Billets qui ont 'Almansi, Guido' comme auteur.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 12

Remarque : toutes les sources ont été identifiées dans ce fil (enfin, pour la partie allant jusqu'au premier appel de notes). Certes il s'agit d'un extrait court, mais je crois que nos progrès (l'accumulation progressive des références qui permet de circuler rapidement dans le texte) méritent d'être soulignés.



************ Cette devise n’apparaît pas en tête du manuscrit. Faut-il attribuer cette omission à un oubli ? Nous ne savons pas ; comme pour tous les autres passages douteux, nous avons préféré rester fidèle à l’original, au risque d’encourir les critiques. (Note de l’Éditeur.) (AA, p.184)

La note page 115 de L'Invention de Morel est utilisée pour faire la transition d'un fil à l'autre dans L'Amour l'Automne. Autrement dit, la citation reprend la note du texte cité en conservant sa nature de note.
Une telle technique avait déjà été utilisée : le passage du fil 8 au fil 9 (p.158 de AA) se faisait en reprenant une note existant dans l'article de Marko Pajevic sur Celan.
Vertige de la "vérité": cette note nous présente les doutes d'un éditeur fictif dans un texte de fiction s'interrogeant sur la "réalité" d'une intention d'un personnage qui voulait prouver qu'il disait la vérité, qu'il ne mentait pas.
Le texte postule qu'il existe un "original", quelque chose qui fait foi; or il s'agit d'un original de fiction => Cela renvoie au fil précédent, dans lequel Renaud Camus s'interroge sur la fidélité (la vérité) d'une reconstitution des gestes quand tout a changé: que peut bien être une fidélité à l'original de fiction, dépendant lui-même de la volonté de l'auteur?

  • Morel, vérité/mensonge, Celan, note (de fin de volume)

C’est donc le professeur Morel qui écrit pour Le Monde la chronique nécrologique de Serge Lancel, philologue, archéologue et historien, membre de l’Institut, mort le 9 octobre à soixante-dix sept ans. (AA, p.184)

L'importance et la signification des chiffres ont été expliquées dans Été p.11, en particulier de 9 et de 7 => la mort. (Les chiffres structureront le dernier chapitre de L'Amour l'Automne).
Les chiffres ont une signification, ils chiffrent le monde =>code.
Le Monde: autre sens du mot "monde".
Concentration de références églogales dans une "vraie" phrase d'un "vrai" journal de la "réalité": comme si la "réalité" jouait le jeu, ce qui rapelle Mary McCarthy: «Ils croient aux signes, etc.» (préface de Feu pâle)
Serge Lancel était un spécialiste de l'Afrique antique. Il a écrit sur Saint Augustin. Il est mort le 9 octobre 2005, ce qui permet de dater l'écriture de ce fragment.

  • Morel, Lancel/Celan/Cancel, anagramme, mort, monde, sept, neuf, code

Le mari de Virginia Woolf, on le sait, tient son journal, lui aussi ; mais les entrées relatives à la santé mentale de sa femme y sont codées en tamoul et en cinghalais. (AA, p.184)

Léonardo Woolf.
Tient son journal lui aussi: comme sa femme, et comme Morel dans L'invention de Morel.
Les entrées sont codées.

  • Léonardo/Léonard, Virginia Woolf, journal, Indes, code secret

Diane se méfie du casanier, de sa clef qui tourne deux fois: l’amour quitté le vent m’endort. (AA, p.184)

extrait du dialogue des Transparents dans Les matinaux, de René Char. Il s'agit du paragraphe V, intitulé "Diane Cancel".

V. Diane Cancel
LE CASANIER
— Les tuiles de bonnes cuissons,
Des murs moulés comme des arches,
Les fenêtres en proportion, Le lit en merisier de Sparte,
Un mieoir de glibusterie
Pour la Rose de mon souci.

DIANE
— Mais la clé, qui tourne deux fois
Dans ta porte de patriarche,
Souffle l’ardeur, éteint la voix.
Sur le talus, l'amour quitté, le vent m'endort.

René Char, "Les Transparents" in Les Matinaux

Opposition de la sécurité de la maison dans laquelle on s'enferme à double tour à l'errance.
la rose : rose de Personne, «a rose is a rose is a rose», «What is in a name?» => la rose convoque l'amour et l'interrogation sur le rapport signifiant/signifié.
la clé: clé du secret, clé du code ? (un peu tiré par les cheveux concernant simplement ce fragment, mais prend sens si l'on considère la sphère sémantique de l'ensemble du fil).

