Billets qui ont 'Hugo, Victor' comme auteur.

Le principe des citations de "Théâtre ce soir"

Quelques vers repris dans Théâtre ce soir par la fille habillée en gothique sont déjà présents dans Journal d'un voyage en France: il s'agit bien d'une collection de vers sans autre motivation que l'amour que leur porte Renaud Camus.

Le principe de ces citations est en quelque sorte expliqué par l'exemple:

La scie du jour: Puget, mélancolique empereur des forçats. Faute de radio en voiture, des airs que j'estropie ou des fragments de vers me tiennent compagnie, suscités par les hasards de la route ou bien inexplicables autant qu'irrépressibles. Le Chant d'amour de Sigmund s'obstine, peut-être parce que le printemps, jusqu'à présent, n'a guère semé au ciel d'or ni de saphir. Mourir est un pays que tu aimais. Où étiez-vous alors? Pourquoi sans Hippolyte Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite? Je t'aimais. C'est pourquoi, tirant de mes mains ces marées d'hommes, j'ai inscrit en étoile ma volonté dans le ciel. Ainsi, tu sourirais peut-être pour moi à notre retour. Tous les chemins du monde nous mangent dans la main. Aux yeux où je m'étends s'égarent les présages...
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France (1981), p.210



Les quelques citations que j'ai relevées :

Les frères Davy du Perron, dont les orants sont là côte à côte [cathédrale de Sens], furent successivement archevêques de Sens. Mais la gardienne n'a pu me dire lequel était Jacques, auteur de l'un des vers les plus harmonieux, selon moi, de la langue:
Au bord tristement doux des eaux, je me retire.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France (1981), p.43, Théâtre ce soir (2008), p.87

Mon sentiment géographique est le reposoir de toutes mes fidélités. Quand je rencontre un inconnu, je lui demande toujours, presque d'emblée, d'où il est, comme si je ne concevais d'existences que liées à des paysages, à des noms de lieux. O Corse aux cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de Messidor! Mais Jean-Paul n'a pas du tout les cheveux plats. [...] Dans la grande maison de Mr Pontifex, à Battle, près d'Hastings, où j'ai passé l'été de mes quatorze ans, chaque petit Français avait ses vanités: l'un était le fils du musée Guimet, un autre habitait rue Raynouard, un troisième précisait que Dupuy devrait en fait s'écrire du Puy, et quand l'on me demandait si j'étais parent d'Albert Camus un autre encore protestait que j'avais l'air d'excellente famille. Un malheureux n'avait d'autre gloire à revendiquer que d'être l'arrière-petit-fils d'Auguste Barbier. Aucun d'entre nous ne savait qui c'était: «Le grand rival de Victor Hugo», expliquait son descendant. Nous riions. Je ne connaissais pas encore le grand soleil de Messidor. C'était une cavale indomptable et rebelle...
Voyage, p.247; Théâtre, p.35

Je pensais que la citation suivante était due aux lectures nécessaires à L'Amour l'Automne (lecture de Max Jacob entre 2004 et 2006). En fait elle vient de plus loin:

Et soudain l'on voit Minerve (oh, je suis saoul, d'un malheureux demi-litre de Minervois rosé!), Minerve qu'on a toujours voulu voir, depuis le début de ce voyage, depuis qu'à dix ou onze ans on a lu Henri Martin et [ici un mot indéchiffrable, qui semble commencer par so. Je cherche dans un petit dictionnaire de table les mots s'ouvrant ainsi, et découvre incidemment qu'existe bel et bien socquette (nom déposé), dont j'avais plus haut oublié le c. Socquette, correctement orthographié, figure parfaitement dans le Grand Larousse, entre socque et Socrate. La marche de Lusace, après l'extinction de la famille de Géron, passe aux Wettin (1034-1298), puis aux Ascaniens du Brandebourg (1235). « Connaissez-vous Henri Suso? / Ruysbrock surnommé l’Admirable? / et Joseph de Cupertino / qui volait comme un dirigeable?» Mais ayant éclairci ce point oublié, je n'ai pas retouvé le mot que je cherchais et j'écrirai donc, carrément:]
Voyage, p.356; Théâtre, p.74

Dans ce passage, Renaud Camus est en train de relire et d'annoter ses notes quelques mois après son voyage. En italique ses annotations, entre guillemets la citation reprise dans Théâtre ce soir. Ce qui est amusant, c'est que l'ivresse présente dans le corps du texte semble envahir le contenu des crochets, écrit quelques mois plus tard. Procédé des Eglogues, toujours: écrire ce qui vient à l'esprit par associations, sur un mot, un son, ou moins encore, trace infime du souvenir et de l'amour.

Les citations de Théâtre ce soir ont donc chacune une histoire[1], ce qui illustre un autre passage de Journal d'un voyage en France:

Je vois à lire le Guide Bleu qu'il y est question, à propos de la maison de Roaldès, d'un balcon dans le goût du XVie siècle, le «soleiho». Tel était donc bien, probablement, le nom du restaurant indiqué par le Spartacus. Mais il aura changé de mains, sera devenu «chinois», et vu son nom transformé en Soleil Ho. N'est-ce pas étonnant?
Peu de temps après ma rencontre avec D. , en 1969, je lui avais offert une lettre d'Artaud, assez insignifiante pour l'essentiel, mais qui se terminait par ces mots, au-dessus de la signature: «N'est ce pas étonnant?» De sorte qu'à cette question toute rhétorique se superposent toujours pour moi le visage d'Artaud et la lumière tremblantes d'amours à leur début. De quelles vésanies chargés nous arrivent les mots? Quelles vésanies de lecteurs désorienteront les nôtres? Les plus interdits dans ma famille étaient sous, gosse et vélo, «vulgaires». Mon cher, si lourd d'insinuations pompeuses et ridicules qu'on a vu isolée, un temps, une catégorie de pédéraste «genre Mon cher» (ou Ma chère?), Mon cher, prononcé M' cher parce qu'un jeune Américain s'y trompant, ou pudique, ou inventif, s'en servait comme de l'expression même de la tendresse ou de l'intimité, pour nous a fini par le devenir. Comment pourrions-nous espérer être compris?
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.464



P.S. : Finalement, la plupart des auteurs cités par Renaud Camus proviennent de L'anthologie de la poésie de Gide dans la Pléiade.

Notes

[1] Avouons que je soupçonne que le geai gélatineux soit là pour moi.

A propos de Victor Hugo

En vérité, l'immense m'embête — […] Je songe parfois que ma tasse de café où s'évanouit un morceau de sucre est plus digne de réflexion que le déluge, même du temps qu'il était universel…

Paul Valéry, in Correspondances à trois voix, Gide-Louÿs-Valéry

Ce qui manque à Hugo, c'est l'indicible

Je continue à lire la correspondance Valéry-Louÿs. Ce matin je lis quelques lignes concernant Hugo.

Contexte: Pierre Louÿs est un grand amateur de Victor Hugo, hugophile et hugolâtre. Par deux fois Paul Valéry va lui donner son avis, tout en ayant peur de provoquer son ire...

1013. PAUL VALERY À PIERRE LOUŸS
[C.P. Mercredi, 9 décembre 1914]
[...]
Quant à Victor Hugo, veux-tu mon sentiment? Je le prends à ma guise — je le décime et me le filtre. Vraiment, je n'oserais te présenter un Hugo selected by me. Tu me traiterais à la Boche, étant infiniment dangereux quand tu tiens ton Hugo à la main: tu en extrais des millions d'irréfutables beautés; et quand on y retourne tout seul, on les retrouve jamais.
Je te soupçonne d'avoir fabriqué tout ce qu'il y a de bien dans Hugo. Tout au moins, tu y en remets!
Ceci dit, je prétends que j'admire en lui l'étonnant «réaliste» qu'il est.
Cet homme passe pour un lyrique! Et le lyrisme est celui de ses faibles qu'il croyait son fort. Erreur fréquente et grave. Quand je pressens ses tonnerres de Jéhovah, ses infinis à douze dimensions, ses soleils noirs... et quand je vois venir les apostrophes, l'anthème, les définitions toquées, les dégueulades trop longues, trop riches, trop ironiques, trop bonnes, trop violentes, ce trop me fait rire.
[...]
Hugo était un homme extraordinairement fin et intelligent, malgré qu'on en ait dit et en dépis de ses propres efforts. Il était fait pour percevoir et dire, avec la plus grande netteté et puissance, tout ce qui est.
Malheureusement, il était jaloux de Nabuchodonosor et de Lamartine, Napoléon l'embêtait, Garibaldi l'intoxiquait d'envie.
Cet empoisonnement l'a fait enfler comme un ballon.[...]
[...] Mais comment un individu de cette taille a-t-il pu croire au démesuré, et comment cet artiste a-t-il pensé qu'on fait du grand avec du grand? [...]
En vérité, l'immense m'embête — l'immense qui se donne pour tel et qui bâille entre deux adjectifs. Je songe parfois que ma tasse de café où s'évanouit un morceau de sucre est plus digne de réflexion que le déluge, même du temps qu'il était universel...
Maintenant j'ai envie d'écrire l'apologie d'Hugo, ceci posé.
[...]

