Billets qui ont 'von Trier, Lars' comme artiste.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 14 (vers la surface)

Cette seconde partie de la note 14 (voir ici la première partie) s'inscrit dans le droit fil de ce que nous venons de lire dans la seconde partie de la note 15. Elle se lit sans solution de continuité.

Les références se font plus brèves et plus rapides. A ce stade, le lecteur a normalement accumulé suffisamment de souvenirs de lecture dans les pages précédentes (même sans avoir identifié les sources) pour que les phrases lui "parlent", évoquent un écho.

La seule citoyenneté qui vaille, le seul lien réaliste, profond, superficiel et fécond d’un être avec une terre, un moment, un objet, une phrase, une idée, un autre être, la vie, c’est l’étrangèreté. Les anciens mystiques l’avaient bien compris, de même que les plus simples des croyants d’ancien temps, dont les prières disaient, au plus profond des Landes ou du Gers : Ne soum pas d’aci. (AA, 203-209)

On retrouve l'idée d'arrachement à la vie sociale, matérielle (cf. Outrepas p.143). L'étrangèreté se définit comme la non appartenance, l'inverse de l'enracinement. Il est le titre d'un livre d'entretien conduit avec Finkielkraut et Emmanuel Carrère.
Ne soum pas d’aci est utilisé dans les premières pages de L'Élégie de Chamalières et Le département du Gers (voir §586).


Où qu’il soit en effet, l’homme n’est pas d’ici. C’est lorsqu’il en a le plus clairement conscience (quelles que soient les blessures, les atteintes à sa dignité, les mortifications qui le lui rappellent), c’est alors qu’il est le plus éminemment vivant. (AA, 209-212)

Dimension métaphysique voire mystique de la réflexion. Prendre conscience de son appartenance à un ailleurs non physique, à un hors sol est souvent le résultat d'une violence: l'arrachement se produit matériellement, au sens propre. C'est alors que l'homme atteint sa vraie dimension (je commenterais à titre personnelle: C'est quitte ou double: soit l'épreuve anéantit l'homme ("un" homme), soit elle le sublime. C'est l'expérience des mystiques ou des camps.)


Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. (AA, 212-218)

«de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs “racines”,» : groupe dans lequel il serait facile d'inclure Renaud Camus, ou tout au moins les partisans de son parti de l'In-nocence.
Je l'entends d'ici protester. Je corrige donc: la phrase précédente ressemble plutôt à ce que les adversaires de Renaud Camus lui reprochent (en d'autres termes il s'agit d'une simplification, d'une caricature), celui-ci n'a jamais revendiqué quelque "supériorité" que ce soit. "Tirer gloire" serait déjà plus proche, mais le mot exact serait "tirer saveur": de la même façon que certains ne jurent que par les produits du terroir, Renaud Camus a la conviction que son appartenance à un territoire, à une langue, à une histoire, donne sa saveur à un homme, à chaque homme, et qu'il est donc important, pour un monde de goûts, que chacun sache d'où il vient et sache ce qu'il doit à ses origines.

Foin de ces peuples sédentaires, et de ces individus, de ces groupes, qui prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque, de leurs "racines", comme ils disent, de l’ancienneté supposée ou fantasmée de leur présence sur un sol donné, de la coïncidence topographique des événements, des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres. Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel. Mieux vaut le savoir, s’en réjouir, et choisir si l’on peut tous les jours sa chambre aussi bien qu’on le peut. (AA, 212-220)

D'une phrase à l'autre il y a glissement, sans solution de continuité (ce sont ces glissements qui exigent toujours une lecture attentive; «je voudrais que mon art soit un art de la transition», phrase de Wagner revenant à plusieurs reprises dans L'Amour l'Automne).
La première fait d'abord entendre en écho la voix des contradicteurs de Renaud Camus («prétendent tirer gloire, ou supériorité quelconque»), puis celle des partisans du déracinement, de la fantaisie, de l'errance, contre la répétition perpétuelle d'une tradition qui s'apparente à un emprisonnement («des rites et du train-train de leur vie avec les événements, les rites et les routines de la vie de leurs ancêtres»).
La suite («Plus ou moins biens logés, nous sommes tous à l’hôtel.» etc) est davantage le regard camusien métaphysique, presque fataliste.
Cette allusion à l'hôtel était apparue dans le fil précédent, p.225 et 233 (fil "plus bas" puisque qu'il s'agit de la note 15, mais "plus haut" puisque nous l'avons lu avant: amont et aval se confondent, ces dénominations ne conviennent plus).


Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. (AA, p.221-222)

Je ne suis pas bien certaine que "nous l'ayons vu" de façon claire. Il me semble même que non. Ce que nous savons, c'est que Renaud Camus et Pierre sont sur les traces de Bax au Station Hotel de Morar, et que Bax résidait chez son frère quand il composa November Woods, ainsi que le précise le bas de note 15 (p.236): en fait, cette phrase p.222 est plutôt l'explication rétroactive de l'apparition de la mention de Bax p.236 dans la note 15, où nous passions abruptement d'un développement sur l'identité et la vie à l'hôtel à une allusion à Bax, sa musique et ses maîtresses.

Bax, nous l’avons vu, n’en jugeait pas autrement. Jamais il n’eut de maison. Plus il reçut d’honneurs, moins il eut de résidence. Anobli, chevalier de toute sorte d’ordres, compositeur officiel de la cour, chef de la musique du roi, puis de la reine, auteur de la marche solennelle du sacre, il habitait dans la campagne anglaise des auberges au nom interchangeable, Cerf d’or, Cygne noir, Cœur couronné, Cheval blanc. Et il mourut chez des amis, près de Cork, après une promenade où l’avait bouleversé la beauté du coucher du soleil. (AA, pp.221-228)

Le nom des hôtels reprend ceux de la page 196 (note 14 "vers le fond", donc lu avant). Il "manque" le nom de l'hôtel nabokovien (présence en creux). Il s'agissait alors d'évoquer les hôtels que Renaud Camus et Pierre utilisaient durant leur voyage en Ecosse: passage d'une vie à l'autre.
Ces quelques phrases sont informatives, biographiques.


