo et Philippe quelques "personnages" des journaux (rencontrer en vrai des personnes de papier me trouble toujours autant (rencontrer des blogueurs aussi, "virtual people", d'ailleurs, il faut le temps que je m'habitue)): Hélène Guillaume, Rémi Pellet, Sophie Barrouyer, il me semble reconnaître Madeleine Gobeil, Madame Lloan, Jean-Paul Marcheschi,... (le problème des listes, c'est qu'on est sûr d'oublier quelques personnes, et généralement les plus évidentes). Je suis surprise et déçue de ne voir ni Didier ni Denis, ni Jean-Luc: ont-ils été prévenus (ils n'ont pas internet)?
Nous discutons un peu. Zvezdo n'a pas l'air trop choqué, la musique contemporaine doit vous préparer à tout, finalement, et puis je soumets mes lecteurs à un bachotage intensif ("mes" lecteurs: j'adore!) Il y a une soirée chez Jean-Paul Marcheschi pour ses amis et les adhérents à la société des lecteurs. J'essaie de tenter Philippe en lui parlant de la vue magnifique sur l'église Saint-Eustache que l'on a de l'appartement de Flatters, mais Philippe[s] n'est pas très tentable; il paraît posséder un goût modéré pour les bêtises et le n'importe quoi (il me fait remarquer très justement que lui a une vue sur la cathédrale de Chartres: c'est exact, et quelle vue: on a l'impression qu'on pourrait toucher la cathédrale en tendant le bras). Il ne peut pas rester, son dernier train part à 22 heures et quelques, fichue grève. Décidément ce n'est pas de chance, déjà à Bordeaux il avait été obligé de partir.

Nous sortons en papotant, (c'est alors que j'oublie mon chapeau, nom d'un petit bonhomme, quelle catastrophe), je n'ai absolument pas envie de les voir partir, ils ne se rendent pas compte, je ne connais personne dans ces soirées, moi, à chaque fois il faut afficher son sourire et trouver des sujets de conversation, c'est terrible, cela me terrifie, ce n'est pas pour rien que je ne voulais pas arriver en avance (heureusement Eudes sera là, il a changé d'avis à l'invitation expresse de Jean-Paul).
Zvezdo pose LA question : «Est-ce qu'il s'agit d'une secte?» Philippe[s] et moi, nous nous regardons, faisons la moue, soupesons notre réponse, parvenons spontanément à la même conclusion : non, ce n'est pas une secte, les lecteurs sont trop différents, leur centres d'intérêt trop variés. Philippe[s] avoue que lorsqu'il avait lu Passage il n'avait pas été enthousiamé, je ris en disant que si j'avais lu les Églogues lors de leur parution, j'aurais sans doute détesté. (Zvezdo n'a pas l'air de se rendre compte qu'il commence par le plus abrupt.). Nous évoquons les livres par lesquels commencer, Philippe[s] a une opinion arrêtée, les topographies ou les élégies, je suis plus évasive, le livre disponible chez le libraire le plus proche ou tout simplement Vaisseaux brûlés, en ligne.

Nous nous séparons devant les Halles, ils vont prendre la ligne 4 dans des sens opposés, je presse le pas je ne suis même pas sûre d'avoir le code, chic il y a encore des gens en train d'entrer, Pierre qui teste le code, je reconnais Marie (Borel), quelle bonne surprise.
Et tout s'enchaîne, l'appartement, beaucoup de monde, (les mêmes qu'à Beaubourg? j'ai un doute), nous sommes plusieurs (tous? pourquoi pas? c'est invérifiable) dans le même cas, à ne connaître personne ou très peu de monde, nous unissons nos solitudes, partageons notre faible connaissance des visages. L'amie de Eudes a un sourire éblouissant qui réchauffe et rassure, Eudes me désigne Vincent Dieutre qui fume à la fenêtre, nous parlons du journal, de choses et d'autres. Je crois qu'une fois de plus j'utilise alternativement le tutoiement et le vouvoiement, moins en fonction de mon interlocuteur qu'en fonction de la légèreté ou du cérémonieux des propos tenus, j'ai renoncé à contrôler ce travers car il exprime plus finement ma pensée que la contrainte du vouvoiement ou du tutoiement maintenu.

Je parle avec P., un adhérent de la SLRC que je rencontre à chaque AG (c'est lui qui me parle de l'aspect ludique de la lecture à laquelle nous venons d'assister), j'entends quelqu'un à côté de moi se demander à voix haute si des lecteurs des forums sont présents, je me présente, il s'agit de Rodolphe (correcteur, typographe? Enfin quelque chose comme ça). Rodolphe ressemble à M. le Maudit, en un peu plus grand et un peu moins pâle (ça c'est de la description, tant pis pour ceux qui ne connaissent pas M. le Maudit). La conversation s'engage et porte sur les sites, dans le genre:
(lui) — J'aime beaucoup **.
(moi, catégorique) — C'est un con!
(L'ami de Rodolphe est mort de rire, il sourit, ses yeux pétillent. Lui n'intervient pas sur les sites, pas si fou).
(Rodolphe, un peu surpris) — Ah. Et ***, j'aime beaucoup aussi, même s'il est fatigant.
P. — Oui, le deuxième degré systématique, c'est fatigant.
(moi) — Là, c'est plus difficile de donner mon avis, ** je ne le connais pas, je peux dire n'importe quoi ça n'a pas d'importance, mais ***, je le connais et il me hait.
(L'ami de Rodolphe est de plus en plus mort de rire.)
Rodolphe ouvre des yeux ronds : — Vous connaissez ***?
(Ben oui, quoi).
Rodolphe passe aux choses sérieuses :
— J'irais bien me présenter à Renaud Camus, mais je ne sais pas comment faire.
— Allez-y, il sera content de mettre un visage sur un nom. Il suffit de dire «Je suis Rodolphe» (geste théâtral des deux mains).
— Oui, oui, on m'a dit de faire comme ça, exactement. Mais (il murmure) j'ai peur de me retrouver dans le journal.
— Mais non, ne vous inquiétez pas, pour être dans le journal, il faut être connu.
P. intervient : — Mais vous y êtes, dans le journal.
— Oui, mais à peine, et je ne suis qu'un nom, personne ne sait qui est ce nom. (Je n'ajoute pas, parce que je ne sais pas m'expliquer à l'oral, qu'en fait un vrai nom dans un livre (ou sur un blog) vaut un pseudonyme, puisqu'il ne représente rien, ce n'est qu'une coquille.)
J'ajoute en riant : — Vous savez, je ne suis pas sûre que les gens qui redoutent de se retrouver dans le journal ne soient pas vexés s'ils n'y figurent pas... je pense à quelques personnes...
Rodolphe nous quitte, P. sourit : — Oui. Je suis dans La Campagne de France: il y a quelques années Hugo Marsan avait fait un méchant papier sur un journal de Renaud Camus, et j'avais envoyé à celui-ci un petit mot de soutien. Il m'a répondu très gentiment. Je me suis alors aperçu avec horreur que j'avais fait une horrible faute dans ma lettre, Renaud Camus a eu la gentillesse de la corriger avant de la mettre dans le journal. Je lui ai réécrit pour m'excuser de cette faute d'orthographe, il m'a répondu «Enfin un véritable paranoïaque!»

Ainsi continuent les conversations. Je vais voir Marie, rencontrée à Plieux:
— J'ai été furieuse de découvrir une semaine trop tard ta lecture à la Maison de la poésie. J'espère que je serai avertie de la prochaine à temps!
— Si tu veux, la prochaine a lieu le 19 novembre.
— Ah, super!
— Mais c'est à New York.
Je la regarde : — C'est malin!
En fait elle ne sait pas où cela va avoir lieu (je précise pour mes lecteurs new yorkais (mon imaginaire lecteur new yorkais)). C'est organisé à la Providence à Rhode Island, par ses amis Keith et Rosemarie Waldrop, éditeurs et traducteurs de sa poésie. Leur maison d'édition s'appelle ''Burning Deck'', curieusement proche de Vaisseaux brulés. Je songe fugitivement à ma lecture du moment, Benito Cereno : les navires en perdition ne m'abandonnent pas, décidément.
— Dis donc, j'avais un livre de toi quand je t'ai rencontrée : je n'avais pas compris ton nom, j'ai fait une recherche sur internet (Marie traductrice "jacques roubaud" bible) et j'ai découvert que j'avais Les Animaux de personne.
— Ah oui. Je n'écrivais pas encore à l'époque, il n'y en a qu'un de moi, l'animal aux petites oreilles... celui qui s'appelle Vincent. Jacques Roubaud n'avait pas d'idée, je lui ai dit «On a qu'à l'appeler Vincent».
Elle vient de passer six mois au Yémen.
— Mais qu'est-ce que tu faisais là-bas?
— J'apprends l'arabe.
— Ah? J'ai une fascination pour l'écriture, pas l'ornementale, mais celle de tous les jours. J'ai grandi au Maroc jusqu'à huit ans, j'adorais les signes sur les boutiques, le boucher, l'épicerie...
— Déja, tu passes trois mois à apprendre les lettres, elles changent de formes quand elles sont au milieu des mots. Ensuite, chaque fois que tu apprends un mot, il faut passer trois jours à le répéter, pour la prononciation...

Plus tard je croise Rémi (Pellet), qui vient d'avoir une idée géniale (selon lui). Il veut m'embarquer dans l'aventure, non, non, je ne suis qu'une observatrice.
— Je ne comprends pas, me dit-il en riant, Renaud Camus a l'air réservé.
— Eh bien moi je comprends, tout ça pour qu'ensuite vous vous sentiez trahi quand il n'en fera qu'à sa tête!
— Mais non!
(etc)

Renaud Camus, à qui j'ai à peine dit bonjour de loin, vient me chercher pour me présenter Juan Asensio. Celui-ci est plus jeune que je n'aurais imaginé (je pense avec cynisme qu'il doit me trouver plus vieille qu'il n'aurait imaginé), il a le pied fin et de jolies chaussures. Il discute de Bainville avec Paul-Marie Coûteaux. Nous restons en tête à tête, tout va bien, il est moins vindicatif que sur son site (ou celui d'Anaximandrake (j'ai un peu peur)), il est même charmant. Il me trouve, me dit-il, encore plus pessimiste que lui sur l'état de la littérature française contemporaine. Je prends ça pour un compliment.

