Billets qui ont 'Onslow, George' comme artiste.

Panneaux indicateurs aux carrefours

Je me suis amusée à titre d’exercice de fin d’année à récapituler ce qui me venait à l’esprit à la lecture de ces deux extraits d' Eglogues. Il s’agit d’un instantané, nul doute que cela changera encore.

Je me noie, je me noie! criait Mlle de Fontanges. Il faudrait relever tous les endroits où est citée cette phrase. La première fois que je l’ai rencontrée, c’était dans Retour à Canossa (premier journal que j’ai lu) (Dans les journaux, c’est assez facile grâce à l’index.)

Angélique : Robbe-Grillet et toutes les résonnances. [1]

les dates ne coïncident pas : leitmotiv d’ Echange, à rapprocher de «l’erreur laisse des traces» et «vous accordez sans doute trop d’importance aux détails biographiques». Les occurences et variations de ces phrases seraient à relever.
1/ La condamnation de l’intérêt pour la biographie relève directement de la «post-modernité» (si j’ai bien compris). Cet intérêt est coupable, donc ; dans les Eglogues il joue à deux niveaux : il s’agit d’une part de la faute de l’auteur (des auteurs) qui se passionne pour les détails biographiques de tel ou tel personnage historique ou comtemporain, d’autre part de la faute du lecteur qui s’ingénie à repérer les détails autobiographiques disséminés un peu partout, non identifiables ou de façon incertaine à la première lecture, mais identifiables de façon sûre par recoupements à travers l’ensemble des livres. Comme l’a remarqué Georges Raillard, les Eglogues sont aussi une autobiographie et déjà un journal.
2/ Ces phrases sont illustrées dans les passages-mêmes que je cite : le problème des cinq ans de décalage, la confusion entre Hauterive et Aulteribe, les souvenirs de la mère sur le fils de l’amiral M (qui s’embrouille, la mère de RC ou RC ? (la qualité biographique est ici clairement revendiquée par le texte «Renaud y est retourné, avec sa mère, le 18 mars 1977.»)[2]

Delphine, qui épouse, comme on le sait * : indication qui permet au lecteur curieux de remonter les références, et surtout de comprendre « comment ça marche ». Bien utile, très utile. La promesse de Passage, «le texte, cependant, ne cesse de désigner les lois de son fonctionnement» (p.44), est tenue, il est possible de faire confiance à l’auteur, son but n’est pas de nous perdre : il est possible de lire, cela vaut la peine.
(Cette conclusion peut paraître étrange. C’est que je n’éprouve aucun goût pour les auteurs (livres, cinéma) qui vous perdent délibérément sans vous donner la moindre chance de comprendre. En cela le Nouveau Roman n’est pas du tout « mon genre ». Il tourne à vide. La lecture de RC est une vaste enquête policière à travers les champs humains.) Désormais chaque livre sera lu dans la visée de comprendre tous les autres.

«le compositeur George Onslow**» : anagramme à une lettre près de Wolfson. [3] Cf Starobinski et ''Les mots sous les mots. Plus intérêt personnel (grand-père + Auvergne)

«Courpières» : assonance dans ces extraits avec marquis de Pierre, Saint-Pierre (et Miquelon). Hors des extraits, mais dans les Eglogues, voir aussi Pierre ou les ambiguïtés de Melville et Pierre Loti.

qui habite New-York : principale ville dans Travers. Projet d’une révolution à New-York de Robbe-Grillet. (Référence explicitement donnée page 171 de Travers)

Stephen, apprenant que Walter a fait plusieurs séjours dans des asiles new-yorkais ici, grand danger de réécrire l’histoire, le kinbotisme guette (le plus grand danger, mais aussi le plus grand plaisir, la folie la plus douce, de tout cela). Walter -> W -> donc X. (disons): il a fait un séjour dans un asile psychiatrique. Est-ce que les dates coïncident ? Travers paraît en 1978, la liaison avec X. date de 1969 (cf chronologie), ça ne va pas. Donc il s’agit d’une autre référence. Ou alors il s’agit d’une période intercalaire, une période où la rupture semblait consommée, à l’intérieur des douze années ?
(Remarque : PA, la chronologie, n’étaient pas des «outils» disponibles lors de la parution des Eglogues.)