Finalement nous n’avons jamais vu sa chambre, à l’ancien hôtel de la Gare. Il aurait fallu revenir l’après-midi, nous n’avions pas le temps. Le temps manque tout le temps, comme l’argent ; et cela en toute indépendance des quantités dont on dispose, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre. Le sens coule des mots à mesure qu’ils passent de main en main, de bouche en bouche, de page en page, de livre en livre, de jour en jour. C’est à croire que la perte est leur valeur d’échange, la dépense leur signification, leur contenu l’abandon, le départ, le double. Il n’est que de céder, mon amour : des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting — a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas. Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ? (AA, p.229-236)

. Suite (conclusion) des premières pages de L'Amour l'Automne, qui nous avaient menés du Station Hotel à Morar à sa propriétaire précédente (hôtel p.14 et suivantes, ancienne propriétaire page 33 et suivantes). Ces détails n'apparaissent pas dans le journal 2003, Rannoch Moor: une fois de plus il y a tranfert d'informations d'un livre à l'autre.
Il y a renoncement: «nous n'avons jamais vu» (les phrases suivantes jouent sur la thématique de la perte).

. Glissement entre le temps, l'argent, le sens: ce qui manque, ce qui se dévalue, ce qui coule et échappe. Cette perte se fait dans l'échange, par la circulation.

. «Enfance mon amour ! Il n’est que de céder…» : Eloges, Saint-John Perse
Céder, perdre, se dévaluer, couler vers la fin, la disparition : la mort

. «des noms sont bien gravés dans la pierre, sur la plage, mais ce sont ceux d’acteurs, d’éclairagistes, de perchmen, de responsables du casting»: les tombes du village dans Breaking the Waves. Cf. L'Amour l'Automne page 24:

Breaking the Waves devait d'abord s'appeler Amor Omnie. Mais le producteur a failli se trouver mal, paraît-il, quand on lui a proposé ce titre-là. La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage. (AA p.24, chapitre I)

.a super here, a clown there, as a painter of old Italy set his face in a dark corner of his canvas Stephen parlant de Shakespeare dans Ulysses de Joyce. Déjà vu page 230-231 de L'Amour l'Automne (note 16 vers la surface), reprise d' Été, pp.324-325). Ce qui a disparu, c'est l'allusion au nom, William. (Nous avons donc de faux noms sur les tombes, un nom disparu dans une citation, comme plus haut manquait le nom de l'hôtel).

. «Qu’y a-t-il dans un nom, et comment peut-on en être amoureux ?»
What's in a name est une question de Shakespeare reprise par Joyce, comment peut-on en être amoureux est la question que l'héroïne de Breaking the Waves, folle de douleur, pose dans l'église vide du village.
Le nom propre, l'un des axes de l'Amour l'Automne. Quelle signification, quel rapport avec le signifié? Qu'est-ce que nommer, qu'est-ce que le sens? Voir le poème de Crane en exergue: names we have, even, to clap on the wind; / But we must die, as you, to understand.

  • nom, perte, mort, William, argent/monnaie

Je te piloterai dans Rome à distance, ô bien-aimé vivant : je serai ton ombre et ton chien, ton plan, ton guide et ton petit carnet — une liste entre tes doigts, deux ou trois adresses mal transcrites, une encre qui s’efface ; tu seras mes jambes et mes yeux, mon regard et le bruit de mes pas, mon ambassadeur chez les morts sous les pins.

??? Cela rappelle "nous sommes les yeux des morts" de Pirandello, mais il y a autre chose, je ne sais pas quoi. Rome, la pluie de Robert Harrison? un quart d'heure de feuilletage ne m'a rien permis de trouver.

  • Rome, mort/vie, effacement/perte, yeux/vue

L’île, je crois l’avoir déjà indiqué (« ¡ Ah de la vida ! » ¿ Nadie me responde ? »), a la propriété singulière d’apparaître et de disparaître — j’allais écrire à volonté; tantôt elle consent à se laisser capter par la photographie et tantôt non, selon ce qui semble un caprice.

L'île de Rum, dont nous avons parlé plus haut. Il s'agit d'une particularité constatée tandis que des couples enquêteurs marchent sur les traces d'Arnold Bax.

  • Rome/Rum, visible/invisible => yeux, vie/mort/effacement/perte

C’est la carte postale inattendue d’un ami d’enfance qui me l’a remise en mémoire et qui, à son égard, a relancé en moi, si j’ose m’exprimer ainsi, la vieille machine à désirer.

C'est dans Sommeil de personne, le journal de 2001:

Mon ami Alain G., que j'aimais quand j'avais quinze ans, est en Écosse, d'où il m'envoie une carte postale merveilleuse, d'un long format horizontal, montrant le château de Kinloch, sur l'île de Rum. […]
[…] Je me souviens toutefois que pris d'un accès fébrile, provoqué par la carte postale d'Alain G., qui ne saura jamais dans quelle agitation de l'esprit il m'a plongé, j'ai passé une bonne partie de cette nuit-là à consulter des cartes, des atlas, et surtout un libre de photographies que sans doute j'ai acheté à Perth ou à Édimbourg il y a quarante ans, et qui sappelle Scotland's Spendour — non, erreur, je vois que la première édition de ce livre date de 1960 mais que le volume que je possède est un reprint de 1964: j'ai donc dû l'acheter (ou le voler'', j'en ai peur) chez Blackwell's, à Oxford, en 1965 ou 66.
Renaud Camus, Sommeil de personne, août 2001, p.414-415

  • Rum, souvenirs, carte postale

J’avoue que je m’embrouille un peu, cela dit, entre tous les Wilson anglais du dernier demi-siècle : en tout cas ce n’est pas l’auteur d’Anglo-Saxon Attitudes (même s’il m’est arrivé, le croiriez-vous, de marcher sur ces traces dans Merano, ou Meran, au-dessus du lac de Garde), mais bien celui d’Outsider, Colin, qui un beau jour de 1971 reçut l’énorme manuscrit de notre héroïne, Homo Mutens, Homo Luminens.

Wilson, via William Wilson de Poe, est l'archétype de l'homonyme.
Angus Wilson fut un célèbre homosexuel. Meran/Moran, etc.
Colin Wilson reçoit le manuscrit de Charlotte Bach.

  • Wilson, double, Meran/Moran, Charlotte/Charles/Karl, Bach/Bax.

L’impératrice Charlotte (la Carlotta du film) perd la raison un peu après l’exécution de son mari (ou même un peu avant, semblerait-il) et, comme le roi Othon, le frère de Louis II, elle passe ce qui lui reste à vivre dans une obscure folie, en l’occurrence à Miramar, près de Trieste, puis au Bouchout.