Allez, un dernier détail people avant de conclure: Alain Finkielkraut a fait une apparition en fin de soirée. Peu avant mon départ, je l'entends se plaindre auprès d'Hélène Guillaume de ne pas avoir reçu Rannoch Moor par le service de presse. (Je pense à Pascal Sevran qui écrit quelque part qu'il n'attend pas les services de presse pour lire ses amis.) Donc Finkielkraut n'a pas lu Rannoch Moor. Je fais remarquer (mais à qui?) que ce n'est peut-être pas plus mal. — Mais pourquoi? — Il y a tout de même à chaque page «Finkielkraut ne m'a pas remercié... Mais pourquoi Finkielkraut ne m'a-t-il pas remercié? Finkielkraut aurait pu me remercier...»
Hmmm. Un peu inquiète quand j'y repense.
Au moment de partir, je m'aperçois que j'ai perdu mon chapeau. J'ai dû le laisser à Beaubourg.

Ne pas oublier

Bon anniversaire, Guillaume !

L'Inauguration, suite

Dans un message à propos de L'Inauguration de la salle des Vents, François Matton a émis l'opinion suivante :

Je veux dire par là que j’ai l’impression que les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable (à mes yeux) aspect « exercice de style » à l’ensemble.
Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé. Et on (je) ne peut pas s’empêcher de penser que si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Et donc le fait de passer à un autre registre peut apparaître (m’est apparu) comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
Si cette hypothèse peut sembler sévère et injuste, je crois qu’elle est préférable toutefois à une autre qui consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage et ce serait encore plus difficile à défendre que la pompe tantôt…

Je tente ici une réponse. Certaines des opinions présentées pourraient être soutenues, en tout cas elles méritent d'être étudiées. Ce qui fait la faiblesse de ces opinions à mes yeux, c'est la personnalité, telle qu'elle se dessine par ailleurs, de qui les émet, l'impression qu'il y a là surtout une occasion de "faire le malin", de l'aveu même de celui qui les a écrites. Cela mis à part, les questions posées sont pertinentes.

Je dégage trois affirmations du message de Matton :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

Le premier point soulève une vraie question, même si je conteste le «drôle et surprenant», le deuxième est stupide, il est facile de montrer que nous sommes dans le cas inverse, le troisième se discute, en quoi le désir de provoquer ou de surprendre consisterait-il en du cabotinage, s'agit-il de désir de provoquer ou de surprendre ?
Finalement, les points un et trois reviennent à poser une seule question : pourquoi les styles ? Quel est leur intérêt ?

Je rappelle d'abord le principe de L'Inauguration de la salle des Vents : le désir de récit est né d'une série de coïncidences dans le temps racontées ici, comme je le disais hier dans les commentaires.
L'auteur a choisi de raconter cette série d'événements de façon très formelle, en déterminant douze thèmes et onze styles.

Les thèmes sont, se présentant dans cet ordre :

  • la visite de X. qui fut amant de RC entre 1969 et 1981. Relation passionnée et jalouse, violente même. Cette visite intervient après des années de silence.
  • les souvenirs de la vie avec Rodolfo [1]
  • l'écriture de L'Inauguration et les points techniques qu'elle soulève
  • les relations avec un employé du château pas très équilibré
  • la vie connue ou imaginaire de Rodolfo dans le cerrado
  • l'installation du tableau La salle des Vents de Jean-Paul Marcheschi dans une salle du château (d'où le titre du livre)
  • l'évanouissement du chien
  • la chute de X d'un balcon du château (sept mètres)
  • les souvenirs de la vie de Marcheschi avec Oyosson, la mort et l'enterrement d'Oyosson
  • les lieux sept ans après (1995-2002)
  • la maladie et la mort de Rodolfo
  • les souvenirs de la vie avec X.

Les styles sont, utilisés dans cet ordre :

  • purement narratif
  • extrait de dialogue (une réplique)
  • prise de notes
  • bafouillant, hésitant, cherchant ses mots
  • classique et lyrique (le style le plus naturellement camusien, en somme)
  • interrogatif (consiste à chaque foi en une question)
  • extrêmement familier
  • quelques vers
  • conditionnel (paragraphe rédigé au conditionnel)
  • scientifique, mathématique
  • obscur, sibyllin



La première partie du livre est composée de douze chapitres qui reprennent chacun les onze styles dans cet ordre, en traitant les douze thèmes dans l'ordre que j'ai indiqué (comme il y a plus de thèmes que de styles, le douzième thème n'est pas traité dans le premier chapitre mais au début du deuxième, et ainsi de suite, il y a glissement); la deuxième partie est composée de onze chapitres traitant les douze thèmes en utilisant chacun des styles dans l'ordre : comme il y a plus de thèmes que de styles, un même style apparaît deux fois par chapitre.

Ces précisions font apparaître l'importance des contraintes formelles que l'auteur s'est imposé, et on ne peut nier que la question se pose : pourquoi avoir fait cela? Faut-il n'y voir qu'un exercice de style ?

Je vais commencer par évacuer la proposition mattonienne: «Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédent.»
Cette proposition est absurde à deux titres. D'une part, il n'y a jamais essoufflement, ce serait plutôt l'inverse. Quel que soit le style, il pourrait être maintenu des pages et des pages, cela se sent à la lecture. Ce serait le lecteur qui ne tiendrait pas la distance (un livre entier en sibyllin ou en scientifique : au secours!) Exceptons peut-être de cette affirmation les styles interrogatif et "extrait de dialogue", le plus souvent très courts, mais cette exception est une exception logique, qui tient à la forme même de la contrainte, et non une exception due à une incapacité de l'auteur.
D'autre part, cette façon de passer d'un style à l'autre est plutôt le signe d'une très grande maîtrise. Rappelons que les Exercices de style de Queneau ne s'appliquait qu'à un thème, un voyage en autobus. Ici il y a douze thèmes et chacun est traité deux fois (une fois par partie) dans chacun des styles. Il m'est difficile de voir là un signe d'usure, je comprend(rai)s mieux l'accusation de virtuosité gratuite.

Voyons les deux autres propositions matonniennes :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

La dernière proposition est réfutée par l'auteur lui-même dans le journal qu'il tient l'année de l'écriture de L'Inauguration: «se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l’expression d’une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d’une émotion à faire naître chez le lecteur». Outrepas (p.424) Nul désir ici de provoquer ou de surprendre le lecteur, mais le désir de faire naître des émotions. De même, l'affirmation "Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes" est fausse: en aucun cas les ruptures de ton ne se veulent "drôles et surprenantes".

Il reste donc l'affirmation : les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble.
La chose n'est pas niable. Tout au plus peut-on se demander si cet aspect est "regrettable". Pour ma part je considère qu'il est, tout simplement, le texte a un aspect "exercie de style", et c'en est un, d'ailleurs. La question que je me suis posée dès la première lecture, c'est : pourquoi? Pourquoi avoir choisi d'écrire ce texte ainsi? Pourquoi avoir choisi quelque chose d'aussi ardu, à la lecture et sans doute à l'écriture?

A cette question je commence toujours par répondre : parce que l'auteur en avait envie. Il écrit ce qu'il veut comme il veut, libre à nous de lire ou non, d'aimer ou pas. Cette réponse est une boutade ou une lapalissade, mais pas tout à fait : c'est la base du contrat de toute lecture, si nous n'acceptons pas les présupposés du livre que nous ouvrons, il est inutile de le lire.

Passons à des réponses un peu plus élaborées. Une première piste nous est donnée par Renaud Camus dans Buena Vista Park (1982), p.66 : «Ce n'est qu'en imposant à son discours des contraintes formelles toutes artificielles, où s'embarasse le vouloir-dire, qu'on peut espérer échapper au babil implacable, en soi, de la Doxa. Ainsi l'écriture, au sens moderne du terme, s'articule-t-elle à une éthique.»
Je dois avouer que ce genre de phrase est un peu trop années 70 pour que je la comprenne parfaitement. On doit pouvoir la résumer ainsi: plus la contrainte est grande, moins on court le risque d'être dans le prêt-à-penser, dans le prêt-à-parler. En soumettant le langage à de fortes contraintes formelles, on impose de la rigueur à sa pensée, on échappe à la facilité : il s'agit de discipline morale. Nous voyons ici l'application du credo camusien : «la structure rend heureux, et libre.» (Journal romain, 5 octobre 1985)

Enfin, je reste persuadée (mais la démonstration serait trop longue ici) que les variations sur les styles et sur les thèmes sont une pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front. Il s'agit d'un livre sur la mort de deux amants très aimés, morts tous les deux du sida (le mot n'est jamais prononcé), il s'agit aussi du constat de la disparition de tout sentiment pour un amant passionnément aimé des années auparavant, il s'agit d'un tombeau, d'un livre qui veut être pour Rodolfo ce qu'est le tableau La Salle des Vents pour Maurice Oyosson. Il y a le désir à la fois enfantin et merveilleux de faire du livre "une machine de Morel" [2], une machine à immobiliser le temps et les souvenirs.
Je crois que les contraintes stylistiques sont une façon de canaliser l'émotion qui naît naturellement de tels sujets, c'est une façon d'éviter la mièvrerie, c'est aussi un voile de pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front.

Je n'ai pas le temps de le démontrer disais-je, mais je peux donner un aperçu de la différence d'émotion qui naît pour un même thème selon le style utilisé. C'est un merveilleux exercice de lecture, qui permet d'affiner sa sensibilité aux mots et aux phrases: d'où viennent les émotions? Des mots, du sens, du style?

