Billets qui ont 'Malaparte, Curzio' comme auteur.

L'humiliation

La fête terminée, nous nous mîmes en rang, et, sans armes, sans drapeaux, nous marchâmes ainsi vers les nouveaux champs de bataille, pour aller gagner avec les Alliés cette même guerre que nous avions déjà perdue avec les Allemands. Nous marchions en chantant, la tête haute, fiers d'avoir enseigné aux peuples de l'Europe qu'il n'y a plus désormais d'autre moyen de gagner la guerre, que de jeter héroïquement ses armes et ses drapeaux dans la boue, aux pieds du premier venu.

Curzio Malaparte, La Peau, p.76

Sauver son âme / sauver sa peau

Avant la libération, les peuples d'Europe souffraient avec une merveilleuse dignité. Ils luttaient le front haut. Ils luttaient pour ne pas mourir. Et les hommes, quand ils luttent pour ne pas mourir, s'accrochent avec la force du désespoir à tout ce qui constitue la partie vivante, éternelle, de la vie humaine, l'essence, l'élément le plus noble et le plus pur de la vie: la dignité, la fierté, la liberté de leur conscience. Ils luttent pour sauver leur âme.

Mais, après la libération, les hommes avaient dû lutter pour vivre. C'est une chose humiliante, horrible, c'est une nécessité honteuse que de lutter pour vivre, pour sauver sa peau. Ce n'est plus la lutte contre l'esclavage, la lutte pour la liberté, pour la dignité humaine, pour l'honneur. C'est la lutte contre la faim.

Curzio Malaparte, La Peau, p.58

Naples

— Naples, lui disais-je, est la ville la plus mystérieuse d'Europe, la seule ville du monde antique qui n'ait pas péri comme Ilion, comme Ninive, comme Babylone. C'est la seule ville au monde qui n'a pas sombré dans l'immense naufrage de la civilisation antique. Naples est un Pompéi qui n'a jamais enseveli. Ce n'est pas une ville: c'est un monde. Le monde antique, préchrétien, demeuré intacte à la surface du monde moderne. Vous ne pouviez pas choisir, pour débarquer en Europe, d'endroits plus dangereux que Naples. Vos chars courent le risque de s'enliser dans la vase noire de l'antiquité, comme dans des sables mouvants.

Curzio Malaparte, La Peau, p.53 (2008)

La mort des chiens

— Don't worry, Malaparte - diceva Jack - non te ne avère a male.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.38
Malaparte, La Peau, p.104 (Denoël, 2008)

Lecture de La Peau, donc. (Poe, peau, Peau d'âne, George Sand, Malaparte, la peau du ventre du garçon de Tours, etc).

Comme souvent, la lecture intégrale d'un ouvrage clairement identifié révèle en lui bien plus de résonnances avec le livre camusien que le seul lien apparent qui lui permettait d'être retenu pour les Eglogues.
Ici, par exemple, c'est ce mot de "peau" qui semblait faire le lien, mais le livre tout entier résonne : la mort, les morts, la mémoire, les noms, la guerre, la peste (peste des âmes, ici, fin de la dignité), nombreux sont les thèmes qui rattachent ce livre aux Eglogues qui sont aussi, ou tout au moins leur dernier tome paru à ce jour, un vaste tombeau.

Ici je vais parler d'autre chose, hors Eglogues. Il s'agit de la mort du chien Horla, précédée de sa disparition. Le chien Horla est épileptique, il perd la tête, ne reconnaît personne, il fait des fugues, il n'est plus propre, se fait battre et doit dormir dehors. Un jour il ne rentre pas et Renaud Camus est dévoré d'inquiétude :

La première disparition du Horla m'avait tant chagriné parce qu'elle était survenue à la suite d'une querelle entre nous. Je l'avais chassé de la maison, j'avais crié contre lui, je lui avais même donné une tape, alors qu'il était vieux et malade, et ne savait plus ce qu'il faisait. C'est aussi à cause de ce malentendu que j'avais été si heureux quand Pierre l'avait retrouvé, et que je l'avais alors couvert de caresses.

A sa deuxième disparition, qui dure encore, je n'avais pas à me reprocher des reproches que je lui aurait faits plus ou moins rudement; mais tout de même de lui avoir imposé de coucher dehors, en plein hiver, alors qu'il était habitué depuis des années à passer la nuit à l'intérieur de la maison. Surtout, ce qui me terrorisait, et continue de me hanter, c'est l'image des laboratoires et des supplices qu'ils font subir aux chiens. Est-ce que ce chien a pu se dire: ainsi voici à quoi tout cela menait? Voilà comment tout cela se termine? Tout cet amour dont m'assurait mon maître, et tout celui que je lui ai donné, voilà donc ce qu'ils préparaient? C'est cela, le sens de la vie?