  • Diane, Cancel, anagramme, rose, Char

Cependant, pour ma part je ne puis tout à fait m’empêcher de rapprocher Perceval, au moment où il se rend à Row pour y rejoindre une secte dont il s’est laissé dire qu’on y parlait des langues inintelligibles (même pour ceux qui les parlent), de Lenz, carrément, quand il partit à travers les montagnes : Die Gipfel und hohen Bergflächen im Schnee, die Täler hinunter graues Gestein, grüne Flächen, Felsen und Tannen. If Boke’s sources are accurate, the name “Lanceloz del Lac” occurs for the first time in Verse 3676 of the twelfth-century Roman de la Charrette. (AA, p.184-185)

John Thomas Perceval, dit perceval le fou, fils de Spencer Perceval, est le fou schizophrène qui écrira Autobiographie d'un fou.
Les langues inintelligibles : code. Ces langues sont destinées à parler avec Dieu (df. «Que nous envoie Dieu?» de L'Invention de Morel).
Jacob Lenz fut un écrivain du mouvement Turm und Drang.

- «quand il partit à travers les montagnes : Die Gipfel und hohen Bergflächen im Schnee, die Täler hinunter graues Gestein, grüne Flächen, Felsen und Tannen.» : citation de Lenz, la nouvelle de Georges Büchner. Incipit.

-«If Boke’s sources are accurate, the name “Lanceloz del Lac” occurs for the first time in Verse 3676 of the twelfth-century Roman de la Charrette.»: citation de Lance, de Nabokov. Début de la partie 3 de la nouvelle (incipit)
Voir quelques remarques sur les légendes, en particulier les variations autour des noms Perceval, Tristan, Lancelot.

  • Perceval, folie, Jacob Lenz et Lenz, incipit, Lance, légende, code (pour parler à Dieu)

Bien sûr un demi-siècle au moins sépare les deux épisodes, et il n’est pas question un seul instant d’atténuer tout ce qui les distingue, ou même les oppose : l’un des voyageurs, le plus tardif, a pour père un Premier Ministre anglais (mort depuis longtemps, d’un coup de couteau en plein Parlement), l’autre un obscur gentilhomme balte (qui lui survivra) ; celui-là n’a pas écrit une ligne quand il se met en chemin, l’autre est une espèce de génie, mais il a derrière lui toute son œuvre, malgré son jeune âge — lui ne se remettra jamais de l’épreuve tandis que le fils de l’assassiné, au contraire, ayant apparemment recouvré ses esprits, aura tout loisir de revenir longuement sur ce qui lui est arrivé, là-bas, sur le Gare Loch, parmi les sectateurs de la glossolalie. (AA, p.185)

Récit rapide, résumé, de deux vie, de tout ce qui sépare et rapproche les deux hommes. Pourquoi les rapprocher? A cause de leur nom et de leur quête, de leur départ => renvoie à l'errance, le contraire du "casanier.
Pour mémoire, notons un point commun entre Nabokov et John Perceval: ils ont tous les deux eu un père ministre assassiné durant l'exercice de ses fonctions.

  • biographie, mort violente, folie, fou du langage

La cavité de l’orbite de l’œil et la cavité de la pommette, et celle du nez et de la bouche, sont d’égale profondeur et aboutissent au-dessous du siège des sens, selon une ligne perpendiculaire. (AA, p.186)

Les Carnets de Léonard de Vinci cité par Didi-Huberman

» [Cavités de la face et de leurs rapports] La cavité de l’orbite de l’œil et la cavité de la pommette, et celle du nez et de la bouche, sont d’égale profondeur et aboutissent au-dessous du siège des sens, selon une ligne perpendiculaire. La profondeur de chacune de ses cavités correspond au tiers du visage humain, lequel s'étend du menton aux cheveux.» Cf. également C.D. O'Malley et J.B. de Sunders, Leonardo on the Human Body, New York, Dover, 1952 (rééd.1983), p.44-53.
Note de bas de page dans Être crâne p.18, de Georges Didi-Huberman.

La référence au livre de Didi-Huberman est explicitement fournie par Renaud Camus dans une note de bas de page, p.51 de L'Amour l'Automne. Dans cette note p.51, on trouve des références à Celan, la dent, Léonardo Woolf, Ceylan...
Remarquons, pour la folie des coïncidences, le nom de Dover dans la référence complémentaire fournie.