Voici mon exemple :
p.138 «et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut»
p.162 «tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre»

Notes

[1] source: voir Notes sur les manières du temps

[2] voir L'Invention de Morel, préfacée par Borges

L'opinion de Flatters sur le style sans ponctuation

Ses réticences [de Flatters] portent surtout sur le style sans ponctuation, dont la nécessité ne lui apparaît pas, et dont il semble déplorer que je m'y montre si prolixe, beaucoup plus qu'en les autres. Il est vrai que ce style-là s'y prête, et n'a de raison d'être qu'en abondance. Mais Flatters trouve ennuyeuses les pages qu'il inspire, et même presque illisibles (bien que ces mots-là n'aient pas été prononcés).
Renaud Camus, Outrepas p.442

C'est un style qui m'est très naturel, je l'appelle syncopé, le fait qu'il ne soit pas ponctué, je ne l'avais pas vu spontanément. Est-ce que j'ai le cerveau qui bafouille? Il me semble être ainsi toujours à la recherche d'un mot plus exact qui toujours se dérobe...
Et puis l'accumulation permet de dissimuler des phrases ou des quasi-phrases si précieuses (au hasard : «cette impossibilité de nommer est celle-là même la même enfin pas la même sa version profane et pourtant pas si je me nomme c'est prononcer mon tout s'écroule se délite» L'Inauguration p.88)
A chaque fois je m'étonne qu'il soit si facile de compléter les phrases tandis que tant de mots manquent en même temps que tant d'autres sont redondants. Enfin, pas tout à fait redondants, ils se chevauchent et glissent
Ce sont vraiment des passages qui se lisent à partir d'un rythme. Quand le rythme intérieur est trouvé, plutôt lent, la lecture devient facile. Tant que la cadence n'est pas trouvé, c'est difficile, on bute sur les mots.

(Et en bas de la page 87, "outrepasser", invisible en octobre 2003.)

citations

199. « Depuis que j'ai arrêté les poppers, dit mon ami Flatters, j'oublie tout... » Mais est-ce bien Flatters, qui dit cela ? Ou bien moi ? Je ne sais plus...
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés

— Mais non, mais non, moi qui vous parle, je prends de la coke sept fois par jour, tous les jours, depuis neuf ans, et je n'ai toujours pas d'accoutumance...*
Renaud Camus, Travers, p.73

                               ***********

Autre

Ainsi par Red**** et Fred on atteint Freud [...]
Renaud Camus, Été, p.28

Ce qui m'évoque irrésistiblement cette sobre contreprétrie "Salut Fred!".

                               ***********

Autre

LES RUSSES ONT DU FER A NE PAS SAVOIR QU'EN FOUTRE, LES FRANÇAIS C'EST LE CONTRAIRE.
Renaud Camus, Travers, p.53

(C'est étonnant comment n'importe quoi acquiert une légitimité dès qu'il s'agit d'une citation. (N'empêche, ça m'a fait rire. Dans le contexte, la phrase aurait facilement pu passer inaperçue.))


(la phrase sur la coke est à retrouver dans Journal de Travers.)

Opportun ou non de le noter, ultime variation

Soient les phrases: «Ils nous avaient d'abord invités chez eux, à Bourg-la-Reine, mais finalement ils ont préféré le restaurant Benkay de l'hôtel Nikko, à côté de ma tour. Je crains qu'ils ne s'en soient mordu les doigts, car Sylvie Topaloff était horrifiée par les prix.» p.57, Sommeil de personne

Etait-il opportun de la part de Sylvie Topaloff de faire cette remarque (vraie, sans aucun doute)? Etait-il opportun de la part de Renaud Camus de la noter dans son journal?

Les réflexions que font naître cette phrase dans le contexte du projet du Journal ne s'immobilisent jamais . Ici plus que jamais le sens change selon le point de vue.

1- Quel effet produit cette réflexion sur le lecteur?
Le lecteur peut être soit choqué de ce qu'il considèrera comme une impolitesse ou une grossièreté, soit amusé de ce qu'il considèrera comme une légèreté de la part d'une "tête folle": spontanéité de Sylvie Topaloff dans le cadre privé, quand on peut supposer que sa profession lui impose une grande retenue. En un sens, on pourrait interpréter cela comme un compliment: Renaud Camus est considéré comme un intime devant qui on ne se surveille pas.
D'autre part, le lecteur peut être choqué de ce que RC note ce détail, qui peut ternir l'image de S. Topaloff, quand on sait les services que lui a rendu le foyer Finkielkraut (sans compter les services à venir dans la suite du Journal): ingratitude de l'auteur, qui aurait pu éviter cela à quelqu'un à qui il est redevable d'un tel engagement en sa faveur. Et donc c'est l'image de l'auteur qui est ternie par cette notation…

2- Pourquoi RC a-t-il noté la réflexion de Sylvie Topaloff?
— parce qu'il y avait eu réflexion et que le Journal est une chambre d'enregistrement. Mais cela ne résiste pas à l'examen, parce qu'il est impossible de tout noter, et que quoi qu'il arrive l'auteur joue comme un filtre. C'est malgré tout lui qui choisit ce qu'il note.
— parce qu'il a été blessé par l'impolitesse de son hôtesse. Il la note comme exemple de cette disparition du paraître qu'il déplore régulièrement.
Cependant, en la notant, il devient lui-même discourtois envers quelqu'un qui lui a rendu des services bien plus importants, et qui à ce titre mériterait plus d'indulgence. C'est sans doute ici qu'intervient l'interprétation de Rémi Pellet: "Renaud Camus ne paie pas ses dettes". Il y aurait fuite en avant, tout service rendu serait payé d'ingratitude en retour, soit pour échapper au fardeau de la dette et à l'obligation de remercier, soit plus violemment, pour blesser celui qui a aidé (Est-ce ici qu'il faudrait parler de "jouissance de la rupture"?). Dans ce contexte, la question "l'auteur est-il ingrat?" est une question amusée, satisfaite.
— retour à la première possibilité: Renaud Camus note la réflexion de Sylvie Topaloff parce qu'elle a eu lieu. On peut imaginer qu'il préfèrerait ne pas la noter, mais que le fait d'imaginer ne pas noter quelque chose sous prétexte qu'il ne désire pas la noter provoque aussitôt le mouvement inverse: notons tout, que cela nous plaise ou non, et surtout si cela ne nous plaît pas et que nous n'avons pas envie de le noter.
C'est en ce sens que je parlerais plutôt de souffrance du journal et douleur du risque. L'auteur est prisonnier de son projet, et en applique la règle au risque de blesser et de perdre à qui il tient. Ici, la question "l'auteur est-il ingrat?" est la question angoissée de qui voudrait obtenir d'autrui réassurance sur lui-même.

Toute personne qui applique obstinément des règles une fois pour toutes définies quelles que doivent en être les conséquences suscite des sentiments ambivalents: admiration devant une telle fermeté d'âme, désarroi ou mépris devant une telle incapacité à se plier aux exigences communes et à faire passer le vivre en commun avant cette-dite règle.

Evidemment, tout cela est une question de lecture. Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations. Le choix que nous ferons dépendra de qui nous sommes, des gens et des situations que nous avons rencontrés dans notre vie, de notre façon de lier l'ensemble les indices épars dans le reste de l'œuvre, et pour certains d'entre nous, de la connaissance personnelle de l'auteur (mais cette dernière possibilité dépasse le cadre de l'analyse littéraire, et à ce titre, il me semble qu'elle ne devrait pas être utilisée).

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Message de TM déposé le 27/04/2004 à 10h50 (UTC)

Peu de choses nous permettent objectivement, dans le texte, de choisir l'une ou l'autre des interprétations.

Dans ce cas particulier, en effet.

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est " (suit une faute de goût dans le choix de la décoration ou du conjoint) - il me semble que l'interprétation est plus simple (surtout, circonstance aggravante, après digressions bathmologiques).

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Ma réponse

Dans le cas de "la vérité de" X ", c'est

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où? (Je n'ai lu que deux Journaux…)

Elle ne m'évoque que ce passage de Vaisseaux brûlés: «Jean-François Revel est un homme très brillant […] Claude Sarraute, […] les vérités conjugales […] »

Arrive-t-il qu'il y ait jugement péremptoire et définitif sur des proches (car il y a bien jugement sur la doctoresse au Jérusalem martelé, par exemple, mais cela n'a pas grande importance, puisqu'elle ne le saura jamais, et qu'elle joue ici un rôle d'archétype, ce qui n'est pas le cas lorsque la personne a lié des liens personnels avec l'auteur), et non une simple notation, qui renvoie le lecteur à ses interprétations et contradictions?
Je serais curieuse, par exemple, de reprendre l'ensemble des notations sur vingt ans concernant Paul Otchakovsky-Laurens, fidèle parmi les fidèles: qu'est-ce qu'il en est dit exactement? Quelle part d'exaspération, quelle part de reconnaissance, sachant que les deux sentiments peuvent tout à fait être justifiés?

Je me demande si le biais du journal n'est pas justement celui-là: l'auteur dépeint ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées (et met-il une joie perverse à se décrire sous son mauvais jour?), ce qui l'attriste, ce qui l'énerve, ce qu'il aime, ce qui le rend joyeux, ou heureux, mais omet systématiquement, ce qui se comprend (car ce serait écoeurant, à la façon de trop de sucre, à lire) ses bons mouvements, ou ses actes de générosité (si ce n'est la brioche au rouge-gorge (et il faut lire L'Inauguration pour apprendre à mi-mots qu'il a accepté de recevoir un groupe de jeunes en réinsertion…))

Ainsi le Journal pencherait, déséquilibré, du côté sombre de l'auteur.

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Message de TM déposé le 29/04/2004 à 09h21 (UTC)

Mais avez-vous réellement rencontré cette tournure, et où?

Si en plus il faut lire Renaud Camus pour pouvoir le critiquer, alors là, vraiment…

Je pensais effectivement à Xenakis mias je me souvenais d'une phrase beaucoup plus péremptoire. Le fait qu'il ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?

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Ma réponse

Je ne parlerais pas de cruauté, mais de brutalité: la vérité en pleine face, non pas la vérité de ce qui est dit (car après tout cela n'est jamais que l'opinion de l'auteur, sa vérité, un point de vue parmi les points de vue possibles (et en faisant des recherches pour ce message je trouve dans Du sens, p.41 « C’est pourquoi le conditionnel lui va si bien. J’ai souvent rêvé d’un livre écrit au conditionnel. »)), mais les pensées de l'autre, celui qui est en face, pensées le plus souvent cachées dans la vie courante, et heureusement.