Wolfson : Roussel, Wittgenstein. article dans l’Encyclopedia universalis à «fous du langage». La Tour de Babil de Piersens, référence donnée p.95 de Travers wolf : loup. Voir ici un bon nombre de pistes.

droit ou oblique : cf toutes les références géométriques des Eglogues, les diagonales, etc. Evoque entre autre le début de La Jalousie. Lecture politique du roman, référence donnée page 174 de Travers. Straight or bend: hétérosexuel ou homosexuel => inversion

glace : miroir, vitre, jalousie, etc. Exploité particulièrement dans Passage

Duparc : auteur d’Echange. Personnage (si l’on peut dire) de Passage. Première phrase d’Echange. Musicien. Voir encore cette référence.

manoir d'Arkel : Pelléas et Mélisande. Debussy. même « famille » que Duparc

Dauphin : ->Dauphine et toutes les marques de voiture -> Renaud

Marie-Antoinette : assonances dans le texte : Antonin, Antonia. Présente dans les Eglogues à cause du Dauphin ? Tête coupée de la duchesse de Lamballe, sang, verre de sang, filet de sang, morts violentes... Voir encore cette référence.

l'enfant du Temple : lecture anachronique (c'est-à-dire se rapportant à un livre non écrit à l'époque des Eglogues) : voir l’enfant qui se prétend Louis XVII dans L’Elégie de Chamalières.

du Kansas je crois qu'il était, ou de l'Arkansas : les états des Etats-Unis, l’une des familles de mots organisatrice de Passage.

du temps de Louis XVI : Marie-Antoinette, etc. Pas le même niveau : tout à l’heure il s’agissait d’un tableau, élément décoratif; ici il s’agit d’un détail de la vie d’Onslow, élément biographique. nappage.

distance historique qu'ils suggèrent, et les rapprochements qu'ils opèrent : l’un des principes des Eglogues. On retrouve dans la «réalité» l’un des principes des livres, à moins que la littérature ne copie un principe actif de la réalité. Exemple de nappage entre vie et littérature.

Forez : H-M Levet. Lecture anachronique: Le Sentiment géographique

ruines : référence de Domus Aurea, fascination des ruines, p.89 de Travers, qui donne lui-même plusieurs pistes et les références d’autres livres.

marquise : mot polysémique. jeu dans Passage

la mythologie de Saint-Pierre, telle du moins que la conserve Eugène : Eugène Nicole. « Balls ! » dit Eugène (Echange, mais peut-être aussi ailleurs) Voir dans la chronologie le télégramme refusé.

plus ou moins dérangé : folie, thème récurrent (Journal d’un fou, Le Horla, asile psychiatrique, Angèle, etc)

aurait tenté d'assassiner, pendant la guerre, l'amiral D : voir Echange. Morts violentes évoquées à plusieurs reprises, Roussel, un oncle, suicide, Marie-Antoinette, etc

une lumière de baptême du Christ, à grands rayons divergents, qui éclairait tantôt : description de tableau pour une description de paysage. nappage.

Roche-Noir : roc, rocher, Rock,... (cf toujours le même document)

Versailles : Marie-Antoinette

Saint-Denis : Denis Duparc, Indes, d’Indy, etc (-> tous les romans « indiens », Duras, etc)

Marcelline et Diane font leurs études , comme leurs mères et leurs grand-mères avant elles : ?? S’agit-il de véritables jeunes filles, ou de la simple utilisation de prénoms fétiches ?

Après la révolution, les filles deviennent des garçons : révolution radicale! Projet d'une révolution à New York. thème de l'inversion.

transporté ailleurs, sans pour autant changer de nom : le lieu et le nom, moteurs de Echange : quand l’un se perd, l’autre se perd aussi. Contre-exemple (voir L’Elégie de Chamalières)

Aucun mot n'est inscrit sur l'écran de faux verre du petit transistor : voir le bas de la même page (les dernières pages d’ Echange sont coupées en deux)

Quelqu'un lui loge une balle dans le crâne : accident d’Onslow. série des morts violentes cf supra.

Notes

[1] rectificatif le 08/01/05: Dans Travers, il ne peut s'agir de l' Angélique de Robbe-Grillet puisque ce livre ne sera publié qu'en 1988. Donc "Angélique, la maîtresse du roi" doit faire référence à Angélique et le roi paru en 1976.