La lettre se termine, Louÿs répond, Valéry reprend :

1015. PAUL VALERY À PIERRE LOUŸS
[Lundi] 28 déc[embre 19]14
[...]
Revenant à Hugo, je le trouve plus expressionnaire que visionnaire.
[...]
L'état réel du visionnaire pur-sang est de ne pas trouver de mots, pas de formes verbales. C'est ce qui n'est jamais arrivé à hugo. Sa vision n'a jamais franchi les cadres du dictionnaire, ni les contours des objets reconnus par l'Etat.
C'est pourquoi, si tu consultes sa descendance, tu vois qu'il n'a engendré qu'une rhétorique. Pas un mode de sentir, pas un mode de voir, mais un mode de parler, de rythmer, de rimer.
Il est d'une toute autre abondance que Baudelaire, et pourtant c'est Baudelaire qui a fait des petits.
Je crains qu'Hugo n'ait été vicié par le théâtre, par la politique, par tout ce qui exige rigoureusement la vision vulgaire, c'est-à-dire l'observance de conditions moyennes.
Il a toujours fait de la grandeur et des effets qui pussent convenir à une moyenne d'auditeurs. Rien n'est plus contraire à la vision du visionnaire qui constitue, par définition, un écart. [...]

Correspondances à trois voix : Gide, Louÿs, Valéry

Eviradnus

L'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne, déguisés en troubadours, ont drogué la reine Mahaut. Dans la grande salle à manger du château, ils se partagent aux dés la marquise et le marquisat. Ladislas gagne la fille et décide de la tuer en la jetant dans de profondes oubliettes dont la trappe s'ouvre au milieu de la salle.
Survient le vieil Eviradnus. Il tue à mains nues Ladislas qui tentait de l'attaquer dans le dos. Sigismond profite de son inattention.

La massue

[...]

L’un meurt, mais l’autre s’est dressé.
Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé
Sur un banc son épée, et Sigismond l’a prise.

Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise ;
L’épée au poing, joyeux, assassin rayonnant,
Croisant les bras, il crie : « À mon tour maintenant ! »
Et les noirs chevaliers, juges de cette lice,
Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice,
Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé,
Éviradnus sans arme et Sigismond armé.
Le gouffre attend. Il faut que l’un des deux y tombe.

« Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe,
Dit Sigismond. C’est toi le mort ! c’est toi le chien ! »

Le moment est funèbre ; Éviradnus sent bien
Qu’avant qu’il ait choisi dans quelque armure un glaive,
Il aura dans les reins la pointe qui se lève ;
Que faire ? Tout à coup sur Ladislas gisant
Son œil tombe ; il sourit terrible, et, se baissant
De l’air d’un lion pris qui trouve son issue :
« Hé ! dit-il, je n’ai pas besoin d’autre massue ! »
Et, prenant aux talons le cadavre du roi,
Il marche à l’empereur, qui chancelle d’effroi ;
Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue
Au-dessus de sa tête, en murmurant : Tout beau !
Cette espèce de fronde horrible du tombeau,
Dont le corps est la corde et la tête la pierre.
Le cadavre éperdu se renverse en arrière,
Et les bras disloqués font des gestes hideux.

Lui, crie : « Arrangez-vous, princes, entre vous deux.
Si l’enfer s’éteignait, dans l’ombre universelle,
On le rallumerait, certe, avec l’étincelle
Qu’on peut tirer d’un roi heurtant un empereur. »

Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d’horreur,
Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe ;
Soudain le mort s’abat et le cadavre frappe… —
Éviradnus est seul. Et l’on entend le bruit
De deux spectres tombant ensemble dans la nuit.
Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge,
Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe :
« C’est bien ! disparaissez, le tigre et le chacal ! »

Victor Hugo, La Légende des siècles

C'est par ces vers qu'à treize ans je découvris la Légende des siècles dans un livre de grammaire.

J'aime beaucoup ce texte, par sa vivacité, ses dialogues, son action; c'est une véritable scène de théâtre ou même de cinéma, on imagine bien Bruce Willis jouer Eviradnus.
Un moment je me suis même demandé si Victor Hugo ne se moquait pas de nous, si l'aspect si délibérément "Alexandre Dumas" n'était pas un peu farce.
Finalement non, sans doute pas.
Cependant, ce doute teinte ce texte de vulgarité. La noblesse de la scène (la vieillesse valeureuse défendant la vertu royale contre des scélérats l'attaquant par traitrise) est desservie par sa peinture granguignolesque; ce qui cause notre plaisir, notre envie de rire et notre effroi ("sous ce mort qui plane, ivre d'horreur...") est aussi ce qui nous empêche d'être véritablement touchés.
Victor Hugo en était-il conscient?

Demeures : Montaigne, Mauriac, Montesquieu, Marguerite de Navarre, Blaise de Monluc, Brantôme

Michel de Montaigne

- Montaigne, Les Essais
- Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français
- Michel Chaillou, Domestique chez Montaigne
- Michel Chaillou, Le sentiment géographique (cité ici pour analogie, parce que RC en est entiché de longue date)
- Victor Hugo, les Châtiments
- Jean Lacouture, Montaigne à cheval
- Charles de Gamaches, Le sensé raisonnant
- Montaigne, Journal d'un voyage en Italie

J'allais écrire «Je ne copie rien, il faudrait tout recopier», et je découvre que le travail est en grande partie déjà disponible.
La fin de ces quelques lignes permet de saisir ce que recherche Renaud Camus, recherche de l'osmose entre le temps et l'espace et la langue:

[...]ses lignes et ses idées mêmes sont trop mêlés de chair, d'humeurs, d'os, de pierre, de cailloux, de calculs, de temps et de souffle, pour qu'on n'éprouve pas une puissante impression d'intimité préalable, de déjà-vu, même la première fois, et de présence, disons le mot, quand on s'approche de cette tour et qu'on y pénètre. Nous le savons depuis l'école: «je suis moy-même», disait-il d'entrée de jeu, «la matière de mon livre». Cette tour l'est aussi: non qu'en ledit livre elle tienne une très grande place, ni qu'en gravir les marches usées puisse remplacer une seule page de lecture; mais l'air qu'on y respire est bien celui des phrases, elle est comme un chapitre à part, et capital, un essai supplémentaire sur ce que c'est que vivre, habiter, écrire, voir.
Renaud Camus, Demeures de l'esprit - France I - Sud-ouest, p.49

Ce projet, c'est l'anti-projet de ses années de formation, ces années où il fallait oublier la biographie, si fort liée à la géographie. Ce sentiment des lieux est déjà exprimé ici, en 1992: «Je pratique quelque chose de très peu approuvé par la modernité. Je pratique le pélerinage littéraire. J'aime beaucoup aller sur les lieux. Pharsale à cause de Claude Simon. On a tendance à ridiculiser cela. On prête aux gens qui font cela l'illusion que le lieu va donner le dernier mot du texte. Pas du tout. Je ne cherche pas un dernier mot, mais que les lieux donnent un air une terre en plus à la phrase, qu'ils creusent la phrase. La cavatine, ce qui creuse. Les Eglogues est un texte qui se creuse. La phrase sans arrêt coupée par un ailleurs, c'est-à-dire étymologiquement la métaphore.»

François Mauriac

- François Mauriac, Journal 1932-1939
- François Mauriac, La Vie et la mort d'un poète (il s'agit d'André Lafon)
- François Mauriac, Genitrix
- François Mauriac, Destins
- François Mauriac, La Chair et le sang
- François Mauriac, Mystère Frontenac
- François Mauriac, Préséances
- Claude Mauriac, Le Temps immobile, tome IV - La terrasse de Malagar
- Jean Mauriac, Malagar
- Françoise Sagan, Bonjour tristesse (cité comme repère dans les temps "modernes")
- article de Barrès à propos des Mains jointes dans l'Echo de Paris en 1910
- François Mauriac, Le Désert de l'amour
- André Lafon, L'élève Gilles
- Anne Wiazemsky, Une poignée de gens
- Regine Desforges, La bicyclette bleue (Malagar décrit sous le nom de Montillac)
- Lucienne Sinzelles, Mon Malagar (Souvenirs de la fille de domestiques de la maison, amoureuse à douze ans de Jean Mauriac. Pourquoi vois-je dans ces précisions un peu d'attendrissement camusien?)