  • Léonard de Vinci, Léonard, crâne, Dover, note de bas de page

La pensée — c’est une affaire de dents.(AA, p.186)

Citation de Paul Celan, référence donnée p.94 de L'Amour l'Automne:

Le même jour PC écrit, dans une lettre non envoyée à René Char, au sujet de la mort d'Albert Camus: «René Char! Je voudrais vous dire, en ce moment, qui est celui de votre peine, quelle est ma peine. Le temps s'acharne contre ceux qui osent être humains — c'est le temps de l'anti-humain. Vivants, nous sommes morts, nous aussi. [...] Point de consolation, point de mots. La pensée — c'est une affaire de dents. Un mot simple que j'écris : cœur. Un chemin simple, celui-là.» (Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance,"La librairie du XXIe siècle", Seuil, 2001, tome I, p. 112, tome II (notes), p. 130.)
L'Amour l'Automne, p.94

Comme nous venons de le voir, cette citation de Celan avait déjà été utilisée p.51 de L'Amour l'Automne, là aussi en note de bas de page.

  • dent, Celan, Char, pensée, note de bas de page

Diane Cancel, c’est tantôt Diane-la-Transparente, tantôt l’enchanteresse. (AA, p.186)

  • Char, Diane Cancel, Cancel, anagramme, Celan)

La plus récente campagne de recherches lancée sur les traces de La Pérouse et des ses compagnons, à bord du bâtiment de la Marine nationale le Jacques-Cartier, a découvert un sextant, la garde d’une épée et surtout un crâne en assez bon état, lequel, d’après sa ressemblance avec un portrait de l’époque, pourrait bien être, plutôt que celui d’un marin, celui d’un des savants attachés à l’expédition.(AA, p.186)

voir ici. Je ne sais plus quel journal évoque l'émission de télévision suivie un peu par hasard par Renaud Camus sur ce sujet.
Le navire du contre-amiral d'Entrecasteaux parti à la recherche de La Pérouse en 1791 s'appelait La Recherche (cf Proust, Swann, etc).
thématique du mystère, de la recherche, de la disparition, de l'énigme.
Pour avoir assisté à une conférence lors de l'exposition de 2008, je sais que les savants actuels sont convaincus que les savants de l'expédition ont forcément mis à l'abri leurs papiers relatant leurs découvertes. Les savants contemporains tentent tous les codes possibles (à la Tintin ou à la Edgar Poe: le nombre de pas à partir du rocher...) pour deviner les coordonnées de l'enfouissement d'un coffre ou autre.

  • crâne, La Pérouse, exploration maritime (recherche des passages)

Ce qui demeure, à travers les aléas de la légende, ce sont seulement quelques épisodes et certains accessoires, apparemment secondaires : une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, une intonation singulière — toujours la même, toujours au même endroit.(AA, p.186)

Starobinski, Les mots sous les mots, livre qui présente l'étude des anagrammes latins par Saussure. Saussure a pensé un moment avoir trouvé une règle de composition secrète de la littérature latine (un "code").

" Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont
1° La substitution de noms.
2° Une action restant la même, le déplacement de son motif (ou but).

"- A chaque instant, par défaut de mémoire des précédents ou autrement, le poète qui ramasse la légende ne recueille pour telle ou telle scène que les accessoires au sens le plus propre théâtral [sic ]; quand les acteurs ont quitté la scène il reste tel ou tel objet, une fleur sur le plancher, un [ ] [espace laissé blanc dans le texte] qui reste dans la mémoire, et qui dit plus ou moins ce qui s'est passé, mais qui, n'étant que partiel, laisse marge à - "

Saussure cité par Jean Starobinski dans Les Mots sous les mots, p.18

Cette phrase traverse l'œuvre camusienne, parfois entière, parfois à l'état de fragment. Comme dans La maison de rendez-vous, le lecteur entend cette phrase, dont il connaît chaque intonation... Le lecteur l'entend sans même avoir besoin de la lire, il la reconstitue spontanément.