[2] précision le 26/06/09 : aujourd'hui nous avons le _Journal de Travers_''.

[3] Renaud Camus suggère que le "à une lettre près" est rattrapé et devient lui-même "productif" (pour rester dans le vocabulaire de l'époque (je crois qu'on disait aussi, Dieu me pardonne, "générateur")) en suggérant les considérations graphologiques sur la lettre "f" qui, simple barre oblique et longue, prend sous la plume de je ne sais qui la caractère tranchant d'un miroir ou même d'un couteau ? (Je n'ai pas la phrase sous les yeux mais il me semble que vous l'avez vous-même citée).

Fontanges, Onslow, Wolfson

[...] Un grand hôtel, très haut, est couronné d'un bâtiment étrange, d'un style pseudo classique, qui imite celui de la chapelle de Versailles. Elle a le même auteur que les bâtiments de la Légion d'honneur, à Saint-Denis, où Marcelline et Diane font leurs études, comme leurs mères et leurs grand-mères avant elles, et comme des jeunes filles de Saint-Cyr au temps de madame de Maintenon. Je me noie, je me noie! Il ne peut pas s'agir d'Angélique, la maîtresse du roi, car les dates ne coïncident pas: il y a cinq ans d'écart entre sa mort, à Port-Royal, et la fondation de la maison de Saint-Denis. Après la révolution, les filles deviennent des garçons qui se préparent à la carrière d'officier. Puis l'école est entièrement détruite, pendant la dernière guerre, et transporté ailleurs, sans pour autant changer de nom. Aucun mot n'est inscrit sur l'écran de faux verre du petit transistor. Toujours selon les émissions qui lui sont consacrées, une semaine durant, à la radio, Onslow épouse Delphine de Fontanges. Le f minuscule, en revanche, sous sa main, est toujours une simple barre, un long tranchant droit ou oblique qui, placé au milieu d'un nom, par exemple, le coupe comme un morceau de glace. Quelqu'un lui loge une balle dans le crâne, au cours d'une partie de chasse. Il n'en est pas tué, mais il en reste aveugle, ou presque. Vous attachez sans doute trop d’importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques. Ceci semble troubler la jeune femme, commente une voix feutrée, à l'intention des auditeurs: son apport principal, il est vrai, est une combinaison originale des parties, dans le quatuor à cordes, qui sera souvent reprise par d'autres compositeurs, certains tout à fait inconnus, d'autres illustres. Divers souvenirs de lui, objets personnels, portraits, notes ou manuscrits, sont conservés parmi les archives du château d'Hauterive, près de Thiers, qui est désormais ouvert au public, après les années d'indivision qui ont suivi la mort du marquis Pierre. Mais d'autres documents et renseignements ont été communiqués aux organisateurs de la série par son arrière- petite-nièce, qui habite New-York. [...]

Denis Duparc (Renaud Camus), Echange à partir de la page 199

Les [...] sont destinés à indiquer que l'extrait ci-dessus n'est pas un paragraphe. Il s'inscrit directement dans la continuité du texte, avec l'habituel glissement à partir d'un mot, d'un thème: la phrase précédant ce passage décrit des gardiens d'hôtel en uniforme (glissement sur hôtel et représentation), celle qui suit décrit les jardins de Riverside Drive (glissement sur New York).

Un défrichage de ce texte : ici.

Parler d'Onslow

[...] Je me noie, je me noie! criait Mlle de Fontanges. Il ne peut pas s'agir d'Angélique, la maîtresse du roi car les dates ne coïncident pas. [...] Non plus, bien sûr, que de Delphine, qui épouse, comme on le sait*, le compositeur George Onslow**. Divers souvenirs de lui, objets personnels, portraits, notes ou manuscrits sont conservés parmi les archives du château d'Aulteribe***, près de Courpières, qui est désormais ouvert au public. Mais d'autres documents et renseignements ont été communiqués aux organisateurs des émissions qui lui ont été consacrées, une semaine durant, à la radio, par son arrière-petite nièce, qui habite New-York. [...]


* Cf. Echange, p 199-201


** Stephen, apprenant que Walter a fait plusieurs séjours dans des asiles new-yorkais, lui demande, littéraire et mondain :

— Est ce que vous avez rencontré Wolfson?