  • Charlotte, impératrice, folie

Ach, alles ist hin…
Le maître est là. Signum est enim res. Moravia, à l’époque où il écrivait Agostino, était le mari de Morante. Comment faites-vous pour ne pas comprendre ? Il ne cesse de tomber. Mentre l’amore… (nous cherchions aux confins de Parme un petit hôtel pas trop cher).

. La citation exact est «Ach, du lieber Augustin»: début d'une chanson entendu dans la rue par Mahler un jour qu'il fuyait les disputes de ses parents. Là encore, ce qui manque, c'est le prénom, c'est le nom.
Mahler raconte à Jones une séance avec Freud. Extrait de l'article :

Dans le cours de la conversation, Mahler dit soudainement qu'il comprenait maintenant pourquoi sa musique n'avait jamais pu atteindre le niveau le plus élevé, même dans ses plus nobles passages, inspirés par les émotions les plus profondes, gâtée qu'elle était par l'intrusion de quelque mélodie vulgaire. Son père, personnage apparemment brutal, traitait fort mal sa mère et quand Mahler était petit, il y eut entre ses parents une scène particulièrement pénible. L'enfant ne put le supporter et se précipita hors de la maison. A ce moment un orgue de barbarie, dans la rue, égrenait l'air populaire viennois: «Ach, du lieber Augustin...» De l'avis de Mahler, la conjonction inextricable de la tragédie et de la légèreté était depuis lors fixée dans son esprit; l'une amenait inévitablement l'autre avec elle.
Ernest Jones, Sigmund Freud - Life and work, Hogarth Press, London 1955, vol.2 p.89. cité par Jacqueline Rousseau dans son article «Ach, du lieber Augustin...», article de L'Arc n°67 consacré à Mahler.

L'article se termine ainsi: «Ach, du lieber Augustin, alles ist hin... (Ah! cher Augustin, tout est foutu...)».

. Augustin ou le maître est là de Joseph Malègue, roman catholique.
. Citation de Saint Augustin dans De doctrina christiana: «on a pu parler, notamment à propos des cinq premiers chapitres de De doctrina christiana, d'une théorie générale des signes» (Fabio Leidi, Le signe de Jonas: étude phénoménologique sur le signe sacramentel)
. Augustin -> Agostino, qui est le nom du personnage qui tombe de bicyclette dans Prima della Rivoluzione.
. Mentre l’amore : citation du Jardin des Finzi-Contini (L'amour est un jeu plus cruel que le tennis).
. «nous cherchions aux confins de Parme» : voyage avec Pierre, en 1999. Retour à Canossa, p.380-381. La vie à l'hôtel.

Variation sur le nom d'Augustin. Accélération du passage d'un référence à l'autre, de plus en plus courtes. Ce ne sont plus que des signes, des traces de traces.


Le thème du bock, en effet, fait l’objet cette année-là d’assez nombreuses variations, peintures et dessins dont les débuts dans le monde sont heureusement éclairés, comme d’habitude, par les carnets de Mme Manet — je pense en particulier au précieux registre de comptes conservé aujourd’hui à la Morgan Library. (AA, p.238)

Manet a peint l'exécution de Maximilien, époux de l'impératrice Charlotte. Il existe également plusieurs versions de ce tableau.

  • Bock/bac/Bax, variation, Manet/Monet/mon nez, etc, Morgan, variation

Pourquoi est-ce que vous lisez le Coran ? demande Emmelene au capitaine. (AA, p.238)

La première référence à Emmelene Landon dans le chapitre III quand on lit "en suivant les étoiles" apparaît p.199 (note 14 "vers le fond"). Les suivantes appartiennent à la note 16 en lisant "vers le fond": p.204, 205, 217. La page 217 donne l'explication la plus claire: «Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal Elle s'embarque à bord d'un cargo dans l'intention de faire le tour du monde». Le cargo sur lequel est embarqué Emmelene Landon est le Manet.

Assonnances présentes : Coran, Morgan.
Assonnances "en absence" (les mots ne sont pas imprimés, ils ne sont là que par allusions, si le lecteur les repère): Landon, cargo. Echos vers le silence. Une fois encore, c'est le nom qui disparaît…

  • Manet, Landon/Morgan/Coran/cargo, bateau (thème marin)

Ce rêve est trop fort pour moi. Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable. Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur. J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme. Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen. Le Zaïre a repris son ancien nom. Maintenant tout dépend de toi. Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. (AA, p.238)

D'une phrase à l'autre la référence change. Nous suivons d'assez près le déroulé des références dans la note 16 en direction du fond vers la page 204.

Ce rêve est trop fort pour moi.

Little Nemo, peut-être. Ou Duane Michals. Ou HG Welles…

Je pensai qu’il n’y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui resplendissent sans fin dans l’histoire et la fable.

"Le Zahir" in L'Aleph, de Borgès

Jamais je n’avais vu Londres à ce point enchanteur.

Virginia Woolf, Mrs Dalloway.

J’étais le voyageur et toi, don Ramon, le batelier funèbre aux yeux de flamme.

Antonio Machado, "à Don Ramon del Valle-Inclan" Le nom de Charon n'apparaît pas ici.

Owen en uniforme, avec sa casquette (en 1917), ressemble à s’y méprendre à un acteur qui (en 1937, mettons) interprèterait le rôle d’Owen.

cf p.160 dans L'Amour l'Automne. La personne ressemble à l'acteur qui doit lui ressembler… Miroir sans fin.

Le Zaïre a repris son ancien nom.

Zaïre/Zahir. devenu la république du Congo. Lointain écho vers Binger/Niger et le voyage en Afrique à partir du Niger raconté dans Journal de Travers et dont on trouve une trace pages 37-38, 53, 74, 96, par exemple

Maintenant tout dépend de toi.

Et nunc manet in te (sur une indication de RC sur la SLRC): Il s'agit donc du titre de l'ouvrage dans lequel Gide raconte sa vie conjugale avec sa femme Madeleine. La citation exacte, tronquée, provient du Culex, vers 269:
«Poenaque respectus et nunc manet Orpheos, in te.»
Gide a donc fait disparaître un nom propre, usage que l'on retrouve très souvent dans L'Amour l'Automne, et ce nom propre est Orphée, nom de poids dans les Églogues.