J'ai essayé d'établir une typologie des possibles.
Le journal parle, schématiquement, de trois sortes de personnes, les types pouvant se recouvrir:
- les parfaits inconnus, les lambdas, qui le plus souvent, à ce que je comprends, seront protégés par des déplacements de nom et de lieu, comme la doctoresse au Jérusalem de cuivre;
- les personnes "publiques", celles dont on entend parler ailleurs que dans les journaux de Renaud Camus, qui sont des personnalités médiatiques, tels Xenakis ou Revel;
- les proches, les connaissances, les amants et les amis de Renaud Camus: ceux qui le connaissent ou l'ont connu dans la sphère privée (Valerio, Farid Tali, Sylvie Topalof, par exemple).
Il me semble que les éventuels "dégâts" causés sur les personnes citées par les pensées de l'auteur telles qu'il les dévoile ("la vérité") ne seront pas les mêmes, au niveau de la nature et de l'intensité, selon le groupe auquel elles appartiendront.

Les personnes citées qui ne lisent pas, quel que soit le groupe auquel elles appartiennent, sont à peine concernées par les réflexions qui suivent : elles sont protégées par leur ignorance. Tout au plus peut-il se produire un étrange décalage lorsqu’un lecteur de journal rencontre l’une de ces personnes, et sait sur elle quelque chose qu’elle ne sait pas qu’il sait... (sentiment désagréable s’il en est, sentiment étrange, aussi, qui donne l’impression de croiser dans la vraie vie un personnage de roman). Mais cela concerne le lecteur, et non la personne citée.
Il faut ensuite distinguer au sein de chaque groupe l’effet produit sur les personnes citées qui lisent et l'effet sur le lecteur extérieur, qui ne fait que lire sans être cité. Celui-ci n'est pas partie prenante, il va juger, consciemment ou inconsciemment, ce qu'il lit, c'est-à-dire que sa lecture fera spontanément naître en lui des sentiments d'adhésion ou de rejet à ce qu'il lit.


Reprenons chaque groupe.
1- Les lambdas.
Les lambdas ne lisent pas, ou ne se reconnaissent pas. (S’ils lisent et se reconnaissent, ils font alors partie du troisième groupe). Ils jouent comme des archétypes. Je reprends encore l'exemple de la doctoresse dans Sommeil de personne, on pourrait parler de l'infirmière de la grand-mère de Renaud Camus dans Retour à Canossa, de Miss Pays de Loire dans La guerre de Transylvanie, ou du chef des gendarmes ou du vétérinaire et sa femme dans L'Inauguration: ce sont davantage des personnages que des personnes, ils sont représentatifs d'un type, dont nous pouvons reconnaître des exemples autour de nous.
Que peut en penser le lecteur extérieur ? Cela dépendra de son empathie (ainsi mon pincement au coeur pour Miss Pays de Loire, que je n'éprouve pas pour la doctoresse ou la femme du vétérinaire, qui elles me font sourire. Ainsi que le dit Gab, "Et comme toujours, le jugement qu'il émet en dit autant sur lui-même (le lecteur) que sur la dame..."

2- Les personnes publiques.
Elles appartiennent au domaine public. A ce titre, elles sont en but aux jugements divers qu'émettent sur elles les journalistes, les écrivains, et plus généralement le public. C'est le prix à payer lorsqu'on est ainsi exposé.
"Le fait qu'il [Xenakis] ne soit pas (il était encore vivant) un lecteur du journal rend-elle la chose moins cruelle ?", demandez-vous. Pour lui, sans aucun doute. Pour lui, non lecteur, la réflexion de Camus (via Flatters, rappelons-le tout de même) est totalement neutre. (J’ajouterais qu’ici précisément, il s’agit d’illustrer par l’exemple un des mystères de la vie, une question qui se pose régulièrement : « Mais pourquoi Untel et Untel sont-ils ensemble ? ». Mais bon. Il n’est peut-être pas nécessaire de l’écrire, et encore moins de l’illustrer...)
Si des personnes publiques lisent le journal et s’en offusquent, elles ont tout au moins les moyens matériels de répondre, si elles le souhaitent, par des canaux publics également. Je citerais Jourde dans La littérature sans estomac p.31 aux Presses pocket : «Celui qui accuse, en nommant, s’expose. Il donne au moins à l’auteur mis en cause la possibilité de répondre. C’est la moindre des choses. Qui juge doit se placer en position d’être jugé.» Je souscris à cette citation avec tous les bémols qu’il faudra lui apporter pour l’adapter à la situation qui nous occupe : Renaud Camus ne fait pas de la critique littéraire, il ne juge pas, il réfléchit à haute voix. Mais il se place dès lors en position d’être jugé.
(J’ajouterais que j’ai la conviction, sans preuve, qu’il attend d’ailleurs ce jugement, et que les questions « Le journal est-il cruel ? L’auteur est-il ingrat ? » étaient un appel au jugement).
Qu'en pensera le lecteur extérieur ? Le jeu du journal est désarçonnant. Il s’oppose au reste des textes, qui plébiscitent le moins d’être au profit du paraître et plaident inconditionnellement pour la forme. La forme c’est l’autre. Respecter la forme, c’est faire une place à l’autre. Pas de place pour l’autre dans le journal qui dit je. Le journal, c’est la matière brute du monde. C’est la bêtise de l’auteur, «cet immense continent, la bêtise, qui est peut-être la vérité du sens, si ce n’est la vérité tout court » (Du sens, p.194 (N’oublions pas que Bouvard et Pécuchet sont dits «mes maîtres» dans Sommeil de personne)). C’est l’être de l’auteur avant qu’il ne l’habille de paraître. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’expression « le journal, c’est l’atelier de l’œuvre ». C’est la matière brute, sur laquelle on va travailler. Une phrase comme «Je lui fais remarquer, un peu vexé, qu’il était assez facile de tenir le lecteur en haleine dans un journal, quand on peut écrire tous les jours «Le roi m’a pris à part, hier et m’a dit…» p.248, me ravit : elle est drôle, elle est vraie, elle est bête. Il est bête de la noter parce qu’elle est vraie. Elle est drôle parce qu’elle est bête. La vexation reconnue par l’auteur est comique. Victor Hugo ou rien… C’est touchant de sincérité, c’est admirable de clairvoyance envers soi-même. Reconnaissons-le : le portrait le plus chargé par le journal est celui de l’auteur. Et c’est pour cela que celui-ci obtient toute mon indulgence, alors que je suis naturellement peu portée sur les récriminations concernant les hangars en tôle ondulée (moches, je n’en disconviens pas. Mais c’est si évident.) et le niveau du service dans les restaurants (en baisse, c’est exact, au point que je préfère rester chez moi (j’ai des accès de snobisme)). Si l’auteur n’épargne personne, mais que la personne la moins épargnée, c’est lui-même, cela me convient.

3- Les personnes de la sphère privée.
C’est ici que la réflexion se fait douloureuse. Les mêmes règles appliquées aux personnes connues intimement qu’aux deux premiers types auront une violence bien plus grande, parce qu’on s’attend toujours à être protégé par l’intimité, et d’autant plus par une personne, Renaud Camus, qui met si haut des valeurs « vieille France », la courtoisie, le savoir-vivre, la discrétion, etc. Ici joue à plein « la bêtise », la vérité brute, non médiatisée par le paraître, ici est dit, publié, ce qui ne le devrait pas selon les conventions communément admises du vivre ensemble. Ici il y a ou il peut y avoir sentiment de trahison, et le ressentiment peut être profond. Cela, l’auteur le sait depuis longtemps, dès Tricks, où la réédition complétée du livre nous vaut des commentaires comme « Depuis la parution de la première édition de ce livre, il ne me dit plus bonjour » p.40.
Dans un sens, le procédé ne me gêne pas. D’une part, comme le fait remarquer Luc, il fait parti du contrat de lecture, et nous savons à quoi nous attendre en ouvrant le journal. Disons-le : tous les lecteurs ne sont pas candides, et certains aiment et recherchent les notations assassines : «Jean Puyaubert […] soutenait, en ne plaisantant qu’à moitié, que le potin était l’essence de la littérature.» (Du sens p.160). D’autre part, comme je l’ai écrit plus haut, la première personne que dessert ce comportement, c’est l’auteur : s’il advient qu’il choque ses lecteurs par ce qu’il note, parce qu’ «il n’aurait pas dû», selon les règles de l’intimité et de la courtoisie, le noter, c’est lui dont l’image est atteinte, et il le sait pertinemment (ce n’est pas pour rien que je lis «l’auteur est-il ingrat ?» comme une demande d’absolution).
Ce qui m’ennuie, en fait, dans ces cas-là, c’est l’inégalité auteur/personne citée : cette dernière n’a aucun moyen de répondre, de donner sa version des faits et d’argumenter. Elle ne pourra protester qu’en privé, tandis que les faits auront été exposés publiquement. Certes, nous pouvons compter sur Renaud Camus pour nous relater les réactions des uns et des autres, mais même cela est ambigu : car celui qui se plaint alors que les faits relatés sont vrais est un peu ridicule.
Lorsqu’il arrive qu’une personne de l'entourage tienne elle-même un journal publié, Renaud Camus est soumis au lot commun des personnages passifs de journaux, et il avoue ne pas être très rassuré (« aïe », « ouf ».)
Il y a fondamentalement inégalité. Vivre dans la sphère de l’auteur, faire partie de son monde, c’est devenir chair à littérature, faire partie de la matière brute qu’il va utiliser.
On peut le refuser, mais il faut alors soit s’en éloigner, soit cesser de le lire. On peut l’accepter, et se dire que, finalement, c’est une façon comme une autre de passer à la postérité. (Combien de modèles des personnages proustiens qui seraient aujourd’hui totalement tombés dans l’oubli, combien de courtisans qui ne survivent que par Saint-Simon ?)

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Message de TM déposé le 03/05/2004 à 13h19 (UTC)

Vous semblez adopter un point de vue conséquentialiste (merci Google, le terme existe en franglais).

J'aurais tendance à inverser les catégories. Les proches sont fair game, d'abord parce qu'ils peuvent se défendre, ensuite parce que la fréquentation de l'auteur leur permet de relativiser le propos.

Evidemment, cela suppose accepter de subir le même traitement en retour :
— May hell seize my soul if I give you quarter or take any from you
— I expect no quarter from you, nor shall I give any


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Ma réponse

Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu? Mais c'est bien le mal que l'on risque de causer qui compte, non?