[L'auteur de cette note est très facilement identifiable, ne serait-ce que par le f minuscule qui, sous sa main, est toujours une simple barre, un long tranchant droit ou oblique qui, placé au milieu d'un nom, par exemple, le coupe comme un morceau de glace.]


*** Et non d' Hauterive, comme l'écrit à tort Duparc. Renaud y est retourné, avec sa mère, le 18 mars 1977, ainsi qu'en témoignent les pages de journal**** dont nous extrayons les lignes suivantes: «...Il a bien changé depuis l'état d'abandon où je l'avais vu pour la dernière fois, il y a dix ou douze ans, et il n'y a pas entièrement gagné. Le lierre qui tapissait ses murs a été arraché, les couches de feuilles mortes balayées, et coupés les grands arbres les plus proches, qui le maintenaient, au milieu même du jour, dans une quasi-obscurité. Ce qui m'avait parut si mystérieux naguère, et digne du manoir d'Arkel, n'a plus que l'étrangeté de son écclectisme: si l'essentiel de sa construction, et sa forme générale datent de la fin du Moyen Age, les ajouts et retouches sont de toutes les périodes et de tous les styles, et l'effet d'ensemble plutôt troubadour, souligné par un oratoire pseudo-roman qui fait face au perron d'accès. L'intérieur se distingue par une assez impressionnante collection de meubles et de tableaux, dont un Carrache et un Canaletto que le guide donne pour sûr. On voit aussi un assez joli portrait du Dauphin, fils de Marie-Antoinette, mais il s'agit du premier, et non de l'enfant du Temple (...) Les manuscrits [d'Onslow] ne sont pas exposés, mais peuvent être consultés, éventuellement, avec l'autorisation des Beaux-Arts.

Vous devriez écrire rue Saint-Antoine. Un chercheur américain, du Kansas je crois qu'il était, ou de l'Arkansas, ça existe ça? il a passé plusieurs jours au château, et il donne encore de ses nouvelles, de temps en temps. Faut dire qu'j'l'avais présenté à des gens, comme ça, à droite à gauche, histoire qu'y s'ennuie pas trop, à M'sieur le Curé, par exemple...

On voit toutefois le piano du compositeur, et plusieurs portraits de lui, étonnants par la distance historique qu'ils suggèrent, et les rapprochements qu'ils opèrent, puisque sur l'un il apparaît comme un enfant du temps de Louis XVI, serrant les genoux de sa mère, et sur un autre comme un vieillard du Troisième Empire, selon l'expression du guide. Ce dernier se pique d'attributions et...

Tout le pays qui va de la Dore à l'Allier est superbe, parce que la vue y porte à la fois sur la chaîne du Forez, à l'orient, et sur les Dômes. C'est une région de hautes collines, souvent couronnées de ruines. Au cimetière de Sermentizon on voit la tombe, de style roman une fois de plus, des marquis de Pierre et de plusieurs Onslow, mais pas de George, puisqu'il est enterré à Clermont, à côté du grand-père Antonin (...) Sur la tombe de la dernière marquise sont inscrits quelques vers d'elle, que j'ai relevés, et qui sans doute paraissent meilleurs d'être lus dans l'aura de cette ample campagne où l'on imagine qu'elle courait, vers quelles oeuvres ou quelles amours?

Ne gravez pas sur cette pierre
Ce que je fus, ce que j'aimais.
Ce que j'ai fait sur cette terre
Quand reviendra le mois de mai
Les oiseaux dans leur doux langage
Le diront aux champs, aux forêts.
Antonia

Du village, et de [illisible] voisin, dans un site admirable, on voit le beau et long château de Vollore, en terrasse vers le couchant, où joue encore le dernier soleil, à la pointe pâle et froide de cet après-midi tout en promesses de Printemps. Mais nous n'en avions pas fini de notre promenade. Nous sommes montés jusqu'à Montmorin, propriété jadis de cet amiral M [...] qui tient une si grande place dans la mythologie de Saint-Pierre, telle du moins que la conserve Eugène, et dont le fils, plus ou moins dérangé d'après ma mère (mais il est possible qu'elle s'embrouille un peu dans ces récits, ou moi dans leur transcription), aurait tenté d'assassiner, pendant la guerre, l'amiral D [...] Ces ruines commandent de tous les côtés, aux découpures d'un paysage tourmenté, un panorama immense. D'un ciel très haut, assez nuageux, tombait sur la plaine une lumière de baptême du Christ, à grands rayons divergents, qui éclairait tantôt un village, tantôt l'autre, et dont les reflets dorés couraient le long des routes. Nous sommes rentrés par la Roche-Noire et Cournon******.