Qu'il soit mort, j'en serais très triste car je l'aime et l'aimais beaucoup. Cependant je m'en accommoderais. j'ai fait des progrès dans l'insensibilité, depuis le temps de ma chienne Vania. Ce pauvre Horla, secoué qu'il était par ses crises affreuses, et ne reconnaissant plus rien ni personne (sauf moi, plus ou moins), je crois qu'il n'avait plus beaucoup de joie à retirer de cette terre. J'aurais certes préférer qu'il meure doucement dans la maison, ou dans le jardin; mais je pourrais m'habituer à l'idée, plus cruelle, qu'il soit allé mourir seul, dans quelque fourré, ayant quitté ses lieux familiers quand il aurait senti son heure venue, ainsi qu'on le voit faire à beaucoup d'animaux, dans les histoires. Cependant cette horreur dont j'ose à peine écrire le nom, la vivisection, me fait dresser dans mon lit au milieu de la nuit, ou fondre en larmes au milieu d'un dîner, comme l'autre soir avec Pierre.

La veille — c'était dans la nuit de dimanche à lundi — le Horla m'était apparu en rêve. Rêve est un bien grand mot, peut-être, pour ce qui n'était qu'une seule image. J'ouvrais la porte de la tour, en bas de l'escalier, comme je le fais tous les matins, et je le voyais en face de moi, lui, assis au milieu de la cour, me regardant avec une intensité extraordinaire, comme s'il avait des yeux de verre.

J'éprouvais une joie très intense — le Horla était de retour — mais elle ne durait qu'une seconde, ou moins encore. Par son intensité elle me réveillait, et ma déception luui était à proportion: ce n'était qu'un rêve. Depuis ce regard extraordinaire ne me quitte plus, alors que je ne sais pas exactement comment l'interpréter. Parmi ce qu'on peut en comprendre, j'hésite surtout entre le reproche à mon égard, la surprise et l'interrogation. Mais je crois que le plus probable est une combinaison des trois. Le regard disait: on me torture, que fais-tu, où es-tu, comment se fait-il que tu ne sois pas encore venu?

Peut-être que le Sort a choisi les chiens, et tout spécialement ce chien-là, pour me faire ressentir, à moi qui ai le cœur si dur, la souffrance de tout ce qui est vivant?

Renaud Camus, Outrepas, p.30-31

Outrepas est un journal tenu en 2002, relu et révisé pendant l'été 2004, finalement publié en avril 2005. Je trouve une mention de Malaparte et de Kaputt dans K.310, journal tenu en 2000, paru en juin 2003.
Quand Renaud Camus a-t-il lu La Peau? S'agit-il d'une ancienne lecture, dont le souvenir serait remonté au moment de la disparition du Horla, où le livre a-t-il été lu pour les Églogues, en 2004-2005, après que la référence au prince Eugène dans Kaputt (cf. K.310) eut fait de Malaparte un auteur éligible aux Églogues?
Le premier cas serait le plus logique, bien que je ne trouve nulle mention de cette lecture dans les tomes de journaux que je possède, ni dans la chronologie.

Dans La Peau, le narrateur raconte la mort de son chien, un chien très aimé («Jamais je n'ai aimé une femme, un frère, un ami comme j'ai aimé Febo.» p.199), qui l'a suivi de prisons en prisons puis en exil, l'attendant parfois des semaines. Un matin, ce chien a disparu. Malaparte court la ville à sa recherche. Enfin il songe à la clinique vétérinaire de l'Université où l'on fait des expériences. Un médecin le fait entrer, il parcourt les pièces dans lesquelles sont étendus les chiens torturés.
En lisant ces lignes, je n'ai pu décider s'il était davantage poignant d'imaginer que Renaud Camus les avait lues avant ou après la mort du Horla.

[...] Tout à coup je vis Febo.
Il était étendu sur le dos, le ventre ouvert, une sonde plongée dans le foie. Il me regardait fixement, les yeux pleins de larmes. Il avait dans le regard une merveilleuse douceur. Il respirait légèrement, la bouche entrouverte, secoué par un tremblement horrible. Il me regardait fixement, et une douleur atroce me creusait la poitrine. «Febo», dis-je à voix basse. Et Febo me regardait avec dans les yeux une merveilleuse douceur. je vis Jésus-Christ en lui, je vis Jésus-Christ en lui crucifié, je vis Jésus-Christ qui me regardait avec les yeux pleins d'une douceur merveilleuse. «Febo», dis-je à voix basse, en me penchant sur lui, en caressant son front. Febo baisa ma main sans pousser le moindre gémissement.
Le médecin s'approcha, toucha mon bras.
— Je ne devrais pas interrompre l'expérience, dit-il, c'est défendu. Mais pour vous... Je vais lui faire une piqûre. Il ne souffrira pas.
Je pris la main du médecin entre mes mains, et lui dis, tandis que les larmes coulaient sur mon visage:
— Jurez-moi qu'il ne souffrira pas.
— Il s'endormira pour toujours, dit le médecin, je voudrais que ma mort fût aussi douce que la sienne.
— Je fermerai les yeux, dis-je, je ne veux pas le voir mourir. Mais faites vite, vite!
— Juste un instant, dit le médecin, et il s'éloigna sans bruit, glissant sur le tapis de linoléum.
Il alla au fond de la pièce, ouvrit une armoire. Je restai debout devant Febo, secoué d'un tremblement horrible, le visage sillonné de larmes. Febo me regardait fixement, pas un gémissement ne sortait de sa bouche. Il avait dans les yeux une merveilleuse douceur. Les autres chiens aussi étendus sur le dos dans leurs berceaux me regardaient fixement. Pas un gémissement ne sortait de leurs lèvres. Tous avaient dans les yeux une merveilleuse douceur.
Tout à coup, je poussai un cri de frayeur:
— Pourquoi ce silence? m'écriai-je, que signifie ce silence?
C'était un silence horrible, un silence immense, glacial, mort, un silence de neige.
Le médecin s'approcha, une seringue à la main.
— Avant de les opérer, dit-il, nous leur coupons les cordes vocales.