Phrase bifrons: le caractère sinistre de la maison naît de la littérature; et la littérature est subjective:

Son [La maison de Langon] caractère sinistre est hautement subjectif — ou littéraire, si l'on préfère.
Ibid., p.60

Un amour "curieusement" physique :

Si elle déménage, c'est qu'elle a le goût du changement, ou qu'elle fuit partout des souvenirs, dont ceux d'un amour conjugal qui fut vif, et curieusement physique jusqu'en son expression écrite («On ne peut imaginer ce qu'il lui écrivait!» s'écrie en 1924 un de ses fils stupéfait, qui l'avait trouvée brûlant de vieilles lettres, et en a intercepté une.)
Ibid., p.62 [1]

Notre société postlittéraire et l'idéologie:

Je ne suis pas éloigné de penser pour ma part qu'à cette position complexe — bourgeois, mais animé d'une sourde vindicte, voire d'une franche détestation, contre plus bourgeois que lui — Mauriac doit beaucoup de sa survie littéraire et de sa survie idéologique, la première, hélas, en société postlittéraire dépendant étroitement de la seconde.
Ibid., p.64

J'aime dans ce chapitre la description du décor, de l'ameublement, comme alluvion. C'est ainsi, je crois, que doivent se meubler les demeures, chaque objet, laid, disparate, portant son histoire ne parlant qu'à ceux qui la connaissent. Une telle indulgence tendre pour les choses en dépit de leur "style" est trop rare chez Camus pour que je ne la relève pas. J'y retrouve un peu de la tante Léonie et de ses assiettes, ses potiches, ses canapés:

Ailleurs règne tranquillement le goût bourgeois ancien le plus typique, qui n'est pas du tout le mauvais goût mais qui, à ce dernier, fait gentiment sa place, au gré des alluvions d'autres maisons fermées, de générations révolues, de branches latérales éteintes.
Ibid., p.71

Et citons pour le plaisir:

Plus austère, l'effigie du maître à soixante-dix ans, par Marc Avoy:
«Poser ne vous fatigue pas?
— Il y a soixante-dix ans que je pose...»
Ibid., p.72

Montesquieu

- Stendhal, Voyage dans le midi de la France
- Montesquieu, De l'esprit des lois
- Rousseau, La Nouvelle Héloïse
- Tocqueville, De la démocratie en Amérique
- Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution
- Montesquieu, Dialogue de Sylla et d'Eucrate («où Gide, qui savait de quoi il parlait, voyait le plus beau monument de la langue française», p.91)

Tandis que je lisais parallèlement Pranchère sur Maistre (lecture sérieuse) et les Demeures (lecture de vacances et guide touristique), j'ai eu la surprise de rencontrer un écho de l'un à l'autre. Renaud Camus souligne de quelques phrases les ambiguïtés de Montesquieu:

Comme un Tocqueville, qui lui ressemble par plus d'un côté, Montesquieu est partagé entre ce qu'il constate objectivement, juge irréversible et s'emploie à agencer aussi harmonieusement que possible, et un fort atavisme aristocratique, qu'il ne laisse jamais prendre la haute main sur sa réflexion mais qui oriente plus d'un de ses jugements, ou, à tout le moins, de ses tropismes.
Ibid., p.86

Anecdote du fils de Montesquieu exigeant qu'on lui rende l'hommage féodal, citation de Montesquieu expliquant l'ordalie:

«Quant à la preuve par le feu, après que l'accusé avait mis la main sur un fer chaud, ou dans l'eau bouillante, on enveloppait la main dans un sac que l'on cachetait : si, trois jours après, il ne paraissait plus de marque de brûlure, on était déclaré innocent. Qui ne voit que, chez un peuple exercé à manier des armes, la peau rude et calleuse me devait pas recevoir assez l'impression du fer chaud ou de l'eau bouillante, pour qu'il y parût trois jours après? Et, s'il y paraissait, c'était une marque que celui qui faisait l'épreuve était un efféminé.»
Montesquieu cité par Renaud Camus p.88 des Demeures [2]

Conclusion de Renaud Camus qui tisse le dialogue entre la pierre et le texte:

Il ne s'agit pas de défendre l'indéfendable. La puissante tour fortifiée n'aura pas le dernier mot, tout de même. Mais son existence, le fait que la phrase et la réflexion procèdent aussi de là, de l'abri de ces créneaux, d'entre ces douves, confèrent à l' Esprit des lois, et à la pensée de Montesquieu en général, une partie de leur relief; les aident à ne jamais coïncider tout à fait avec eux-mêmes; achèvent de les rendre inépuisables, tout à fait de la même façon que De la démocratie en Amérique, significativement doublé de L'Ancien Régime et la Révolution: univers mentaux qui gagnent infiniment l'un et l'autre à n'être jamais tout à fait détachés de ce qu'ils quittent, ou plutôt qu'ils dépassent avec résolution, sans l'effacer.
Ibid., p.88

Enfin, quelques mots sur la comtesse de Chabannes qui habita là jusqu'à sa mort en 2004 (les demeures habitées sont les plus chaleureuses, les plus vivantes, même si la présence quotidienne recouvre les traces du passé):

La comtesse de Chabannes se tenait là par prédilection, ainsi qu'en témoigne, désormais désuet entre les bergères Louis XVI et les tables de tric-trac, son poste de télévision.
Ibid., p.91

Et le poste désuet parmi les meubles plus vieux que lui, dans la demeure désormais inhabitée, est bien l'image poignante de la mort et du regret.

Marguerite de Navarre

Le château de Nérac inaugure la série des non-demeures d'écrivain ou d'artiste, celles qui sont signalées par un guide ou le syndicat d'initiative local mais où il n'y a rien à voir, ou tout autre chose (des ruines, un musée,...) qu'une demeure.
Cette catégorie me fait rire: en toute rigueur ou honnêteté intellectuelles, ces lieux ne devraient pas figurer dans ce livre. Cependant, ils sont l'occasion de parler des œuvres et de rêver en regardant le ciel si les murs ou les champs sont trop désespérants.
Il ne faut pas oublier que ces voyages sont avant tout des voyages imaginaires, des lieux pour l'imagination (c'est toute la perversité du livre: vous entraîner à faire des kilomètres pour rêver sur place plutôt que dans votre chambre).

Marguerite de Navarre, sœur aînée de François Ier, grand-mère de Henri IV et grand-tante de la seconde Marguerite, Marguerite de Valois, La Reine Margot, première épouse de Henri IV.

- Shakespeare, Peines d'amour perdues
- Marguerite de Valois, Mémoires
- Alexandre Dumas, La Reine Margot
- Marguerite de Navarre, L'Heptaméron
- Marguerite de Navarre, Miroir de l'âme pécheresse
- Marguerite de Navarre, Les Marguerites de la Marguerite des princesses
- Marguerite de Navarre, Trop prou
- Marguerite de Navarre, Mont-de-Marsan
- Marguerite de Navarre, Epître à Madame la Princesse - Rabelais, Le Tiers Livre (Marguerite de Navarre en est la dédicataire).

On l'aura compris, les Demeures, au-delà de l'anecdote, nous emmènent sur les chemins de l'érudition, celle que l'on acquiert en écoutant et en regardant, sans trop se rendre compte qu'on est en train d'aimer, d'apprendre et déjà de se souvenir.

Elle serait un grand poète mystique si elle était un peu moins prolixe, si sa technique était plus rigoureuse et si elle avait un sens plus affiné du rythme. [...] C'est la question du salut, et la communion du croyant avec son créateur, qui sont de très loin le principal, dans ses préoccupations et dans ses écrits.
Ibid., p.101

Blaise de Monluc

Blaise de Monluc et le père de Toulouse-Lautrec: mes deux passions découvertes dans ce livre! Castagnes et chevauchées, j'ai tué six loups et il fait grand froid, mais reprenons.