Donc:
Jean-François Revel est un homme très brillant, d'évidence, et ses analyses sont très fines mais comment peut-il être le mari de Claude Sarraute, alors ? Est-ce là sa vérité à lui, et celle de son esprit, comme Françoise Xenakis serait la vérité de Xenakis, et celle de sa musique, à en croire une fois de plus un Flatters très porté sur les vérités conjugales de toutes les moins habitables, peut-être…?
Où se situerait la cruauté?
- Dire à un homme que sa femme est indigne de lui
- Dire d'un homme que sa vérité est à la mesure de sa femme, celle-ci étant jugée médiocre.
Est-ce cela que vous voulez juger?

Concernant la première possibilité, je ne la juge pas cruelle, mais, à nouveau, bête: personne n'a à s'arroger le droit de ce genre de jugement (les belles-mères, peut-être?), et il revient à toute personne qui se choisit un conjoint de l'assumer. Elle n'a pas à se justifier aux yeux des tiers, et un jugement de ce type doit attirer un haussement d'épaule ou, à la rigueur, en d'autres temps, une provocation en duel pour laver l'honneur de sa femme.

Concernant la deuxième possibilité, la proposition me semble nulle et non avenue: la vérité d'une personne n'est pas dans sa femme ou sa musique ou son intelligence, mais dans son courage ou sa lâcheté, dans la hiérarchie de ses valeurs et sa capacité à les mettre en pratique.
Ou: la vérité d'une personne est peut-être lisible à travers le conjoint qu'il se choisit, à condition de juger la vérité de ce conjoint (selon les critères que je viens de décrire), et non son niveau intellectuel (ce qui est peu ou prou le cas dans les exemples cités).

Affreusement moralisateur, n'est-ce pas?


Il reste que considérées dans leur ensemble, ces phrases ont un sens, elles évoquent le mystère de ce qui lie deux personnes, lien incompréhensible le plus souvent.
(Et j'ajouterais méchamment: et ce genre de question est souvent posé par des célibataires, la vérité de leur question étant qu'ils recherchent une recette pour leur cas personnel.)

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Message de TM déposé le 04/05/2004 à 23h22 (UTC)
Que voulez-vous dire? Que je m'attache aux conséquences sur les personnes, sans juger de si les phrases sont cruelles dans l'absolu?
que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences - ici en tout cas.

Où se situerait la cruauté?
Dans les deux points que vous énumérez.


D'un côté, nous (bathmologues amateurs) savons que des personnes peuvent aimer la même chose pour des raisons différentes (le peuple et les sages par ex. pour reprendre Pascal, plagiaire par anticipation). D'un autre côté, nous prenons un plaisir certain à relever les fautes de goût de gens par ailleurs respectables (je ne sais plus qui disait avoir perdu tout respect pour Wittgenstein après avoir appris qu'il aimai les westerns (ce qui me parait d'ailleurs très improbable et sans doute inventé : John Wayne serait la vérité de Wittgenstein ?)).

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Ma réponse

que vous jugez de la moralité d'une action par ses conséquences

C'est amusant, énoncée ainsi, la formulation me déplaît, même si je ne cerne pas exactement pourquoi (pourquoi me fait-elle penser à "pas vu, pas pris"?)

Moralité des phrases énoncées plus haut:
- sur ce qu'elles disent, elles ne sont en soi ni morales ni amorales. Elles sont une opinion. Elles peuvent être justes ou fausses.
- sur le fait de les dire et les publier. C'est moral dans le contexte, puisqu'elles correspondent au projet de l'auteur d'exposer sans relâche ce qu'il pense, sans travestir sa pensée pour plaire, ou paraître bien-pensant, ou ne pas blesser. L'auteur tient parole, même si cela doit lui porter tort, même si cela doit choquer, même si cela doit blesser.


Ce projet est-il moral? Dire la vérité est une règle d'éducation. La vérité est considérée comme l'une des grandes valeurs morales. Mais on se rend compte à l'usage que la société n'est possible que parce que nous ne disons pas la vérité, ne serait-ce que par gentillesse.
Le projet de l'auteur met en pleine lumière cette contradiction de la société.

Cruauté du diariste

A l'origine, je déposai un message qui se voulait humoristique sur le site de la SLRC. RC y répondit sous un faux nom (transparent à mon avis, mais pas pour tout le monde visiblement). Il faut dire qu'il avait eu la femme de Finkiekraut en larmes au téléphone, suite au passage notamment sur la note de restaurant trop salée. La discussion s'envenima, avec comme toujours Rémi dans le rôle du procureur et moi dans celui-ci de l'avocat de la défense.


Il faut maintenant l'avouer : la Slurp avait soudoyé L. afin qu'il envoie Renaud Camus consulter la neurologue au Jérusalem en cuivre martelé, avec pour seul objectif de permettre à l'assistante de placer cette phrase impérissable : «Il devrait écrire sur lui-même, puisqu'il dit qu'il est écrivain.»
Elle s'est parfaitement acquittée de sa tâche, nous pouvons enfin le vérifier (trois ans dans l'angoisse de savoir si le canular porterait ses fruits.)
A propos, je me demande si la Slurp a bien pensé à offrir, comme promis, un exemplaire du Sommeil de personne à la neurologue. Il fera bon effet dans sa salle d'attente.

Quant à l'attitude d'Agnès Pébereau, elle s'explique très simplement : imaginons Superman en train de lire Les trois mousquetaires. Volerait-il au secours de d'Artagnan? Non, n'est-ce pas, cela lui gâcherait tout son plaisir.

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Message de Arsène du Pin-Chambly (RC) déposé le 31/03/2004 à 09h05 (UTC)

Pauvre L… Heureusement qu'il ne lit pas vraiment…

Sujets de dissertation : Quels sont les personnages du Sommeil qui ont le plus de motifs d'être fâchés ? Lesquels le sont en effet ? Le livre est-il cruel ? L'auteur est-il ingrat ?

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Message de VS déposé le 31/03/2004 à 10h10 (UTC)

Je pense que les yaourts seront furieux.

Quels sont les remords de l'auteur qui nous paraissent les moins fondés? Les regrets qui nous paraissent les plus douloureux? Les scrupules que nous partagerions?
Oh cette phrase «Et je crains que dans le cas de Marcheschi, ce qu'il ait pu faire de plus funeste à sa carrière, c'est précisément de prendre ma défense.»

Il y a des phrases qui n'ont l'air de rien, mais qui doivent faire mal quand on les lit, ainsi la remarque sur le succès de librairie du père de Christian Combaz.

«Je dois être le seul écrivain à gagner trente mille francs par mois pour des livres qui se vendent à quelques centaines exemplaires.» A Plieux, j'ai entendu que ce genre de phrases suscitait pas mal de rancœur chez les autres écrivains de l'écurie POL, ceux en particulier dont le succès, mathématiquement, financent Renaud Camus. D'où cette conclusion: Camus n'aide pas beaucoup son éditeur. Mais bon. N'en faire qu'à sa tête.

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Message de VS déposé le 04/04/2004 à 04h50 (UTC)

Quels sont les personnages du Sommeil qui ont le plus de motifs d'être fâchés ? Lesquels le sont en effet ?

A bien y réfléchir, ces questions peuvent être lues selon deux points de vues opposés (et comme souvent, non incompatibles): s'agit-il pour l'auteur de se demander avec angoisse quelles connaissances, quels amis, il aura réussi à s'aliéner cette fois encore dans son projet fou de tout noter, ou s'agit-il d'une épreuve, ou d'un piège, pour les-dits amis et connaissances de l'auteur, dont celui-ci observe maintenant —avec amusement, curiosité, angoisse? — lesquels la surmonteront, lesquels succomberont? (Et s'il s'agit de la deuxième partie de l'alternative, nous pouvons dire : oui le livre est cruel.)

Cette réflexion m'évoque irrésistiblement: «[…] voué à une solitude qui le définit aussi comme écrivain, ne consentant à être lu que par qui lui ressemble, testant et décourageant sans relâche les candidats ("Ah, vous croyez être un lecteur fidèle ? Et si je vous balançais L'ombre gagne entre les dents ?"), élevant autour des livres où il persévère dans son être un cordon sanitaire de private-jokes et de précautions dissuasives […]»


L'ambiguïté, la terrible ambiguïté, réside en ceci : il semble bien que sont protégés par l'anonymat, le déplacement topographique et patronymique, les personnes qui ne le lisent pas, ou que l'auteur ne fait que croiser: L., son amie neurologue, etc. Mais dès que vous entrez dans le cercle des habitués, des fréquentations, des intimes, l'auteur vous éclaire de la même lumière qu'il s'éclaire lui-même.

Si l'on refuse ce jeu, que reste-t-il comme choix? Ne pas approcher l'auteur, ne pas lire les Journaux, écrire un contre-journal? Le livre est cruel, et l'auteur joue sans doute davantage au chat et à la souris qu'il n'accepte de le reconnaître. Nous lui accorderons la circonstance atténuante suivante: c'est que son entourage sait ce qu'il risque, et que certains, parfois, sont eux-mêmes étrangement fascinés par les journaux et ce qu'ils recèlent et dévoilent de "mauvaises pensées".

Ce jeu à mon sens n'est possible qu'à une condition, morale : accepter et comprendre que les gens se fâchent. Ils n'ont pas failli à l'épreuve, ils ont tout simplement une conception de la vie qui fait passer l'amitié, la courtoisie, le droit au secret, devant les exigences d'un journal absolu dans lequel après tout ils n'ont pas demandé à paraître.
La preuve est faite, en tout cas, qu'au moment de l'"affaire Camus" la question n'était pas du tout de décider si ce que j'avais noté à propos du "Panorama" était juste ou ne l'était pas; mais seulement d'établir s'il était opportun, ou non, de le noter.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.457


La loi selon laquelle les attitudes des uns et des autres pendant l'"affaire" était exactement dépendante de ce que j'avais pu dire d'eux dans mon journal ou ailleurs n'a connu pratiquement aucune exception.
Ibid, p.479


[…] je veux tenir ma liberté d'expression de la parfaite innocence de ce que j'ai écrit et de ce que je puis avoir à écrire, et non pas du droit d'écrire tout et n'importe quoi.
Ibid, p.525


Autre nœud : si ce qui est écrit est vrai, cette vérité devrait être éternelle, indépendamment de qui l'énonce.
Or la façon dont les uns et les autres ont choisi leur camp n'a pas dépendu de la vérité de la phrase (est-elle juste, est-elle fausse), mais de la façon dont ils avaient été traités par l'auteur de la phrase dans ses précédents journaux ou ailleurs.