  • anagramme, légende, "fleur sur le plancher", répétition, code

Lire un texte est toujours un combat avec l’ange.(AA, p.187)

Phrase issue de l'article "Tongue-in-cheek", sur l'ironie: le lecteur est toujours perdant, il ne peut et ne doit rien croire, il marche sur du doute, du tremblant.
La phrase entière est «Lire un texte est toujours un combat avec l'ange, dont nous sortons forcément vaincus.» Et la phrase suivante est celle-ci:

Lire, c'est accepter le risque d'être tourné en bourrique, de se faire prendre à hocher gravement du chef en accord avec ce que prétend la page, entraîné par le pouvoir de la rhétorique, tandis que l'écrivain, vivant ou mort, ricane et pouffe aux dépens du lecteur, car à un moment du passé, la langue autoriale était fermement engagée dans un creux de sa bouche tandis qu'il écrivait: «Le prince d'Aquitaine à la tour abolie» ou «Mon triste cœur bave à la poupe».
Guido Almansi, «L'affaire mystérieuse de l'abominable "tongue-in-cheek"», Poétique n°36, novembre 1978 p.419

Le lecteur est appelé à la méfiance. (A condition qu'il comprenne l'appel, car pour le comprendre, il faut avoir trouvé la source de la phrase... Ces citations sans référence constituent elles aussi une sorte de codage du texte, un code secret: pour comprendre, il faut trouver la clé.)

  • ange (=>Jacob), ironie, méfiance, code, clé (clé du code et clé de lecture)

"Oh, a huge crab".(AA, p.187)

Le fragment de citation des premières pages de La chambre de Jacob qui n'apparaissait pas dans le fil précédent (voir ma remarque): ce qui n'apparaît pas à autant de sens que ce qui apparaît. (De la même façon, dans la citation précédente était omis «dont nous sortons forcément vaincus»)

  • crabe, la chambre de Jacob, Virginia Woolf, cancer, clé

« Je me suis arraché à ces tendresses, j’ai arraché mon cœur mondain pour que le cancer de Dieu puisse s’étendre dans la chair. *************» Il n’est donc pas possible de prendre l’image de l’hôtel Colon au pied de la lettre comme référent. (AA, p.187)

Encore une autre signification du "monde".
Lettre de Max Jacob à Maurice Sachs ainsi que l'explicite le fil suivant.

  • cancer, Dieu (que nous envoie Dieu?), Max Jacob, monde, Sachs (Saxe, bax, sexe, anagramme)

On remarquera dans l'ensemble de ce fil une thématique du doute et de la vérité. Il existe un code, il y a un secret à découvrir, mais sans doute ne faut-il pas se faire trop d'illusions: «Lire un texte est toujours un combat avec l'ange, dont nous sortons forcément vaincus.»
Il s'agit de se battre sans illusion. Mais après tout, si Jacob n'a pas gagné son combat contre l'ange, il ne l'a pas non plus perdu:

Il resta seul, et quelqu'un lutta avec lui jusqu'à l'aurore. 26 Quand l'adversaire y vit qu'il ne pouvait pas vaincre Jacob dans cette lutte, il le frappa à l'articulation de la hanche, et celle-ci se déboîta. 27 Il dit alors : « Laisse-moi partir, car voici l'aurore. » — « Je ne te laisserai pas partir si tu ne me bénis pas », répliqua Jacob. 28 L'autre demanda : « Comment t'appelles-tu ? » — « Jacob », répondit-il. 29 L'autre reprit : « On ne t'appellera plus Jacob mais Israël, car tu as lutté contre Dieu et contre les hommes, et tu as été le plus fort. » (gn 32,25-33)

Un combat avec l'ange

Lire un texte est toujours un combat avec l'ange.

Renaud Camus, Été p.127, L'Amour l'Automne p.187

Cette phrase m'avait beaucoup plu, et j'en cherchais en vain la trace dans Les Faux-Monnayeurs, au moment du combat avec l'ange, parce que la phrase précédente dans Été y faisait référence, sans avoir compris qu'inversement, c'est parce que les deux textes avaient ces mots en commun qu'ils étaient ainsi contigus: cela ne signifiait pas que la citation venait du livre cité:

Ou bien parce que c'est impossible, justement : une fleur abandonnée, une main au-dessus des yeux, quelques larmes, une intonation singulière, toujours la même, toujours au même endroit. On trouve un La Pérouse dans Les Faux-Monnayeurs, et bien sûr un Boris. Lire un texte est toujours un combat avec l'ange.

Renaud Camus, Été, p.127

En fait il s'agit d'une phrase d'un article de Guido Almansi paru dans Poétique n°36, en novembre 1978: «L'affaire mystérieuse de l'abominable tongue-in-cheek» (ce qui évoque tout aussi bien L'affreux pastis de la rue Merle que L'affaire mystérieuse de Marie Roget de Poe ou La mystérieuse affaire de Styles d'Agatha Christie (en partant bien sûr du principe que Claude Béguin, le traducteur, avait ces titres en tête au moment de traduire le titre, qu'il a d'ailleurs choisi de ne pas traduire totalement)).