Curzio Malaparte, La Peau, p.207-208

(Le Horla fut retrouvé mort plusieurs jours après. Il avait été heurté par une voiture.)

La faim

Assis sur le parapet de pierre à pic sur la mer, des enfants en haillons chantaient, les yeux au ciel, la tête légèrement inclinée sur l'épaule. Ils avaient le visage émacié et pâle, les yeux aveuglés par la faim. Ils chantaient comme chantent les aveugles, la tête renversée, les yeux tournés vers le ciel. La faim humaine a une voix merveilleusement douce et pure. Il n'y a rien d'humain dans la voix de la faim. C'est une voix qui naît d'une zone mystérieuse de la nature de l'homme, où prend racine ce sens profond de la vie qui est la vie elle-même, notre vie la plus secrète et la plus vivante. L'air était limpide, et doux aux lèvres. Une légère brise embaumant l'algue et le sel montait de la mer, le cri plaintif des mouettes faisait frissonner le reflet de la lune sur les flots, là-bas, au fond de l'horizon, le pâle spectre du Vésuve se noyait lentement dans la brume argentée de la nuit. Le chant des enfants faisait plus pur et plus abstrait ce paysage inhumain et cruel, si étranger à la faim et au désespoir des hommes.

Curzio Malaparte, La Peau, p.50 (2008)

Parler français

(Jack parlait toujours français avec moi. Aussitôt après le débarquement des Alliés à Salerne, j'avais été nommé officier de liaison entre le Corps Italien de la Libération et le grand Quartier général de la Peninsule Base Section, et Jack, le colonel Jack Hamilton, m'avait tout de suite demandé si je parlais français. Et quand je lui avais répondu: «Oui, mon Colonel», il avait rougi de joie. « Vous savez, me dit-il, il fait bon de parler français. Le français est une langue très, très respectable. C'est très bon pour la santé.»)

Curzio Malaparte, La Peau, p.38 (Denoël 2008)

Le cadavre d'un Noir

Même si, de son vivant, le nègre n'était en Amérique qu'un cireur de bottes à Harlem, un chauffeur de locomotives, une fois mort il encombre presque autant de terrain que les grands, les splendides cadavres des héros d'Homère. Cela me faisait plaisir, au fond, de penser que le cadavre d'un nègre occupait presque autant de terrain qu'Achille mort, qu'Ajax mort, qu'Hector mort.

Curzio Malaparte, La Peau, p.33 (Denoël 2008)

Confusion

Son poète américain préféré était Edgar Allan Poe. Mais parfois, lorsqu'il avait bu un whisky de trop, il lui arrivait de confondre des vers d'Horace avec ceux de Poe, et il s'étonnait fort de rencontrer Annabel Lee et Lydia dans la même strophe alcaïque.

Curzio Malaparte, La Peau, p.31, Denoël (2008)

L'Europe

— Ce n'était pas un animal, luis disais-je, c'était une feuille, une feuille d'arbre.

Et je lui citais le passage de cette lettre, où Mme de Sévigné souhaitait qu'il y eût dans son parc des Rochers une feuille parlante.

— Mais cela est absurde, disait Jack, une feuille qui parle! Un animal, ça se comprend, mais une feuille!
— Pour comprendre l'Europe, lui disais-je, la raison cartésienne ne sert de rien. L'Europe est un pays mystérieux, plein de secrets inviolables.
— Ah! L'Europe! Quel extraordinaire pays! s'écriait Jack, j'ai besoin de l'Europe pour me sentir Américain.

Curzio Malaparte, La Peau, p.31, (Denoël, 2008)

La banlieue de Paris

Jack connaissait parfaitement non seulement Paris, mais ce qu'il appelait la banlieue de Paris, c'est-à-dire l'Europe.

Curzio Malaparte, La Peau, p.29, (Denoël 2008)

L'odeur de la culture classique

Pour essayer d'oublier cette mésaventure, Jack allait lire son bien-aimé Virgile ou son cher Xénophon dans le vestiaire de son Université, dans cette odeur de caoutchouc, de serviette mouillées, de savon et de linoléum, qui est l'odeur particulière de la culture classique dans les pays anglo-saxons.

Curzio Malaparte, La Peau, p.29 (Denoël 2008)

Dédicace de La Peau

A l'affectueuse mémoire du colonel Henry H. Cumming, de l'université de Virginie, et de tous les braves, les bons, les honnêtes soldats américains, mes compagnons d'armes, morts inutilement pour la liberté de l'Europe.

Curzio Malaparte, La Peau, dédicace
Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.