  • Owen/Nemo/Monet/Manet/monnaie (Zahir) Zahir/Zaïre/Congo/Niger

Dieu a compté les jours de ton règne, et il en a marqué la fin.

Daniel 5,26


Onuma Nemon a collaboré à de nombreuses revues, dont L’Infini, Perpendiculaire, La Main de singe. C’est une belle tombe pour un marin. Hier soir je pensais à elle. Je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle. Ne quittez pas, me dit-elle, je vous passe Monsieur Lindon, président-directeur-général des Éditions de Minuit. (AA, p.238-239)

. Onuma Nemon : nom riche en assonances et résonances. A écrit un livre intitulé Roman.

. C’est une belle tombe pour un marin. : phrase détournée de Vingt mille lieues sous les mers : « Ah, c'est une belle mort pour un marin», dit le capitaine Nemo.

. Hier soir je pensais à elle ... présence réelle : Gide. Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123 (cf. p.220 de L'Amour l'Automne'')

. Ne quittez pas, … de Minuit. : fragment biographique. Lindon/Landon

  • Nemo/Nemon, Charon/Ramon/Roman/Landon/Lindon, Manet/Minuit, mort/tombe

Quant au médecin, on l’aura cependant reconnu sans difficulté, bien que ce passage le concernant ait disparu du rapport, pour une raison qui reste à éclaircir : il s’agit certainement du personnage rencontré tout au début de l’enquête, dans le long couloir de l’établissement thermal.

Hum, je m'y perds. Je ne sais pas. Cette phrase m'évoque le docteur Morgan, Projet d'une révolution à New York, L'Île noire (Tintin), Tristan de Thomas Mann (la clinique).

Serait-ce seulement à cause de l’actrice choisie, la Nelly du film de Carné est assez éloignée, il faut le remarquer, de celle de Mac Orlan.

. Le film de Carné est Quai des Brumes, Nelly est joué par Michèle Morgan, nom de scène de Simone Roussel.

  • Roussel, Morgan

Je suis littéralement fou de toi. Pero sigo mi destino; estoy desprovisto de todo, confinado al lugar más escaso, menos habitable de la isla; a pantanos que el mar suprime una vez por semana.

Traduction : «Mais je subis mon destin : démuni de tout, je me trouve confiné dans l’endroit le plus étroit, le moins habitable de l’île, dans des marécages que la mer recouvre une fois par semaine.» Appartien à l'incipit de L'Invention de Morel. Thème de la maladie et de la mort.

Je ne sais plus si nous avons identifié une source pour la première phrase, «Je suis littéralement fou de toi.»

  • Morel, île (thème marin)

Le titre fait filialement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache ? Mais la mémoire humaine est si bizarre (but so odd is the human memory) que je ne pus alors rien me rappeler (that I could not then recall) de ce qui concernait ce nom bien connu (that well-known name in its proper connection).

. L'Invention de Morel fait référence à Moreau (L'Île du docteur Moreau, de H.G. Wells.).
. Proust, il s'agit du violoniste Morel
. citation de L'Île du docteur Moreau.

  • Moreau, Morel, île

Quiconque, au demeurant, a jamais fait la navette entre une traduction et son original est conscient des abîmes qui séparent la vie d’une œuvre dans une certaine langue et son existence dans une autre. Il convient toutefois de préciser que l’ex-Michael Karoly (Karoly était en fait son prénom, à l’origine), l’ex-“baron”, l’ex-“Monsieur Karl” (le dandy des premières années londoniennes), devenu comme par enchantement, donc (encore qu’on ait sauté quelques étapes, pas toujours très reluisantes), Mme le Professeur Bach, indiquait tranquillement à son correspondant, dans sa lettre d’accompagnement, que les quelques centaines de pages qu’elle lui faisait parvenir n’étaient que les «prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages qui démontrerait, sans aucune ambiguïté, que la déviation sexuelle était le moteur de l’évolution». Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans.

. La première phrase est-elle une citation? L'interlocuteur de Charlotte Bach était Colin Wilson.
«prolégomènes à un travail futur de près de trois mille pages»: c'est le genre de phrases et de projet que RC lui-même adore. Par exemple, «Je devrais ne faire plus qu'un énorme unique livre, philosophique et moral, qui serait la somme de tout ce que je ne comprends pas… Quelques points qui m'échappent (en cinquante-deux volumes).» (Parti pris, p.339)

.Enfin il est essentiel de se souvenir également que le tireur d’élite était Wilson, pas Evans. : Willie Wilson et Bob Evans, voir la référence chez Bruce Chatwin. Confusion dans les noms

  • langue/sens, Charles/Karl, travesti/sexe, Wilson, Bob

Voir ici la note 14 dans sa continuité, à lire d'un seul élan.

Nous remontons vers la surface, note 13.

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3 - note 17

Vers l'amont.

Cette note est la dernière: de note en note, nous sommes arrivés au niveau le plus profond. Les notes suivantes commencerons à remonter vers la surface.
Cette note la plus profonde oppose la permanence au changement: la vie est changement et usure, elle est vieillissement, mais la permanence et l'immobilité sont les caractéristiques de la mort. C'est la tragédie de l'homme dans le temps qui est esquissée ici, par petites touches, de façon impressionniste.


***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces (AA, p.221-222)

. «qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement» : Robbe-Grillet, Projet d'une révolution à New York («Les mots, les gestes, se succèdent à présent d'une manière souple, continue, s'enchaînent sans à-coups les uns aux autres, comme les éléments nécessaires d'une machinerie bien huilée.» incipit) ou Renaud Camus Passage («— Et de nouveau: une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.»incipit)
. «le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher» : Saussure cité par Starobinski dans Les Mots sous les mots

Description des automatismes, des associations d'idées, des habitudes qui nous empêchent d'échapper au souvenir, au regret, à la douleur.
Nous pouvons également y voir une illustration de la phrase de Woolf «la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés, que l'on vit un par un en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.»: les mêmes gestes, mots, phrases constituant les "incidents", «l'ouverture violente précipiteuse» la vague vous jetant sur la plage.
La répétition, et surtout mécanique, convoque aussi L'Invention de Morel.