J'ai trouvé cette source grâce à Google books. Cependant elle existe dans le corpus camusien (cela pour répondre à une question que je me pose toujours: «Aurait-il été possible de trouver cette source avant internet?»): elle apparaît dans Journal d'un voyage en France (1981), p.431. Je l'avais relevée parce que la note de bas de page rappelait S/Z et la question de Barthes: «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?», question qui à mon avis organise la structure de Travers, parodie secrète, tue, de Bouvard et Pécuchet.
Que Renaud Camus ait donné cette indication dans Journal d'un voyage en France me conforte d'ailleurs dans cette lecture de Travers, dans la mesure où Voyage en France recèle de multiples clés concernant les trois Églogues alors parues.

Je cite le paragraphe de l'article dans lequel apparait la phrase «Lire est toujours un combat avec l'ange.» Il évoque Aristote à propos de l'ironie, ce qui nous ramène aussi au Nom de la rose. Cet article a un parfum "Pierre Bayard". Tout livre serait une mascarade, un jeu de faux-semblants. La vérité n'est pas un critère pertinent pour lire la littérature (ce qui nous rappelle "la sincérité" qui horripilait Nabokov, qui riait aussi de l'idée de "réalité" (je ne l'écris jamais sans guillemets, disait-il).

Nous savons tous que, dans un certain sens, le lecteur est le plus proche complice du malfaiteur qui écrit le livre. Certains textes récents ont mis un accent particulier sur cette étroite coopération entre l'hypocrite auteur et l'hypocrite lecteur. Cependant, d'un autre côté, le lecteur est aussi complètement dupe. Lire un texte est toujours un combat avec l'ange, dont nous sortons forcément vaincus. Lire, c'est accepter le risque d'être tourné en bourrique, de se faire prendre à hocher gravement du chef en accord avec ce que prétend la page, entraîné par le pouvoir de la rhétorique, tandis que l'écrivain, vivant ou mort, ricane et pouffe aux dépens du lecteur, car à un moment du passé, la langue autoriale était fermement engagée dans un creux de sa bouche tandis qu'il écrivait: «Le prince d'Aquitaine à la tour abolie» ou «Mon triste cœur bave à la poupe».

Cependant, rien n'est plus absurde que de proposer une théorie de l'universalité du mensonge comme si on voulait engager les lecteurs à créer des milices privées de surveillance chargées de vérifier l'identité des livres. On a dit que rien d'important n'a été découvert en esthétique depuis Aristote, qui n'y a rien compris de toute façon. Dans le champ particulier de l'esthétique traitant de l'ironie et de la détection de l'ironie, nous ne disposons pas même d'un texte aussi éloigné que la Poétique, auquel nous puissions faire appel en dernier recours. Ce domaine de recherche est resté vierge, et le restera probablement toujours. Que nous utilisions une méthode historique ou une approche stylistique, nous aurons beau fouiller, décortiquer, nous épuiser en exégèses, utiliser tout notre discernement herméneutique, nous n'en serons pas plus capables de décider si un texte est sérieux ou parodique. Prenons la scène des comédiens (Hamlet, III, 2) où Hamlet et le premier comédien essaient laborieusement de reconstituer la longue tirade décrivant le meurtre du roi Priam et le chagrin d'Hécube. Trois cent soixante-dix ans après le premier quarto, cinq mille livres et un million de pages plus tard, nous nous trouvons encore dans le même doute que les spectateurs privilégiés qui ont assisté à la première d' Hamlet. S'agit-il d'un simple passage d'écriture dramatique, ou de la parodie d'un type de versification démodée? La même incertitude plane sur la scène du meurtre de Gonzague. Il est impossible d'établir la vérité, parce que le concept même de vérité est absent de ce contexte. A côté de tous ses autres contenus possibles, le texte transmet un message d'ambiguïté. Il communique l'information suivante: «Je suis ambigu.» Peut-être que dans quelque joue, une langue agit secrètement. Ce pourrait être celle de Shakespeare, lançant en tapinois des pointes à des poètes rivaux, tout comme dans la même scène, il pourfend ouvertement des acteurs concurrents. Ou peut-être l'auteur entendait-il avoir un personnage, Hamlet, qui était censé parler tongue-in-cheek aux autres personnages, les comédiens. On pourrait aussi penser que Shakespeare croyait à ce qu'il écrivait, et Hamlet à ce qu'il récitait. Une seule chose est absolument certaine: le lecteur est sûr d'être berné en fin de compte. Lorsque je lis le texte, et que je me trouve dans l'incapacité de décider quelle sorte de décodage stylistique on attend de moi, je sais que je me suis laissé avoir. Même si je consacrais le reste de mon existence de chercheur littéraire à la solution de ce casse-tête esthétique, je ne trouverais finalement que la confirmation de mes préjugés initiaux. Aucune preuve irréfutable ne peut m'attendre au bout de ce pénible voyage.