Renaud Camus commence par défendre Monluc de la réputation de cruauté qui lui est venue sur le tard:

Ce sont plutôt les Lumières qui lui ont commencé de chercher querelle à Monluc sur ce point: il est devenu l'un des emblèmes du fanatisme, et c'est ainsi encore que Michelet l'a vu, et c'est ainsi qu'il l'a montré. Si fanatique il fut, pourtant, c'était surtout de vaincre. Il estimait que les guerres étaient faites pour être gagnées. Lorsqu'il y avait sérieuse incertitude quant à l'issue d'une bataille, il aimait mieux s'abstenir, et remettre à plus tard. Ibid., p.106

C'est pour se défendre de l'accusation de trahison que Monluc s'est mis à écrire. Il plaida sa cause auprès du roi:

C'est précisément ce qu'il se mit en devoir d'expliquer, sans trop entre dans les détails de ce qui lui était reproché, avec un certain art du glissando aux passages délicats, même, mais sans rien omettre, ça non, de ce qu'avaient été ses hauts faits. Rares sont les vocations littéraires nées si tard dans une existence. Car le vieux Monluc a pris goût à ce qui n'était d'abord qu'un plaidoyer en urgence dans une assez vilaine affaire. Il a d'abord constaté, avec un certain étonnement, qu'écrire, ou plutôt dicter (il n'est pas certain qu'il est su tenir une plume) lui apportait plus de succès que guerroyer: Charles IX fut sensible à la lettre que lui envoya son vieux capitaine et que celui-ci, d'ailleurs, s'empressa de faire imprimer, à Lyon, ainsi que la réponse du roi. Non seulement il ne fut plus question de procès, mais, dès 1574, à peine Henri III sur le trône, Monluc était maréchal de France.

Une activité qui lui avait si bien réussi fut bientôt parée à ses yeux de tous les charmes. Lui qui n'avait guère songé aux Lettres dans ses années de combat, voilà qu'il commença de les prendre au sérieux et se prit d'intérêt pour leurs monuments les plus notables. Sans doute n'avait-il jamais beaucoup lu: il se fit une culture de la onzième heure. Ses leçons, il alla les chercher aux meilleures sources, et d'abord auprès de César, qui prouvait qu'un prestigieux chef de guerre ne déchoit pas en faisant des livres. Impressionné, il lui emprunta son titre.
Ibid., p.109

- Serge Brunet, De l'Espagnol dedans le ventre
- Blaise de Monluc, Commentaires
- Jean de La Varende, Nez de Cuir, gentilhomme d'amour
- Valery Larbaud, Les Poésies de A.O. Barnabooth
- Montaigne, Les Essais

Et puis Monluc fut défiguré: nez coupé, loup sur le visage: que de références églogales, camusiennes, que de recoupements (non ce n'est pas cynique, c'est du rêve, de la reconstitution, un enchevêtrement des phrases et de la vie).

Ajoutons pour finir Montaigne parlant du chagrin de Monluc à la mort de son fils, chagrin de n'avoir pas su lui dire qu'il l'aimait:

«Feu M. le Mareschal de Montluc, ayant perdu son fils, qui mourut en l'isle de Maderes, brave gentilhomme, à la verité, et de grandes esperances, me faisoit fort valoir, entre ses autres regrets, le desplaisir et creve-cœur qu'il sentoit, de ne s'estre jamais communiqué à luy: et, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien connoître son filz, et aussi de lui déclarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne jugement qu'il faisoit de sa vertu. « Et ce pauvre garçon, disoit il, n'a rien vu de moy qu'une contenance refroignée et pleine de mespris, et a emporté cette creance, que je n'ay sceu ny l'aimer ny l'estimer selon son merite. A qui gardoy-je à descouvrir cette singuliere affection que je luy portoy dans mon âme? estoit-ce pas luy qui en devoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque, etc»
Montaigne, De l'affection des pères aux enfants, cité par Camus dans les Demeures, p.114

L'épée, la plume, le cœur, la blessure hideuse : comment rêver personnage plus romanesque?

Pierre de Brantôme

J'ai mis un moment à admettre ce que me révélaient les pages suivantes sur les trois châteaux de Bourdeilles: le premier est vide et à moitié en ruine, le deuxième que Brantôme a sans doute beaucoup fréquenté appartenait à sa belle-sœur et ne peut être dit "demeure de Pierre de Brantôme", le troisième, plutôt hôtel particulier que château, ne se visite pas. Cependant, enchanté par le village, Renaud Camus recommande chaleureusement la visite des lieux.
Et non, ce n'est pas une plaisanterie, c'est bien la vertu étrange de ce guide: parfois nous faire visiter rien, ou autre chose.
Qu'importe, puisque ce n'est qu'un prétexte pour bavarder de littérature, architecture, histoire, aménagement du territoire et politique culturelle (les deux derniers points le moins possible et uniquement par contrainte).

Un deuxième chapitre est consacré à un second lieu : le château de Richemont à Saint-Crépin-de-Richemont, tant il est vrai que ce sont les lieux qui organisent le livre, et non les hommes.
C'est l'occasion de tout ce que j'aime chez Renaud Camus:

Certes, Brantôme, malheureusement, est mort en 1614 et pas en 1914 ou 1994, en conséquence de quoi il ne faut pas s'attendre, même à Richemont, à rencontrer son encrier, ses lunettes, ses papiers buvards, ses pantoufles et sa lampe de chevet: ce n'est pas comme s'il venait de sortir dans le jardin pour inspecter ses poiriers ou s'il s'était absenté quelques jours pour assister à Périgueux à un colloque sur la femme dans les guerres de Religion ou sur les rapports entre écriture et vie militaire.
Ibid., p.131

- Brantôme, Œuvres complètes publiées d'après les manuscrits, avec variantes et fragments inédits, par Ludovic Lalanne, Société de l'histoire de France (référence donnée en note de bas de page, p.137- Dix tomes: lus ou pas lus?)
- Brantôme, Recueil des dames, poésies et tombeaux, titre des œuvres choisies de Brantôme dans la Pléiade
- Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français
- Brantôme, Vie des grands capitaines étrangers
- Brantôme, Vie des dames illustres
- Brantôme, Vie des dames galantes
- Brantôme, Anecdotes touchant les duels
- Anne-Marie Cocula-Vaillières, Brantôme. Amour et gloire au temps des Valois

Chute de cheval assez grave, querelle avec le roi, bannissement de la cour, Brantôme se retire et écrit ses chroniques, non sans conserver tout son amour à la cour des Valois. Exil et nostalgie:

Il constate que l'exil de la reine [Marguerite, la Reine Margot] n'est pas aussi dur qu'il l'avait craint et observe même avec surprise et émotion, dans la fastueuse et savante petite cour que Marguerite a su réunir autour d'elle-même à Usson, quelques vestiges de cette cour des Valois qui a été toute sa vie et dont il est persuadé qu'il n'en renaîtra jamais de pareille, d'aussi raffinée, d'aussi noble à la fois et d'aussi amusante.
Ibid., p.138

Notes

[1] Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, p.509

[2] De l'esprit des lois, fin du chapitre XXVII

Quelques commentaires et début de bibliographie (Loti, Vigny)

"Demeures de l'esprit" : lieu (chambre, maison, château) ayant été habité quelques semaines ou quelques années par un artiste ou un savant.

On remarquera le soin apporté, comme toujours, à la dédicace et à l'exergue :
«au Centaure» [Que Centaure ne soit pas en italique laisse penser qu'il s'agit d'une dédicace au livre. (un livre dédicacé à un livre?)] Cf. p.206
Demeurons, chère Œnone. Racine, Phèdre, I, 3.

Le critère retenu est «que ces demeures soient ouvertes au public». Critère inattendu comme on le voit, totalement étranger à la postérité de l'artiste ou savant considéré, mais critère intéressant, en ce qu'il élimine des personnages attendus (Barthes, Fauré, Toulet) et fait apparaître des inconnus (de moi): Charles-Louis Philippe, les Guérin ou François Fabié. Découvertes, donc.
Seconde conséquence, la capacité des demeures à rendre compte d'une vie vécue est très variable: de certaines il ne reste rien, quelques murs et encore (mais cela n'empêche pas la rêverie, au contraire), d'autres sont vitrifiées dans des attitudes de musées, d'autres sont idéales, on aimerait y vivre pour toujours. Renaud Camus en déteste spontanément quelques-unes, en chérit d'autres, parfois la demeure extraordinaire "sauve" un écrivain sur lequel il n'avait pas d'opinion bien arrêtée, d'autre fois la demeure trop violemment exhibée (lui) ôte tout désir d'en savoir plus.