Apparition du motif du "blanc entre les mots", «l'ouverture violente précipiteuse entre les phrases entres les mots et quelquefois entre les syllabes entres les lettres», motif et technique que j'aime tant: il faudra un jour analyser les mots manquants, les blancs, les retours à la ligne, le silence signifiant, la marque de l'indicible enfin écrit, marqué dans l'intervalle entre les signes à l'encre, le cœur qui déborde, le lyrisme exprimé par l'absence. (Ce que je préfère dans L'Amour l'Automne? les mots manquants, les blancs, comme dans L'Inauguration de la salle des Vents. Quand le trop plein nous submerge, quand les mots débordent, il ne reste rien: ce rien n'est visible, dicible, que par contraste, par le blanc entre les mots. Ellipse.)

. «est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais» : phrase de Claudel: «Est-ce là tout ce faste où tu te disais prête?» (Anachronisme pour mémoire: c'est le vers qui vient à l'esprit de Renaud Camus quand il réfléchit sur la vie et la mort de sa mère dans Kråkmo.)

. «ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages» : Virgina Woolf, Promenade au phare et La chambre de Jacob.

. «que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces» : regrets, disparitions, tout ce qui nous échappe, ce que nous perdons sans ni oublier ni nous souvenir, tout ce que nous ne pouvons retenir tandis que nous-mêmes nous glissons, nous sommes engloutis dans le temps. (La littérature pour permettre de retenir ce qui échappe, ou pour constater que nous ne pouvons le retenir? La littérature (les mots, les phrases, les lettres) et le temps, la littérature et la mort.)

  • répétition, souvenir, regret, lettre, plage (thème marin), ellipse

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. (AA, p.222)

Dans La chambre de Jacob, l'ombre d'Archer, le fils aîné, tombe sur la lettre que sa mère est en train d'écrire sur la plage (chapitre I).

  • lettre, arc, ombre

Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. (AA, p.222)

??? Je penche pour Claude Simon, mais c'est à confirmer (ou Poe? rien trouvé).


Comment peut-on être amoureux d’un ? (AA, p.222)

"Comment peut-on être amoureux d'un nom" : question de l'héroïne de Breaking the waves dans l'église silencieuse.
Le lecteur entraîné peut maintenant compléter les phrases lui-même: apparition du blanc, il n'est plus nécessaire d'écrire, il devient possible de se comprendre à demi-mot, ou même sans mot: disparition de la lecture, apparition de la communion d'esprit.

  • nom, Ecosse, vague (thème marin), ellipse

Mais quelle horreur! Mais quelle horreur! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur? Lâchez cela immédiatement!

Variation sur La chambre de Jacob de Virginia Woolf. Betty Flanders retrouve son petit garçon Jacob qui a ramassé un crâne de mouton sur la plage. (Le texte original, au début du chapitre I: «"There he is!" cried Mrs. Flanders, coming round the rock and covering the whole space of the beach in a few seconds. "What has he got hold of? Put it down, Jacob! Drop it this moment! Something horrid, I know. Why didn’t you stay with us? Naughty little boy! Now put it down. Now come along both of you,” and she swept round, holding Archer by one hand and fumbling for Jacob’s arm with the other. »)

"Cette horreur", c'est un crâne de mouton. Là encore, le mot manque.

  • crâne, ellipse

Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes- vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter? (AA, p.223)

. «Il regarda la lettre puis de nouveau moi» : variation sur l'incipit de La route des Flandres, de Claude Simon. «Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi».

. «Êtes-vous sûr de vouloir quitter? Êtes-vous sûr de vouloir quitter?» : Windows ou Word, message qui apparaît quand on quitte une application (un logiciel).

  • répétition, lettre, regard, Claude Simon, incipit

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau) (AA, p.223)

Là encore, variation (ellipse: il manque des mots, et adjonction: virgules ajoutées) sur l'incipit d'un livre de Claude Simon, La bataille de Pharsale: «Jaune et puis noir temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau»
Il s'agit de la description de l'oeil d'un pigeon : là encore, le regard. Le clignement de paupière est le geste répétitif par excellence.

  • regard, répétition, Claude Simon, incipit

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’) (AA, p.223)

Accélération, ellipse, qui profite des connaissances acquises, accumulées par le lecteur parvenu jusqu'à ces lignes. Il y a une dimension pédagogique dans les Églogues, les livres guident leur lecteur dans la lecture (sans identifier les sources, il est possible à tout lecteur de repérer les répétitions, même si les fragments de phrase les indiquant deviennent de plus en plus court, jusqu'à se réduire à un mot, quelques lettres).

Anne Wiltsher (tout ce que l'on sait sur Anne Wiltsher remonte à l'esprit, en particulier qu'elle est morte jeune et que RC imagine que c'est d'un cancer) et incipit de La route des Frandres que l'on vient de voir (autre variation, ce ne sont pas les mêmes mots qui sont repris. Puzzle.)

  • mort, jardin, lettre, regard, répétition

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre). (AA, p.224)

Je n'ai pas identifié le début (Virginia Woolf? Il y a dans le chapitre 6 des Vagues «You are dead now». Il s'agit des jours d'école, de la "terreur" des jours d'école («Now the terror is beginning» est une citation souvent reprise dans L'Amour l'Automne et qui concerne le cours de mathématique: qu'en conclure? Est-il possible d'avoir traduit ce "you" pluriel des jours d'école par un "tu", pour jouer sur l'amphibologie?) ou Bioy Casarès?).
Puis encore l'incipit de ""La route des Flandres"".

  • mort, répétition, lettre

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application (l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce (AA, p.224-225)

Description de la photographie du banc dédié (dédicacé?) à Anne Wiltsher prise par Renaud Camus.
Insertion de quelques mots de La route des Flandres, avec utilisation de "lettre" dans un autre sens que quelques mots auparavant.
Puis variation sur Promenade au phare : l'île est décrite dans le livre comme ressemblant à une feuille (partie 3 chapitre 10), ce qui d'après Renaud Camus ressemble aussi à une main ouverte. (Dans l'île une femme meurt d'un cancer: écho à Anne Wiltsher (ainsi que le fait spontanément l'esprit, une idée ou image amenant toujours avec elle tout son arrière-plan)).
Le passage d'une allusion à l'autre se fait donc très simplement sur deux mots pivots: lettre et main.

  • mort, île, crâne, lettre

Oui. Puis de nouveau moi. (AA, p.225)


Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant... (AA, p.225-226)

Tombe décrite dans Notes sur les manières du temps (p.190), que l'on retrouve dans L'Inauguration de la salle des Vents (p.237). Souvenir d'un voyage avec Rodolfo, mort lui aussi.