Hypothèses:
1. Les personnes égratignées ou maltraitées par le journal en ont profité pour se venger de ce sale type (l'auteur).
2. En toute bonne foi, les personnes égratignées, se sentant victimes d'une injustice, et considérant que l'auteur a dit n'importe quoi à leur sujet, ont considéré qu'il était probable qu'il soit également en train de dire n'importe quoi à propos du "Panorama".

La vérité a été trahie au profit de l'amour-propre. La grande vérité et le petit amour-propre.
Mais il est bien difficile de faire passer la vérité avant son amour-propre.

Jeu croisé de trahisons : l'entourage se sent trahi par les égragnitures, non par ce que ces égragnitures ont de juste ou de faux, mais par leur caractère public, accordant dans le même mouvement le statut d'arbitre du bon goût à Renaud Camus. En retour, l'auteur est trahi à son tour dans la confiance qu'il portait à son entourage, et plus grave, dans la confiance qu'il accorde à la vérité de toujours triompher (mais la vieille taupe creuse toujours…). Un même jeu, mais aux conséquences sans commune mesure.

Je suis souvent étonnée, et un peu gênée, par l'espèce de terreur qui semble régner autour de Renaud Camus. L'inviter chez soi? Et s'il allait trouver la soupe trop salée, et le Nu bleu de Magritte d'une banalité affligeante? Sans compter les erreurs de syntaxe…
Et pourtant. Sans parler de ma propre expérience, je pourrais citer différents témoignages portant sur sa gentillesse, son attention… Alors que se passe-t-il dans l'alchimie du journal?

Ou faudrait-il afficher, à titre préventif, son mauvais goût, son inculture, son manque d'éducation? Tiens, c'est une idée. Une sorte de vaccin: écrivez ce que vous voulez, ça m'est égal, je suis pire.
Ou encore (et plutôt, tout de même), reconnaître (reconnaître pour dépasser, bien sûr. Mais peut-on faire l'économie du premier mouvement, reconnaître, admettre? N'est-ce pas précisément ici que va se nouer le désir, sur le manque?) son mauvais goût, son inculture, son manque d'éducation? Dépasser le complexe. Je suis cela. Dépasser, c'est-à-dire, d'abord, rester en deça du paraître. Revenir à l'être, l'accepter, pour pouvoir ensuite, seulement ensuite, le travailler. Ici il faudrait parler du snobisme. Je n'ai plus le temps.

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Ma réponse à RP (en italique, ses phrases)

Et si j'écrivais : "la question n'était pas du tout de décider si ce que j'avais noté à propos de Renaud Camus était juste ou ne l'était pas; mais seulement d'établir s'il était opportun, ou non, de le noter"?

Il me semble que c’est exactement ce que certains ont essayé de vous dire. La vérité est invivable. D’une certaine façon, Renaud Camus en est la preuve. Il paie le prix fort son exigence de vérité («Cette haine ne finira-t-elle jamais?», quelque part dans Sommeil de personne).

Et donc pour répondre à "était-il opportun de le noter", je vous rappellerais les mots de Jacqueline, il y a presque un an: "Il me semble que tout cela manquait de bienveillance.
La forme, donc. Votre style est si naturellement emporté qu'il faut un peu d'habitude pour passer outre. (Et si naturellement provocant: ce message, par exemple… Que faites-vous? Me mettriez-vous à l’épreuve, à l’épreuve de la parole qui tient bon, qui ne se dérobe pas ? Vous sous-estimez mon inconscience et mon goût du défi. (Ou si l’inverse ? Joueriez-vous de cela ? Manipulation ?))

D'autre part, je ne sais pas exactement à quoi vous faites référence lorsque vous écrivez "ce que j'avais noté": s'agit-il du parti en général, de la fiscalité en particulier? A l'époque (mais je n'ai pas vécu le débat en direct, je suis arrivée sur le site peu après), il m’a semblé que vous preniez ce parti comme une offense personnelle: mais pourquoi donc? Ou que vous étiez vexé que l'on traite avec tant de légèreté un sujet qui était votre domaine d'excellence (les finances publiques): cela en valait-il vraiment la peine?

Encore un peu de courage belle VS et vous oserez peut être évoquer l'hypothèse du Journal comme jouissance de la rupture, et de vous interroger sur son origine, son sens.
Courage, lâcheté, trahison… Que l'œuvre de Renaud Camus oblige à peser ces mots si peu employés de nos jours n'est pas le moindre de mes étonnements, et l'une des sources de son charme (sens fort: sortilège et enchantement).
Encore beaucoup de méditation, de réflexions, d'articulations… Pondération, dans tous les sens du terme. Avouons-le, j'ai du mal avec le Journal, le principe du Journal. J'ai du mal à trouver la bonne distance. Qu'est-ce qu'un journal écrit pour être lu, quand moi-même n'ai jamais pu en tenir un de peur d'être lue? (Insiste en moi l'idée, ces derniers temps, que ce site pourrait bien me servir de journal. Quand je pense que certains prennent la peine de tenir un blog…)

«Jouissance de la rupture». Je ne le ressens pas comme cela. Je parlerais de jouissance du risque. Prise du risque de ne plus plaire, de dé-plaire. Et non pas jouissance, à la réflexion, douleur du risque qu’on ne peut s’empêcher de prendre, tentation irrésistible, pour savoir, savoir, oui ou zut, ce qu’il en est exactement de soi-même et des autres.
(Ici, je noterais une évolution. Dans Retour à Canossa, le journal était noté comme une enquête sur ce que c’est que vivre. Ici, après l’«affaire », ce n’est pas vivre, mais la vérité et les autres, qui deviennent l’interrogation.)

Ce n’est qu’une hypothèse.
Il y a cette question de la condition de l’amour, et de l’amour inconditionnel : à quelle condition m’aime-t-on, jusqu’où puis-je aller, à partir de quand ne m’aimera-t-on plus ? Quelle confiance faire à la parole de l’autre, et à ses promesses ?
Ce sont des questions qui remontent à l’enfance, effectivement (ne m’accablez pas de psychanalyse, je ne sais pas me débattre avec ces concepts). Le petit garçon sur la branche de cèdre «Regardez-moi, regardez-moi»1, l’exaspération et le découragement, peut-être l’amusement, de ne pas avoir dépassé ce stade (avril, Corbeaux), mais aussi, de mémoire, la phrase sur le rouge-gorge, dans Sommeil de personne «Ce n’est même pas pour notre brioche que nous sommes aimés».
Tout cela prend une forme parfois brutale, dans le journal, sur le site, ailleurs. Je ne sais pas ce qu’il en est. Mais vous parlez de rupture, je parlerais de blessure. Je suis très douée pour le ressenti des blessures, les miennes et celles des autres. Une blessure de l'origine, du défaut de l'origine? Il est trop tôt pour que je puisse (pour que je sache) penser cela.

"M'interroger sur le sens" : vous allez me vexer, je pensais ne faire que cela. Cela ne se voit pas?

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Message de VS

déposé le 08/04/2004 à 03h48 (UTC) toujours en répondant à RP (ses phrases en italique)

Merci de votre titre. Je savais que ces mots vous plairaient.

Je vais répondre plus extensivement que vous, car vous trichez un peu, vous ne répondez qu'à ce que vous voulez. Mais c'est la loi du genre. Pour ma part, je vais essayer de serrer au plus près, ''as usual''.

contrainte de réfléchir à la cruauté de RC pour ses proches (« le livre est cruel ») à la suite d’une intervention masquée dudit sur le présent site (message qui a troublé les meilleurs, à ce que je crois savoir2)
1. Je maintiens que l'intervention n'était pas masquée. Qui d'autre aurait pu écrire "Pauvre L., etc"? Mais suis-je donc la seule à jouer au Cluedo, ici?

2. On me contraint très peu, vous savez. Il est notoire que je ne fais que ce que je veux. Le trouble "des meilleurs" m'a fait de la peine. (Chaque fois que j'écris quelque chose de ce genre, j’imagine votre œil devenir moqueur. Tant pis. Je l'écris.)

3. Ce qui m’étonne, c’est que cette cruauté surprenne des « lecteurs de vingt ans », alors que pour moi, elle va de soi. Elle ne me choque pas, pour la simple raison que je l’ai acceptée dès le début, avec les autres présupposés de l’œuvre.
Contrairement à ce que pourraient croire certains, je n'idéalise pas RC, l'homme. Je vénère l'auteur et l'œuvre, nuance. Il n'est pas neutre d'arriver sur un site d'où viennent de s'effacer le président et le vice-président pour désaccord avec Renaud Camus, et où une jeune fille vient d'être l'objet —l’un des objets— d'un éditorial mordant. Je suis surprise que les meilleurs, comme vous dites, n'aient pas conscience de cela.
Je disais que cette cruauté n'est pas une découverte. Je dirais même que je l'ai toujours connue, pour avoir commencé par Du sens: la phrase sur Miss Pays de Loire est cruelle, pour moi. Elle me choque bien davantage que celle sur les Juifs du Panorama (qui d'ailleurs ne me choque pas du tout, dans son contexte), qui concerne des journalistes connus, qui peuvent répondre. Mais pauvre Miss Pays de Loire, qui n'a fait que se présenter à un concours, qui a fait montre d'un certain désir d'intégration, et qui se retrouve ainsi épinglée…
Cruauté, donc, il me semble. Je ne comprends pas que vous réagissiez comme s'il s'agissait d'une découverte.

4. Publier un journal en disant tout ce que l'on pense est obligatoirement dévastateur. C'est impossible autrement, à moins d'être un saint (un vrai, genre St François). Pourquoi publier cela? A plusieurs reprises, ici et là, le journal est qualifié de laboratoire de l'œuvre. Je n'ai pas encore assez lu pour comprendre exactement ce que cela veut dire. Mais je vais chercher, faites-moi confiance.
Mais il y a un point qui me séduit profondément : c’est le courage de se regarder en face, de ne pas chercher à mettre en avant le meilleur de soi, mais de prendre le risque d’exposer la face sombre, celle qu’habituellement nous camouflons avec plus ou moins de soin. %%%Evidemment, on peut considérer cela comme une pose, ou penser que ce courage-là a moins d’importance que le fait de ne pas blesser son entourage. C’est une vraie question morale.

vous concluez évidemment à… mon « manque de bienveillance » (c’est la flemme ou l’habitude ?) pour avoir osé avant vous, mais après Emmanuel Carrère (qui a été ostracisé pour cela, fort logiquement, par RC), m’interroger publiquement sur l’origine de cette cruauté (« Le petit garçon sur la branche de cèdre », serait-il possible qu’il prenne du plaisir à arracher les ailes des … rouges-gorges, par exemple ?).
Là, vous me perdez. Je ne conclus à rien du tout, je vous parle de la forme. Exemple : « C’est la flemme ou l’habitude ? » Ce qu’il faut de patience pour vous répondre tranquillement. Je me souviens avoir demandé à un voisin, lors donc de cette assemblée des lecteurs il y a un an, « mais pourquoi s’énerve-t-il comme ça ? » Réponse « Mais il n’est pas énervé ». Ah bon.