C'est une littérature malicieuse, un peu triste parfois, profondément subjective, avec ses bizarreries logiques qui en font la saveur. Ainsi l'avertissement en fin de volume nous prévient-il : Si les appréciations ci-dessous réunies sont largement subjectives, les renseignements fournis le sont, eux, à titre purement indicatif [...] (p.385). Et tant pis pour ceux qui auraient espéré qu'à la subjectivité des appréciations correspondent une objectivité des renseignements.
C'est une littérature des souvenirs d'enfance, des amours littéraires, du potin et de l'anecdote (Toulouse-Lautrec en fantôme?), de la curiosité sexuelle (le travesti Loti, la folle hétéro Rostand,...), une littérature de voyage, aussi, et d'érudition.

Un instant j'ai craint l' hétéro bashing en voyant les commentaires sur les épouses de Loti, Montesquieu ou Rostand, sans compter la surprise de RC à constater que le père de Mauriac ait pu écrire des lettres érotiques à sa femme (ah, mais c'est qu'ils m'agacent à la fin, ces homos, à penser qu'ils sont les seuls à aimer faire l'amour!), mais finalement non, les remarques n'ont rien eu de systématique); un autre instant j'ai craint un livre à thèse démontrant le génie par la classe sociale (les familles Mauriac, Vigny, Montaigne,...), mais il ne s'agissait que du début du livre : non décidément, ce n'était que mes mauvaises pensées et mes craintes, non, rien de prévisible dans le choix de ces maisons "de l'esprit", le critère «ouvertes au public» était une bonne idée dans sa dimension impartiale et imprévisible.

L'intérêt de ce guide est d'éveiller la curiosité, d'ouvrir le goût, d'éveiller le désir. Il donne envie de visiter ce que l'auteur aime pour l'aimer aussi; et ce qu'il n'aime pas, pour vérifier si par hasard il n'exagèrerait pas (mais l'expérience prouve, hélas, que le plus souvent...)

Et ce livre donne envie de lire — ce sera d'ailleurs son grand défaut: ne pas contenir de bibliographie. J'avoue mon ébahissement: en 2006 cet ouvrage n'était pas prévu, il paraît en 2009, deuxième de la série: quand Renaud Camus a-t-il eu le temps de lire tout ce qu'il paraît avoir lu? A-t-il lu réellement, s'est-il contenté de feuilleter, avec la main heureuse qui caractérise les grands lecteurs? Les citations sont-elles tirées des ouvragres originels, où sont-elles reprises dans des catalogues, guides, biographies, les citant? Etc, etc.

A mon habitude et selon ma marotte, je fournis listes et citations : une tentative de reconstitution de bibliographie (sachant que si certains titres ne sont sans doute cités par Renaud Camus que pour mémoire, d'autres, en revanche, font partie de la documentation de fond : en saura-t-on davantage avec les journaux 2007 et 2008? En réalité j'en doute fort) et les citations qui me plaisent ou qui renvoient à d'autres citations ou tics camusiens (les deux non incompatibles as you know).



Pierre Loti

- Barthes, Aziyadé (préface reprise dans Le Degré zéro de l'écriture en Points Seuil)
- Pierre Loti, Mon frère Yves
- Alain Quella-Villéger, Pierre Loti , Pèlerin de la planète, éditions Auberon
- Alain Vercier, introducteur, préfacier, exégète,... (je condense les mots de Camus, p.20)
- Pierre Loti, Journal intime 1868-1878, Tome I, éd. Alain Quella-Villéger, Bruno Vercier, Les Indes Savantes, Paris, 2006
- Pierre Loti, Journal intime 1879-1886, Tome II, éd. Alain Quella-Villéger, Bruno Vercier, les Indes Savantes, Paris, 2008

«Elisons-le aujourd'hui, dit pourtant Dumas fils aventureux, nous verrons bien.» Dans une autre version de la même anecdote, c'est Renan lui-même qui prononce ces paroles héroïques: la phrase et tant de résolution expérimentale sont plus drôles dans sa bouche à lui, si l'on a en tête la pachydermique obésité de son grand âge.
Renaud Camus, Demeures de l'Esprit, France Sud-Ouest, p.22

On notera cette remarque à propos du journal intime (me frappe que tous les écrivains semblent tenir journal et agenda: matière indispensable, ou obsession de la fuite du temps?), remarque qui intervient alors que Renaud Camus constate que le journal de Loti en cours de publication semble prouver que Loti est "pur" hétérosexuel, ce dont son amour du travestisme avait pu faire douter:

Or ce journal est vraiment intime, il n'était pas, "officiellement", destiné à l'édition. Ce serait pousser bien loin la dissimulation que de se mentir à soi-même. Il est vrai que ce n'est pas tout à fait sans exemple.
Ibid, p.23

Alfred de Vigny

- Alfred de Vigny, Les Destinées, Cinq-Mars, Mémoires inédits [1], Servitude et Grandeur militaires
- Vigny dans La Pléiade
- Victor Hugo, Choses vues
- Sainte-Beuve, Pensées d'août
- Alphonse de Châteaubriant, Monsieur des Lourdines [2]
- François Mauriac, le Mystère Frontenac

Deux passages m'ont paru évoquer autant Camus que Vigny :

Je n'évoque pas ici un trait psychologique, qui relèverait peu ou prou de la mythomanie nobiliaire; plutôt un trait de caste, d'une classe ou d'une sous classe en général désargentée et sans pouvoir, sans même un nom nous l'avons vu, et qui, si elle met de la fiction dans tout ce qui l'entoure [3] et la constitue (d'où, peut-être ses vertus littéraires, longtemps très agissantes...), c'est moins par vanité que par besoin romanesque de rêverie, plus proche de Don Quichotte que du Bourgeois Gentilhomme.
Ibid., p.30

Même quand il fut candidat à la députation, deux fois, en 48 à la Constituante et l'année suivante à la Législative, il n'envisagea pas un instant de sortir de chez lui pour faire campagne, jugeant que son nom et son consentement à être élu devaient être bien suffisants. Ibid., p.34

Comment ne pas penser ici à la "candidature" de Renaud Camus à l'élection présidentielle de 2007, candidature bizarre, parodique, à la limite du canular (mais cela ne sied pas au personnage), se caractérisant par "rien", rien d'autre qu'une annonce internet, «Je suis candidat»?
C'est pourquoi, si l'analogie Vigny/Camus est autre chose qu'un hasard, je méditerais sur l'élection à l'Académie de Vigny: «Ainsi, pour ce déçu de l'existence qu'était Vigny, [...] même la consécration académique, si difficilement arrachée, se présentait comme une insulte et une humiliation.» p.27

Enfin, relevons cette phrase de Camus et rassurons-le: «Il est à craindre pour notre poésie romantique, hélas, que les universitaires des Rocheuses ou du bush s'occupent plus du roman contemporain burkinabé que de Cinq-Mars ou des Destinées.» (p.26)
L'un des intérêts de devenir de plus en plus nombreux (il faut bien y trouver quelques avantages), c'est que presque tous les sujets trouvent preneur, et Renaud Camus a lui-même pu constater qu'Emile Guillaumin avait su intéresser un jeune historien sud-coréen (p.267 des Demeures, 262 de Corée l'absente): tout espoir n'est pas perdu pour Vigny.

Notes

[1] Est-il réellement possible, par exemple, que Renaud Camus ait lu tous les Mémoires inédits? En a-t-il eu ou pris le temps? N'a-t-il pas plutôt trouvé cette référence dans une plaquette ou un guide? Et pourtant, tant de détails donnés sur tant d'écrivains prouvent une documentation sérieuse: quelle méthode de travail RC a-t-il employée?

[2] simplement cité à titre d'exemple? Quest-ce que cela vient faire ici?

[3] Comment ne pas penser à l'incipit d' Echange: «Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin.»?

Discours de réception de Vigny

C'était au moment de son élection à l'Académie, en 1845, après cinq tentatives infructueuses. Villemain, qui n'était pas encore dément, demanda à Vigny de prononcer, dans son discours de réception, l'éloge de Louis-Philippe, et lui fit miroiter la prairie. Vigny refusa absolument, bien entendu: plus à cause de l'offre, et des apparences de marché, que de la requête elle-même. Or, n'eût-il rien dit du roi, personne n'eût songé à le lui reprocher. Mais qu'il ait expressément refusé d'en parler après qu'on lui avait demandé de le faire, c'était une toute autre affaire. Le comte Molé, pilier du régime et directeur en exercice de l'Académie, s'en offusqua, et répondit au discours de réception du nouvel élu par l'allocution la plus insultante jamais prononcée sous la Coupole, au moins en de pareilles circonstances.

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - France I, Sud-Ouest, p.27

Très vite, en attendant plus, le discours de réception de Vigny, la réponse de Molé.