Silhouette gravée dans la pierre comme les lettres étaient gravées dans le crâne par la photographie.

Le bégaiement ajoute des mots inutiles tandis que l'ellipse omet le mot indispensable. Le mot manquant est "morts", et son absence dans la phrase le rend plus présent (de même que tout est plus vif chez les morts que chez les vivants).

  • mort, vivant (vie)

Ombres, « que l’ombre efface ». (AA, p.226)

Variation sur Paul-Jean Toulet, Contrerimes «Ombre, que l'ombre efface». Nous assistons à une généralisation, une abstraction, par passage au pluriel: de l'ombre réelle d'une personne en particulier nous passons au sens métaphorique du mot: tous les morts.

  • mort, ombre

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée. (AA, p.225-228)

Renaud Camus, qui se plaint toujours des changements (dégradations) dans les lieux qu'il a connus, explore ici la position inverse. Notons que pour lire ces quelques lignes qui s'oppose au courant dominant de la pensée camusienne, il faut avoir franchi deux cents pages: ces lignes se méritent.
Nous remarquons au fil du texte quelques motifs que nous venons de rencontrer. Nous sommes dans une méditation sur le temps, sur l'épaisseur d'une vie.

Retenir le temps, en marquer chaque heure, chaque minute, chaque seconde, semble d'ailleurs une obsession camusienne, que ce soit par les photos, par les dates marquées dans les disques ou les livres, retenant le moment de chaque audition, marquant la date sur la page quand la lecture s'arrête, ou plus classiquement par le journal. (Et pour le paraphraser, est-ce la disparition de Dieu dans sa vie (ou la non-apparition) qui lui fait ainsi tenir le compte de chacun de ses gestes, jusqu'à ce qu'on puisse reconstituer par une patiente enquête chacun de ses mouvement? Est-ce la conscience exacerbée de la dissolution dans la mort? Quelle insistance dans l'être pour quelqu'un souhaitant disparaître: disparaître, mais en laissant des traces.)

Ce n'est pas tant l'immobilité des sites qui seraient effrayantes, que le constat par contraste du temps en nous. Que tout change autour de nous peut nous donner l'illusion que nous restons les mêmes, mais si tout demeurait immobile, alors apparaîtrait violemment la vérité: nous sommes rongés par le temps.

Les dernières phrases pointent vers plusieurs références camusiennes (de la lecture camusienne comme apprentissage de réflexes pavloviens): le château sur l'autre rive, à tort ou à raison, m'évoque Construire un château de Misrahi, les sites où rien ne bouge Landor cottage.

  • temps, mort, vie

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je... »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue. (AA, p.228)
Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.(AA, p.229)
Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois.(AA, p.229)

L'Année dernière à Marienbad. Donner un sens à ce que nous voyons, raconter des histoires, rassurer, draguer. Les noms manquent: nous les donnons, au besoin nous les inventons.

  • regard, nom, Robbe-Grillet

Retour vers la surface, note 16.


Je copie le texte dans son entier maintenant, c'est-à-dire après les explications et non avant: la lecture devrait en être transformée et permettre d'atteindre la vitesse et les rêves nécessaires à la lecture des Églogues.

***************** On dirait toujours en effet qu’il suffit d’actionner quelque mystérieuse invisible manette pour que mécaniquement, implacablement, inévitablement les mêmes mots, les mêmes noms, les mêmes lettres, le même geste distrait de la main, la même fleur sur le plancher ramènent à la même blessure, au même regard, à la même plage, à la même blessure, à la même cicatrice sans cicatrice, à la même ouverture violente soudaine violente précipiteuse entre les phrases entre les mots et quelquefois entre les syllabes entre les lettres elles-mêmes entre les entre les entre les où est donc cet amour dont tu est-ce là tout ce faste où tu te disais que sont devenues ces saisons ces enfants ces rumeurs ces plages ces ces ces ces

Ombres de l’archer sur le pli de la lettre. Un compas dont la pointe déchire le papier mais dont le mouvement soigneusement calculé désigne très exactement le très exactement le. Comment peut-on être amoureux d’un ? Mais quelle horreur ! Mais quelle horreur ! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Lâchez cela immédiatement ! Il regarda la lettre puis de nouveau moi puis : Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Êtes-vous sûr de vouloir quitter ?

(Jaune, temps d’un battement de paupières, et puis jaune de nouveau)

Elle adorait ces jardins. Elle avait une passion pour ces jardins. Je crois pouvoir dire que c’est ici, le long de ces allées, au milieu de ces jardins, sur ce banc, qui sait, sur ce banc lui-même exactement d’où le regard peut à la fois peut exactement à la fois peut en même temps (il regardait la lettre puis de nouveau moi puis de nouveau l’)

À présent tu es mort. À présent tu es mort pour toujours (il regardait la lettre).

Toute la partie supérieure du visage de la tête de la du crâne en somme d’autant plus qu’il n’a pour ainsi dire pas de cheveux que son crâne est soigneusement qu’aux endroits où il y a où il y aurait eu des cheveux son crâne est soigneusement rasé la peau bronzée la peau comme si les lettres au lieu d’être gravées dans le cuivre était gravées dans le il regardait la lettre il regardait la regardez le observez je vous prie la façon dont on peut parfaitement distinguer exactement les plis l’application le soin tellement il a dû mettre d’application à prendre ce à faire en sorte l’appareil tenu serré au-dessus de l’œil les doigts la main d’application ( l’île en effet avait une forme de main la forme d’une feuille aux doigts bien ouverts écartés comme ce comme ce

Oui. Puis de nouveau moi.

Petit prince danseur adolescent mort qui salue d’au-delà dont la silhouette gravée dans la pierre sur son paraît esquisser un pas de un salut un geste d’amitié aux vivants en avançant vers eux main levée paume ouverte doigts écartés une main énorme disproportionnée aussi grosse à même hauteur que son visage que la moitié de son corps comme si le comme si le sculpteur le graveur l’artiste d’un temps très ancien qui avait travaillé sur cette tombe avait voulu tenir compte malgré tout des lois encore à inventer de la perspective ou bien manifester signifier témoigner au passant au promeneur au voyageur égaré dans cette nécropole égarée reconnaître devant lui comme un hommage en guise d’hommage ou pour le rassurer lui prodiguer dans la pierre l’assurance lui permettre de croire qu’en effet de son côté du chez les tout est plus grand plus vif plus fort plus vivant…

Ombres, « que l’ombre efface ».