Renaud Camus et Denis Duvert, Travers à partir de la page 113

Un défrichage de ce texte : ici.

Élargir le champ de ses goûts musicaux (Onslow, Berwald, Pesson, Bontempo)

J’aimerais d’abord revenir sur quelque chose que j’ai dit la semaine dernière et qui m’a un peu tarabusté entretemps : à propos de Toulet dont j’ai dit qu’il était antisémite —je ne reviens pas là-dessus, c’est incontestable—, mais j’ai ajouté que c’était le cas de la plupart des écrivains français de son temps, c’est assez peu contestable également — je voudrais tout de même préciser qu’il y a quelques notables et brillantes exceptions.

Ce point réglé, nous allons passer à des domaines bien éloignés. J’aimerais parler de celui ou de celle qui essaie délibérément d’élargir le champ de ses goûts musicaux et de ses connaissances. Et celui-là ou celle-ci, il faut bien le reconnaître, n’est pas sans rencontrer quelques déconvenues en chemin, parce que très souvent on voudrait aimer tel ou tel, et peut-être qu’en musique il y a moins de grands compositeurs méconnus qu’il n’y a en peinture de grands peintres. J’ai toute une liste de grands peintres dont je trouve qu’ils sont extrêmement sous-estimés, mettons, je ne sais pas, Ravier, peintre de l’école lyonnaise, ou bien Cecco Bravo, peintre florentin du XVIIe siècle pour qui j’ai la plus grande admiration, ou bien, plus connu mais tout de même pas à sa juste place, Valentin de Boulogne, enfin peu importe, toujours est-il que, en musique, ils me semblent moins nombreux, en tout cas, dans l’époque classique et romantique, peut-être qu’aux temps baroques il y a tant de musiciens et si nombreux qu’on peut faire des rencontres passionnantes. On peut en faire également à l’époque romantique mais elles sont moins fréquentes.

Je pourrais dire que, personnellement, par exemple, j’avais toutes les raisons du monde d’aimer ou, plus exactement, de vouloir aimer George Onslow. Il se trouve qu’il est, « comme moi », si j’ose dire, auvergnat, il est même enterré à côté de mon arrière-grand-père, ce qui fait que lorsque j’étais enfant et qu’on allait sur la tombe de cet aïeul, je voyais constamment la tombe d’Onslow, qui m’intriguait ; surtout il a beaucoup vécu dans un château qui était jadis absolument extraordinaire qui s’appelle le château d’Aulteribe près de Courpière, qui était entouré de grands bois très profonds et très sombres ; il a été un peu débroussaillé aujourd’hui et d’ailleurs il est maintenant ouvert au public et je crois qu’on y voit des manuscrits et des souvenirs divers d’Onslow. J’avais vraiment toutes les raisons du monde d’aimer Onslow, en plus il y avais toutes sortes d’histoires bizarres, pourquoi s’était-il, avec ce nom anglais, cette origine anglaise, fixé en Auvergne, et c’était à la suite d’une histoire de mœurs, disent mystérieusement les biographies. Les histoires de mœurs, en général, c’est plutôt du genre sympathique, de son père d’ailleurs, pas de lui-même. Enfin vraiment j’étais très désireux d’aimer Onslow et je dois reconnaître, j’ai beau me battre les flancs, je n’arrive pas tout à fait à m’exciter très profondément sur les œuvres de George Onslow.

Cela dit, on fait tout de même quelquefois des découvertes, qui quelquefois n’intéressent pas les œuvres entières : par exemple je me souviens que les premières mesures de la sonate pour violon et piano d’Alexis de Castillon sont une des œuvres — un des passages les plus beaux que je connaisse en musique ; mais toute l’œuvre n’est pas tout à fait à la hauteur de ce début.