Quelques lignes sur le site de l'Académie précisent que si tous les académiciens battirent froid à Vigny, Hugo lui resta fidèle (cela rejoint les commentaires de Flaubert et Sand dans leurs lettres: Hugo homme charmant entouré de pénibles).

Identification des citations de la fille

Si clair leur incarnat léger / Qu’il voltige dans l’air, assoupi de sommeils touffus.
Renaud Camus, Théâtre ce soir, p.35
Stéphane Mallarmé, Après-midi d'un faune, "Eglogue" (mis en musique par Claude Debussy).
Chez Mallarmé, les vers se présentent ainsi :
Si clair,
Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air
Assoupi de sommeils touffus.
-----------------------------------------------
Ô Corse aux cheveux plats, que ta France était belle / Au grand soleil de Messidor!
Ibid, p.35
Auguste Barbier, L'Idole

La ponctuation et les majuscules ont été modifiées :
Ô Corse à cheveux plats ! que ta France était belle
Au grand soleil de messidor !
Déjà cité dans Journal d'un voyage en France, p.247

-----------------------------------------------
Toutes les passions s'éloignent avec l'âge, / L'une emportant son masque et l'autre son couteau. / Comme un essaim chantant d'histrions en voyage / Dont le groupe décroît derrière le coteau…
Ibid, p.36
Victor Hugo, Tristesse d'Olympio, mis en musique par Victor Massé (1822-1884)
Un point a remplacé une virgule.
Toutes les passions s'éloignent avec l'âge,
L'une emportant son masque et l'autre son couteau,
Comme un essaim chantant d'histrions en voyage
Dont le groupe décroît derrière le coteau.
-----------------------------------------------
Toujours il y eut cette rumeur, toujours il y eut cette langueur…
Ibid, p.37
Saint-John Perse, Amers

-----------------------------------------------
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles / Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs
Ibid, p.38
Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre

-----------------------------------------------
Le temps léger s'enfuit sans m'en apercevoir
Ibid, p.38
Philippe Desportes, Les amours de Cléonice
Déjà présent dans Été, p.44

-----------------------------------------------
Eurotas, Eurotas, que font ces lauriers-roses / Sur ton rivage en deuil par la mort habité ?
Ibid, p.39
Casimir Delavigne, Aux ruines de la Grèce païenne

-----------------------------------------------
La vie est plus vaine une image / que l' ombre sur le mur./ Pourtant l'hiéroglyphe obscur / qu' y trace ton passage…
Ibid, p.40
Paul-Jean Toulet, Contrerimes, 70

-----------------------------------------------
Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent / Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, / la blanche Oloossone à la blanche Camyre.
Ibid, p.41
Alfred de Musset, La nuit de Mai

-----------------------------------------------
Que Paris était beau à la fin de septembre !
Ibid, p.42
Guillaume Apollinaire, Alcools, "Vendémiaire"

-----------------------------------------------
comment disais je il y a des yeux par lesquels je n'ai pas vu des foules sans moi se sont jetées sur des pierres des vérités sans moi ont trouvé le bout de leur chaîne
Ibid, p.43
Jacques Roubaud, Signe d'appartenance

-----------------------------------------------
Tranquilles, cependant, Charlemagne et ses preux / Descendaient de la montagne et parlaient entre eux.
Ibid, p.43
Alfred de Vigny, Nuit pyrénéenne, "Cor III"
variante: «Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.»

-----------------------------------------------
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine…
Ibid, p.44
André Chénier, La jeune Tarentine

-----------------------------------------------
Tout puissants dans nos grands gouvernements militaires, avec nos filles parfumées qui se vêtaient d'un souffle, ces tissus, nous établîmes en haut lieu ces pièges à bonheur.
Ibid, p.44
Saint-John Perse, Anabase, chant IV

-----------------------------------------------
Les chevaux de la Mort commencent à hennir. Ils sont joyeux, car l'âge éclatant va finir.
Ibid, p.45
Victor Hugo, Toute la lyre, "A Théophile Gautier"

-----------------------------------------------
Que de grâces, Bon Dieu! Tout rit dans Luxembourg !
Ibid, p.46
Jean de La Fontaine, Sonnet II

-----------------------------------------------
La joie venait toujours après la peine.
Ibid, p.47
Guillaume Apollinaire, Alcools, "Le pont Mirabeau"

-----------------------------------------------
Ne pourrons-nous jamais, sur l'océan des âges, / Jeter l'ancre un seul jour?
Ibid, p.47
Lamartine, Le Lac

-----------------------------------------------
Ô fraîcheur, ô fraîcheur retrouvée parmi les sources du langage!…
Ibid, p.48
Saint-John Perse, Vents

-----------------------------------------------
La douleur de ta fille au tombeau descendue, / Par un commun trépas / Est-ce là quelque dédales, où ta raison perdue ne se retrouve pas?
Ibid, p.49
François de Malherbe, Consolation à M. du Perrier

-----------------------------------------------
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? Que ce soit aux rives prochaines.
Ibid, p.50
Jean de La Fontaine, Fables, livre IX, fable 2, "Les deux pigeons"

-----------------------------------------------
Au lieu que toi, sublime enceinte, / Tu es couleur du temps :/ Neige en Mars ; roses du printemps… / Août, sombre hyacinthe.
Ibid, p.51
Paul-Jean Toulet, Contrerimes, 33

-----------------------------------------------
Je verrai les chemins encor tout parfumés / Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés ?
Ibid, p.52
Jean Racine, Iphigénie, Acte IV, scène 4

-----------------------------------------------
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, / Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Ibid, p.53
Jean Racine, Bérénice, Acte IV scène 5

-----------------------------------------------
L'Aufide a débordé, trop plein / de morts et d'armes. La foudre au Capitolin / tombe, le bronze sue et le ciel rouge est terne. / En vain le grand pontife a fait un lectisterne / et consulté deux fois l'oracle sibyllin…
Ibid, p.54
José Maria de Hérédia, Les trophées, "Rome et les Barbares"; Après Cannes

-----------------------------------------------
On jase dans tout le district / De nos mains désunies. / Songe à mon coeur fidèle et strict, / A sa peine infinie.
Ibid, p.56
René Chalupt, L'infidèle

-----------------------------------------------
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes / Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.
Ibid, p.57
Marcelline Desbordes-Valmore, Les roses de Sâadi

-----------------------------------------------
Ah Dieu! que la guerre est jolie / Avec ses chants, ses longs loisirs…
Ibid, p.57
Guillaume Apollinaire, L'adieu au cavalier

-----------------------------------------------
Donne-lui tout de même à boire, dit mon père…
Ibid, p.58
Victor Hugo, La Légende des siècles, XLIX

-----------------------------------------------
C'est pourtant vrai qu'elle lui dit: «Paul, je vous aime!» / À bord de la «La Ville de Permambuco».
Ibid, p.59
Henry Jean-Marie Levet, Cartes postales, "Afrique occidentale"

-----------------------------------------------
Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours…
Ibid, p.60
Lamartine, Le Lac

-----------------------------------------------
Mille chemins ouverts y conduisent toujours…
Ibid, p.61
Jean Racine, Phèdre, acte I, scène III,

-----------------------------------------------
C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, / Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne!
Ibid, p.62
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte IV, scène III

-----------------------------------------------
Ombre, que l'ombre efface…
Ibid, p.63
Paul-Jean Toulet, Contrerimes, 12

-----------------------------------------------
«Ce que vous avez là dans votre assiette ne figure pas sur la carte.»
Ibid, p.64
Henri Michaux, Un certain Plume, "Plume au restaurant"

-----------------------------------------------
Divague ma Folie, enfante pour ma joie / Un consolant enfer peuplé de beaux soldats, / Nus jusqu’à la ceinture, et des frocs résédas / Tire d’étranges fleurs dont l’odeur me foudroie.
Ibid, p.65
Jean Genet, Le Condamné à mort

-----------------------------------------------
Rien n'est jamais acquis à l'homme.
Ibid, p.66
Louis Aragon, La Diane française

-----------------------------------------------
Et plus tard un ange, entrouvrant les portes, / Viendra ranimer, fidèle et joyeux, / Les miroirs ternis et les flammes mortes.
Ibid, p.66
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, "La mort des amants"
Ce poème fut souvent mis en musique, et notamment par Gustave Charpentier, Debussy, Luis de Freitas Branco.