Je dois admettre que je comprends pas du tout ceux qui se plaignent que tout change, tout ait changé, que les paysages se transforment, qu’il ne reste plus rien de ce qui fut familier à leur enfance, à leur jeunesse ou même aux années qui s’éloignent de leur âge mûr. Mille fois plus effrayants me paraissent au contraire ces sites où rien n’a bougé, ces vallées contemplées tout entières d’un rocher en surplomb et qui n’ont vu se bâtir une seule maison, pas un hangar, pas une étable neuve depuis un demi-siècle, ces parcs dont les allées sont les mêmes, les plates-bandes exactement semblables à ce qu’elles furent en un lointain jadis, les perspectives intactes comme si les arbres même avaient cessé de croître, comme si c’étaient les mêmes fleurs que les mêmes jardiniers soumettent aux mêmes motifs, les mêmes ombres, le même fleuve empêchant l’accès au même château, sur l’autre rive, et dès lors c’est nous-même qui pouvons constater à quel point nous avons été emportés loin de nous, écartés de ce que nous fûmes, rendus étrangers par le temps à celui ou à celle qui du même gazon se préparait à fouler le même sable, à fendre cet air inintelligible, à s’asseoir sur ce banc où sont gravées dans le cuivre les dates de notre propre histoire, de notre propre absence, de ce cri même que nous croyons pousser et qui parmi les promeneurs aux ombres à jamais immobiles ne fait se retourner personne et pour cause, toute chose étant inchangée, normale, ordinaire, immobile, inchangée.

Pour dire quelque chose (« Comment, disais-je… »), j’ai parlé de la statue. Je vous ai raconté que l’homme voulait empêcher la jeune femme de s’avancer plus loin : il avait aperçu quelque chose — un danger sûrement — et il arrêtait d’un geste sa compagne. Vous m’avez répondu que c’était elle, plutôt, qui semblait avoir vu quelque chose — mais une chose, au contraire, merveilleuse — qu’elle désigne de sa main tendue.

Mais ça n’était pas incompatible : l’homme et la femme ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, ont quitté leur pays, avançant depuis des jours, droit devant eux. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Ils viennent d’arriver en haut d’une falaise abrupte. Il retient sa compagne, pour qu’elle ne s’approche pas du bord, tandis qu’elle lui montre la mer, à leurs pieds, jusqu’à l’horizon.

Ensuite vous m’avez demandé le nom des personnages. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance. — Vous n’étiez pas de cet avis, et vous vous êtes mise à leur donner des noms, un peu au hasard, je crois…

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, pp.221-229

De Roland Barthes à Lars von Trier

«Comment peut-on être amoureux d'un nom?» est un leitmotiv de L'Amour l'Automne (Travers III). Cette question est posée au vide ou à Dieu dans l'église du village par l'héroïne de Breaking the Waves, folle de douleur après l'accident de son mari.[1]

Coïncidence, plaisir furtif, la phrase se trouve quasi à l'identique dans Roland Barthes par Roland Barthes : «Comment peut-on avoir un rapport amoureux avec des noms propres?» p.55

S'agit-il d'un écho conscient ou inconscient? Dans la mesure où je n'ai pas pour l'instant identifié d'autres sources barthésiennes dans L'Amour l'Automne, je penche pour l'écho inconscient.
(Mais l'amour du nom propre est lui très conscient, il n'est que de lire la liste des marins du Gers).

Notes

[1] de mémoire. Je n'ai pas revu le film depuis 1996.

L'Amour l'Automne, un livre marin

L'Amour l'Automne est un hommage à Virginia Woolf, et en particulier à deux de ses livres, Promenade au phare et Les Vagues. Cela explique l'univers maritime omniprésent dans la cinquième Eglogue camusienne. Le texte et profondément marin, empli de mer, de vagues, de flux et de reflux, d'îles, de ponts, de plages, et la forme elle-même rappelle ces aspects, d'une part dans les rapports que les chapitres entretiennent entre eux, et d'autre part dans la construction interne des chapitres.
L'ensemble du livre, dans son détail et dans sa globalité, explore différentes manières de représenter les vagues.

Au niveau le plus général, les chapitres alternent à la manière des vagues :
I - p.1 à 106 : 106 pages
II - p.107 à 148 : 42 pages
III - p.149 à 258 : 110 pages
IV - p.259 à 312 : 64 pages
V - p.313 à 487 : 175 pages
VI - p.488 à 506 : 19 pages
VII - p.507 à 538 : 32 pages

106/42/110/64/175/19/32 : la taille des chapitres de 1 à 6 reflète le mouvement des vagues, tandis que le septième, reprenant au niveau des lettres le jeu du niveau des pages, représente lui-même un ressac régulier, apaisé, dont le contenu reprend et complète un certain nombre de fils (unités de sens) laissés en suspens jusque là, fils qui évoquent les "événement vécus un à un" (cf Virginia Woolf).

La matière très condensée du chapitre VI, à la fois compacte et morcelée, chaque mot, expression, bribe de phrase comme autant de gouttes amalgamées en paquet d'eau, ou comme autant de particules de matière arrachées et entraînés par le flux, peut rappeler le dash on the beach: «Ainsi la vie, au lieu d'être faite de petits incidents séparés que l'on vit un par un en venait à former une boucle et un tout à la façon d'une vague qui vous transporte avec elle et vous jette sur la plage, où elle se brise avec fracas.»
Le chapitre six devient la conclusion "fracassante" du mouvement des vagues des chapitres précédents, qui eux détaillaient les "petits incidents séparés" vécus un à un.

Un autre chapitre propose lui aussi une représentation des vagues, c'est le chapitre III, qui présente des pages partitionnées en fils à suivre sur plusieurs pages, évoquant la technique des différentes voix dans Les Vagues: mais tandis que Virginia Woolf a choisi de faire se suivre successivement les voix, chacune parlant tour à tour, Renaud Camus préfère les faire parler toutes à la fois, certaines se taisant plus tôt que d'autres, jusqu'à ce que la grande vague enveloppante, le deuxième fil, finisse par écraser tous les autres et rester seul à la fin où il s'écrase sur trois pages.