Alors reprenons. L’origine de la cruauté. Rien à faire, je n’ai pas les mêmes obsessions que vous (vous allez pouvoir sauver un peu d’altérité), je ne m’interroge pas sur l’origine de la cruauté. Pour deux raisons. D’une part nous en avons tous en nous, constitutivement. Je ne ressens pas le besoin de chercher une origine spécifique. «Que nous sommes tous des monstres», cette phrase de Marcheschi, reprise dans L’inauguration, est une phrase à laquelle je souscris totalement. Le plus grand danger, pour moi, est de refuser de le reconnaître.
D’autre part, ce n’est pas pour moi une question littéraire. (Bon, il y a « pour moi » tous les trois mots. Je ne suis pas en train de faire une crise de l’ego, mais je veux simplement souligner que ce que j’écris est un point de vue parmi les points de vue possibles). M’intéresse le texte, comment il est écrit, construit, comment il joue, comment naissent les émotions, et éventuellement de juger de la pertinence des idées. Je ne suis pas là pour analyser l’auteur, mais le texte.

Et comme les obsessions des autres sont toujours mystérieuses vues de l’extérieur, je me demande pourquoi cette origine de la cruauté vous travaille autant. Quel est l’enjeu, trouver le moteur des actions de RC ? Mais il y a des milliers de gens qui souffrent peu ou prou «du défaut d’origine», «d’une mère abusive», et de je ne sais plus trop quoi. Ce n’est pas pour cela qu’ils deviennent RC. Je ne comprends pas ce que vous cherchez. Vous qui lisez Gotlib, lisez-vous Lucky Luke ? «Garçon, du gras, et surtout, pas de steack avec mon gras» (La guérison des Dalton).

Et comme vous me prêtez toujours une grande hauteur de vue,
Vous êtes vraiment un râleur, n’est-ce pas. Vous voulez que je vous prête une toute petite hauteur de vue ?

vous arguez de mes compétences supposées sur un sujet complexe pour transformer le (grave) reproche de légèreté intellectuelle et, surtout, «sociale» que j’adressais alors à RC (grief que justifie tous les jours l’état des débats sur le site du Parti (ses honorables membres ont découvert hier que les pauvres paient la CSG et que l’impôt progressif comporte des tranches de revenus soumises à des taux croissants…)) en revendication minable de défense d’un pré-carré professionnel.

revendication minable de défense d’un pré-carré professionnel:
bon, vous aurais-je blessé, ou n’est-ce que l’effet de votre style inimitable ? Dans le premier cas, ce n’était pas le but. Mais ce n’est pas moi qui ai écrit minable.

(grief que justifie tous les jours l’état des débats sur le site du Parti (ses honorables membres ont découvert hier que les pauvres paient la CSG et que l’impôt progressif comporte des tranches de revenus soumises à des taux croissants… ) Ça, je dois avouer que par instants je suis un peu surprise…

pour transformer le (grave) reproche de légèreté intellectuelle et, surtout, « sociale » que j’adressais alors à RC
Bien. Nous voici donc au cœur.
Légèreté intellectuelle, effectivement. Légèreté revendiquée, à l’époque, à la fois dans les messages et les éditoriaux (je ne vais pas chercher les sources, je cite de mémoire) : « vous [vous, RP] n’êtes pas amusant», «ne soyons pas chiraquien, ayons le courage du ridicule» (celle-ci, je m’en sers souvent. Le courage du ridicule, c’est bien utile sur un site), «certains paraissent craindre que nous n'arrivions trop vite au pouvoir, ». Ces phrases vous énervent, elles me ravissent. (Lorsque vous aurez fini de chercher « l’origine de la cruauté », cherchez donc l’origine de votre urticaire : pourquoi ne pouvez-vous pas rire ?).
Obscénité de traiter avec tant de légèreté la misère sociale des autres, avez-vous écrit dans un message sur le site. Certes. Je comprends tout à fait ce que vous voulez dire. Cette façon d’effacer le problème d’un geste de la main, « ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche » est effectivement affligeante.
Mais ce n’est pas exactement ce que j’ai lu. Je ne viens pas d’un milieu aisé, vous savez. Je revois mon grand-père en train de raconter qu’il arrivait qu’il n’ait pas trois sous pour acheter du tabac. Je suis ce que je suis (où je suis, je veux dire) grâce à l’école républicaine. Le célèbre ascenseur social. Trois générations, effectivement. Je suis la troisième génération. Ne pas se plaindre et travailler était en gros le leitmotiv familial. Dureté mentale, dignité morale. Un peu la Françoise de Proust, si vous voulez (il n’y a pas que le faubourg St Germain, dans Proust).
Dites ce que vous voulez, mais l’ascenseur ne fonctionne plus. Les grandes écoles littéraires n’ont pas baissé leur niveau, moralité, les admis proviennent désormais de deux ou trois lycées parisiens, il n’y a plus de recrutement en province. C’est devenu un recrutement purement de classe, qui ne dit pas son nom. Le seul fait que Sciences-Po ait instauré ce recrutement d’exception pour les élèves de banlieues difficiles entérine que l’école ne remplit plus son office. Cela je ne peux l’accepter. Pour moi, le grand mépris (mot que je préfère à obscénité) actuel, en place, réside dans le fait de faire croire aux gens qu’avec le bac, ils seront sauvés. Et qu’on va leur donner le bac. Et après, que deviennent-ils ? Tout le monde s’en fout. Ce n’est pas des gens, de leur vie, qu’on se préoccupe, mais de l’allure des statistiques. Trouvez-vous cela moins obscène ? Je fais tout découler de l’école, par histoire familiale (mais je crois, si je me souviens bien, que c’est également plus ou moins votre cas). L’école doit sélectionner les meilleurs, et entraîner les moins bons à faire mieux. Cela vous a un petit côté téléfilm américain, mais je n’y peux rien.

Il y a la question de l’impôt. Ne pas faire payer excessivement les riches ne me choque pas. Vous savez que c’est un pari (gagné, il me semble) qu’ont fait d’autres pays. Honnêtement, je préfère un château habité par des gens qui ont les moyens de l’entretenir plutôt qu’une ruine. Le charme romantique de l’anachronisme.
Ne me dites pas que c’est obscène. L’exigence que j’aurais envers les riches serait la dignité et l’honnêteté. Je ne serais pas contre une justice inégale, qui fasse payer plus cher aux riches leurs exactions. Je n’ai pas de jalousie de classe, mais j’attends de ceux qui ont reçu le plus un comportement exemplaire. Et je pourrais être sauvage dans cette intransigeance. Je hais l'indignité. Mais bon.

Bien. Il y a différentes façons de considérer le parti. Il est difficile de trouver la juste distance. Pochade, jeu, espoir réel… Un peu tout cela, je pense. Tentative de prise sur la réalité, tentative d’action. Ne pas laisser faire sans rien faire. Cela ne manque pas de panache, n’y êtes-vous pas sensible ? Il y a cette question, aussi, de savoir combien de Français partagent cette tristesse de voir une certaine France disparaître. J’ai trop aimé les ciels de mon enfance pour ne pas comprendre de quoi on parle. Même si à mon sens il est trop tard. Mais cela n’empêche pas d’essayer.

La vision du parti est romantique. Le romantisme est-il obscène?


Vous concluez : «Je suis très douée pour le ressenti des blessures, les miennes et celles des autres». C’est dire alors qu’il ne me reste même plus l’altérité… Dur.
Mais non, vous êtes unique, pas de souci, c’est juste mon côté St Sébastien. (C'est amusant, j'aurais pensé que vous moqueriez de moi plus durement au sujet de cette phrase. Comme on se trompe, parfois).

Dernier point : je ne vous réponds pas pour prouver que j’ai raison. J’expose un point de vue, en contrepoint du vôtre. Je peux avoir tort. Je n’en fais pas un enjeu.


Note
1: Bonnefoy, à l'origine
2: Luc Charcellay ne pouvait pas croire que c'était RC lui-même qui avait posé la question. C'est ainsi qu'a enflé ce fil de discussion. Luc avait l'air catastrophé que RC ait pu dire cela, il répétait «Mais cela change tout!». Je ne voyais pas bien ce que cela changeait, mais mes messages tentent autant de répondre à Luc qu'à Rémi.

Peur sur la vie

Dans ma petite-bourgoisie tranquille, entre les céréales du petit déjeuner (pas la baguette car la boulangerie est trop loin), le RER et ses retards, les discussions des collègues de bureau (adieu les photos et comptes-rendus de L'Equipe, je vis désormais parmi les femmes), et le retour tardif dans mon pavillon de banlieue (il faudra que je songe un jour à mettre un lion de pierre sur la pelouse), il me vient parfois comme un flash : Non pasaran!

Je pense souvent à sa vie, curieusement. Elle travaille dans un ministère, à Paris le ministère des Sports ou celui des Travaux publics , elle habite je ne sais quelle banlieue, elle fait tous les jours la navette, et c'est une vie tellement normale, apparemment, une vie tellement comme sont les vies, que j'en éprouve de la peur, et je devrais lui écrire.
Vaisseaux brûlés



Cette femme viendra à la soirée de Marcheschi accompagnée du jeune homme qui "pompera une image." cf.Corée l'absente p.45/46. Elle sera d'ailleurs fort marrie de la désaffection du jeune homme en faveur de Flatters, dit la petite histoire (nous entrons dans le potin, "j'ai entendu dire que..."). Le jeune homme était effectivement fort séduisant (je confirme les dires de Corée l'absente).

