Billets qui ont 'Alexievitch, Svetlana' comme auteur.

La supplication

Je me souviens d'un article décrivant le Déluge de Jérôme Bosch :«pour représenter l'inconcevable, Bosch a montré des poissons qui se noyaient.»
Dans La supplication, on enterre la terre.

L'héroïsme et la peur, l'ignorance et la lâcheté. La maladie, les animaux, l'alcool, la nature resplendissante. L'amour. La mort.

J'ai lu que les gens font un détour pour ne pas s'approcher trop des tombes des pompiers de Tchernobyl, enterrés au cimetière de Mitino. Et l'on évite d'enterrer d'autres morts près d'eux. Si les morts ont peur des morts, que dire des vivant ?

Svetlana Alexievitch, La supplication, p.248, J'ai lu (1998)

Blanche-Neige revisitée

— Une Ukrainienne vend au marché de grandes pommes rouges. Elle crie pour attirer les clients: "Achetez mes pommes! De bonnes pommes de Tchernobyl!" Quelqu'un lui donne un conseil: "Ne dites pas que ces pommes viennent de Tchernobyl. Personne ne va les acheter.
— Ne crois pas cela! On les achète bien! Certains en ont besoin pour une belle-mère, d'autres pour un supérieur!"

Svetlana Alexievitch, La supplication, p.55, J'ai lu (1998)

Une âme dans la cuisine

La mystérieuse âme russe… Tout le monde essaie de la comprendre… On lit Dostoïevski… Mais c'est quoi, cette fameuse âme? Eh bien, c'est juste une âme. Nous aimons bavarder dans nos cuisines, lire des livres. Notre principal métier, c'est lecteur. Spectateur. Et avec ça, nous avons le sentiment d'être des gens particuliers, exceptionnels, même si cela ne repose sur rien, à part le pétrole et le gaz. […]
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Les cuisines russe… Ces cuisines russes… Ces cuisines miteuses des immeubles des années 1960, neuf mètres carrés ou même douze (le grand luxe!), séparées des toilettes par une mince cloison. Un agencement typiquement soviétique. Devant la fenêtre, des oignons dans de vieux bocaux de mayonnaise, et un pot de fleurs avec un aloès contre le rhume. La cuisine, chez nous, ce n'est pas seulement l'endroit où on prépare la nourriture, c'est aussi un salon, une salle à manger, un cabinet de travail et une tribune. Un lieu où se déroulent des séances de psychothérapie de groupe. Au XIXe siècle, la culture russe est née dans des propriétés d'aristocrates, et au XXe siècle, dans les cuisines. La perestroïka aussi. La génération des années 1960 est la génération des cuisines. Merci Khrouchtchev! C'est à son époque que les gens ont quitté les appartements communautaires et ont commencé à avoir des cuisines privées, dans lesquelles on pouvait critiqué le pouvoir, et surtout, ne pas avoir peur, parce qu'on était entre soi. Des idées et des projets fantastiques naissaient dans ces cuisines…

Svetlana Alexievitch, La Fin de l'homme rouge, p.29-30, Actes Sud 2013
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