Le chapitre IV est appelé par l'auteur lui-même "Les archipels", îles de texte dans la page, poussière de textes parcellisés jusqu'à perdre leur sens qu'on ne retrouve que par référence aux continents des chapitres précédents (exemple "ni de, ni de", p.279 (référence à Dover Beach)). Il reste trois chapitres, le premier, le deuxième et le cinquième.
Le cinquième, avec sa présentation statique de 173 chapitres de 937 signes, autorise difficilement la métaphore maritime, sauf à en faire le phare, les phares, qui tout à la fois éclairent et orientent: la forme des textes courts, rassurante, permet de reprendre pied dans des unités de sens, de recenser des références, d'attribuer des filiations à toutes les bribes accumulées jusque là. C'est un chapitre intermédiaire, qui permet de reprendre des forces avant la commotion du chapitre six.

Quant aux chapitres I et II, si on veut leur attribuer une image dans ce système de représentation marin, ils figureraient les vagues au large, peu marquées, peu houleuses, devenant plus heurtées en se rapprochant de la côte (chapitre II). Dans le chapitre I, le texte occupe souvent la largeur de la page, les caractères varient peu. La mer n'est jamais immobile, mais calme.
Le chapitre II peut évoquer soit la formation des vagues à l'approche de la terre, soit la mer s'ouvrant pour contourner les îles: en effet, ce chapitre forme une sorte de diptyque avec le chapitre IV, dont il présente une version moins morcelée, plus fluide: la version marine complémentaire de la version terrestre.

Il devient possible de donner un titre aux chapitres, non d'après leur sens, mais d'après leur forme:
I - Les vagues au large - début du jeu sur les caractères et la mise en page. La largeur de la page est encore souvent occupée.
II - Les vagues près des côtes, contournant les îles - accentuation de ce jeu, la taille et les polices de caractères varient beaucoup. C'est ce mouvement qui sera repris et exarcerbé dans le chapitre IV.
III - Les vagues en mouvements parallèles - à rapprocher de la technique des Vagues de Virginia Woolf
IV - Les archipels - îles de textes jetées sur la page
V - Les phares - courts textes composés d'une phrase
VI - Le paquet d'eau qui s'écrase sur la plage - événements vécus un par un agrégés en masse
VII - Le ressac - retour à la lettre, autre forme de vagues. événements vécus à un


La métaphore maritime au niveau de la forme se double au niveau du sens de multiples références littéraires ou cinématographiques ou musicales, directes ou indirectes.
Concernant les îles, on relève l'île de Skye (de La Promenade au Phare et de Rannoch Moor), l'île du Scarabée d'or (Edgar Poe), l'île de la seconde partie de W ou les souvenirs d'enfance (Perec), l'île de Rügen (Voyage à l'île de Rügen), l'île de L'invention de Morel («Aujourd'hui, dans cette île, s'est produit un miracle»), sans compter l'utilisation métaphorique du mot («Tu étais l'île où je n'abordais qu'avec terreur» p.240), etc.
Les marins sont également très nombreux, particulièrement repérables dans le chapitre V, et la plage et l'océan, dans des poèmes, des films, des symphonies.

Les ponts sont présents par le poème de Hart Crane (Le pont de Brooklyn), par l'allusion à un pont utilisé dans Breaking the Waves, mais aussi, de façon beaucoup plus secrète, par la référence au livre de Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, dans un passage étonnant de pertinence par apport à l'œuvre et à la volonté camusiennes.
Qu'on en juge plutôt: dans un chapitre intitulé Passages (!), on trouve le texte suivant:

[...] Couper les ponts, meurtrir les hommes, fossoyer les civilisation, c'est tout un.
[...]
Le pont, plus encore que la route, témoigne de cette capacité humaine à concevoir à la fois l'écart et la jonction, la distance et la destination. En effet, pour nous, les rives ne sont pas seulement éloignées, nous les percevons comme séparées, ce qui implique de les associer et ce qui conduit à vouloir les rapprocher: «Surmontant l'obstacle, le pont symbolise l'extension de notre sphère volitive dans l'espace[1]». Faisant passer le franchissement du pensable au possible, il réalise le désir de l'autre rive et matérialise durablement l'intervalle, la transition, l'espace de médiation qui permet à la fois la séparation et la relation.
De là sans doute cette séduction si particulière des ponts qui, du moins «avant que l'accoutumance quotidienne n'émousse nos réactions», nous donnent «le bizarre sentiment de planer entre ciel et terre un instant[2]». Plus ironique, Daniel Oster dit autrement le même suspens: «Sur le pont on est toujours entre guillemets, parfois entre parenthèses. Il n'est pas tout à fait terrestre, pas vraiment aérien, et son rapport à l'eau n'est pas clair[3]». Qu'il s'agisse d'une construction grandiose, d'un gigantesque pont suspendu enjambant un bras de mer ou de vieilles arches de Pierre, la rêverie et l'imaginaire flânent volontiers sur les ponts. Ce sont des espaces poétiques, des lieux privilégiés du rapprochement, de la rencontre, du coup de cœur ou du coup de foudre.
Et parfois de désespoir. Dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, le poète Paul Celan se donne la mort en se jetant dans la Seine, sans doute du pont Mirabeau. [...]
Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, p.31 coll. Folio

Thèmes et références, tout y est, ce passage pourrait être incorporé tel quel dans L'Amour l'Automne. Renaud Camus n'a pas pris cette peine, délaissant la technique de la citation et du collage, il s'est contenté de citer le titre à plusieurs reprises. La pertinence du texte que je viens de citer, son exacte inscription dans les obsessions camusiennes permet d'alimenter une autre obsession, celle des signes et des coïncidences, étonnamment nombreux ici (Lapierre tandis que "pierre" est un mot actif des Églogues, Nicole, qui rappelle Eugène Nicole, l'ami de Saint-Pierre (et-Miquelon) (encore une île), le pont, l'écart et la jonction, Paul Celan,...).
Pensons ailleurs devient une sorte de note de bas de page à L'Amour l'Automne, obéissant à l'invitation de son titre dans une ultime pirouette: ce que contient Pensons ailleurs est au sens propre "pensé ailleurs" que dans L'Amour l'Automne, bien qu'en en faisant partie intégrante.

Notes

[1] Georg Simmel, La tragédie de la culture et autres essais, p.160, éditions Rivages 1988

[2] Ibid, p.160

[3] Daniel Oster, «Fragments d'un cadastre», Territoires, frontières, passages, L'Inactuel, n°8, automne 1997, p.63

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