J’aimerais vous faire entendre néanmoins une œuvre relativement peu connue, et même on peut dire très peu connue, d’un compositeur exotique puisqu’il est suédois, Franz Berwald, qui a vécu de 1796 à 1868. Cette œuvre est le quintet n°1 en ut mineur et je trouve que c’est une œuvre très belle de bout en bout. C’est une œuvre extrêmement intelligente, ce qui n’est peut-être pas le plus grand compliment qu’on puisse faire en musique, c’est une œuvre qui est constamment allusive, qui a une aspiration très large et généreuse, mais qui ne se répète pas, qui passe constamment d’un thème à l’autre, qui n’insiste jamais, qui a un côté extrêmement pudique, élégant, et je trouve, oui, intelligent. Et c’est une œuvre aussi, encore une fois, de très riche et belle inspiration, qui d’ailleurs inspirait à Listz une très très grande admiration.

Enfin je vous en laisse juger, comme d’habitude. Voici donc le premier quintette en ut mineur de Franz Berwald par le quatuor Benthien.
Encore un mot cependant, il y a évidemment un inconvénient quant aux œuvres peu connues, c’est que les enregistrements ne sont pas toujours les meilleurs. Les plus grands musiciens ne jouent pas forcément les œuvres les moins connues. Là le quatuor Benthien n’est pas en cause, ils sont tout à fait excellents, mais l’enregistrement est un peu ancien et il n’est pas, je crois, en stéréophonie, ce qui fait que l’œuvre n’est pas exactement telle qu’on aimerait l’entendre, mais je pense que vous pourrez quand même en avoir une impression suffisante pour en juger.

[musique]

Nous venons d’entendre le premier quintette en ut mineur de Franz Berwald par le quatuor Benthien avec au piano Robert Riefling.

Je suis obligé de convenir qu’il ne s’agit guère d’une cavatine ; mais le rôle obligé de la cavatine dans cette série d’émissions va être tenu par une œuvre du jeune compositeur Gérard Pesson, Le Gel, par jeu dont l’auteur lui-même déclare qu’il s’agit d’une danse macabre — danse macabre moderne, pour flûte, clarinette, cor, marimba basse, violon et violoncelle. Le titre est emprunté à un vers d’Emily Dickinson, «The frost beheads it at its play».
Le Gel, par jeu est ici interprété par Dominique My et l’ensemble Fa qui sont les dédicataires de l’œuvre.

[musique]

Et ce Geister Sextuor, ce sextuor des Esprits, cette danse macabre pour flûte, clarinette, cor, marimba basse, violon et violoncelle, musique spectrale à sa manière puisqu’y défilent des fantômes, c’était Le Gel, par jeu de Gérard Pesson, interprété par l’ensemble Fa sous la direction de Dominique My.

Depuis plusieurs semaines j’ai une dette en votre endroit à propos du requiem de Bontempo que je n’ai pu vous faire entendre en entier ; or ce Requiem de Bontempo, Requiem à la mémoire de Camoëns, pour parler très vulgairement, a fait un malheur auprès des auditeurs de France-Musique, et j’en suis évidemment très heureux pour nos amis portugais d’une part, et également pour la mémoire de Joao Domingos Bontempo dont j’espère qu’elle s’en réjouit.

De toutes les lettre que nous a valu la diffusion de ce Requiem à la mémoire de Camoëns, la plus émouvante est certainement celle d’une dame qui s’inquiétait de savoir, une auditrice de Nantes, Madame Evelyne Guillou, qui s’inquiétait de savoir comment elle pouvait se procurer trois exemplaires de ce disque, ce qui nous a beaucoup intrigués. Renseignement pris, et renseignement donné, j’espère, nous avons appris qu’elle avait entendu cette œuvre par coïncidence alors qu’avec trois autres personnes en voiture elles revenaient de l’enterrement de quelqu’un qui leur était cher.
C’est un exemple sans doute extrêmement mélancolique, mais néanmoins favorable, malgré tout, musicalement en tout cas, de ce que j’appelle l’archi-auditeur: voilà une œuvre qui cette fois a certainement trouvé son auditeur ou son auditrice presque idéal, même si encore une fois, c’est dans de très mélancoliques circonstances.

Voici donc le dernier mouvement que nous n’avions pu diffuser il y a quelques semaines, le dernier mouvement Agnus Dei du Requiem en do mineur opus 23 à la mémoire de Camoëns de Joao Domingos Bontempo. Il est interprété par l’orchestre et le chœur de la radio de Berlin sous la direction de Heinz Rögner.

[musique]
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