-----------------------------------------------
Que sont mes amis devenus / Que j'avais de si près tenus / Et tant aimés ?
Ibid, p.67
Rutebeuf, Que sont mes amis devenus

-----------------------------------------------
Nous avançâmes au milieu de ce qui porte un nom / et que nous avions appris à nommer.
Ibid, p.68

-----------------------------------------------
Au moment de plonger dans les vagues du songe / Tu sembles hésiter.
Ibid, p.69
Jean Cocteau, Plain-Chant

-----------------------------------------------
Très haut amour, s'il se peut que je meure / Sans avoir su d'où je vous possédais, / En quel soleil était votre demeure / En quel passé votre temps, en quelle heure / Je vous aimais...
Ibid, p.70
Catherine Pozzi, "Ave"

-----------------------------------------------
La Treizième revient… C’est encore la première.
Ibid, p.71
Gérard de Nerval, Chimères, "Artémis".

-----------------------------------------------
Sur un fangeux hiver, Douve, j'étendrai, / Ta face lumineuse et basse de forêt…
Ibid, p.72
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l'immobilité de Douve, "Le seul témoin, VI"
Coquille ou variation? La version gallimard poésie page 72 donne "j'étendais"

-----------------------------------------------
C'était l'heure divine où, sous le ciel gamin / Le geai gélatineux geignait dans le jasmin.
Ibid, p.73
René de Obaldia, Innocentines, "Le plus beau vers de la langue française"

-----------------------------------------------
Connaissez-vous Henri Suso ? / Ruysbrock surnommé l’Admirable ? / et Joseph de Cupertino / qui volait comme un dirigeable ?
Ibid, p.74
Max Jacob, Derniers poèmes, "Connaissez-vous Maître Eckart?"
Déjà cité dans Journal d'un voyage en France, p.356

-----------------------------------------------
Et d'abord, je t'ai reconnue, Thalie!
Ibid, p.75
Paul Claudel, Première ode, "Les Muses"

-----------------------------------------------
Ô combien de marins, combien de capitaines / Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines…
Ibid, p.76
Victor Hugo, Oceano Nox

-----------------------------------------------
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre / N’en défend point nos rois…
Ibid, p.76
François de Malherbe, Consolation à M. du Perrier

-----------------------------------------------
Que ton éternité nous frappe et nous accable, / Dieu des temps, quand on cherche un peuple dans du sable!
Ibid, p.77
Alphonse de Lamartine, La Chute d'un ange

-----------------------------------------------
Aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient, / Et sur les monts thébains en ordre s'élevaient.
Ibid, p.78
Boileau, Art poétique, chant IV

-----------------------------------------------
Le soir, comme d’un cerf la fuite vers la source / Ne cesse qu’il ne tombe au milieu des roseaux, / Ma soif me vient abattre au bord même des eaux.
Ibid, p.79
Paul Valéry, Charmes, "Fragments du Narcisse"

-----------------------------------------------
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère.
Ibid, p.81
Félix Arvers, Mon âme a son secret, ma vie a son mystère.

-----------------------------------------------
Des comme vous le siècle en a plein ses tiroirs…
Ibid, p.82
Louis Aragon, Roman inachevé

-----------------------------------------------
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs.
Ibid, p.83
Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre

-----------------------------------------------
Et plus que l'air marin la douceur angevine.
Ibid, p.84
Joachim du Bellay, Heureux qui comme Ulysse

-----------------------------------------------
Et moi je lui tendais les bras pour l'embrasser…
Ibid, p.86
Jean Racine, Athalie, acte II, scène 5
variante: «Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser.»

-----------------------------------------------
Au bord tristement doux des eaux je me retire.
Ibid, p.87
Jacques Davy du Perron, Au bord tristement doux des eaux je me retire.
Déjà cité dans Journal d'un voyage en France, p.43

-----------------------------------------------
Mon enfant, ma soeur, / Songe à la douceur / D'aller là-bas vivre ensemble!
Ibid, p.88
Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, "L'invitation au voyage"

-----------------------------------------------
Toi que l’on dit qui bois de cette eau presque absente, / Souviens toi qu’elle nous échappe et parle-nous…
Ibid, p.90
Yves Bonnefoy, Pierre écrite, "Une voix", p.248 edition Gallimard poésie

-----------------------------------------------
Par qui sont aujourd'hui tant de villes désertes ? / Tant de grands bâtiments en masures changés ? / Et de tant de chardons les campagnes couvertes, / Que par ces enragés ?

Ibid, p.91
François de Malherbe, Fragments d'une ode à M. le cardinal de Richelieu

-----------------------------------------------
Lorsque je serai mort depuis plusieurs années, / Et que dans le brouillard les cabs se heurteront, / Comme aujourd’hui (les choses n’étant pas changées)…
Ibid, p.92
A.O. Barnabooth, "Vœux du poète"

De Transparents en Transparents

C'est étrange, ce nom de Transparents que je croise, de Caradec à Hugo, de Char à Camus. Les Transparents de Char devaient-ils quelque chose à Hugo?

— [...] Ça change en tout cas des Grands Transparents.
— Ça, c'est une lubie d'André Breton, qui croit tout ce que lui disent les cartomanciennes.
— Ce que tu goures, fillette. C'est encore une trouvaille de Victor Hugo, c'est bien le plus fort. À Jersey, on lui apportait de l'eau de mer pour se laver les mains. Un jour, il a renversé le seau et l'eau s'est barrée. Et il a aperçu au fond du seau une petite pieuvre. Elle était si transparente que dans l'eau il n'avait pas pu l'apercevoir. Il en a conclu aussi sec que d'autres êtres devaient exister autour de nous, tout en échappant à nos sens, des êtres translucides à l'air comme cette petite pieuvre était translucide dans l'eau [...].
François Caradec, Le doigt coupé de la rue du Bison, p.128


Ce monde-là enchante René. Les mois d'été, durant la pause scolaire, il glisse corps et âme dans cette Provence lumineuse avec ses saisonniers et ses marginaux, ses bateleurs et ses fadas, hautes figures d'un monde rural mal remis de la «der des der».
[...]
«Ce sont des vauriens!» Mais ce sont ses frères, ses frères d'adoption et peut-être même de sang. Ils sont pour lui les descendants légitimes et désignés du petit Charlemagne [le père de René Char], pauvre et orgueilleux, qui avait fui les fermiers chez qui on l'avait placé.
Dans cet univers viril, une femme aux yeux vert jade traverse légèrement le paysage : Diane Cancel. Elle lave et reprise les hardes de ses compagnons. Elles est la confidente et l'amante de ces errants. René remarque «sa chevelure barbare», une tignasse d'ébène souvent lustrée par les eaux de la Sorgue, et «sa gorge haute». Il leur arrive de se croiser dans un bras isolé de la rivière alors qu'il pêche à main nue. Au soir de sa vie, il évoquera ce souvenir:
«Elle me proposait d'arrêter là ma baignade et de venir me faire sécher par son tablier. Je feignais de ne pas entendre. Elle enveloppait d'herbe le mulet-cabot dont elle était la bénéficiaire et s'éloignait mi-féline, mi-boudeuse dans la direction opposée à celle où ma chemise et mes souliers dénonçaient mon enfance qui finissait.»
Ce premier terreau poétique — il élèvera bientôt chacune de ces figures du peuple au rang de Transparents, personnages clés de sa mythologie — ne lui fait pas oublier sa vindicte contre Albert [frère de René Char].
Laurent Greilsamer, L'Éclair au front, p.24


Dans cet univers viril (nous apprend le biographe de Char), une femme aux yeux vert jade traverse légèrement le paysage : Diane Cancel. Elle lave et reprise les hardes de ses ses compagnons. Elles est la confidente et l'amante de ces errants. Einstein himself is in a box and the work itself is in a proscenium frame which is very two-dimensional. Ma mère me parler sans cesse d'un frère jumeau disparu, enlevé par les romanichels, disait-elle, qui s'appelait Albert, Dieu sait pourquoi et qui reviendrait un jour, pour prendre dans son cœur la place d'où m'auraient chassé mes fautes.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.101

Les Transparents ou vagabonds luni-solaires ont de nos jours à peu près complètement disparus des bourgs et des forêts où on avait coutume de les apercevoir.
Ibid, p.105


note pour les Eglogues

Pourquoi ce passage-là de la biographie de René Char est-il retenu?
Diane => nom actif dans les quatre premières Églogues.
Cancel => d'une part écho avec les "fenêtres surgissantes" (pop-up) de l'ordinateur de Camus pendant qu'il écrit («Etes-vous sûr de vouloir quitter?»), d'autre part permet de passer à Celan.
Ce passage évoque Albert, le frère de René Char => permet de passer d'une part vers Albert Camus, d'autre part vers la légende du double, du frère préféré (thème du double, du doppelgänger mais aussi de la mère mal-aimante) et de l'abandon par la mère, ce qui permet de rebondir vers Duane Michals, dont la mère a utilisé le prénom d'un autre pour le nommer.