Guido Almansi, «L'affaire mystérieuse de l'abominable "tongue-in-cheek"», Poétique n°36, novembre 1978 p.419-420

Et je pense aussi à «VOTRE PROBLÈME, C’EST QUE VOUS VOULEZ ÊTRE AMBIGU, MAIS EN MÊME TEMPS COMPRIS.» Travers, p.276, qui est sans doute une citation de Robbe-Grillet à Cerisy (à vérifier).

Le point d'ironie

Ah, et Pascal Sevran, au milieu de force compliments, me reproche tout de même, très gentiment, de me permettre, dans mon journal à moi, ce qu'il appelle des colucheries, qui dépare mon beau style. Comment puis-je écrire en voilà une histoire qu'elle est pas claire, par exemple, veut-il savoir. Et en effet, comment je le puis, je ne sais pas trop... «J'essaie de montrer que je pourrais si je voulais», dis-je faiblement. Mais je vois bien qu'il n'est pas convaincu.

Renaud Camus, Rannoch Moor, (journal 2003 publié en 2006), p.605

(L'élève Camus baissant la tête devant l'instituteur Sevran ... Ça me réjouit.)


D'autre part je me débats avec la correctrice de Comment massacrer, qui chaque fois que j'écris hors de pair corrige en hors pair. Or, Joseph Hanse, Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiques, 35, p.495 :
«Bien qu'on rencontre, sous la plume d'écrivains français, l'expression hors pair, la locution adverbiale correcte est hors de pair ("au dessus de ses égaux").»
Et Dupré, Encyclopédie du bon français dans l'usage contemporain, tome III, p.1823, article pair:
«Hors du pair mentionné par Littré dans la citation de Bussy-Rabutin est complètement sorti de l'usage. Hors pair, en revanche, se rencontre fréquemment mais hors de pair est préférable.»
Cette personne ne supporte pas non plus qu'on écrive en de certaines occasions: le de est systématiquemement barré. Bref il faudrait ne s'exprimer jamais que de la façon la plus plate qui soit, sans un archaïsme, sans un tour pittoresque, sans la moindre fantaisie ou allusion littéraire.

Renaud Camus, Le Royaume de Sobrarbe (journal 2005 publié en 2008), p.384

Je ne sais plus si c'est dans ce journal-ci ou dans Corée l'absente que Renaud Camus n'ose plus utiliser de passés simples fantaisistes car certains lecteurs lui écrivent gravement pour lui signaler ses erreurs.


(La grande déculturation va finir par rendre indispensable le point d'ironie, qu'avait proposé jadis je ne sais plus qui et qui fut rejeté comme le bel oxymore qu'il est (car si l'ironie est signalée comme telle par celui qui en use, ce n'est plus de l'ironie).[1].
[...]
Bientôt il ne faudra plus faire aucune plaisanterie, ou amplement répertoriée comme telle.)

Renaud Camus, Au nom de Vancouver (journal 2008 publié en 2010), p.433

Rappelons pour première piste de recherche que l'une des sources constantes de l'humour camusien est le jeu sur les niveaux de langage, le décalage entre le niveau de langage et la situation relatée, la réactivation de syntagmes figés par une utilisation au sens propre.

Notes

[1] Bizarre, cette parenthèse, presque une contradiction logique. Claude Durand aurait-il écrit "Expliquez" dans la marge? (Note de la blogueuse) J'ajoute suite à la lecture de Journal d'un voyage en France: «Guido Almansi, L'affaire mystérieuse de l'abominable tongue-in-cheek, Poétique, n°36, novembre 1978, Seuil. Qu'en serait-il d'une parodie qui ne se donnerait pas comme telle?» note en bas de page 431. Cette phrase sur la parodie vient elle-même de S/Z de Barthes, et est abondamment illustré par le système mis en place dans Travers.

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.