RhIzOmE

[...] qui ont une grande influence sur les arts [rajouté au crayon + gras] le premier Lyotard des "dispositifs pulsionnels" Deleuze (notamment dans ses corps (mot ill. souligné, autre mot en ajout, entre deux lignes, égal. ill.) et notamment ce précieux petit [livre ? on lit crève] Rhizome)

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p146

Retour à Canossa (Journal 1999) : conte moral

Retour à Canossa est un journal. Il suit donc le cours d'une vie. Et pourtant, ce qui m'a frappée, c'est à quel point sa structure et son contenu pourraient correspondre à une œuvre fictionnelle.

Premier élément de type fictionnel, le livre pourrait facilement être découpé en chapitres : l'amour pour Farid, le voyage à Venise, l'élection à l'académie, la rencontre de Pierre, l'été en Italie, les tribulations du (dans le) monde éditorial, l'amour heureux.
A première vue, cela paraît surprenant. Pourquoi, comment, des chapitres sont-ils possibles dans un texte qui suit le cours d'une existence? Vivrions-nous par chapitres?
Mais n'est-ce pas finalement que le reflet de la façon dont nous découpons subjectivement le temps, obsédés par périodes par un sujet, une rencontre, un voyage, événements qui donnent leur couleur à un moment de notre vie, événements qui d'ailleurs serviront de balises à notre mémoire, et nous situerons plus tard tel ou tel fait mineur en fonction de ces plus grands événements : «Je me souviens, c'était avant..., c'était au moment où...».

J'ai ensuite été surprise — amusée — de retouver dans ces pages des illustrations de la sagesse populaire, comme si cette vie racontée par Renaud Camus avait pour but (parmi d'autres) d'illustrer des moralités de contes ou de fables, comme si de son expérience nous pouvions (devions) tirer des leçons. Là encore, surprise de trouver cela dans un texte qui n'est pas une fiction, c'est-à-dire ici, un texte qui n'a pas été construit dans ce but d'aboutir à l'illustration d'une moralité.
Tout d'abord, bien sûr, le thème de l'amour et de l'âge. Comment ne pas penser à Ronsard

Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

tout au long de ces pages où l'auteur se lamente ou s'interroge, est-il trop tard, c'en est-il fini de l'amour, aurait-il dû en profiter davantage, en a-t-il assez profité?

Ensuite, étroitement lié à ce premier thème, on trouve des variations sur l'adage "ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas ce qu'on fasse à toi- même", transformé en "pourquoi n'ai-je pas donné jeune homme ce que je voudrais tant qu'un jeune homme me donne aujourd'hui". (Et les évocations d'Aragon, de Barthes, de Jean Puyaubert ne voulant pas partir en voyage, ou à l'inverse ce si beau souvenir de Flatters concernant "un antique magistrat" (p 96)).
Autres adages, mêlés : «pour vivre heureux vivons caché», et «les gens heureux n'ont pas d'histoire» : des pages et des pages pour nous parler de Farid, de l'amour porté à Farid, de l'impossibilité de se faire aimer de Farid, sur comment cesser d'aimer, de penser à Farid, et quelques lignes, quelques paragraphes, ce simple pronom "nous", ça et là, pour nous parler de Pierre, Pierre arrive, il est moins timide, se pourrait-il que, nous nous sommes endormis, nous nous promenons, nous visitons... Grande sobriété, grande discrétion du récit concernant cet amour naissant.
Enfin, la fin du journal, avec ses réussites, financière et amoureuse, m'a rappelé un livre de Ray Bradbury, La solitude est un cercueil de verre, où le héros, apprenant une trop bonne nouvelle, sort dans la rue pour crier "Mauvais riz", afin de détourner l'attention des dieux de son bonheur. Hélas hélas, Renaud Camus n'a pas crié assez fort (mais bien sûr, cette dernière réflexion n'est possible que parce que nous connaissons, lecteurs, l'année 2000 et l'affaire), et les dieux ont décidé de ternir tout cela...

Cela m'amène tout naturellement à parler du destin, pris dans le sens de "ce qui survient", et à quoi nous devons faire face, bon ou mauvais.

Le journal illustre à plusieurs reprises ce fait bien connu, attesté, qu'un malheur n'arrive jamais seul, de même qu'un bonheur. Et dans le journal, ces périodes où tout semble se lier contre l'auteur, et ces périodes où tout semble s'éclaircir. Et ces moments où tout semble perdu, pour que toujours (espérons-le tout au moins) tout soit sauvé, in extremis, de façon inattendue.
Et c'est comme s'il ne s'agissait que de tenir, dans les périodes de détresse, en attendant les jours meilleurs (et Saint Ignace conseillait, aux jours meilleurs, de s'observer, d'analyser ses sensations et sentiments, pour s'en souvenir dans les moments sombres. Cette recommandation m'a toujours impressionnée, car elle pose clairement que ni l'un ni l'autre des états (bonheur ou malheur) n'est destiné à durer).

Et puis cette impression étrange que le destin, contrairement à ce que l'on dit, n'est pas imprévisible. Mais nous refusons de voir les choses en face lorsqu'il s'agit de malheurs, et nous n'osons y croire lorsqu'il s'agit de bonheurs : très tôt, les phrases du journal nous font part des doutes concernant la possibilité d'une issue heureuse s'agissant de l'amour pour Farid («Marcel, y va pas!» p 106), dès 1999 "l'affaire" se profile, avec les réticences de POL, la lettre de l'avocat, la réflexion même de Renaud Camus («Il [journal 1994] marque également une étape, il me semble [...] Le discours s'y fait plus libre, certainement, ou plus fou.» p 391). A l'inverse, quand l'amour se présente, il tarde à être nettement reconnu comme tel, il y a une hésitation à croire...

Comment le journal parle-t-il de lui même? Que dit-il de lui?

Tout d'abord, il s'agit d'un journal qui n'est pas intime, dans le sens où il est destiné à être lu.
Cependant, les lecteurs sont absents des pages, si l'on excepte le «Je ris en pensant aux éventuels lecteurs de ce journal, dans quelques d'années d'ici, qui parvenus à ce passage s'écrieront tous en chœur, certainement : «Marcel, y va pas ! Marcel, y va pas!» p 106.
Autre allusion aux lecteurs, sous forme d'autocensure, lorsque l'auteur évoque la relecture du journal de 1994: «Certaines [pages] devront être retirées, peut-être. J'en ai déjà effacé deux ou trois [...]» p.391.

Et c'est tout. Le lecteur est absent de l'écriture quotidienne. Ce n'est pas d'abord à lui qu'on s'adresse, même si on sait que c'est lui qui lira au final (et on se préoccupera du lecteur lors de la relecture du journal (comme c'est le cas pour le journal de 1994), non lors de son écriture (mais on entre alors dans un jeu vertigineux, car ce même journal 1999 que l'on est en train de lire s'écrivant, en 1999, dont le lecteur est absent, a lui-même été relu en 2002, avec alors, on peut le supposer, le souci du lecteur...)

A quoi sert le journal à l'auteur? Il peut fonctionner exceptionnellement comme interlocuteur («Imagine, journal,...» p.282) ou comme double de l'auteur «(je ne sais plus comment l'appelle ce journal, en amont)» p 285.
Mais ce que paraît principalement chercher l'auteur pour son propre compte à travers le journal est l'apaisement et la mise à distance de la vie au quotidien : «A quoi je lui fais remarquer que le journal a justement pour fonction de permettre un accommodement avec les perturbations, si douloureuses soient-elles.» p 149.
Cependant cet objectif n'est pas toujours atteint : p 174 : « (Ce journal est génial. Peut-être pas génial en soi, mais génial en son effet sur moi : il parvient à me faire me réjouir de mon imbécillité [...])». Mais hélas, cette joie est de courte durée; quelques lignes plus bas on trouve «Zut, c'est reparti.»
De même, page 218, suite à une visite éprouvante, l'auteur note : «Et en plus, pour me calmer avant de reprendre le travail, je suis obligé de noter tout ça dans le journal [...]» pour constater une page plus loin que la méthode est finalement inefficace : «(En plus, ça ne marche pas du tout, cette opération cathartique : au lieu de me calmer je m'exaspère.)»
Force est donc de constater, soit que le journal, ressenti ou espéré comme apaisant, ne l'est pas, ou pas toujours.

D'ailleurs, la tenue du journal fait parfois l'objet de doutes, de découragement : «Un moment, hier soir, j'ai été tenté d'abandonner ce journal, qui n'a jamais à relater que des catastrophes et des désillusions de plus en plus cruelles.» p.129, ou p.281 « On se demande, je me demande, s'il y a une raison quelconque à noter indéfiniment ces expériences plutôt fades, et qui sont fatalement d'un intérêt réduit.»
Mais ces moments ne durent pas, ou plus exactement, il me semble que malgré le découragement, il y a "l'ardente obligation" de continuer, sans goût, en attendant que le goût revienne. Car le projet est supérieur au dégoût ou désir que l'on peut en éprouver d'un jour à l'autre. Ainsi, aussitôt, suite à la remarque citée page 129, Renaud Camus corrige : «Mais ce serait une bouderie ridicule à l'égard de la vie.» De même, page 281 est aussitôt réaffirmée la conviction que l'important est de tout noter «D'un autre côté je me dis qu'il faut tout noter, d'une part, s'en tenir étroitement à la charge de documentaliste précis de la vie, de ce-que-c'est-que-de-vivre; et d'autre part que les expériences intéressantes n'ont de relief, elles, que sur le fond des inintéressantes; et que si l'on relevait seulement des premières, le tableau serait très abusivement enjolivé.»
Déjà page 263 ce souci d'exhaustivité avait été relevé comme l'une des conditions de la pertinence de la tenue (et de la publication) d'un tel journal : «Au fond la forme journal, à moins qu'on en fasse un recueil de pensées, de réflexions et d'aphorismes, ce qui est parfaitement possible, n'a d'intérêt véritable, sans doute, qu'à condition de tendre à l'exhaustivité, et de s'en approcher sérieusement.»

Car «Ceci est une enquête sur la vie, ne l'oublions pas.» p 277. A ceci près que dans le contexte de cette phrase, on ne sait plus très bien si c'est le journal, qui serait une enquête, ou l'œuvre de Renaud Camus, ou la littérature elle-même...

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