[À voix nue 3/5] Les cartes et la Caronie

l'émission.

Salgas : Passion dévorante pour l'histoire et la géographie. Les cartes. Carte de Caronie. Géographie dans Journal d'un voyage en France. Vous vous promenez longuement dans votre région, autour de Chamalières.
RC: Passion présente dès Passage, Travers. Pourquoi l'histoire, pourquoi la géographie? Un attachement pour le passé, une sympathie pour tout ce qui est veuf de pouvoir. Une sympathie pour tout ce qui perd le pouvoir, tout ce qui tombe. Fasciné par les signes du pouvoir. Déteste le pouvoir, mais en aime les signes. Intérêt très profond.

Salgas : Chute sociale relative de votre famille: est-ce par là que vous expliquez cette nostalgie?
RC: Explication tellement énorme. Mais le fait qu'elle soit grossière n'empêche pas qu'elle soit juste. Traumatisme enfantin de la perte d'une maison. On sauve par l'écriture ce qui pouvait l'être (conservatoire). Déclassement économique accompagnée d'une résistance sociale manifeste. Surchage des signes d'une situation perdue, par exemple le vouvoiement, tout de même extrêmement anachronique.
Toute littérature est liée à la perte. Pourquoi le Sud une littérature si abondante et si belle? Monde perdu que la littérature compense.

P Salgas: Etes-vous satisfait d'être de Chamalières? Je pense à quelqu'un d'autre.
RC: J'arrive toujours en second: mon nom est celui de quelqu'un d'autre, je suis né dans un lieu illustré par quelqu'un d'autre, Roman est Roman II, après le roi mythique Roman I.
Légitimité: RC plus que Giscard d'Estaing, car RC né à Chamalières.
Chamalières: un non-lieu. Un peu exagéré. Mais confins effectivement flou. Une ville entre deux villes, Clermont et Royat. Lieu de transition, de passage.

Salgas: Vous vous sentez Auvergnat?
RC: Non, je ne me sens rien du tout. Inappartenance (Roubaud). Le bathmologue ne se situe pas au-delà des discours, il doute de son propre discours. Il ne tient pas à ses opinions. Je n'y tiens pas. Par rapport à l'Auvergne, je n'y tiens pas (mais pas d'hostilité non plus). Ce n'est pas une identité très forte car elle n'est pas problématique. Pas comme être belge, corse, breton, juif. Identités problématiques donc très fortes.
De plus peu connotations assez déplaisantes. Chanson de Brassens, Victor Hugo à propos de l'avocat Manuel arrêté sous la Restauration:
« Vicomte de Foucault lorsque vous empoignâtes
L'éloquent Manuel de vos mains auvergnates »
On sent que les mains auvergnates sont vraiment une circonstance aggravante. Nous aimions l'Auvergne: l'art roman, les volcans,…

Salgas: Vous semblez tenir bcp au pays que vous avez inventé, la Caronie.
RC: Que j'ai inventé?

Salgas: Que certains de vos lecteurs pensent que vous avez inventé.
RC: La Caronie scandaleusement oubliée. A l'intérieur même de la Caronie. Forclusion d'une partie de l'histoire. Victime d'un interdit historiographique.

Salgas: Comment vous expliquez que ce pays est beaucoup de traits du Portugal? Le grand poète Odysseus Hanon sembe une sorte d'hétéronyme de Pessoa. Fondateur de l'absentéisme. L'une des rivières s'appelle la Saudad, etc.
RC: Un des traits de la Caronie, c'est que tout le monde croit s'y reconnaître: le Portugal, la Roumanie. Position contradictoire de la Roumanie qui dit d'une part que la Caronie n'existe pas, d'autre part que la Caronie, c'est la Roumanie, ce qui semblerait impliquer que la Roumanie n'existe pas. Mais une lecture biographique remarquerait que la rivière qui passait au pied de cette maison où j'ai passé mes étés aux confins de la Creuse s'appelle la Saudad. Odysseus Hanon, c'est aussi Ulysse, s'est aussi Personne (Hanon). Exégèses complexes et nombreuses.

Salgas: Depuis la chute du mur de Berlin, avez-vous eu l'occasion de vous rendre en Caronie?
RC: Non, statut ambigü. Le pays le moins nettement dégagé de son passé récent.
Occultation de l'histoire et de la géographie.

Salgas: Les Roumains ont nommé un premier ministre qui s'appelait Pétré Roman: une tentative de détourner l'attention, de faire oublier la Caronie? Diversion?
RC: C'est vraisemblable. Exemple significatif du caractère générateur de la littérature.

Salgas: le Portugal est très présent dans vos livres.
RC: J'aime les pays des confins. Pays du bord. J'ai toujours préféré les bords au centre.

Salgas: Caronie du centre du centre du centre.
RC: Non, la Caronie est marginale par rapport aux pays de l'Est. Pays du passage. Pays de Charon, celui qui fait passer. Pays du retour. La capitale s'appelle Back. La traversée peut se faire dans les deux sens, qui sait.
Le Portugal fonctionne comme une utopie réelle pour les Portugais. Eux aussi sont assez porté par l'absentéisme. Une idée du Portugal, un Portugal regretté, absence constituve. Teixeira de Pascoes. Le non-dit essentiel de Pessoa. Un sentiment passionnant du Portugal chez Pascoes comme Saudad pure, comme regret immédiat.

Salgas: Votre rapport à certaines régions passent par la lecture?
RC: Oui, besoin de cette médiation.
Pas nécessairement des écrits d'écrivains: dépliants, guides d'hôtel, etc. Rapport à l'écrit. Le pays est une écriture, un texte. Etroitesse du rapport entre la littérature et la réalité, la terre, la géographie. Forme du journal: lieu où ce rapport est le plus étroit. Coïncidence exacte entre l'écriture et les jours, les virgules et les fenêtres, la syntaxe et le destin, la vie au jour le jour.

Je ne pourrais pas aimer un pays qui n'aurait pas été pris en compte par une écriture quelconque, par qq chose qui a été écrit.

J'ai tendance à ne lire les textes que de façon géographique. Je ne m'intéresserais pas à un texte qui n'apporterait pas avec lui sa topographie, son air à fendre. La question de l'origine sous sa forme rudimentaire: d'où vient-on. Claude Simon. Le sol, le ciel, l'air extrêment présent.

Salgas: Claude Simon vous a fait voyager?
RC: Je pratique quelque chose de très peu approuvé par la modernité. Je pratique le pélerinage littéraire. J'aime beaucoup aller sur les lieux. Pharsale à cause de Claude Simon. On a tendance à ridiculiser cela. On prête aux gens qui font cela l'illusion que le lieu va donner le dernier mot du texte. Pas du tout. Je ne cherche pas un dernier mot, mais que les lieux donnent un air une terre en plus à la phrase, qu'ils creusent la phrase. La cavatine, ce qui creuse. Les Eglogues est un texte qui se creuse. La phrase sans arrêt coupée par un ailleurs, c'est-à-dire étymologiquement la métaphore.

Salgas: vous seriez ravi si vos livres servaient de guide bleu?
RC: oh oui j'adore ça quand les gens me disent quelquefois très gentiment "je suis allé dans telle région en me servant de vos livres comme d'un guide", ou plutôt comme d'un compagnon. Car les livres ne disent pas ce qu'il faut voir, mais rendent le lieu, l'heure, plus riches, plus bathmologiquement stratifiés.

Il va peut-être se fâcher, Mais passons-nous de lui

XXXVIII


J'aime un petit enfant, et je suis un vieux fou.

— Grand-père? — Quoi? — Je veux m'en aller. — Aller où?
— Où je voudrai. — Partons. — Je veux rester, grand-père.
— Restons. — Grand-père? — Quoi? — Pleuvra-t-il? — Non, j'espère.
— Je veux qu'il pleuve, moi. — Pourquoi? — Pour faire un peu
Pousser mon haricot dans mon jardin. — C'est Dieu
Qui fait la pluie. — Eh bien, je veux que Dieu la fasse.
— Mais s'il ne voulait pas? — Moi, je veux. Si je casse
Mon joujou, le bon Dieu ne peut pas m'en empêcher.
Ainsi... — C'est juste. Il va peut-être se fâcher,
Mais passons-nous de lui. — Pour qu'il pleuve? — Sans doute.
Viens, prenons l'arrosoir du jardinier Jacquot,
Et nous ferons pleuvoir. — Où? — Sur ton haricot.

Toute la lyre, Victor Hugo

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.